Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées

brasillantes, à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible

derrière le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons

jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée

d'or; et c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice

ensoleillement de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans

l'éphémère embrasement du ciel d'automne à l'agonie, empourpré de

flamme et de sang.

[Illustration]

Oui, c'était bien mon ami Jacques avec sa démarche lasse, ses

yeux lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant

ennui d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des

boudoirs. Il n'était pas seul, il marchait auprès d'une longue

et svelte femme drapée de la nuque aux talons dans un souple et

miroitant manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud et

sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux vêtement tout chargé

aux épaules de lourdes passementeries, de dragonnes et de glands,

avec, autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient

aux poches, puis retombaient entrelacées et traînaient jusqu'aux

pieds, comme des nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce

manteau, la femme de théâtre et l'aventurière, me rappelait, à

m'en faire crier, les prestigieuses pelisses de Sarah Bernhardt

dans _Fédora_ et l'_Étrangère_, et valait au moins trois mille

francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand air,

et depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil

presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule

bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse

de S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée

depuis trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie

femme, tout le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure

profonde des paupières bleuies, et les muscles apparents du cou,

et le maquillage outrageant de la face aux lèvres carminées, aux

minces sourcils peints.

[Illustration]

Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de

main de maître: ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose

par le soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues

couleur de chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie

avec cette luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais

bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami

Jacques de Livran.

Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance

et les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret

coupé vert myrte, attelé de deux alezans.

A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le

mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter sur sa promenade,

lui donnant à penser que j'avais reconnu la femme dont il était

ce jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement sur sa

dernière conquête, je hasardai même, je crois, le nom de Malvina

Brach; à quoi Jacques, avec un grand sérieux: «Malvina Brach! si

tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de l'année où nous sommes,

au lendemain de la Toussaint et de la Fête des Morts, l'âme

endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes visites

aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on se

trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les

filles, que faire? Oui, dis-le-moi, que faire si ce n'est que

de revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque

amour mort, dont l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et

douloureuse griserie d'autrefois, ce qui est d'un subtil égoïsme,

ou bien alors embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un

semblant de cour et ranimer au mirage d'un feu de paille la

tristesse résignée de quelque pauvre jolie femme, qui a doublé le

cap et qui se sent vieillir: cela est de la charité pure, mon cher

ami, et de la plus belle, une charité qui n'engage à rien, car,

pour peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, qui

a de bonnes raisons pour se méfier d'elle-même, ajournera toujours

l'heure des défaillances, quelque envie qu'elle ait de défaillir.

[Illustration]

Tu goûteras, auprès de l'intellectuelle et de l'affinée qu'est

toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures

joies de l'amour platonique, et puis n'en est-ce pas une autre

joie, et des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme

la perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son

sourire le ravissement inespéré d'un bonheur auquel elle ne

s'attendait plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une

femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque

résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau! être

le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du

moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de

sensations extrêmement délicates, et du quinze octobre au premier

décembre, je t'assure que, pour une âme un peu distinguée, les

vieilles chéries ont leur raison d'être en amour.»

Samedi, 12 novembre 1892.

XI

ILES DE POISSY

(_Coins de Seine._)

Dans le calme et la fraîcheur des berges ombragées de Villènes,

dans un coin de nature trempé d'ombre et de soleil, au bord

de l'eau, elle vient maintenant, retirée du monde et de la

galanterie, passer bourgeoisement ses étés dans cette île aménagée

comme un parc; la générosité des cours et des clubs a fait à cette

quinquagénaire _entr'ouverte_ cette vieillesse heureuse.

De l'eau, du vent et des feuilles... elle a réalisé enfin ce

rêve d'une jeunesse laborieuse: figurante d'abord, acteuse

ensuite, courtisane toujours; et elle, qui fut pendant trente

ans et plus la chair à plaisir la plus haut cotée de Paris, la

femme qu'il fallait avoir eue ou tout au moins avoir montrée,

exhibée, affichée un jour ou un soir, soit à Longchamp, soit

dans l'avant-scène d'un théâtre à flonflons, vit aujourd'hui

rangée, respectée dans son île, propriétaire et châtelaine.

Propriétaire de ces hautes frondaisons dormantes, de ces peupliers

éternellement inquiets sous les ciels clairs des pays d'eaux,

maîtresse souveraine de ces vastes pelouses de folle avoine

ondulant comme des vagues, avec à l'horizon le frisson argenté des

saules et des roseaux.

Après le lit sur rue, elle a l'île sur Seine.

Mais elle a mieux encore... Elle a trop longtemps prêté et sa

bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a

trop longtemps joué la répugnante comédie de l'amour dans les

payantes alcôves, trop longtemps subi les baisers de nausée, et

trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.

Maintenant qu'elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots

enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l'Hôtel

des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire,

elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle

aime et désire à son tour. Trop longtemps humiliée sur le marché

par les acheteurs d'amour, c'est sa revanche sur les mâles qui

autrefois la ravalèrent au rôle de machine à tout prendre et

à tout subir: ancienne fille de joie, elle aura des hommes de

joie, des donneurs de sensations qui la serviront à son tour:

jeune, elle prostitua à de vieux hommes usés la santé de ses

jeunes chairs; vieille, elle entretiendra à l'heure, à la nuit, à

l'année, au mois, à la semaine (elle en a les moyens) des muscles

et des torses de vigoureux jeunes gens pour la connaître (au sens

biblique) et l'assouvir.

Et tous les étés, dès la fin mai, vient s'installer avec elle,

dans l'île, quelque frais et beau gars, au torse large, aux

cheveux drus, au mufle court; tantôt svelte et découplé, mais plus

souvent bâti en force, le cou dans les épaules, la mâchoire lourde

et la nuque violente, tous de poil châtain clair et tirant sur le

roux, de ceux qu'Héliogabale, grand prêtre du soleil, distinguait

dans le Cirque et, après un coup d'œil, attachait à sa suite,

hommes de cour.

On en voit parfois deux ou trois différents par été; mais chaque

saison en amène un nouveau sûrement, et d'une année à l'autre, ce

n'est jamais le même.

Ces messieurs, nus dans des tricots rayés, biceps et durs mollets

brunis, gantés de hâle, pêchent le long des jours ou canotent ou

se baignent: trop beaux pour travailler, des yoles de bois de

tek vernissé et ciré, de luxueux joujoux les emportent en tous

sens et, prestes, les ramènent sur l'étain en fusion du fleuve

ensoleillé moiré par-ci par-là par l'ombre des grands arbres:

leurs jerseys sont de soie aux couleurs de la dame, leurs yoles

portent son nom entrelacé de parlantes devises: _Petit poisson

deviendra grand_ ou _Crescit in piscem_; un crédit leur est ouvert

dans tous les bouchons, rendez-vous de pêcheurs et cabarets du

voisinage: ce sont les rois de l'île, les princes époux des

poissonneuses berges, les seigneurs insulaires des amoureux étés

de la quinquagénaire, qui leur permet parfois d'inviter des amis.

Et les dimanches de fêtes et de régates, tout le long de la Seine,

d'Argenteuil à Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans à Andrésy,

l'équipe apparaît souvent au grand complet, tous les poitrails à

l'air moulés dans d'éclatants maillots chiffrés de soie violette.

Étendue à l'avant du bateau sous la toile écrue d'une ombrelle, la

dame, elle, juponnée de serge blanche, en veston bleu d'aspirant

de marine et casquette galonnée de yachtman, dirige les rames

et commande la manœuvre... encore jolie, ma foi, vue des rives

lointaines et sous son voile et sous son fard.

La musculeuse équipe obtient souvent le prix, et le lendemain des

noms imprimés dans les feuilles nous apprennent quel est l'heureux

mortel qui règne cet été dans l'île de Sainte-Périne!

Couchers de soleil et soirs d'actrices, derniers rayons, suprêmes

flammes, baisers d'un demi-siècle et lointains crépuscules,

fritures de Seine et amours suburbaines, fantaisies impériales de

cocotte vieillie, embourgeoisée, rancie, mais demeurée très femme,

poissons d'eau douce, fredons de guinguette, âmes d'automne, soirs

de banlieue et boue de Paris.

XII

FLEURS DE BERGE.--BILLANCOURT

(_Coins de Seine._)

Pour M. Edmond de Goncourt.

Le bord de l'eau, entre Billancourt et Boulogne. Un chemin

détrempé, défoncé par les pluies, les récentes neiges et la roue

pesante des tombereaux; comme un remblai de boue dominant l'eau

morte et figée de la Seine, où de temps à autre le passage d'un

bateau-mouche, vide de passagers en cette froide saison, met de

grandes rides vite effacées, des petites vaguettes vite changées

en lents remous.

[Illustration]

Sur l'horizon couleur de suie, le viaduc du Point-du-Jour, ses

arcades blanchâtres s'étageant au-dessus du fleuve de plomb et,

dans l'air gris, la fumée des usines de Javel, et, déjà fumée

elle-même, tant elle apparaît irréelle et brumeuse dans cette

nature frissonnante, la lointaine ossature de la tour Eiffel.

[Illustration]

Devant la berge, de l'autre côté de l'eau, les oseraies et les

taillis roussâtres de l'île de Robinson maintenant silencieuse

jusqu'au retour d'avril, et, le long du chemin de halage, une

débandade, un effondrement consterné de baraquements et de

guinguettes, restaurants et bals champêtres aux volets clos, à

l'abandon: petits casinos de banlieue mornes et morts jusqu'à la

fin de l'hiver et comme enfouis, submergés, engloutis dans ce

remblai de boue, devant ce désolé paysage seulement animé par de

rares camions.

Oh! ces palissades éventrées autour d'un terre-plain d'ancien bal,

ces excavations de carrières apparues derrière un ancien bosquet

pour noces! la détresse de ces tables et de ces bancs de jardin

entassés pêle-mêle avec des bois de lit et de pauvres commodes

dans le noir humide des hangars; ces pépiements de poules et ces

brusques fuites de lapins surpris dans l'entre-bâillement d'une

porte, celle d'un pauvre petit restaurant où une grosse femme

en cheveux vend du petit noir à des charretiers crottés jusqu'à

l'échine! Elle demeure là, cette vague cabaretière, peut-être un

peu pierreuse le soir sur les fortifs, dans cet étroit chalet de

bois et de toile, avec sa basse-cour, à la chaleur étouffante

d'un poêle; et les œufs frais qu'elle sert aux maraudeurs sont

peut-être pondus dans la tiédeur équivoque de son lit.

Oh! la tristesse de ce paysage phtisique, malingreux, comme à

jamais souillé jusque dans son ciel d'ineffaçables boues, ces

portants de gymnase, maintenant sans trapèzes, dressant dans l'air

muet leurs profils de potence, et le côté assassin et sinistre de

ces berges souligné par le voisinage affreux des fortifications.

Comment m'étais-je égaré dans ces parages? Le cœur noyé de spleen,

je ne m'en trouvais pas moins assis là, dans ce morne crépuscule

d'hiver, au fond de je ne sais quel restaurant moins délabré par

hasard que les autres, devant ce qu'ils appellent un champoreau;

et, tout en rêvassant, j'essayais malgré moi de surprendre

l'entretien de deux êtres attablés dans la salle: un homme trapu

au teint de brique et aux yeux clairs, la moustache et les cheveux

couleur chanvre, dont j'avais vite fait un marinier, et une femme

grelottante dans une mince robe de soie noire: sur les épaules une

confection de jais, autour du cou un boa de fourrure, la pâleur

exsangue et comme suppliciée de son pauvre visage éclairée par les

coquelicots de soie d'un prétentieux chapeau. Elle était gantée de

peau de Suède et chaussée de snowboots; j'avais vite reconnu en

elle la fille de maison, et avec sa mine poitrinaire, ses petites

épaules pointues et la fièvre allumée de ses yeux gris, je la

dédiais mentalement à M. de Goncourt cette _fille Élisa_, mâtinée

de _Germinie Lacerteux_, venue, ce matin de sortie, de quelque

lointain couvent de la place du Trône voir le petit homme de son

cœur. Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui dans ce caboulot

isolé de banlieue, désespérée d'amour et déjà condamnée, car elle

toussait à fendre l'âme, la malheureuse, et c'est une véritable

agonie, une agonie de passion et de misère, qu'elle étalait là

devant le sourire matois de cet homme, l'air d'un ruffian d'une

toile italienne avec ses cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf

et bon aux yeux de caresse de chien couchant.

Ils se parlaient accoudés l'un vis-à-vis de l'autre, la tête

très rapprochée, très affairés, et les mots de départ et de

bateau-lavoir et de santé revenaient à chaque instant dans leur

conversation, coupée par de longues doléances de la fille au

désespoir de changer de maison. Et, reconstituant tout un petit

drame banal et touchant, d'après ce misérable couple, j'en

résumais les probables péripéties dans les couplets d'argot de

cette triste chanson:

I

J'fis connaissance au mois d'décembre

Auprès d'Billancourt,

D'un marinier rouquin comm' l'ambre,

Un vrai brin d'amour.

C'gars moelleux m'dit: «C'est pas d'la bêche,

T'as rien des nichons.

Vrai, j't'offrirai bien, quoiqu'en dêche,

Une frit' de goujons.»

Et sur l'air lamentablement populaire et naïf de _Ma Gigolette_:

Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme;

Dans l'jour, en bateau

Y m'prom'nait; la nuit, fou d' ma peau,

Y m'caressait fallait voir comme;

C'était un gars, c'était un homme.

II

C'était trop beau: l'ciel est canaille

Quand on est heureux,

Ça dur' jamais: faut que j'm'en aille

Ma poitrin' sonn' creux.

Mon médecin m'dit que j'm'décolle,

Et qu'à c'beau train-là

Dans deux mois j'déviss' ma boussole

Si j'ne m'arrêt' pas.

(_Refrain_)

Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme, etc.

Mercredi, 21 décembre 1892.

A Paul Bourget.

XIII

CELLE QUI S'EN VA

_Fins de septembre, mélancoliques et douces comme un amour lointain

et fané sans retour!_

Sur les ciels verdissants d'automne, ces ciels de turquoise

malade, striés de jaune et de pourpre, qui sentent déjà le froid,

le vent et l'hiver, sa fine silhouette de voyageuse évoque des

regrets d'intérieur, de tendres exils à deux dans des climats plus

chauds, parmi les orangers de quelque invraisemblable Bordhighere,

loin de Paris, de ses boues et de ses rumeurs factices, de ses

succès surfaits, de ses scandales d'un jour! Oh! les rêves de

_sweet home_ et de _sweet heart_ qu'éveillent dans notre âme ses

yeux changeants, comme la mer sous la pluie, ses yeux gris et

verts, limpides entre leurs longs cils noirs.

Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse, qu'elle ait la nuque

duvetée et savoureuse des blondes, où du soleil semble être pris

aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle soit casquée d'ombre

et de nuit par de lisses et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va

a toujours ses inoubliables yeux couleur de vague sous l'orage,

des yeux qui semblent avoir pris aux embruns, aux horizons de

mer et aux grèves lointaines, leur profondeur et leur grisaille

fugitive, cette nuance de perle illusoire, attirante, la nuance

même de l'infini.

Celle qui s'en va!

C'est hier qu'elle vous est apparue sur l'estacade de la jetée du

Havre, engoncée dans sa pelisse à la vieille femme de drap gris

ardoise, son délicat profil ennuagé de tulle gris, déjà lointaine

et irréelle dans son costume de voyage, avec, à l'horizon, la mer

remueuse et striée d'écume et les côtes estompées et violettes du

Calvados, Trouville, Villerville et Honfleur.

Vous l'avez retrouvée sur le grand quai, accoudée au balcon de

fer de l'hôtel de l'Amirauté, déjà coiffée pour le départ, son

nécessaire de voyage en cuir noir auprès d'elle et guettant dans

une jolie pose attentive l'arrivée du bateau de Trouville, de

Southampton ou de Rouen-Honfleur, dressée sur les pointes de ses

bottines fauves, les talons en l'air, déjà partie, ailleurs,

envolée... elle part.

[Illustration]

La veille, vous aviez dîné auprès d'elle dans le hall du

Continental et là, devant les grandes baies donnant sur le port,

tout entier au va-et-vient des bâtiments entrant et sortant au

rauque son de trompe des sirènes, sur l'eau trempée de lune

et mouillée de feux rouges et bleus, multicolores, des phares

à réflecteurs, à peine aviez-vous fait attention à la grave et

pensive jeune femme assise non loin de vous et mangeant en silence

au milieu des _perruchage_ exaspérés de misses Arabella et des

respectables old-men de la table d'hôte... quand voici que deux

mots échangés à voix basse avec l'homme déjà âgé qui l'accompagne

vous ont appris que cette blanche et discrète inconnue arrivait de

Londres, qu'elle avait fait le voyage exprès pour aller admirer,

à l'_Aynew's-Gallery_, _dans Old-Bund-Street_, les dernières

compositions de Burnes Jones: _The legend of the Briar Rose_.

«_Tout autour, une haie pousse et semble--vue de loin, une petite

forêt.--Les épines, les lierres, les chèvrefeuilles, les guis,--et

les vignes avec leurs grappes rouge sang;--toutes les plantes

grimpantes, muraille de verdure,--emmêlées inextricablement, la

bardane, la fougère et la ronce,--et, brillant au-dessus d'elles,

apparaissant à peine--tout là-haut, le faîte du palais. Par terre,

sous l'enchevêtrement des églantines, dorment cinq guerriers dont

les armures: celtique, gothique, sarrasine, etc., révèlent les

nationalités différentes. Ce sont les braves qui ont essayé, avant

le temps fixé par les fées, de percer le rempart magique. Leurs

casques gisent sur le sol avec leurs épées et leurs arcs détendus.

Les branches ont soulevé, à mesure qu'elles croissaient, les

boucliers qui se balancent maintenant dans la verdure comme des

nacelles sur les flots. Les fauvettes y font leurs nids. Rien ne

semble ici bien redoutable. Le prince Charmant n'est assailli que

par des feuilles de roses qui pleuvent sur son armure polie et s'y

réfléchissent ainsi que dans un miroir noir._»

Et, stupide et charmé, vous n'avez pas eu assez d'yeux pour la

regarder, pas assez d'oreilles pour l'entendre. Ainsi cette

svelte et cette élégante aux mille bibelots fantaisistes et

coûteux est une intelligente; cette inconnue a lu Tennyson, et le

voyage de Londres que font nos fin-de-siècle pour leur commande

annuelle de complets chez Poole, elle le fait, elle, quand il

lui plaît, pour le royal plaisir d'aller admirer quatre tableaux

de Burne Jones, chez M. Agnew, ce Georges Petit des expositions

esthétiques.

Et vous commencez à l'aimer, et d'un fol et profond amour, cette

rêveuse et divine inconnue, qui a le cerveau de son hautain profil

et l'âme exquise de ses yeux, ces yeux parlants et graves; toute

la nuit vous la passez à combiner des plans pour l'aborder, lui

parler, la connaître...

Le lendemain elle est partie, partie, envolée sans retour, et le

registre de l'hôtel consulté ne donne même pas un nom, auquel un

faible espoir puisse, hélas! s'accrocher... Le premier nom banal,

et vous avez conscience que la femme d'hier n'est pas la première

venue. Ce doit être au contraire... Et des noms de grandes dames

artistes se pressent sur vos lèvres... Mais laquelle? Voilà! Où la

reverrez-vous jamais, si tant est-il que vous deviez la revoir?

Au printemps, à l'Exposition de Moscou ou cet été à Bayreuth, car

cette fervente de Burne Jones doit être une fanatique de Wagner.

Vous tiendriez le pari qu'elle aime aussi Moreau et Puvis de

Chavannes, et que quelque portrait d'elle doit exister à Londres,

peint par Crane ou Whistler!

Mais en attendant le printemps et Moscou, où la retrouver?... La

dame aux yeux gris perle a pris le bateau de Rouen le matin... La

seule ressource qui vous reste est de l'évoquer en rêve, debout

à l'avant du steamer, le vent du large dans le voile de gaze

argentée, des goélands voletant autour d'elle, tandis que du bout

de sa lorgnette elle découvre les bois de Villerville et le phare

d'Honfleur.

Elle a pris le bateau de Rouen, elle rentre donc à Paris, la

charmeuse et divine!

Celle qui s'en va... si elle était restée, l'aimeriez-vous de même?

Va-t'en, si tu veux que je t'aime;

Que le lointain soit ton baptême,

a dit un poète moderne, amoureux inconscient de celle qui s'en va.

27 septembre 1890.

XIV

CELLE QUI RESTE

Jusqu'au 30 septembre jeu des petits chevaux.

Bains de mer, froids et chauds.

Tous les soirs, soirée dansante. Mme Paul tiendra le piano.

Elle a inauguré le Casino, ouvert le premier bal, valsé la

première contredanse; elle clôturera la saison, présidera à la

fermeture, bostonnera, découragée et lasse, mais le sourire aux

lèvres, la dernière et suprême valse; elle est celle qui reste.

«L'automne est si beau; après les pluies d'août, c'est plaisir

de ne pas rentrer étouffer dans Paris; aussi nous prolongeons

jusqu'à la fin octobre!»

Celle qui reste connaît, et de longue date, hélas! l'antienne et

la musique, depuis bientôt dix ans, qu'à chaque fin de saison

sa mère les sert à leurs connaissances de plage. Elle sait

aussi, mieux que personne, hélas! lire entre chaque note! «Nous

prolongeons jusqu'en octobre!» traduction; «petit logement de

pêcheurs dans une rue noire et puante de l'ancien port, location

débattue, laissée à trois cents francs pour quatre mois entiers,

fin juin à fin octobre, et dont, stricte et rapace, sa famille

gênée ne perdra pas un jour; la vie est de moitié moins chère

dans ce trou de côte, les étrangers partis; économie, ladrerie et

regrattage.»

Dès le dernier baigneur embarqué et dûment reconduit dans son

wagon, vite, adieu aux pauvres petites toilettes ridicules et

voyantes dont ces trois mois d'été elle erra et vira, par sa

mère affublée; vite dans les malles, entre deux lits de camphre,

les jerseys de soie et coton rebrodés d'ancres et les bas de fil

d'Écosse bigarrés; vite au fond des serviettes le complet de

serge à col marin, la robe de satinette rouge à fleurs noires et

la toilette en toile de Jouy, à dessins mauves sur fond écru, et

si Louis XVI!... Gardons tout cela pour l'année prochaine, pour

la nouvelle plage, où celle qui reste ira, lasse et désemparée,

repêcher au mari...

Âmes d'automne · 第 2 / 4 段