_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
_à madame Simone de La Cherté,_
_91, rue de Varenne, Paris._
Constantinople, le 19 sepher 1329[1].
Mes deux yeux si beaux, que j'aime tant!
C'est comme un fait exprès! Il me faut toujours commencer mes lettres
par des excuses... Cette fois encore, je suis en retard avec vous,
en retard horriblement. Grondez-moi! Tout de même, grondez-moi moins
fort que pour ma dernière lettre, car je suis moins coupable: le mois
passé, c'était seulement un mariage qui m'avait volé tout mon temps;
ce mois-ci, c'est une crise ministérielle. Vous le savez d'ailleurs
aussi bien que moi: les journaux en ont assez parlé, hélas! et assez
sévèrement pour que mon cœur turc en saigne! C'est bien triste et bien
humiliant, ma sœur tant chérie, de constater ainsi, tous les jours,
que l'Europe s'entête dans son injustice et ne veut pas admettre notre
nation ottomane parmi les vraies nations--parmi les nations qui ont
droit de cité, droit d'indépendance, droit de vie! Ah! votre préjugé
chrétien est terrible! Sous prétexte que nous sommes des Musulmans,
on ne veut pas que nous soyons des Européens! Les Russes sont des
Européens![2] Les Serbes sont des Européens. Les Grecs eux-mêmes! et
jusqu'aux Bulgares! sont des Européens... (Quels Européens, dieux!)
Mais les Turcs sont des Asiatiques, des barbares, des sauvages, des
hors la loi; et contre eux tout est permis, tout est bon, tout est
juste: le mensonge, la mauvaise foi, la trahison, le vol. Osez dire
que j'ai tort! Osez, vous la femme d'un diplomate français, vous qui
savez! En Crète, où est le bon droit? Du côté des chrétiens bavards
qui ameutent l'Europe par leurs criailleries, ou du côté des Musulmans
silencieux, qui subissent sans se plaindre l'injure et la violence?
Ce sont pourtant ceux-ci que l'Europe sacrifie à ceux-là, sacrifie
davantage chaque jour! En Macédoine, où est le bon droit? Du côté de
ces _comitadjis_ féroces, qui toujours trouvèrent asile, après leurs
plus affreux crimes, dans les États voisins, faussement neutres? ou
du côté des Turcs, silencieux toujours, frappés toujours et toujours
meurtris, auxquels l'Europe marchandait jusqu'à la liberté de mobiliser
les soldats et les gendarmes indispensables?[3] Je n'ai que faire
d'essayer de vous convaincre, vous qui avez vu, et qui êtes convaincue.
Mais je n'aurais non plus que faire d'essayer de convaincre vos amies
de France, celles qui n'ont pas vu et qui ne veulent pas voir: je ne
suis pas chrétienne! donc, à leurs yeux j'aurais tort. Est-ce vrai,
dites?
Est-ce vrai aussi, pourtant, dites, mes deux-chers yeux bleus, est-ce
vrai que nous autres Turcs--hommes et femmes--ne sommes pas du tout
de méchantes gens? Est-ce vrai, même, qu'il n'y a que nous, Turcs, _à
n'être pas du tout de méchantes gens_, dans cette terrible péninsule
balkanique où, vraiment, les chrétiens ont presque toujours joué de
très vilains rôles? Mais l'Europe ne le sait pas et ne le saura jamais,
parce que son préjugé chrétien s'applique sur ses yeux chrétiens,
comme un bandeau. Et les pauvres Turcs, tout honnêtes, tout probes,
droits, courageux et doux qu'ils puissent être--ils le sont! vous-même
me l'avez avoué, vous-même me l'avez proclamé, jadis, dans votre
belle franchise de Française!--les pauvres Turcs n'en sont pas moins
condamnés par l'Europe à disparaître, pour le plus grand bénéfice de
leurs voisins, qui ne sont pourtant pas grand'chose de bien propre!...
Par exemple, _mash'Allah!_ que me prend-il de vous parler ainsi, moi,
à vous? Pardonnez, c'est très absurde... Je me suis laissé emporter
par ma petite colère contre tous ces affreux journaux d'Occident, si
injustes envers nous... Et voilà...
Je voulais seulement vous dire ceci: que j'ai beaucoup attendu pour
vous écrire, espérant pouvoir, à la fin, vous raconter, sur notre
crise ministérielle, des choses intéressantes. Mais c'était un espoir
bien chimérique! Et je ne sais, en vérité, rien de plus, aujourd'hui,
que le premier jour. J'étais pourtant assez bien placée pour tout
apprendre. Vous savez le rôle considérable que joue mon mari dans
l'État. Toute la crise durant, il a été, plus que jamais, personnage
important. Chaque jour, du matin au soir, il galopait du palais à la
Porte[4], et de la Porte à la Chambre. Ma petite Fatima n'en finissait
plus de se précipiter dans ma chambre pour m'avertir: «Maîtresse! Le
cheval du pacha arrive du bout de la rue!... Maîtresse, le pacha a
ordonné qu'on lui selle tout de suite un autre cheval!...» Oui ... et,
néanmoins, je ne sais rien de ce qui s'est passé, et rien de ce qui se
passe... Je sais seulement ceci, et mes esclaves le savent aussi bien
que moi, sinon mieux: que les affaires de la Turquie vont très mal,
mais cependant qu'Allah est le Plus Puissant!... Rien davantage, et ma
pauvre lettre risque, cette fois encore, de vous ennuyer sans grand
profit...
Mon mari... Au fait, vous le connaissez--mieux que je ne le connais,
peut-être?... Il est bon, je n'en doute pas... Il m'aime... Je ne
regrette nullement de l'avoir épousé, même à notre mode turque, qui
défend aux fiancés de se voir et de se parler avant la cérémonie
du mariage... Évidemment, une union pareille est une loterie
... plus loterie encore, si possible, que ne sont vos unions
occidentales!--Mais, encore une fois, je ne me plains pas: j'ai tiré un
bon, un très bon numéro, et je n'imagine guère de mari, en France non
plus qu'en Turquie, qui vaille Ahmed pacha, mon mari! Vous me l'avez
affirmé vous-même, et je m'en doutais déjà...
Pourtant...
Dites-moi, ma grande sœur si belle et si savante? est-ce vrai que,
chez vous, les femmes jouent un rôle considérable, quoique discret,
dans la vie de la nation?--je veux dire dans la vie politique et
diplomatique?--Est-ce vrai que beaucoup de vos grands hommes--hommes
d'État, orateurs, écrivains, artistes--possèdent cette chose
extraordinaire que vous m'avez jadis expliquée: une Egérie? une Egérie,
c'est-à-dire une bonne fée doublée d'un ange gardien; une amie intime,
femme de cœur et d'intelligence, qui consacre tout ce cœur et toute
cette intelligence à l'homme qu'elle a choisi; une sœur d'élection,
sûre et sage, qui conseille cet homme, le guide, le soutient, le
protège, le défend, l'enveloppe de sa tendresse mi-amoureuse et
mi-maternelle, et ne se trompe jamais: elle-même guidée, conseillée,
soutenue, dans la lutte commune, par cette tendresse merveilleuse qui
est la sienne, tendresse clairvoyante infailliblement?--Est-ce vrai que
ces influences féminines si fécondes sont fréquentes? Est-ce vrai que
plusieurs de vos génies les plus vastes ont avoué, ont proclamé qu'ils
devaient tout: succès, fortune et gloire, à la compagne anonyme, dans
les pas de laquelle ils avaient aveuglément marché, la main dans la
main? Hélas! si tout cela est bien vrai, notre part, à nous, femmes
d'Orient, est moins belle! Oh! je vous le disais dans ma dernière
lettre, et je ne m'en dédis pas: la plupart d'entre nous sont très
heureuses! plus heureuses, certes, que ne sont les femmes d'Occident.
Nous ne souffrons guère de cette prétendue claustration, dont
l'Europe daigne nous plaindre avec tant de compassion. Mais peut-être
souffrons-nous d'autre chose...
Ce n'est pas très facile à expliquer. Il me semble pourtant que vous
devinez déjà un peu...
Tenez! l'autre mois, à propos de ma mignonne Léïlah, je vous écrivais:
«Quand elle sera grande, elle, peut-être souhaitera-t-elle mettre
au vent son bout de nez rose, et flirter avec votre amour de petit
garçon...»
Peut-être, oui. Mais, d'abord, et sûrement, je crois que ma Léïlah
souhaitera autre chose,--plus et mieux qu'un simple droit au flirt.--Le
flirt, c'est tellement loin de la femme turque d'aujourd'hui!...
Non, j'imagine que ma Léïlah souhaitera ce que je souhaite parfois
moi-même, ce que souhaitent beaucoup de femmes turques--toutes les
femmes turques dont le souhait conscient a quelque valeur!--ma Léïlah
souhaitera connaître et fréquenter des hommes, non pour en être désirée
ou sollicitée, mais pour en être enseignée, instruite, armée; pour être
élevée jusqu'à ces hommes, pour devenir leur égale, et l'égale de celui
d'entre eux qui sera son mari. Elle souhaitera n'être plus, pour cet
homme, une simple maîtresse légitime, une poupée très belle qui sait
saluer, sourire, se taire, et aussi gouverner la maison, mais rien
davantage. Elle souhaitera, comme je vous le disais tantôt, devenir
plus que tout cela, et mieux: une amie, une alliée, une compagne,--une
Egérie, au besoin ... quoique cela puisse être douloureux quelquefois,
j'y songe ... très douloureux!... d'être une Egérie... N'importe! ma
Léïlah le souhaitera.
Songez-y, ma sœur très chérie: il est humiliant parfois de n'être
qu'une petite chose insignifiante--aimée, certes! mais dédaignée, tenue
à l'écart, à qui l'on ne dit rien, jamais. Que m'a-t-on dit, à moi, de
cette crise ministérielle où se jouait, avec le destin de l'empire, de
notre empire, le destin d'Ahmed pacha, de mon mari? Rien.
On n'a peut-être pas eu tort. Si l'on m'avait parlé, qu'aurais-je
dit? Je ne sais rien. J'ai vécu toute ma vie en cage ... en cage,
entendons-nous! pas dans la vraie cage à barreaux qu'imaginent
vos Parisiennes autour de nos harems! Il n'y a pas de barreaux à
mes fenêtres, ni à ma porte! mais j'ai tout de même vécu dans la
cage--peut-être pire--de nos préjugés, de nos coutumes... Et dans cette
cage,--la cage de toutes les femmes turques!--pas un homme, jamais
n'entre. Que saurais-je de ce que disent les hommes? Et quelle _vraie_
femme pourrais-je être pour mon mari, s'il s'en souciait?
Et voilà peut-être la plus exacte vérité qu'il faille dire, à propos de
la femme turque; la vérité absolue, équitable, celle qui domine d'égale
hauteur tous les mensonges: la vérité «juste milieu», exempte de toutes
les erreurs, en trop comme en trop peu:
--La femme turque n'est pas, ne peut pas être, dans l'entière acception
du mot, la _femme_ de son mari. Elle n'en est que la femme-enfant.
Et, de cela,--de cela seul!--elle souffre un
peu;--confusément;--davantage, toutefois, depuis qu'une ombre
d'affranchissement lui a permis de regarder vers ses sœurs d'Europe, et
de mesurer la place qu'elles occupent au foyer conjugal.
Ma Léïlah, peut-être, conquerra une place pareille. C'est tout ce que
lui souhaite sa maman, qui vous embrasse, ma sœur très aimée, de tout
son cœur enflammé pour vous, en vous disant au revoir!