Et il me charge «s'il y avait accident», de porter à sa chère femme un

petit mot, enfermé dans sa lettre, qu'il termine par cette tendre phrase:

«Après son mari, ses enfants, papa et maman, vous êtes ce qu'elle aime le

plus.»

Cette lettre m'émotionne. Je dors mal. L'on me réveille le matin avec ce

télégramme:

«Je rentre du Vésinet, j'ai fiché un coup d'épée à Delpit.»

Aussitôt je me jette en bas du lit pour aller l'embrasser. Et pendant que

la porte de son cabinet, est poussée par des amis qui viennent lui serrer

la main, et s'en vont: le voici, qui me raconte son duel, avec cette jolie

blague méridionale, me peignant l'emballeur cocasse, qui a fourni, à la

fois la caisse des épées et le jardin de sa maison de campagne,

l'embarquement solennel pour le Vésinet et l'entrée du jardin de

l'emballeur, entre deux arbres verts, qu'il compare joliment à une entrée

de cimetière, et l'attache de formidables lunettes qu'il demande qu'on lui

retire, aussitôt qu'il sera blessé.

Un charmant détail familial. Le fils aîné de Daudet avait entendu jeudi, à

travers la porte, son père me dire qu'il avait envoyé des témoins à

Delpit. Il n'avait rien laissé percer de son inquiétude, auprès de sa mère,

mais, samedi, comme son père était en retard pour le dîner, et qu'on

dînait sans lui, tout à coup, il se mettait à fondre en larmes, et comme

sa mère se moquait de ses larmes imbéciles de petit garçon, sur le retard

de son père, il continuait à pleurer, mais ne disait rien de ce qu'il

devinait, se passer dans le moment.

* * * * *

_Jeudi 31 mai_.--Chez les Sichel, quelqu'un ayant habité longtemps le

Japon, disait que le baiser n'existait pas, pour ainsi dire, dans l'amour

japonais, et que l'amour était tout animal, sans la tendresse de la

caresse humaine. Il ajoutait que dans les sentiments de pure affection, le

baiser était une chose rare. Il avait assisté à la séparation d'une mère

et de son enfant, et chez cette mère, la douleur s'était témoignée par un

affaissement sur elle-même, coupée par un _hi hi_, sans qu'elle serrât

dans ses bras, sans qu'elle embrassât son enfant.

* * * * *

_Samedi 2 juin_.--De Nittis, c'est le vrai et le _talenteux_ paysagiste de

la rue parisienne. Le soir, dans son atelier, je regardais «La place des

Pyramides», qu'il vient de racheter à Goupil, pour la donner au

Luxembourg. Le ciel de Paris avec ses bleus délavés, la pierre grise des

maisons, l'affiche en ses coloriages, tirant l'oeil dans le camaïeu

général, c'est merveilleux; et dans ce tableau encore les figures ont le

format qu'il faut au talent du peintre napolitain, le format de grandes

taches spirituelles.

* * * * *

_Mercredi 6 juin_.--Aujourd'hui j'ai la visite d'un collégien, d'un de ces

grands collégiens à barbe, dont chaque poil est accompagné d'un bouton. Il

vient m'apporter son admiration, en m'apprenant qu'à l'heure actuelle, les

intelligents, les piocheurs, les lettrés du collège sont divisés sen deux

camps: les futurs normaliens qui appartiennent à About et à Sarcey, et les

autres sur lesquels Baudelaire et moi, serions les deux auteurs

contemporains, qui ont le plus d'action.

* * * * *

--------Au fond, chez moi, la plus sérieuse jouissance dans ce moment-ci,

c'est l'étoilement de la verdure au fond de mon jardin, par toutes ces

roses, ces roses feuillues et vigoureuses appelées _Coupe d'Hébé_; ces

roses, nommées _Capitaine Christy_, ayant le crémeux coloriage du carmin,

sur l'ivoire d'une miniature commencée; ces roses baptisées _Baronne

de Sancy_, ayant dans une rose cultivée, les jolies mollesses et le

demi-refermement floche des roses de l'églantier.

* * * * *

_Mardi 12 juin_.--Aujourd'hui, je vais chez le docteur Molloy, pour

prendre des notes sur un portrait de Sophie Arnould, par La Tour. Le

portrait n'est pas de La Tour, mais au milieu d'un fouillis de choses,

je découvre chez le docteur, un petit chef-d'oeuvre d'un des grands

sculpteurs du XVIIIe siècle, dont le nom retrouvé par moi dans un

catalogue, m'est sorti de la mémoire.

C'est un monument, élevé au serin chéri, par une grande dame du temps, et

où le pauvre oiseau, dont le squelette se voit dans le soubassement, est

admirablement modelé en terre cuite, et représenté mort, les pattes

raidies. Non jamais on n'a dépensé un art aussi grand pour un petit

ressouvenir de la vie intime et familière. Et c'est amusant aussi ce

cénotaphe, comme le plus délicieux spécimen de la sentimentalité d'alors.

* * * * *

_Jeudi 14 juin_.--Je n'avais jusqu'ici qu'un goût médiocre pour Rollinat.

Je le trouvais, tantôt trop macabre, tantôt trop _bête à bon dieu_.

Aujourd'hui, il s'empare de moi, par de la musique, qu'il a faite sur

quelques pièces de Baudelaire. Cette musique est vraiment d'une

compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur

près des musiciens, mais ce que je sais, c'est que c'est de la musique de

poète, et de la musique, parlant aux hommes de lettres. Il est impossible

de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots, et

quand on entend cela, c'est comme un coup de fouet, donné à ce qu'il y a

de littéraire en vous.

Il est étrange, ce Rollinat, avec son air de petit paysan maladif, sa

délicate figure tiraillée, et le perpétuel secouement nerveux de ses

cheveux noirs.

* * * * *

_Vendredi 15 juin_.--Aujourd'hui, j'étais allé, pour mon roman, causer de

la LUCIA avec Lavoix.

Cet homme est un charmant bavard, bavard littéraire, et je ne sais comment,

au lieu de me faire une conférence musicale sur la LUCIA, il s'est mis à

me parler de son enfance.

Il me raconte, très spirituellement, qu'il était le fils d'un petit

employé, se saignant des quatre veines pour l'élever, et que malgré ses

résolutions de bon fils, malgré un petit _memento_ des sacrifices de ses

parents, qu'il écrivait, tous les soirs, pour se forcer à travailler, il

était pris d'une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s'arracher:

une paresse singulière, dans laquelle il passait tout son temps, à suivre

le vol des martinets sur le bleu du ciel.

Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout

haut par un camarade: ce vers le touchait, le remuait. Et le voilà tout à

coup travaillant, et étant le premier, jusqu'à la fin de ses classes.

Puis le piocheur qu'il était devenu, se préparait à l'École normale, quand

quelqu'un le menait aux Italiens: soirée, depuis laquelle Virgile, l'École

normale, tout était à vau-l'eau: il était enveloppé de musique et ne

pensait qu'à cela.

«Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix,

si je n'avait pas échoué à l'École normale, M. Hippolyte Passy ne m'aurait

pas fait entrer chez Sampayo... je n'aurais pas... je n'aurais pas... je

n'aurais pas... et à l'heure qu'il est, si je n'étais déjà mort d'ennui,

je serais professeur dans quelque localité, loin de tout.»

* * * * *

_Samedi 16 juin_.--Le peu de réussite des innombrables projets de l'homme,

a quelque chose de commun avec le frai du poisson: sur des millions

d'oeufs quelques douzaines seulement réussissent.

* * * * *

_Jeudi 21 juin_.--Après-midi passé chez Zola, à Médan, avec le ménage

Daudet et le ménage Frantz Jourdain. Partie de canot, où Daudet, crânement,

renversé sur les avirons, et jetant à la rive des chansons de marin, fait

plaisir à voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.

* * * * *

_Mardi 26 juin_.--Transfusion de nouveaux dans notre vieux dîner de Magny,

en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes

politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rémusat, Ribot, l'orateur à

la tête sympathique et distinguée. On s'amuse un moment du beau mot prêté

à Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci: «Il est, je crois, temps que

je désemplisse le monde.» Puis quelqu'un fait une monographie plaisante

des Raspail, où il y aurait un membre préposé au parlementarisme, un autre

à la pharmacie, un autre à la prison et aux condamnations de presse.

* * * * *

--------Le bruit court que le comte de Chambord est mort. C'est le coup de

hache qui coupe la dernière amarre retenant le temps présent au passé.

* * * * *

_Jeudi 5 juillet_.--Aujourd'hui, de retour d'une demi-semaine de travail à

Champrosay, Daudet s'ouvre, se répand, et conte le roman qu'il fait

actuellement. C'est un _collage_: l'histoire de l'attachement et de la

rupture d'un homme avec le _monstre vert_, la femme aimée par la bohème.

Dans ce qu'il conte, en marchant, et en jetant des bouffées de sa petite

pipe culottée, ça me paraît très bien arrangé, très bien architecturé...

En cette improvisation parlée et jouée de son oeuvre future, je suis

frappé d'une chose qui me fait plaisir: son observation est en train de

monter à la grande, à la sévère, à la brutale observation. Il y aura dans

ce livre une scène de rupture de la plus féroce beauté.

Oui, en ce moment-ci, mon petit Daudet, est comme un poulpe aux tentacules,

cherchant à pomper tout ce qu'il y a de vivant en tout et partout dans

Paris, et il grandit, grandit, grandit.

* * * * *

_Samedi 7 juillet_.--C'est chez moi une occupation perpétuelle à me

continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma

personne, de ma maison. À quoi sert?

* * * * *

_Mardi 10 juillet_.--Exposition des cent chefs d'oeuvre. Le premier

peintre de ce temps est un paysagiste: c'est Théodore Rousseau. Il est

presque incontestable, n'est-ce pas; que Raphaël est supérieur à M. Ingres,

et hors de doute que Titien et Rubens, sont plus forts que M. Delacroix.

Mais il n'est pas prouvé du tout que Hobbema, ait mieux peint la nature,

que Théodore Rousseau.

* * * * *

_Jeudi 12 juillet_.--Les Daudet viennent déjeuner chez moi, avec les

enfants. Je leur lis quelques notes de mes Mémoires: ils ont l'air

sincèrement étonnés de la vie de ces pages parlant du passé mort.

* * * * *

_Dimanche 15 juillet_.--Une élégante, chez laquelle je me trouvais, après

avoir pendant un quart d'heure blagué la maladie du comte de Chambord, et

sa mort future, termine par cette phrase: «J'ai commandé une robe noire,

que je porterai, si je ne suis pas en province... vous concevez, à Paris,

n'être pas en noir... moi, ce serait ridicule.»

* * * * *

_Mardi 17 juillet_.--Pendant que j'attendais des livres, dans la salle de

lecture de la bibliothèque, je regardais un bossu: tout le haut de la tête

d'un bossu, est dans le bas de sa mâchoire.

* * * * *

_Vendredi 27 juillet_.--Type de jeune fille contemporaine du grand monde.

Une jeune femme qui vient de faire un mariage très riche, disait à une

cousine à moi: «Oui, oui, c'était l'ancien _jeu_... du temps que les

parents mariaient leurs enfants... Maintenant nous nous marions

nous-mêmes.» Et nommant son mari, un voisin de campagne, elle ajoute:

«Voilà deux ans que je le _roulais_... Je m'étais dit qu'il serait mon

mari... ah! autrefois on avait déjà la théorie... maintenant on a les

deux: la théorie et la pratique.»

* * * * *

_Samedi 11 août_.--Dans Saint-Simon à la peinture, à l'admirable peinture

des gens, manque malheureusement la peinture des choses.

* * * * *

_Vendredi 24 août_.--Pendant le Siège, j'ai passé bien des heures, des

heures absentes de Paris, dans ce rêve me revenant tous les jours. J'avais

inventé un produit qui faisait évaporer l'hydrogène de l'air, et rendait

cet air qui brûlait, irrespirable à des poumons humains. J'avais aussi,

avec l'invention de ce produit chimique, trouvé le mécanisme d'une petite

chaise volante, qu'on montait comme une montre pour vingt-quatre heures.

L'on pense les hécatombes de Prussiens, que je faisais du haut du ciel, et

dans des circonstances toujours nouvelles. Ce qu'il y a de curieux, c'est

que cette imagination avait le côté hallucinatoire de ces petits romans,

que les enfants inventent, et jouent tout seuls, dans des coins noirs de

chambre.

Ces jours-ci, à propos de l'article menaçant du journal allemand, j'étais

repris par cette rêvasserie homicide.

* * * * *

_Dimanche 26 août_.--J'ai des lâchetés de vouloir, quand les choses me

demandent de la locomotion, des lâchetés, comme on en a dans le mal de

mer.

* * * * *

_Lundi 27 août_.--Je monte hier, en voiture, avec un vieux monsieur à

favoris blancs, le chapeau posé en arrière de la tête, avec, diable

m'emporte! l'accent anglais, et que je prends pour un Anglais.

À Sannois, il descend avec moi, et le voilà dans l'omnibus de la

princesse. C'est Minghetti, le ministre des finances italien. À l'heure

présente, c'est chez les Italiens de la société, une rage d'imitation

britannique, dans la tenue, l'habillement, la coupe des favoris, et le

reste.

* * * * *

--------Si l'on était jeune, il y aurait un livre brave à faire, sous ce

titre: _Les choses que personne n'a encore imprimées_.

* * * * *

_Vendredi 31 août_.--Asnières: l'eau dans la nuit: de l'obscurité fluide

et remuante.

* * * * *

_Vendredi 7 septembre_.--Aujourd'hui, la cérémonie religieuse autour du

cercueil de Tourguéneff, avait fait sortir des maisons de Paris tout un

monde à la taille de géant, aux traits écrasés, à barbe de Père Éternel:

toute une petite Russie, qu'on ne soupçonnerait pas habiter la Capitale.

Il y avait aussi beaucoup de femmes russes, de femmes allemandes, de

femmes anglaises, de pieuses et fidèles lectrices venant rendre hommage au

grand et délicat romancier.

* * * * *

--Un enfant qu'on ne voit jamais lire, est destiné par avance à une

carrière seulement de mouvement et d'action. Il sera, quoi... un soldat.

* * * * *

--------L'optique des boulevardiers est de voir des grands hommes, dans

des Siraudin et des Lambert-Thiboust.

* * * * *

_Mardi 11 septembre_.--Un moment aujourd'hui, la conversation s'arrête sur

la beauté de la princesse dans sa jeunesse. À ce propos, elle dit: «Oui,

j'ai eu un teint particulier, extraordinaire: Je me rappelle qu'en Suisse,

à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale,

et qu'il était impossible d'en voir la différence».

* * * * *

_Dimanche 23 septembre_.--Saint-Gratien. Ici la blague aimable des jeunes

femmes, m'a donné le surnom de _Délicat_. Ce surnom, hélas! hélas!

peut-être je le mérite un peu.

* * * * *

_Samedi 13 octobre_.--Mon portrait de Nittis, il faut le voir, aux heures

crépusculaires, éclairé par les braises de la cheminée et reflété dans la

glace: comme cela, il prend une vie fantastique tout à fait extraordinaire.

* * * * *

_Samedi 27 octobre_.--Les attentes, dans les petites gares de chemins de

fer, aux heures entre chien et loup, après une journée de courses au grand

air: ce sont des heures de la vie, comme passées dans un morne rêve, où

s'entendrait un monotone tic tac d'horloge, et où derrière un grillage

rougeoyant apparaîtrait une silhouette fantastique de buraliste, à l'état

d'ombre chinoise.

* * * * *

_Vendredi 2 novembre_.--Dans le _Cri du Peuple_, Vallès demande

aujourd'hui, que la culotte du grand Empereur habille les cuisses d'un

_bonneteur_, et que les souliers de Marie-Antoinette chaussent une

_pierreuse_. Bien, très bien, les reliques de la société future, ce sera

le suspensoir de Gugusse.

* * * * *

_Mardi 20 novembre_.--Ce soir, au dîner de Brébant, existe le sentiment

d'une conflagration générale au printemps, au milieu de laquelle la Prusse

nous tombera sur les reins. C'est la pensée d'officiers autrichiens et

d'officiers russes, que Berthelot a vus, ces temps derniers.

Puis l'on se demande, dans mon coin de table: Est-ce qu'il y aurait des

animaux, créés pour toujours vivre, et qui, sans la mort accidentelle,

seraient éternels; et en des endroits cachés, en des fonds de mer,

n'existerait-il pas des animaux, aussi vieux que le monde? Oui, c'est

aujourd'hui la question soulevée à dîner par Pouchet et Robin. Ils

soutiennent qu'il y a des animaux, comme les serpents, les tortues, les

langoustes, dans les tissus desquels, les microscopes ne perçoivent aucune

fatigue, aucune dégénérescence, aucuns signes de vieillesse enfin,--signes

si perceptibles dans les tissus des humains et des animaux d'un ordre

supérieur.

Et l'on parle du serpent de Regulus, cité par Tite-Live.

* * * * *

_Vendredi 23 novembre_.--Des statues placées à la hauteur du père Dumas,

on voit la semelle des bottes et l'intérieur des narines, et le reste en

raccourci.

On causait de _sensiblerie_, très souvent cachée au fond des sceptiques,

et à ce propos un de mes amis racontait, que demandant à X... pourquoi il

était si triste: «Eh bien! vous qui êtes un vieux cochon, je puis vous le

dire, répondait-il. Je suis fâché avec une p... que j'adore, et je viens

de la chasse avec des amis. Eh bien, quand un lapin partait, au lieu de

tirer dessus, je me foutais à pleurer!»

De là, on passe à la question du Tonkin, et quelqu'un dit ceci: «Du moment

qu'on laisse pénétrer près du Gouvernement un membre de la Société de

géographie, on a la guerre. La consigne était donnée autrefois au

ministère des Affaires étrangères de ne jamais en recevoir un... Mais

Freycinet s'est abouché avec Garnier, et fatalement...»

* * * * *

--------Dans la pénombre des soirées, le teint des femmes est couleur de

perle rose, avec, dans les étroites touches de pleine lumière sur le bord

des contours, des luminosités de la peau, qui semblent produites par un

éclairage intérieur.

* * * * *

_Lundi 26 novembre_.--Déjeuner, avec Daudet et sa femme, au café de Paris,

et de là au Vaudeville, à la répétition des ROIS EN EXIL, qui commence à

midi.

La nuit dans la salle, et sur la scène des ombres chinoises, le chapeau

sur la tête, avec tout d'abord des mouvements rêches, et une apparence de

mauvaise humeur, existant toujours au commencement des répétitions. Cela

s'adoucit, puis ça s'échauffe.

Dieudonné vient causer un moment avec Mme Daudet. Il me semble rond, bon

garçon.

Puis c'est la petite actrice qui fait le roi, qui vient essayer ses

perruques sous nos yeux, et se refuse avec de gentilles mignardises à se

laisser couper les talons de ses escarpins, qui la font trop grande.

Pour les gens qui veulent bien accepter la matérialité du théâtre, l'acte

de la couronne démontée pour le Mont-de-Piété, est une émotionnante chose,

un _clou_ puissant. Je crois à un très grand succès. Il y a pour moi, dans

cette pièce, des vraies scènes d'un théâtre moderne, seulement, parfois

abîmées par les expressions littéraires en retard, de Delair.

J'obtiens de faire remplacer: «Remettez le _cadavre_», lorsque la reine

parle de la couronne aux faux diamants, par cette phrase: «Remettez ça,

là.» Ce «cadavre» doit paraître du sublime à quelques-uns, qui ne se

doutent pas, que dans les situations dramatiques, il faut que toujours

l'expression soit simple, qui ne savent pas que la passion emploie

toujours l'expression commune, et au grand jamais, l'image.

La pièce est bien jouée par tout le monde. Il y a un beau réveil du

roi, en la pocharderie de Dieudonné, et Mlle Legault a des gestes de

marionnette, qui vont à son rôle.

* * * * *

_Mardi 27 novembre_.--Ce soir «le tout Paris illustre» est réuni aux

Italiens, dans une représentation priée. Eh bien, la réflexion que cette

réunion amène, est celle-ci: la grande société aristocratique est morte;

il n'y a plus que des financiers et des cocottes ou des femmes à l'aspect

de cocottes. Ce qu'il y a de suprêmement défunt, par exemple, c'est le

type de l'ancienne femme du monde parisienne.

* * * * *

_Samedi 1er décembre_.--Première représentation des ROIS EN EXIL.

Salle grinchue, disposée à égayer la représentation. Çà et là, des têtes

de jeunes gens du ministère des Affaires étrangères, empreintes d'une

ironie gandine, ou des têtes de vieux journalistes conservateurs;

affectant une tristesse de commande, pour le froissement de leurs

convictions monarchiques. La police a fait dire à Deslandes qu'il fallait

s'attendre à du bruit.

Des rires accueillent le démontage des diamants de la couronne, opération

du reste faite par Berton avec un appareil d'instruments, une lenteur, un

effort, qui semblent la parodie, la charge de la chose. Dans le livre, on

se le rappelle, c'était fait avec un sécateur de rencontre... À la fin,

des sifflets très aigus partant d'une loge, se mêlent aux applaudissements.

On va tout de même souper chez Voisin, Mme Daudet très émue à mon bras. Je

dis au ménage, ce que je crois, c'est qu'il n'y a pas au fond vraiment de

question politique, mais que ça va être seulement une question de _chic_

pour les clubs, de venir chuter la pièce, et qu'on doit s'attendre à cinq

ou six représentations cahotées, après quoi, la pièce marchera.

Zola, lui, proclame qu'il faut faire du théâtre, en s'en fichant... qu'il

croit que sa pièce, à lui, n'ira pas jusqu'au bout.

On parle de l'admirable scène d'ivresse de Dieudonné. Daudet dit que c'est

lui, qui lui a donné le _la_ de sa pocharderie royale, en le poussant à

jouer la scène, sans flageoler, sans tituber, et seulement avec

l'empâtement de la parole. Et il la joue ainsi en effet, avec un rien de

fléchissement dans les jambes, et en se calant au commencement, par

l'enfoncement de ses mains, dans les poches de côté de son pantalon.

Et, dans la préoccupation de ses pensées, tout le monde boit du champagne,

et Daudet, comme tout le monde, et bientôt dans une légère excitation, le

voilà laissant éclater une vraie joie de gamin, d'avoir fait entendre à

Paris, sa tirade sur les antiques familles princières, et d'avoir montré

un Bourbon courant après un omnibus--détail qui lui avait été donné par le

duc Decazes.

Après quoi, comme il y a là un musicien, le musicien Pugno, il fait, sur

un piano faux, du bruit prétendu illyrien dans nos pensées, demandant la

paix et le recueillement.

Puis l'on s'en va, Daudet disant: «Demain je laisserai lire les journaux à

mon _compaing_, et n'en lirai aucun: ça me rendrait agité, nerveux, et ça

m'empêcherait de travailler à mon livre, pendant dix jours.

* * * * *

_Mercredi 5 décembre_.--Aujourd'hui Cladel dînant chez Daudet, est causeur,

est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.

Il nous parle de son intimité avec Gambetta, et des dîners, que la tante

Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mère. C'est curieux cette

figure de la _tata_, de cette vieille dévouée, qui avait douze cents

francs de rente, et qui s'était faite domestique de son neveu, et ne

voulait personne pour l'aider dans ce service, où elle mettait une

adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en

pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c'était indigne, et par trop

démocratique pour le dictateur, d'avoir une tante qui voulait faire son

marché. Et la pauvre _tata_ était renvoyée dans sa province, où elle

mourait quelques mois après, dans un état d'enragement, et déchirant et

mettant en pièces tout ce qui tombait sous ses vieilles

mains.

* * * * *

--------Dans un dîner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le

parti conservateur en France était le plus bête des partis conservateurs

du monde entier.

* * * * *

_Samedi 22 décembre_.--Ce soir, à dîner chez Pierre Gavarni, Rogier

l'égyptien, l'ami de Gautier et de Gavarni père, Rogier, le bibeloteur

de choses italiennes; parlait d'un admirable portrait de la femme de

Jean-Baptiste Tiepolo, qu'il avait vu à Venise, et dont un vieil amateur

du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait: «Une méchante femme!

Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d'argent. Son partner au jeu

lui dit: «Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que

vous avez chez vous, de votre mari.» Elle joua et perdit. Alors le gagnant

lui dit: «Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison

de terre ferme et les fresques, qu'elle contient». Tiepolo avait couvert

les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, étalant un

interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.

Cela se passait, pendant que le mari, appelé par la cour d'Espagne, était

à Madrid.

* * * * *

_Lundi 31 décembre_.--La patrie de mon esprit, toute cette fin d'année,

a été la salle à manger et le petit cabinet de travail de Daudet. Là, je

trouve chez le mari, une prompte et sympathique compréhension de ma pensée,

chez la femme une tendre estime pour le vieil écrivain, et chez tous

les deux une amitié, égale, continue, et qui n'a ni haut ni bas dans

l'affection.

ANNÉE 1884

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 12 / 16 段