Dans le grand parc d'octobre délabré,
Chagrin encor de s'être remembré,
Le printemps vert que le vent dissémine.
* * * * *
Et bien qu'en la jeunesse encore, on voit
Que son printemps a presque un air d'automne,
Avec l'ennui d'un jet d'eau monotone,
Dont la chanson, comme un amour, décroît.
Et, triste à voir le vent froid qui balance
Des fils de la Vierge, fins et frileux,
On s'imagine en ce parc de silence,
Que ces fils blancs entrent dans vos cheveux.
Et comme ces vers de Georges Rodenbach, ce moment-là est aussi
triste que délicieux, car c'est celui où notre cœur se tait pour
mieux écouter le Regret qui chante!
24 octobre 1891.
XX
CHAMBRE D'OCTOBRE
II
Comme le tomber du jour est triste
A travers la fenêtre fermée...
GABRIEL MOUREY.
La fin d'octobre, la tristesse des ciels jaunes au-dessus des
roues boueuses tout à coup assombries... et par les avenues
désertes du quartier Wagram, la descente molle, lente et désolée
des feuilles mortes piquant d'or pâle le gris cendreux de
l'horizon.
Dans le grand atelier tendu de toiles de Gênes, ce qu'elle
grelotte, ce qu'elle regrette et se sent esseulée!... au milieu de
ce frêle mobilier estival de joncs et de japonaiseries, encore
tout ensoleillé, il n'y a pas un mois, par les derniers beaux
jours d'automne.
[Illustration]
Emmitouflée dans un léger peignoir qui fut charmant en août,
elle songe aux notes de fin d'année, au terme de janvier, à
l'amant endetté, moins tendre et plus avare, dont les visites
s'espacent... et, le cœur gros, la bouche contractée, elle
frissonne, inquiète de l'avenir, et sent monter des larmes...
Que le tomber de la vie est morne
Décevant aux âmes orphelines,
Aux cœurs sans amour...
Sans amour!
L'aima-t-elle, en effet, ce boursier brutal et trapu qui depuis
un an entretenait son luxe de mondaine divorcée... fausse femme
artiste, peintresse déclassée dont les aquarelles à la Madeleine
Lemaire encombrent les garçonnières obscures et pelucheuses des
chroniqueurs mondains et des clubmen tarés. A-t-elle seulement
jamais aimé? Et le volume des _Flammes mortes_ qu'elle feuillette
indolemment du doigt se ferme de lui-même tandis qu'elle répète:
Les feuilles ainsi que les années
Tombent, tournent dans le ciel rouillé.
Las, adieu, les tendresses fanées
Se lamentent dans le cœur souillé.
Las, plus de rêves, plus rien, la tombe
Seule en nous demeure; la nuit tombe.
Vendredi, 30 octobre 1891.
Aux Rosny.
XXI
CONFIDENCE
A l'heure confortable où se ferment les persiennes et s'allument
les lampes, à l'heure où dans les intérieurs douillets et
bourgeois Madame va rentrer, un peu grelottante de ses courses
dans Paris, auprès du feu qui flambe, dans le clair-obscur du
petit salon; à l'heure littéraire où, dans les cafés du boulevard,
les éreintements féroces s'entament et entament, barbelés de
perfidies noires et d'indiscrétions meurtrières, autour de
vagues vermouts et de troubles absinthes; à l'heure enfin où le
monsieur amer, qui pendant toute la semaine pioche des mots cruels
sur les confrères, vient les distiller, avec un rire heureux,
dans l'inattentive oreille de quel indifférent auditoire!... à
l'heure élégante entre toutes, enfin, où la mondaine, tout le
jour attardée chez la modiste ou le grand couturier, compare
avec effroi les ressources de son budget au prix des ruineuses
commandes où elle vient de se laisser entraîner..., qui d'entre
tous ceux-là, a jamais songé, devant l'apéritif de la brasserie
grouillante ou dans la tiédeur embaumée du coupé, qui d'entre tous
ces hommes et toutes ces femmes a jamais reposé sa pensée sur
les humbles et les malheureux qui, la pénible journée terminée,
rentrent lourds de fatigue, les mains gourdes de froid, la boue
de Paris collée à leurs grosses chaussures, vers les cinquièmes
empuantis des misérables faubourgs?
Oh! le dos du travailleur, les épaules voûtées de l'ouvrier,
rompues, brisées par des siècles de labeur qu'ils se lèguent de
père en fils, les misérables, et que rien ne pourra redresser
désormais!
[Illustration]
Ouvriers puisatiers, ouvriers terrassiers, limousins et manœuvres
aux larges cottes de velours empâtées d'argile, aux rugueuses
mains gercées, crevassées et sans ongles, aux regards d'animal
abruti, plus même farouche, et qui ne s'éveillent que devant un
verre d'alcool. Sous la bise de novembre déjà mordante ils peinent
tout le jour, suant et puant dans de minces tricots rayés.
Ce sont les mêmes qui, durant les accablants midis de juillet et
d'août, font la sieste, bestialement étalés à travers la chaussée,
leurs vestes de toile jetées sur leur tête, la tête posée à même
le rebord brûlant des trottoirs. Ce sont les mêmes que viennent
attendre, les soirs de paie, de pitoyables êtres aux cheveux
rares, à la jupe effrangée, misérables femelles auxquelles on ne
pourrait assigner un sexe, sans la douloureuse obésité du ventre
talé par les grossesses.
Dernièrement, il m'était donné de rencontrer une de ces femmes.
C'était sur le boulevard Suchet, entre Passy et Auteuil, où la
ville de Paris bouleverse en ce moment tout le sol de la ligne
de ceinture en vue de travaux de la Compagnie du Gaz. Le soir
tombait, moite et morne, enveloppé de la mélancolie particulière
aux derniers jours d'octobre; on eût dit que des chrysanthèmes
neigeaient dans l'air, tant la tombée du jour était obscure et
jaune; toute une équipe de terrassiers peinait avec des ahans de
geindre au milieu de la route ouverte en tranchée; c'était comme
une bataille de pioches, de pics à fleur du sol, un sol bossué
d'éboulements et d'ornières, où avec de grossiers jurons ébrouait
tout un peuple en blouse de charretier.
[Illustration]
Le soir tombait; dans le jour défaillant un groupe de femmes
d'ouvriers causait, échouées plutôt qu'assises sur un tas de
grosses pierres au bord du chemin, et j'aurais voulu que les
heureux de cette vie, chroniqueurs à mots de la fin bien rentés
par le boulevard, bourgeoises grassouillettes et coquettes
fourrées de peluche et d'astrakan, mondaines à dessous ruineux de
valenciennes enrubannées de moire, génies méconnus de brasserie
traitant de Turc à More critiques et éditeurs, j'aurais voulu que
tous ceux-là entendissent ce que disaient ces femmes, une d'entre
elles surtout, pas la plus laide certes, mais la plus jeune, avec
un air de résignation répandu sur toute sa pauvre face endolorie.
Nu-tête, avec un grand bandeau qui lui barrait le front et lui
cachait un œil, un œil qu'on devinait noir de coups sous la
compresse, elle tenait à la main un enfant, un mioche de trois ans
au plus, pas mal vêtu du reste, et donnait le sein à un paquet
de langes suspendu à son bras: «C'est pas qu'y soit méchant,
murmurait la mère, mais quand il a un verre de trop, c'est des
coups de botte, des coups de bouteille, tout ce qui lui tombe
sous la main. L'autre jour, c'était la paye, il m'a presque
assassinée, on a dû me retirer de ses pattes; ah! si y avait pas
les enfants!...»
Le soir tombait: dans le jour défaillant d'automne un groupe de
femmes causait, plutôt échouées qu'assises sur un tas de grosses
pierres, près des fortifications.
Vendredi 6 novembre 1891