_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
_à madame Simone de La Cherté,_
_91, rue de Varenne, Paris._
Constantinople, 7 djemazi-ul-ewel 1329[1].
Mes deux yeux que j'aime, où êtes-vous, que faites-vous, que
voyez-vous, dans cet instant que je vous écris? Cela m'est un souci
de chaque minute, un souci délicieux et mélancolique... Je relis sans
cesse vos lettres parisiennes, si courtes, et, tout de même, si pleines
de choses pour la pauvrette que je suis... Vous me dites aujourd'hui:
«Cette semaine, rien ici qui vaille la peine d'en parler... Le Concours
hippique est fini... Les Salons et les expositions battent leur plein,
mais on n'y va guère. Au théâtre, seulement des vieilleries... J'ai
pris le thé cinq après-midi sur sept place Vendôme, et les deux autres
fois rue Cambon... J'ai dîné mercredi chez les Danycan, et ç'a été bien
quelconque... J'ai déjeuné jeudi au Bois, avec toute une bande... Et
j'ai déjeuné aussi une autre fois, à Versailles, tête-à-tête avec mon
flirt, qui tenait à m'emporter là-bas en auto, histoire probablement de
se donner l'illusion d'un vrai enlèvement... Pauvre petit!... Enfin,
vendredi, à l'Opéra, j'ai eu dans ma loge trois amis de mon mari, trois
Anglais chez qui nous devons passer quinze jours cet été, au fond du
Devon... Corvée!... Bref, vous constatez: rien.»
Rien!... Ma grande sœur très chérie, si vous pouviez comprendre ce
qu'est un «rien» pareil pour l'imagination d'une petite fille cloîtrée
telle que moi... Oui, si vous pouviez le soupçonner seulement... Oh!
alors, vous ne m'interrogeriez plus sur le féminisme en Turquie, non,
je vous le jure!... Car tout ce qui vous semble encore obscur, malgré
mes pauvres explications, vous apparaîtrait d'un coup clair, clair,
clair...
Tenez, voulez-vous qu'en échange de votre semaine j'essaie de vous
faire voir ma semaine à moi? Vous comparerez ensuite, si cela vous
amuse...
Ma semaine à moi, d'abord, n'a compté qu'un seul jour... Oui: car les
six autres ont été seulement remplis de l'attente du septième. Je ne
suis pas sortie; je n'ai pas reçu de visite; je n'ai guère lu, ni
écrit, ni brodé, ni touché au piano; j'ai seulement regardé le ciel,
je l'ai regardé par toutes les fenêtres, avec une vraie terreur que ce
ciel bleu devînt gris et qu'en fin de compte il plût le vendredi 15
djemazi-ul-ewel--mon premier vendredi d'Eaux Douces... _Mash'Allah!..._
qu'ai-je écrit!... D'ici je vous entends rire!... Tant pis! riez!...
je m'en doute bien, allez! que nos pauvres Eaux Douces...--et surtout
celles de printemps: les Eaux Douces d'Europe, tellement moins jolies
que celles d'été, que les Eaux Douces d'Asie...--je m'en doute: ce
n'est pas votre Opéra de Paris!... Je me souviens à merveille de vos
méchantes moues dédaigneuses du temps jadis, quand je vous emmenais
dans mon caïque, et que nous remontions toutes deux la fameuse rivière
... j'entends encore le son très ironique de votre voix: «C'est tout
ça, ces Eaux Douces que vous vantez si fort?» Oui, mes chers yeux,
c'était tout ça, et c'est tout ça encore,--et c'est tout ce que nous
avons: un ruisseau marécageux, serpentant à travers une prairie mal
boisée; sur ce ruisseau, deux ou trois centaines de barques assez
laides, pleines à chavirer d'une populace en goguette,--Juifs,
Arméniens, Grecs! _rayas_ de toutes castes,--et rien de plus, et rien
de mieux!... sauf, de très loin en très loin, rompant la monotonie des
barques vulgaires, un caïque, un vrai caïque turc, avec sa longue proue
traînante, et, sur sa poupe, son beau voile brodé[2] dont les coins
flottent dans le sillage; avec, aussi, parmi ses coussins de Perse, sa
hanoum, muette et mystérieuse, dont le noir tchartchaf semble porter le
deuil de notre noble Islam, chaque jour enfoncé plus profond dans sa
tombe...
Rien de plus, rien de mieux. Nous y tenons pourtant à nos Eaux Douces!
Nous y tenons par souvenir, par tradition, par religion... Ce sont
là des choses très vivaces en Turquie: la religion, la tradition, le
souvenir ... très vivaces, oui!... Et j'imagine bien, d'ailleurs, que,
le jour où ces choses-là seraient mortes, la Turquie serait bien près
de mourir aussi...
Oh! mes deux chers, chers yeux! ce serait tellement dommage que la
Turquie vînt à mourir!--Non, je vous assure! Ce n'est pas seulement
la musulmane qui parle ainsi, ne le croyez pas!... C'est aussi votre
petite amie: la femme que vous avez transformée, refaite un peu à
votre image ... c'est la demi-Française, c'est la demi-artiste que je
suis devenue, par votre contact, par votre exemple... Or, cette femme
n'est plus une Turque pure et simple; elle peut devenir, par un petit
effort d'imagination et de volonté, une étrangère, comme vous; et
cette étrangère, sortie pour un moment de son harem, de sa ville, de
son pays, réussit très bien à considérer impartialement, à juger sans
indulgence ce harem, cette ville, ce pays. Alors, vous comprenez: je
suis sûre de ne pas me tromper, je suis sure d'être dans le vrai... Et,
croyez-moi: ce serait triste, triste, triste! que la Turquie disparût
d'entre les nations...
D'abord, qui donc lui succéderait?--Je veux dire:--Quelle nation
remplacerait, géographiquement, notre nation turque, sur la carte
d'Europe? et sur la carte d'Asie aussi? en Roumanie? en Anatolie?...
Quel drapeau oserait flotter, à son tour, sur ces terres où flotte,
depuis cinq siècles, et plus encore, notre noble drapeau couleur
de sang pur?... sur le dôme de la Sainte Sophia?... sur la tour
du Vieux Sérail?... Vous vous en doutez bien un peu, vous la dame
diplomatique, si finement avertie de toutes les méchantes ruses qu'on
trame perpétuellement autour de l'Homme prétendu Malade... Ce qui
nous remplacerait dans l'enceinte de l'antique Byzance, ce ne serait
ni la Russie, ni l'Angleterre[3], ni l'Autriche, ni l'Allemagne,
toutes quatre trop fortes, trop jalousées, trop inquiétantes, Ce
serait une quelconque Bulgarie, ou une Grèce, ou une Serbie, voire
une Roumélie ou une Macédoine;--une très petite nation, très petite
et orthodoxe;--fétichiste, pas?--bref, deux raisons pour une d'être
remuante, turbulente, intolérante, agressive, fanatique...[4].
Avez-vous remarqué, mes chers yeux? les nations d'hommes sont pareilles
aux individus chiens... Les plus minuscules sont les plus rageurs,
les plus prompts à japper vers la lune et mordre aux mollets les
passants... Du coup c'en serait fini de notre grave Islam, si modéré,
si doux... Vous savez que je dis vrai! vous le savez, vous qui avez
vu, à Jérusalem, nos soldats musulmans mettre la paix parmi les
furieux pèlerins des sectes chrétiennes et les forcer au respect du
tombeau de ce Christ que, soi-disant, elles adorent, mais qu'elles ne
savent honorer que par des querelles hargneuses, par des coups et par
du sang... Vous savez que je dis vrai, vous qui avez vu, dans notre
Stamboul même, et jusqu'aux portes de nos mosquées, les processions
grecques, latines, persanes, arméniennes ou juives se promener
librement--«plus librement qu'à Paris», me disiez-vous... Ah! quand
nous n'y serons plus, comme c'en sera vite fini de la liberté et de la
tolérance!... Comme les chrétiens... pardon! comme les iconolâtres,
comme les Slaves adorateurs d'images, vainqueurs, auront tôt fait de
renouveler ici les horreurs qui perpétuellement ensanglantent les Lieux
Saints!... Et l'on se tuera jusque dans nos rues, comme firent jadis
les brutes grecques, dans les rues d'Athènes, pour un sermon prêché en
grec moderne plutôt qu'en grec ancien!... Ils ont de qui tenir, ces
Grecs, fils de Byzance! Jadis n'en firent-ils pas autant autour de leur
Hippodrome, à propos de cochers habillés de vert ou de bleu?
Mais ce n'est pas tout encore, mes deux yeux que j'aime! Car, quand
nous n'y serons plus, quelque chose s'en ira avec nous de notre
terre turque;--quelque chose: la France![5]--Je veux dire la langue
française, que nous parlons tous et toutes, qui est la langue
officielle de notre empire et qu'on ignore à Sophia comme à Belgrade,
à Athènes comme à Cettinié ... je veux dire la pensée française,
la culture française, le génie français--dont nous sommes tous et
toutes imprégnés, alors que dans tout le reste des Balkans les seules
influences slaves et teutonnes se partagent la Grèce, la Bulgarie,
la Serbie, la Roumanie même, malgré la généreuse révolte de son sang
latin!... Oui, ma sœur très aimée: la France, dans toute la Péninsule,
n'a d'autre refuge qu'ici, au fond de nos cœurs ottomans. Ne serait-ce
pas bien lamentable qu'avec le nom turc, le nom français cessât d'être
prononcé en Orient?
Et puis ... et puis ... ma sœur très belle, dites?... vous vous êtes
parfois promenée, le soir, dans notre Stamboul, au hasard des rues
et des ruelles... Au soleil couchant, vous est-il advenu de regarder
parfois, à la dérobée, dans quelques-unes de ces impasses fraîches et
ombreuses qui sont l'une des plus charmantes beautés de chez nous?...
Et alors avez-vous parfois aperçu, à travers la grille de bois d'un
kéfès, la silhouette pâle d'une musulmane voilée, cherchant à sa
fenêtre, elle aussi, la douceur du crépuscule?... Elle se croyait
toute seule, la musulmane; alors, sans doute, elle a chanté... Oh! mes
yeux aimés, vous souvient-il de sa chanson?... Vous souvient-il de
nos chansons turques, enfantines et passionnées, mornes et ardentes,
joyeuses à la fois et désolées,--déchirantes?... Sœur, je vous en
supplie!... oubliez toutes les fautes, toutes les erreurs, toutes
les sottises, toutes les cruautés même de nos gouvernants qui ne
sont pas _nous_... Oubliez nos querelles maladroites et funestes,
oubliez notre Parlement joujou, oubliez le sang répandu, oubliez les
potences hideuses[6], oubliez aussi l'imbécile massacre de nos pauvres
chiens errants tellement inoffensifs... et souvenez-vous seulement de
l'impasse ombreuse et de la chanson dans l'impasse!... Car ... la femme
dont le cœur sait trouver de tels accents, dont la bouche sait les
jeter ainsi dans l'air du soir, quand cet air est bien doux, quand cet
air est bien pur ... cette femme-là, croyez-m'en, a encore en elle de
quoi mettre au monde des fils plus nobles, plus fiers et de cœur plus
juste et plus haut que n'importe quels autres fils de n'importe quelles
autres femmes, sur toute la terre ronde... Adieu, ma sœur très aimée...