--Vous qui aviez une santé dont j'étais jaloux... c'est cette bronchite
d'il y a deux ans?
--Cette bronchite, reprenait-il, non... c'est la fatigue de toute ma
vie... c'est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger...
ce sont les demi-journées passées en Angleterre à peindre dans le
brouillard... c'est, c'est...»
Quelques minutes avant de partir, affaissé à côté de moi, il laisse
échapper à voix basse: «Voyez-vous, quand on est une fois détraqué, comme
je le suis, on ne se remet pas.»
Je m'en vais navré, emportant de mon pauvre ami, l'impression d'un être
frappé à mort.
* * * * *
_Jeudi 21 août_.--Il y avait à peine quelques heures, que je venais
d'écrire ces tristes impressions, quand j'ai reçu ce télégramme: _Venez
vite, M. de Nittis mort subitement._
À la gare de Saint-Germain, je tombe sur Dina, qui part pour acheter à
Paris des effets de deuil, tout faits pour sa maîtresse. La pauvre fille
me raconte dans son baragouin, entrecoupé de sanglots, cette soudaine mort
de Nittis. Il s'était réveillé à sept heures, elle lui avait posé derrière
le cou, les quatre ventouses que lui faisait poser son médecin de là-bas;
mais ce jour, les ventouses avaient mal pris, et le malade était un peu
nerveux. Il s'endormait cependant, se réveillait à huit heures et demie,
s'habillait complètement, quand il se plaignait d'avoir dans la tête, des
choses qui lui faisaient mal. La femme de chambre le peignait au peigne
fin, et pendant qu'elles le peignait, voyant sa tête ne plus se soutenir,
s'affaisser, tomber, elle lui demandait ce qu'il avait, s'il souffrait
toujours. De Nittis lui répondait d'abord par des geignements, des soupirs
douloureux, en se touchant le front, puis tout à coup s'écriait: «Ah!
ah!... j'ai un vide dans ma tête... je me meurs!»
Dina portait le mourant sur son lit, où il ne parlait plus, n'ouvrait plus
les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des
mains. Et le médecin n'arrivant pas, un interne mandé de l'hôpital,
déclarait à Mme de Nittis, que mon ami avait tout le côté gauche paralysé.
C'était une congestion cérébrale.
J'arrive à cette triste habitation, à cette maison qui m'a toujours semblé
une maison de malheur. Mme de Nittis, dépeignée, un caraco mal boutonné
sur une camisole, une jupe attachée de travers, de l'égarement dans les
yeux, va incessamment d'un bout à l'autre du long salon, tombant un moment
sur un fauteuil ou sur un canapé, qu'elle trouve en son chemin, se
relevant aussitôt, et reprenant son éternelle promenade, avec des pieds
qui traînent et qu'on sent las, et qui marchent toujours. Elle va donc
ainsi, sans trêve et sans repos, poussant des: «Oh, mon Dieu!» qui ont
l'air de lui déchirer la poitrine; prononçant des paroles douloureuses,
avec, au dessus de sa tête, ses deux bras relevés dans un geste désespéré;
disant des choses, de la voix étrange et un peu de l'autre monde, qu'ont
les femmes parlant dans un rêve.
Et soudain, et à tout moment, la femme disparaissant dans la pièce
voisine, où l'on entend un bruit sec, le bruit de ses genoux qui cognent
le plancher, suivi du bruissement de baisers.
Elle me fait entrer dans cette pièce, une petite chambre blanche, décorée
d'éventails japonais, et que les deux bougies allumées éclairent d'une
lueur rose, parmi le jour crépusculaire. Alors, je l'ai vu, le pauvre cher
ami, et jamais je n'ai vu la mort jouer le sommeil et un sommeil aussi
souriant: un sommeil auquel il ne manquait pour vous tromper, que le
soulèvement et l'abaissement de la poitrine sous le drap.
«Ça c'est vraiment par trop féroce!» s'écrie la malheureuse femme, se
plantant devant vous, avec une interrogation folle des yeux et de la
bouche, et sur votre silence, reprenant sa course, le dos baissé. Et ce
sont, sortant d'elle, espacées par de longs silences, des phrases comme
celles-ci: «L'amour des autres, non, non, ça ne ressemblait pas au
nôtre... le monde ne peut pas savoir... c'est cependant bien simple... moi
je n'ai pas de famille... lui était comme moi... nous étions tout l'un
pour l'autre.» Et quelques moments après: «Oui, toute ma vie, toutes mes
pensées, toutes mes actions, tout... ça allait toujours à lui... ça
cherchait toujours à lui être agréable... à lui plaire même, quand
j'achetais un bout de ruban... et ce sera chez moi, ainsi jusqu'à l'agonie,
jusqu'à l'agonie!»
Et des phrases amenées par on ne sait quoi: «Il disait qu'il avait la
bouche si amère!» Puis encore des ressouvenirs anciens, des détails d'une
ascension au Vésuve, qui reviennent dans des paroles n'ayant plus de suite,
n'ayant plus de sens. Et là dedans une phrase recommençant ainsi qu'une
litanie: «Ah, nous sommes bien malheureux!»--une phrase qu'elle répète
plusieurs fois de suite, et que la dernière fois on n'entend plus, que
comme si elle la soupirait.
Enfin nous persuadons à la malheureuse femme de se coucher auprès de son
enfant, resté toute la journée dans ces tristes choses, afin qu'il n'ait
pas peur, s'il venait à se réveiller.
Et je me jette sur un canapé, pour veiller le mort, en compagnie de Mme
Techener, la femme du libraire, une parente de Mme de Nittis.
* * * * *
_Vendredi 22 août_.--À une heure du matin, tombe dans la maison, un commis
de Borniol, l'homme des pompes funèbres.
Au matin, l'impression est navrante dans la sereine indifférence de la
nature, et le joyeux éveil de toutes les bêtes de la maison, qu'il aimait
tant: les oies, les canards, les poules, la chèvre, et quand je descends
prendre une tasse de café dans la salle à manger, son joli petit chat
blanc vient prendre position sur le collet de ma jaquette, ainsi qu'il
avait l'habitude de le faire, pendant le déjeuner de son maître.
Mme de Nittis qui a passé cinq ou six fois, cette nuit, devant nos yeux,
comme un fantôme, fait sa rentrée dans le salon, et reprend son
va-et-vient inlassable. Après deux ou trois tours, elle s'arrête soudain,
et dit lentement avec des yeux, où l'espérance a l'air de sourire au
milieu des larmes: «Ce matin... j'ai cru pourtant que ça allait n'être pas
vrai!» Et allant et venant, elle murmure: «Ce matin, c'est singulier... je
ne pouvais pas rassembler mes idées... mais ça revient... oui, oui, elles
rentrent en place.» Puis soudainement, et comme si elle trouvait sous ses
pieds un trou, un précipice, elle se met à crier: «Ah! je suis perdue...
Qu'est-ce que je vais devenir?» Et comme on lui dit qu'il faut songer à
son enfant, vivre pour lui: «Ah! sans lui, fait-elle, on se coucherait par
terre comme un chien galeux... et que la maladie... que la mort vienne...
elle serait la bienvenue!»
À neuf heures et demie, Alexandre Dumas arrive et le prix du convoi et de
l'enterrement arrêté, nous allons signer l'acte de décès à la mairie de
Saint-Germain.
En sortant de la mairie, Dumas me demande, avec une certaine gentillesse,
de manger un morceau avec lui, et nous déjeunons dans un café quelconque,
où, tout le temps du déjeuner, Dumas me parle curieusement de Girardin, et
me conte une réponse qu'il lui a faite.
Un jour Girardin, exaspéré de la nullité de son fils, lui aurait dit: «Il
m'aurait fallu un fils comme vous!--Les fils comme ça... voyez-vous,
répondait Dumas, il faut les faire soi-même!» Et là-dessus, Dumas part
pour jeter un coup d'oeil à la propriété, dont il vient d'hériter de
Leuven.
Mais de retour à la maison, voici l'embaumeur et son aide, et de l'endroit
où je suis dans le salon, tout en ne voyant pas ce qui se passe dans la
pièce voisine, je commence à pâlir si visiblement, qu'on me renvoie dans
le jardin.
Et je vais m'asseoir dans un coin, que le mort aimait, là où il y a une
guérite en toile, une chaise longue en sparterie, un hamac: dans ce coin,
dont il avait fait une espèce d'atelier, en plein air.
À son arrivée à Saint-Germain, il y peignait son dernier tableau ou plutôt
sa dernière esquisse, et qui devait faire le pendant à son «Déjeuner dans
le jardin» de l'année dernière. Cette esquisse qu'il avait abandonnée,
lorsque sa vue avait commencé à se brouiller, il me la montrait, mardi
dernier, au milieu des pots de confitures et des bocaux de _pickles_,
confectionnés, ces jours derniers, par sa femme, et dont, un moment, dans
une enfantine gaîté, il me faisait voir les jolies colorations, sentir les
arômes piquants.
Cette nuageuse esquisse représente sa femme en robe blanche, couchée dans
un hamac, mais presque perpendiculairement, et comme debout. Dans cette
originale pose, elle conte au petit Jacques, assis à côté d'elle, dans un
fauteuil de paille, elle conte une de ces histoires merveilleuses, qu'elle
imagine si joliment.
Ce soir retour à Paris, et visite de bureaux de journaux, où je sollicite
un peu de bruit autour de ce mort illustre.
* * * * *
_Samedi 23 août_.--Dans un des bureaux de rédaction, où j'avais été hier,
et où à peine remis de l'émotion de l'embaumement, j'avais dit qu'il
m'était impossible de rédiger une note, on m'avait demandé: «Était-il
grand ou petit?--Brun ou blond?--Était-il gai ou triste?» J'avais eu
l'ingénuité de répondre au rédacteur qui me posait ces questions: «C'était
une nature gaie, et la gaieté du pauvre garçon avait quelque chose de
charmant, quelque chose de la gaieté enjouée et spirituelle d'un
personnage de la comédie italienne.» Ce matin, j'ouvre le journal, et je
lis que M. de Goncourt regardait de Nittis comme un personnage de la
comédie italienne. Ah! ce que j'ai souffert de cette inconcevable
interprétation de mes paroles!
En arrivant à Saint-Germain, je trouve aujourd'hui la malheureuse femme,
comme calmée, apaisée, pacifiée. Les yeux presque secs, et soigneusement
peignée, elle marche toujours dans le long salon, mais lentement,
régulièrement, presque processionnellement, ainsi que marchent dans le
choeur d'une église, les chantres, auxquels elle ressemble par derrière,
avec son fichu noir, apparaissant comme un capuchon sur le dos d'un
moinillon.
Elle marche les bras croisés, ses mains soutenant ses bras, dont elles se
délient par des mouvements d'abandon. Elle continue aussi, en allant et
venant, à parler, mais d'une voix éteinte, et avec des intermittences, et
ressemblant de plus en plus à une voix d'une personne qui rêve tout haut:
«Il ne faut pas que je pleure...» Et presque aussitôt: «Non, voyez-vous...
quand je m'assieds... je pense à des choses auxquelles il ne faut pas
penser... et quand je marche, quand je parle... je ne pense pas.»
Elle se tait longtemps, puis regardant alors du côté de la bière, qui doit
partir demain matin, elle répète avec un accent impossible: «Mais quand il
ne sera plus là... quand il ne sera plus là!»
* * * * *
_Dimanche 24 août_.--Dans le petit salon, où elle tenait ses jours, le
mardi, Mme de Nittis est assise, les yeux vitrifiés, les lèvres blanches,
dans une immobilité automatique, avec des gestes, quand il faut en faire,
semblant un effort, avec des paroles, quand elle veut en dire, si basses,
qu'il est besoin d'approcher l'oreille d'elle.
Et cependant, elle veut assister à tout, à tout.
La mort de cet homme de trente-huit ans, de ce garçon si aimable et si
ingénieux à vous faire du plaisir et de la joie chez lui, de ce peintre,
si _peintre_, a rencontré une sympathie bien naturelle, et c'est
merveilleux et touchant, le luxe des fleurs déposées sur son cercueil.
La voici à l'église, où elle a demandé qu'il n'y eût pas de chant, et
où, je crois, une galanterie de l'ambassadeur d'Italie a fait envoyer
des chanteurs. Et bientôt c'est une admirable voix chevrotante de
vieillard--est-ce Tamberlick--que je sens mettre en elle, une inquiétude,
une anxiété, la crainte de se trouver mal, de ne pouvoir aller jusqu'au
bout. Je fais ouvrir par le sacristain la porte d'une balustrade, et
aussitôt qu'elle a jeté son eau bénite, elle peut sortir et gagner, avec
Mme Claretie, sa voiture de deuil, où elle fait monter Jacques près d'elle.
Nous sommes à la porte du caveau provisoire, devant lequel, elle se tient
la tête renversée en arrière, les yeux fermés, les lèvres murmurantes de
paroles d'adoration, dans une pose d'aveugle, ayant étendues devant elle,
et agitées de mouvements convulsifs, ses mains gantées de laine noire: des
mains tragiques.
Aux dernières paroles du prêtre, elle craint de s'évanouir, et sans se
retourner, retirant derrière elle le petit Jacques, et appuyée sur ses
épaules, de ses bras croisés autour de son cou, la veuve avec l'orphelin,
dessine soudain le plus gracieux et le plus attendrissant groupe
sculptural.
* * * * *
_Lundi 8 septembre_.--Morel, le cocher de la princesse, bataillant avec
elle, pour qu'on ne vende pas un vieux cheval, s'écrie: «Comment la
princesse peut-elle avoir l'idée de se défaire du dernier cheval, que nous
ayons... auquel on a présenté les armes!»
* * * * *
_Mercredi 10 septembre_.--Il vient aujourd'hui une école de petites filles
de Saint-Denis, jouer dans le parc de la princesse. C'est curieux, le côté
laidement vieux de ces petites filles, elles semblent avoir été conçues
dans l'ivresse du vin, les batteries de l'amour, la folie bestiale d'un
rut alcoolisé. Ce ne sont plus les gentilles petites filles du peuple
d'autrefois: elles ont l'air d'enfants de la Salpêtrière.
* * * * *
_Dimanche 14 septembre_.--Parcouru hier les MALHEURS DE JUSTINE, de De
Sade. L'originalité de l'abominable livre, elle n'est pas pour moi dans
l'ordure, la cochonnerie féroce, je la trouve dans la punition céleste de
la vertu, c'est-à-dire dans le contrepied diabolique des dénouements de
tous les romans et de toutes les pièces de théâtre.
* * * * *
_Dimanche 28 septembre_.--Je relisais aujourd'hui LUTÈCE, de Henri Heine,
et j'y trouvais que le Français ne demandait pas l'égalité des droits,
mais l'_égalité des jouissances_. Je crois que l'heure présente donne
fièrement raison à cette pensée, écrite en 1830.
* * * * *
_Mardi 7 octobre_.--Je retrouve, de retour de Néris, et d'autres lieux
transalpins, je retrouve mon petit Daudet, toujours souffrant.
Ce soir éclate une amusante discussion entre le mari et la femme, à propos
de Michel Montaigne.
La femme soutient que, lorsque son mari lit les ESSAIS, il n'est plus le
Daudet qu'elle connaît, il n'est plus père, c'est un Daudet _racorni_. Et
la voilà qui s'élève contre la bassesse de la philosophie du philosophe du
Midi, le terre-à-terre égoïste de sa doctrine, le vilain pessimisme qui se
dégage de sa prose. «Il est abominable, il est abominable avec ses
appréciations sur la femme!» s'écrie-t-elle, et malgré les objections,
la défense timide de son Alphonse, elle continue à tomber Michel, avec
le doux entêtement et la parole placide, qu'elle apporte dans la
contradiction.
* * * * *
_Mardi 14 octobre_.--Je reçois aujourd'hui une lettre de l'Odéon,
m'annonçant qu'on va prochainement y remonter HENRIETTE MARÉCHAL. Dieu le
veuille! Car je suis un peu inquiet pour les années qui viennent. Si je
tombais malade, si quelque grosse dépense relative à ma maison
m'advenait. Mes dix mille livres de rente réduits à neuf par les
impositions, avec le prix de la vie actuelle, et dans une grande
installation comme la mienne, c'est vraiment bien peu d'argent. Ah! les
gens raisonnables peuvent me dire: «Vous n'aviez qu'à placer les 200 000
que depuis dix ans vous avez mis en bibelots...» Mais si j'avais été
raisonnable à leur image, est-ce bien sûr que j'aurais eu le talent, qui
me les a fait gagner.
* * * * *
_Jeudi 16 octobre_.--J'ai été longtemps, et je suis encore tourmenté par
le désir de faire une collection d'objets à l'usage de la femme du XVIIIe
siècle, une collection des _outils_ de son travail,--et une petite
collection qui tiendrait dans le dessous d'une vitrine de la grandeur
d'une servante. Il faudrait avoir la navette en porcelaine de Saxe la plus
extraordinaire, la paire de ciseaux la plus précieusement orfévrée, le dé
le plus divin, etc., etc. J'avais bien débuté par le petit nécessaire en
or de la vente Demidoff, qui a l'air d'avoir été ciselé sur un dessin
d'Eisen, mais j'en suis presque encore, dans ma collection, à ce
nécessaire.
* * * * *
_Vendredi 17 octobre_.--L'affreux et bourgeois ensemble d'art au Louvre
que la collection Thiers, avec sa vaisselle de table d'hôte d'Allemagne,
ses copies de Raphaël à l'aquarelle, le collier de perles de Madame. Et
vraiment dans les objets chinois et japonais, rien de supérieur.
Pendant que dans la salle des dessins français, j'étais arrêté devant le
«Couronnement de Voltaire», de Gabriel Saint-Aubin, qu'enfin, ils se sont
décidés, je puis dire sur mes objurgations, à exposer, un monsieur qui le
regardait admirativement, comme moi, et qui était Beurdeley fils, me dit
que son père avait vendu 8 000 francs à M. Thiers, la plus belle pendule
en marbre, qu'il avait jamais possédée. Il s'étonnait de ne l'avoir pas
retrouvée, et moi il me semblait, aussi, que mon regard n'avait pas
rencontré le petit cabinet en laque, de la vente Montebello, acheté pour
son compte, par Mallinet, 2 700 francs.
* * * * *
_Mercredi 29 octobre_.--Hier, à ce qu'il paraît, à la suite d'une
paraphrase de son professeur sur Schopenhauer, le jeune Daudet a eu, le
soir, une attaque de sensibilité, une crise de larmes, demandant à son
père et a sa mère: «si vraiment, la vie était comme ça..., ça valait la
peine de vivre!»
Et le lendemain matin, le petit frère, dans l'oreille duquel étaient
restés des mots, qui étonnent la pensée enfantine, passait tout le
déjeuner, à vouloir savoir ce qu'on devenait, quand on était mort. Ah!
dans le monde, il se prépare, en ce moment, des _tristes_, et c'est fini
de la rigolade de la jeunesse d'autrefois.
* * * * *
_Jeudi 30 octobre_.--Aujourd'hui Mme Daudet a été à la _Belle-Jardinière_,
avec l'intention d'acheter un paletot pour son grand fils. Là, elle y voit
des capotes en gros drap bleu, aux palmes et aux boutons d'or, avec une
patte et trois plis dans le dos. Elle demande à un commis, si elle ne
pourrait pas en avoir une pour son fils?
--Oh!--fit, avec un sourire, le commis--c'est pour les lycées de jeunes
filles!
«Des capotes de soldats!... de vraies capotes de soldats,--s'écrie Mme
Daudet,--celles qui auront porté cela ne seront jamais des femmes!»
* * * * *
--Une curieuse révélation qui m'est faite, ce soir, sur les cartons
exposés dans les tirs. Les plus terrifiants seraient ceux de rastaquouères
à épouses légères. Ils sont exposés comme épouvantails, non pour ceux qui
auraient l'intention de les tromper, mais pour ceux qui seraient tentés de
parler trop haut de leur cocuage.
* * * * *
_Dimanche 2 novembre_.--_Jour des Trépassés_.
Comme chez la plupart des hommes et des femmes, que je vois s'aimer, il
manque ce lien inexprimable de la liaison d'esprit, qu'il y avait entre
mon frère et moi; et comme ces tendresses de la chair, toutes passionnées
qu'elles soient, sont inférieures à ce qui nous unissait.
* * * * *
--------Il y a des jours, où Barbey d'Aurevilly m'apparaît comme un
personnage de Byron, un Lara joué à Montparnasse, par un de ces acteurs
qui représentent les pairs de France, avec un mouchoir à carreaux bleus
d'invalide.
* * * * *
--------Le petit Zézé Daudet est vraiment doué picturalement, et a
d'étonnants yeux de coloriste. J'ai vu d'autres enfants de son âge,
dessiner, et dessiner aussi bien que lui, mais je n'en ai pas vu faire des
ciels, des colorations d'orage, des feux d'artifice de soleil couchant,
enfin se livrer à des barbouillages, ressemblant mieux à la marbrure
brouillée d'une palette de peintre de talent.
Et sa mère me faisait lire deux ou trois lignes de lui, où il disait que
la chose qu'il aimait surtout c'était la _couleur orangée_: des lignes
tout à fait surprenantes, où l'enfant confessait son adoration de la
couleur, dont Fromentin parlait avec une voix presque religieuse.
* * * * *
_Lundi 8 novembre_.--Ces jours-ci, j'ai eu vraiment une jouissance
d'esprit et de coeur, à me plonger dans un paquet de lettres de mon frère,
retrouvé chez Louis Passy, un paquet de lettres de sa jeunesse, et qui me
remontrent, en pleine lumière, des morceaux de notre vie, à demi effacés,
et comme sortant tout à coup du brouillard, qu'apportent les années aux
souvenirs d'un vieux passé.
Ces vieilles lettres ont même rejeté ma pensée, je ne sais comment, à des
années plus anciennes, que celles qu'elles racontaient.
Elles ont évoqué chez moi, tout vivant et tout réel, le souvenir de ma
blonde petite soeur Lili. Je l'ai revue, en cette année 1832, quand elle
est venue avec la nourrice, me chercher à la pension Goubeaux, pour fuir
le choléra. Je la vois la chère petite, aux yeux si bleus, aux cheveux si
blonds, ne voulant pas s'asseoir à côté de moi, et se plaçant dans le
fiacre, sur le rebord du bas de la portière, pour mieux me voir, pour
mieux me manger des yeux, dans cette contemplation aimante, et comme
agenouillée, qu'ont les enfants pour ceux qu'ils adorent. Pauvre enfant!
la nuit suivante, dans la diligence qui nous emportait vers la Haute-Marne,
elle était prise du choléra. Et pensez à ce voyage avec cette enfant
mourante sur nos genoux, et mon père et ma mère n'osant s'arrêter dans un
des villages ou une des petites villes, que nous traversions, dans la
crainte de ne pas trouver un médecin qui sût la soigner. Nous arrivions
seulement à Chaumont, quand elle était, pour ainsi dire, morte.
* * * * *
_Mardi 18 novembre_.--Le haut de ma maison, je le bouscule, et jette à
bas les cloisons, et cherche à faire des trois petites pièces du second
sur le jardin, une espèce d'atelier sans baie, pour y installer, à la
sollicitation de mes amis de la littérature, une _parlote_ littéraire, le
dimanche.
* * * * *
_Jeudi 20 novembre_.--Tout le monde des lettres est décidément malade.
Belot arrive chez Daudet avec son teint de gros garçon bien portant, et le
voilà qui, à table, tire, de la poche de son gilet, des gouttes amères de
noix vomique. Car il sort de chez Hardy, qui lui a dit que ses maux
d'estomac avaient amené chez lui un gonflement, lui ayant fait remonter le
coeur, et lui donnaient le sentiment d'un asthme.
Il veut passer tout l'hiver en Italie... il partira aussitôt qu'il aura de
l'argent... il laissera son roman et le reste... et il se décidera tout à
coup, comme ça, dans l'heure du réveil... au moment où il fume son premier
cigare, et où il se garderait bien de lire une lettre... Oui, le soir, il
s'embarquera, à dix heures,--il est très bien avec le chef de gare, qui
lui donnera un compartiment pour lui tout seul--et il prendra du
chloral... et il dormira jusqu'au matin... et quand il se réveillera... il
se réveillera dans du soleil, dans de la gaieté.
À cette perspective, l'homme des colonies se retrouve en Belot, et il y a
vraiment en sa personne, un peu de la jouissance sensuelle d'un homme de
l'équateur, soudainement jeté dans une contrée de bananiers.
Est-ce curieux? cet homme qui, dans la souffrance, a des sensations
distinguées, assaisonnées de remarques et de réflexions presque
littéraires, lorsqu'il écrit, est absolument dénué de littérature, et ne
se doute pas du tout de ce qui fait la beauté d'un livre.
* * * * *
--------À propos des curieux dessins de costumes, enlevés à la plume et
lavés d'une rapide aquarelle par Boquet, pour la confection des costumes
de l'ancienne Académie royale de Musique, Nuitter me racontait, que le
plus grand nombre de ces dessins avaient autrefois été donnés aux enfants
des employés des Menus-Plaisirs, qui s'amusaient à les découper.
* * * * *
_Samedi 29 novembre_.--En feuilletant des lettres de ma mère, adressées à
ma tante de Courmont, à Rome, et qui me sont communiquées, avec une lettre
de mon frère, par la belle-fille de Mme de Courmont, je trouve cette
lettre de ma mère, qui me reporte à un morceau ennuyeux et triste et
douloureux de ma vie passée, qu'on voulait pousser à des choses, pour
lesquelles j'étais bien peu fait.
«Edmond, chère Nephtalie, travaille toujours avec courage chez l'avoué, ce
qui me fait un extrême plaisir. Puisse-t-il continuer et se mettre à même
d'être, un jour, avocat à la Cour de cassation. Cette carrière est
désirable sous tous les rapports, et d'ailleurs que faire, ne voulant pas
entrer dans une administration, ce que je conçois bien.»
* * * * *