_Lundi 14 avril_.--Aujourd'hui, lundi de Pâques, en ce jour, où

l'industrie, le commerce, les affaires chôment, où l'on n'achète ni dans

les boutiques fermées, ni à la Bourse, ni même rue Drouot, dans une salle

basse, des commissaires-priseurs, entre brocanteurs infimes, au milieu de

voyoutories sacrilèges, se vendent un tambourin, des guitares, des

esquisses de peintres, des paniers de linge de corps et de gilets de

flanelle. Une affiche manuscrite collée à la porte, dit que c'est la vente

d'un M. P... Ce M. P... est ce pauvre Pagans, dont ces guitares et ce

tambourin ont apporté, toutes ces années, de si tapageuses ou rêveuses

musiques, aux soirées où je me trouvais.

* * * * *

--------Tous les hommes avec lesquels ma carrière, mes goûts, m'ont mis en

rapport, s'en vont l'un après l'autre de la vie, laissant derrière eux des

lettres de faire-part, semblant me dire à bientôt. Hier, c'était l'expert

Vignères, aujourd'hui, c'est l'éditeur Dentu.

* * * * *

_Mercredi 16 avril_.--Daudet tombe chez moi, sortant de l'enterrement

Dentu. Il laisse échapper, que depuis quelque temps, il éprouve de telles

souffrances, que maintenant, quand il va à un enterrement, il envie

presque l'insensibilité de celui qu'on met en terre.

À je ne sais qui se trouvant là, et disant, que le théâtre donne l'avidité

basse de l'argent, Daudet raconte plaisamment, au milieu de petits _aïe_

douloureux, que lors des représentations de FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ,

il attendait impatiemment à Champrosay, le facteur lui apportant le

chiffre de la recette, envoyé par le Vaudeville, tous les jours, et qu'il

était vraiment embêté, quand la recette avait baissé de vingt-quatre

francs, puis qu'il avait eu honte, vis-à-vis de lui-même, de cet

embêtement, et qu'il s'était imposé de ne plus lire la dépêche... mais

qu'il cherchait la hausse ou la baisse sur la gaieté ou la tristesse du

visage de sa femme... «Alors quoi!» faisait-il en se levant et en disant:

«Je m'en vais, je souffre trop!»

* * * * *

_Vendredi 18 avril_.--À la librairie Charpentier, sur toutes les bouches

le sourire annonçant un succès. Sur les 8 000 de CHÉRIE du premier tirage,

6 000 sont partis.

La Beraudière, auquel je demandais le nom d'une famille de Bretagne où

devait être conservée une correspondance de la Lecouvreur, me disait: «Ah

le nombre de précieux documents historiques perdus, à l'heure présente...

tenez, j'ai eu dans ma famille un châtelain de Picardie, aimé de la

Camargo, et qui avait dans son château, une chambre s'appelant encore ces

dernières années: _la chambre de la Camargo_. Et la Camargo entretenait

avec mon aïeul une correspondance. Or cette correspondance a été brûlée il

y a une vingtaine d'années, je crois... et si par le plus grand des

hasards elle existe encore, savez-vous où elle se trouverait? elle serait

chez de Falloux!

* * * * *

_Samedi 19 avril_.--Cette préface de CHÉRIE, il est bien entendu que je ne

l'aurais pas écrite, si je n'avais pas eu de frère. Moi, au jour

d'aujourd'hui, je suis à peu près reconnu et je me vends: oui je remplis

les deux conditions du succès, tel qu'on le jauge à l'heure présente. Cela

est incontestable. Mais j'avais besoin de me récrier dans une plainte

amère et douloureuse contre l'injustice, que mon pauvre frère a rencontrée

jusqu'au jour de sa mort, et après ce qu'il avait fait de moitié avec moi.

Au fond, dans ces colères contre ma préface, ce qui m'étonne, c'est le peu

d'ouverture de ces intelligences de critiques, qui blaguent tous les jours

l'absence de sens artistique, chez les bourgeois.

Je parle, par exemple, du japonisme, et ils ne croient exister de cet art,

que quelques bibelots ridicules, qu'on leur a dit être le comble du

mauvais goût et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas

aperçus à l'heure qu'il est que tout _l'impressionnisme_ est né de la

contemplation et de l'imitation des _impressions claires_ du Japon. Ils

n'ont pas davantage observé que la cervelle d'un artiste occidental, dans

l'ornementation de n'importe quoi, ne conçoit qu'un décor placé au milieu

de la chose, un décor unique ou un décor composé de deux, trois, quatre,

cinq détails se faisant toujours pendant et contrepoids, et que

l'imitation par la céramique actuelle, du décor jeté de côté sur les

choses, du décor non symétrique, entamait la religion de l'art grec, au

moins dans l'ornementation.

Enfin, j'ai là un bouton de fer, le bouton attachant la blague à tabac

d'un Japonais à sa ceinture, un bouton, où en dessous de la patte d'une

grue absente, d'une grue volant en dehors du médaillon niellé, se voit

seulement le reflet de cette grue dans l'eau d'une rivière, éclairée par

un clair de lune. Le peuple chez lequel l'ouvrier, un ouvrier-poète a des

imaginations pareilles à celle-ci, ne croyez-vous pas, que ce peuple

puisse être proposé comme professeur d'art aux autres peuples?

Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner

l'optique des peuples occidentaux, j'affirmais que le japonisme apportait

une _coloration_ nouvelle, un _système décoratoire_ nouveau. enfin si l'on

veut une _fantaisie poétique_ dans la création de l'objet d'art, qui

n'exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du moyen âge et de la

renaissance.

* * * * *

_Mercredi 23 avril_.--Du bruit, beaucoup de bruit. Cela fait entrer en

vous des espérances déraisonnables, et la griserie de vos espérances

s'évanouit devant la décevante réalité. «Vous savez, on a retiré... oui,

à 4 000!» me dit le secrétaire de Charpentier, gonflé par le succès

du livre. Eh bien, tout cela fait une douzaine de mille! C'est très

honorable, mais ce n'est pas l'_inattendu_, cet inattendu que je n'ai

jamais rencontré dans ma vie.

* * * * *

_Jeudi 24 avril_.--La pensée taquinante d'un temps d'arrêt dans le succès,

le sentiment que la vente s'arrête.

* * * * *

_Samedi 26 avril_.--Tristesse ce matin. Les attaques littéraires

n'agissent pas sur le coup. Elles empoisonnent l'individu attaqué, au bout

d'un certain nombre d'heures, d'un certain nombre de jours, et je commence

à en sentir l'effet.

* * * * *

_Mardi 29 avril_.--À dîner, avenue de l'Observatoire, Mistral définissant

assez joliment Daudet, il le proclamait l'homme de la désillusion et de

l'illusion, du scepticisme de vieillard et de la crédulité enfantine.

Et là-dessus, il se mettait à nous parler de son procédé de travail, de ce

facile labeur de poète méridional, qui consiste dans la confection de

quelques vers, fabriqués aux heures crépusculaires, à l'heure de

l'endormement de la nature: le matin, dans les champs, selon Mistral,

étant trop plein du bruyant éveil de l'animalité.

* * * * *

_Vendredi 2 mai_.--Maintenant que le _Figaro_ a dit à mon propos: «Tue!»

tous les autres journaux, grands et petits, crient: «Assomme!» et c'est

sur toute la ligne un éreintement général.

Je crois avoir raconté quelque part, que tout enfant, mon père m'emmenait

dans un cabinet de lecture du passage de l'Opéra, puis après avoir

parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande,

enfoncé dans la lecture d'un roman, où, en ce temps, il était

éternellement question de palicares héroïques. Et au bout d'une heure ou

deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en

politiquant avec d'anciens compagnons d'armes bonapartistes, mon père

venait me rechercher pour une grande promenade avant dîner.

Ce cabinet de lecture où j'ai été _imaginativement_ si heureux, tout

enfant, ce cabinet de lecture, qui est resté à peu près ce qu'il était, en

ces vieilles années, c'est là où je lis tous les jours les attaques et les

férocités contre l'auteur de CHÉRIE.

* * * * *

_Samedi 3 mai_.--Je relis aujourd'hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot.

C'est sublime, comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre

toute une société et tout un temps.

* * * * *

--------J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre de faire-part m'annonçant la

mort d'une cousine, complètement perdue de vue, depuis nombre d'années.

C'est drolatique, le souvenir que réveille chez moi, cette lettre bordée

de noir. J'étais encore un enfant, mais un enfant à la pensée déjà

préoccupée du mystère des sexes et de l'inconnu de l'amour. Je passais

quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement mariée, et qui

était jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le ménage me traitait

sans conséquence, et à toute heure, qu'il fût couché ou non, je pénétrais

dans leur appartement. Un matin que j'allais demander au mari de

m'attacher des hameçons à une ligne, j'entrais dans leur chambre à coucher

sans frapper. Et j'entrais, au moment où ma cousine se trouvait la tête

renversée, les jambes relevées et écartées, le derrière soulevé sur un

oreiller--et son mari tout prêt à faire acte de mari. Une bousculade des

deux corps, dans laquelle le rose derrière de ma cousine disparut si vite,

que j'aurais pu croire à une hallucination... mais la vision cependant me

resta. Et ce rose derrière, sur un oreiller à grandes dents festonnées,

fut jusqu'au jour, où je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle

que j'avais le soir, avant de m'endormir, sous mes paupières fermées.

* * * * *

_Lundi 5 mai_.--De quelque _aes triplex_ qu'on soit muré, l'attaque

journalière creuse en l'homme de lettres, le petit trou noir que fait la

goutte d'eau dans le rocher. Mais voilà qu'au milieu de mon navrement

m'arrive une lettre réconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit

le correspondant, d'une des plus jolies bouches de Paris: «Nous devons

empêcher nos maris de lire CHÉRIE, ça leur en apprend trop sur notre

passé!»

* * * * *

_Mardi 6 mai_.--L'éreintement devient international. La _Fanfulla_ de

Rome déclare, dans un article colère, que ma sénilité me fait voir des

fantasmagories dans le vrai.

Au fond, c'est un _tolle_ européen contre mon roman. On ne veut pas que la

jeune fille des livres appartienne à l'humanité. Il la faut _insexuelle_,

comme je l'ai dit dans ma préface. Eh bien! non, on ne donnera pas l'image

de la jeune fille, si on n'indique pas les troubles physiques qui la

traversent, un instant.

* * * * *

_Mercredi 7 mai_.--Un enragement intérieur, qu'apaisent les douceurs du

jardin et des marches violentes... qui se mettent au pas, dans le sentier

des roses entr'ouvertes. Oui, l'amertume de la vie de ces jours, les

petits tressaillements nerveux de la bouche, les filtrées de bile dans

l'estomac, les envies de brutalités, les appétits de duels: tout cela

s'adoucit et s'endort au milieu des arbres et des fleurs, comme sous un

liniment.

Longuement, j'analyse le crucifiement de l'homme qui fait un livre, qui

n'est pas le livre de tout le monde, parce qu'il est bon, je crois, qu'on

sache le menu et le détail des souffrances qu'il a eu à endurer, et

combien peut-être un peu de gloire posthume est payé du vivant de l'auteur.

* * * * *

_Samedi 10 mai_.--Dialogue d'hier à la porte de chez moi.

--Monsieur de Concourt y est-il?

--Il vient de sortir à l'instant même! répond Pélagie à l'inconnu.

--Ah! fait l'inconnu qui ajoute: Est-on sûr de le trouver demain matin? Et

il laisse sa carte.

C'était Banville. Commentaires de Pélagie sur l'air sérieux du visiteur.

Je suis très bien avec lui, mais dans la disposition de mon esprit, et

avec les méchants potins de Paris, on ne sait jamais. Et toute la nuit,

imaginations extravagantes et tragiques, fabrication de la tenue composite

d'un monsieur, qui ne sait pas s'il doit s'attendre à une gifle, ou à une

amicale poignée de main.

On sonne, Banville s'avance vers moi, avec le sérieux d'un notaire d'une

pantomime des Funambules, et me dit solennellement: «Mon cher, je viens

vous demander, le rôle d'HENRIETTE MARÉCHAL pour Mlle Hadamard.»

Ah zut alors! Est-ce bête, ai-je envie de lui dire, de m'avoir fait

travailler l'imagination comme ça, à propos d'une chose aussi bête.

* * * * *

_Lundi 11 mai_.--L'on ne peut se rendre compte de l'anxiété douloureuse,

où vous met l'appréhension continuelle de vous trouver mal, la menace

incessante de syncopes. Ça arrête toute activité, toute recherche, toute

note. On a peur de sortir de chez soi... l'on tremble de déranger

quelqu'un, en mourant chez lui.

* * * * *

_Mardi 13 mai_.--Dans une société, on reconnaît les gens bien élevés à une

chose assez simple; ils vous parlent de ce qui vous intéresse.

Aujourd'hui c'est M. de Rémusat qui m'en a fait faire la remarque. Il me

connaît très peu, et c'est le seul homme du dîner de Brébant, qui me cause

de mon livre, récemment publié. Il est vrai qu'à sa suite, Spuller se met

à m'en parler... aimablement, mais comme d'un livre, dont l'auteur lui

échappe, lui est fermé, lui est peu intelligible. Seulement un chapitre

l'a frappé, il est tout étonné, qu'un romancier ait réussi un récit

historique de trois générations de militaires. Cet étonnement, je l'avais

déjà remarqué chez un vieil universitaire.

* * * * *

_Mercredi 14 mai_.--Je lisais, ce matin, dans un grand journal: «Des

_maniaques_ collectionnent des porcelaines de Chine et de Saxe, mais ils

se rendent parfaitement compte qu'il n'y a pas de plus belle porcelaine au

monde, que celle que fait actuellement Sèvres.» Ah! c'est un fameux âne en

céramique, celui qui a écrit ces lignes!

* * * * *

_Jeudi 15 mai_.--Dans ma tête, quand il n'y a pas l'effort de la rédaction

ou l'excitation de la causerie, c'est maintenant comme un _embruinement_.

La cervelle est bien parfois traversée par une pensée lumineuse, mais si

rapide que je ne puis la fixer: cette pensée, on pourrait la comparer à la

phosphorescence qui court sur la crête d'une vague.

* * * * *

_Vendredi 16 mai_.--Un membre de la Chambre des députés de Belgique a

dernièrement accusé la littérature française, et moi en particulier,

d'avoir corrompu sa patrie. Elle est bonne! corrompre la Belgique, ce pays,

où après dîner chez des bourgeois, vos honnêtes amphitryons ne trouvent

rien de plus moral, que de vous emmener passer la soirée au b...

* * * * *

_Dimanche 18 mai_.--Je suis dans un tel état de nervosité, que les

articles, qui parlent--en bien ou en mal de moi, il m'est impossible d'y

apporter l'attention tranquille, l'épellement reposé, qu'il faut pour lire,

j'en perçois en gros l'éloge ou l'injure, mais je ne les ai pas vraiment

lus.

Pierre Gavarni me parle, ce soir, de dédicaces laudatives de Champfleury,

mises en tête des livres envoyés à son père, et même de tentatives

d'abouchement qui n'ont pas réussi... ça expliquerait un peu le jugement

sévère du critique sur les dessins du peintre, dont le _chic fait rire_.

* * * * *

_Jeudi 22 mai_.--Il y aurait à dénoncer une série de bonnes blagues,

inventées par de prétendus émetteurs d'idées, et dans lesquelles, au bout

de quelque temps, coupent les gens d'esprit; ainsi la théorie que les

eaux-fortes, pour l'illustration des livres, ne doivent pas avoir le

caractère d'art qu'on leur demande, quand elles ne font pas partie d'un

volume.

* * * * *

_Vendredi 23 mai_.--Après une soirée, passée chez Daudet avec Mistral, je

m'endors dans la voiture découverte, qui me mène au chemin de fer.

Quand je me réveille sur la place de la Concorde, sous un ciel d'un bleu

noir, sans étoiles, et ou mortuairement brillent six ou huit flammes

électriques, dans de hauts lampadaires, j'ai, une seconde, le sentiment de

n'être plus vivant, et de suivre une _Voie des Âmes_, dont j'aurais lu la

description dans Poe. Mais aussitôt, c'est l'avenue de l'Opéra, ce sont

les boulevards, avec les enchevêtrements de milliers de voitures, la

bousculade des trottoirs, les populations tassées au haut des tramways et

des omnibus, le défilé à pied ou en voiture de cette innombrable humanité

d'ombres chinoises, sur les lettres d'or des industries des façades; avec

dans la nuit l'éveil agité et pressé, le mouvement, la vie d'une Babylone.

* * * * *

_Samedi 24 mai_.--Dans ce moment-ci, c'est curieux, comme par tous les

journaux, court et se reproduit, avec amour, la thèse contre l'originalité

en littérature. On déclare péremptoirement, que tout en littérature a été

déjà fait par un autre, que rien n'est neuf, qu'il n'y a pas de

_trouveurs_. Ils ne veulent pas, ces bons critiques,--et cela avec une

colère enfantine, ils ne veulent pas de génies, d'esprits originaux. Ils

sont tout prêts à déclarer que la Comédie de Balzac est un plagiat de

l'Odyssée, et que tous les mots de Chamfort ont dû être dits par Adam,

dans le Paradis terrestre.

* * * * *

--------Mme Sichel racontait, ce soir, que sa famille, après la Révolution,

avait vécu du brûlement d'un meuble, en bois doré, que dans le petit

appartement occupé par elle, on brûlait par petits morceaux, dans un petit

poêle en fonte. Le meuble avait donné 1 500 francs d'or. Ils étaient

vraiment dorés, les meubles de ce temps!

* * * * *

_Mardi 27 mai_.--La SAPHO de Daudet est le livre le plus complet, le plus

humain, le plus beau qu'il ait fait... le livre méritant le nom de

chef-d'oeuvre.

* * * * *

_Dimanche 8 juin_.--Pour rendre la nature, Théophile Gautier faisait

seulement appel à ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont été mis

à contribution pour le rendu en prose d'un paysage. Fromentin a apporté

l'oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le désert.

Maintenant c'est le nez qui entre en scène: les senteurs, l'odeur d'un

pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l'Afrique, nous les

avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils

olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de

chasse, et ses petits frémissements, qui ont quelque chose du

chatouillement d'une muqueuse sous le passage d'une mouche.

* * * * *

_Jeudi 12 juin_.--Je lisais, ces jours-ci, dans un article de Bonnetain

sur le Tonkin, un portrait de fumeur d'opium, dont la pupille extrêmement

dilatée, et la pâleur _ivorine_, me font penser que je ressemble ou du

moins que je ressemblais, ces années, tout à fait au fumeur d'opium de

Bonnetain. N'ayant jamais fumé d'opium, ce serait donc l'intoxication des

très forts cigares que j'ai fumés, toute ma jeunesse.

* * * * *

--------Ce soir au dîner des _Spartiates_, Raoul Duval qui avait fait sa

rentrée à la Chambre, dans la journée, disait qu'il en était sorti tout

triste, trouvant la droite plus inintelligente, la gauche plus commune que

jamais. Au milieu du dîner, quelqu'un s'écrie: «La nuance! oh, la

nuance... elle est morte à l'heure qu'il est en France... Et la nuance,

c'était toute la France, toute sa distinction... le don rare, en un mot,

qu'elle seule avait parmi toutes les nations.»

* * * * *

_Jeudi 19 juin_.--Je trouve, ce soir, Daudet en ses contractions de visage

et ses remuements de jambes, disant qu'il a en plein ses douleurs.

--Vous souffrez, mon ami?

--Oui, toujours... c'est vraiment atroce la continuité de la douleur, et

la perspective de cette continuité... autrefois, le lit c'était une

espérance... maintenant c'est redoutable de surprises... j'ai besoin de me

relever, il faut que je marche pour user ma douleur... Je souffre,

voyez-vous, tout ce qu'il est possible de souffrir... tenez parfois, dans

le pied, c'est comme si un train de chemin de fer me passait dessus... Ah!

il me tarde d'être à Néris.

* * * * *

--------Je suis revenu ce soir, de Saint-Gratien, avec Primoli, et nous

causions en chemin de fer, des cruels moments qu'on passe avec les êtres,

dont l'intelligence est entamée, nous parlions de ces désespoirs énervés,

de ces colères intérieures, de ces fuites de la maison, à la suite

desquelles on bat la campagne, en coupant les fleurs avec sa canne!... et

nous confessions, en même temps, les tendresses maternelles qui vous

viennent pour ces pauvres créatures, nous rendant si malheureux.

* * * * *

---------Ces épouvantables chaleurs m'enlèvent toute activité, tout

ressort, toute faculté d'accomplir n'importe quoi. Comme en un pays de la

soif, je ne songe qu'à boire, et gonflé d'eau rougie, je passe la journée

sur mon lit, dans une somnolence qui est comme un demi-évanouissement.

Et tard, bien tard, très tard, quand je me lève pour aller manger, mal

éveillé, quelque chose dans un restaurant quelconque de Paris, il me

semble à moi-même, que je suis un somnambule qui dîne.

* * * * *

_Vendredi 27 juin_.--Ce soir, un général étranger racontait, qu'avant 1866,

Bismarck lui parlant de ses projets et faisant allusion au Roi, son

maître, dans une langue bien irrespectueuse, lui disait: «Je conduirai

la _charogne_ au fossé, il faudra bien qu'elle le saute!»

* * * * *

_Mercredi 9 juillet_.--Où l'on retrouve l'amateur. En lisant ces jours-ci

les journaux de toutes couleurs, indiquant les précautions qu'il y avait

à prendre contre le choléra, je n'ai eu qu'une crainte, non la crainte de

mourir, mais la crainte, si je mourais, que mes dessins, mes broderies,

mes délicats bibelots, fussent perdus, abîmés, anéantis par la

désinfection, faite d'autorité.

* * * * *

_Dimanche 13 juillet_.--J'ai des idées particulières sur le choléra. Je

crois qu'il vient maintenant en visite chez nous, tous les ans, mais qu'il

se produit, seulement, lorsqu'il rencontre certaines conditions

climatériques ou atmosphériques, que l'on ignore encore. Les années de

choléra, j'ai été frappé par un certain bleu _neutralteinte_, bleu violacé,

qu'il me semble retrouver dans le ciel, cet an. Maintenant je ne sais

pas, si le développement du choléra ne correspond avec des malaises de

certaines plantes, de certains arbres. Les platanes, cette année-ci, ont

une maladie, ne l'avaient-ils pas les autres années de choléra?

* * * * *

_Mercredi 23 juillet_.--Sur le perron de Jean-d'Heurs, dix heures du soir.

Un ciel tout zébré de noir, et au milieu duquel il éclaire, parmi les

senteurs écoeurantes des orangers, parmi le bruit, comme brisé, de jets

d'eau las. Il me semble vivre, un moment, dans les fonds fauves d'une de

ces vieilles toiles, dont les maîtres vénitiens entourent un couple

d'amoureux, pâlement enfiévrés, et aux lèvres, aux regards de sang.

* * * * *

--------Il est des femmes qui, avec des formes menues et des apparences

délicates, ont des santés de portefaix.

* * * * *

_Lundi 28 juillet_.--À relire ces épreuves d'En 18... mon premier bouquin,

j'ai parfois des colères, contre le _non vrai_ du livre, qui me font

jeter les feuilles imprimées par terre, et les repousser du pied, loin de

moi... Puis, je vais les rechercher.

* * * * *

_Vendredi 8 août_.--Une cousine me parlait de la liberté de paroles des

femmes du grand monde, de vingt ans, comparée à la liberté de paroles des

femmes de trente ans. Son frère, qui se trouvait là, citait cette phrase,

à lui dite par une de ces femmes, à brûle-pourpoint et sans invite à la

chose: «Connaissez-vous le jeu de _frotte-nombril_?»

* * * * *

_Lundi 11 août_.--Aujourd'hui par une percée, dans la verdure de l'_Allée

de ceinture_, on voyait la campagne dans un ensoleillement de la

blancheur des choses chauffées à blanc, et sur les champs moissonnés,

l'entre-croisement des javelles dorées, apparaissait comme un délicat

travail, de paille tressée.

* * * * *

--------Il y un certain nombre d'hommes à Paris qui doivent tout à leurs

fournisseurs, et dont la valeur est uniquement faite du nom de leur

tailleur, de leur bottier, de leur chapelier. Ne se plaignent-ils parfois,

les malheureux, de payer cher!

* * * * *

_Mardi 10 août_.--Comment va de Nittis?

--Bien pauvrement!

C'est Louise, la cuisinière qui me répond dans le vestibule de la maison

de Saint-Germain.

Presque aussitôt j'entends, montant de l'escalier, une voix anhélante qui

me dit: «Ah! c'est vous... c'est vous... je viens!»--et je vois mon pauvre

de Nittis, avec la figure d'un vilain jaune, et une inquiétude hagarde des

yeux, dont j'ai peur.

Nous nous asseyons sur un canapé du salon, et il me raconte ses troubles

de la vue. «Oui, dit-il, avec la voix gémissante des personnes très

faibles, oui, dans ce que je lisais, c'était comme s'il y avait des

manques... tenez... ainsi que les trous que fait dans une feuille de

papier, un coup de fusil chargé à plomb... J'ai averti le médecin... ça

pouvait être, n'est-ce pas, l'effet de la digitale... il a changé le

régime... ça a été mieux... mais un jour que j'avais été peindre une étude

ici, tout près... il faisait un temps comme aujourd'hui... tout à coup il

m'a semblé voir des nuages de mouches... mais vous avez été en Angleterre,

vous avez vu un certain _brouillard noir_, qu'il fait là... Eh bien,

c'était ça dans mes yeux... Ah! j'ai eu peur... c'est que vous savez, un

moment le médecin d'ici ne savait pas, si je n'avais pas toutes les

maladies... il croyait à une maladie de la moelle épinière, rapport à mes

yeux... enfin ces jours-ci, il m'a rassuré, il pense qu'il n'y a que la

chose du coeur.»

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 14 / 16 段