mort, avec un peu de la religion d'un amoureux. Il dit à peu près cela:
«Il était trop bon et il n'avait pas le sens critique de l'humanité, ce
qui le rendait parfois un mauvais juge des hommes, avec lesquels il était
en rapport, mais quelquefois aussi, il voyait parfaitement juste...»
Spuller s'arrête quelque temps et reprend:
«Voyez-vous, il avait des conceptions, des conceptions comme celle-ci: un
jour, parlant du couronnement de l'Empereur de Russie, il m'a dit, qu'en
cette occasion, il fallait que la France affirmât à la face de l'Europe,
fièrement, la République, et qu'il voulait envoyer à ce couronnement,
comme représentant du pays, devinez qui? le duc d'Aumale, oui, le duc
d'Aumale! C'était brave, n'est-ce pas?... D'autant plus qu'il s'attendait
à ce qu'on aurait dit, qu'il faisait cela, pour devenir plus tard ministre
du prince.»
* * * * *
_Jeudi 25 janvier_.--Une immense pièce, aux boiseries blanches, aux
rideaux de serge verte, au milieu un lustre de cafés de province, et par
une fente des rideaux fermés, une filtrée de lumière ensoleillée, tombant
d'une façon toute rembranesque, sur les crânes d'une rangée d'hommes pâles,
d'hommes jaunes, et éclairant un coin d'un terrible paysage alpestre,
comme peint avec des couleurs de décomposition. C'est le salon
extraordinairement bourgeois, où sont réunis les amis et les connaissances
de Doré, pour le mener au cimetière...
Elle m'a surpris, cette mort, quoique la dernière fois que je l'ai vu,
Doré se plaignît d'un étouffement continuel.
Au temps de la jeunesse du peintre, je l'avais trouvé insupportable, plus
tard, et surtout depuis quelque années, où je dînais avec lui chez Sichel,
j'avais découvert sous l'enveloppe balourde et grossière de l'homme, un
loyal garçon.
* * * * *
--------Une monarchie tempérée par de l'esprit philosophique: au fond,
voilà ce qu'il me faudrait. Mais que je suis bête, ce gouvernement, c'est
celui de l'infâme Louis XV.
* * * * *
_Mercredi 31 janvier_.--C'est beau ce Paris, la nuit, vu du haut du
Trocadéro, c'est beau, cette obscurité solide, sillonnée de feux. On
dirait une mer aux vagues de pierres phosphorescentes.
Un tout petit dîner chez la princesse. D'hommes, il n'y a guère que
Popelin, Lavoix et moi. La princesse pâle, fatiguée, jouant l'attention
autour de ce qu'on dit, mais complètement absente. Elle s'échappe à dire,
en parlant de la Conciergerie, avec un geste qui semble repousser l'image
de sa cervelle: «La prison; je n'aime pas voir cela...» et elle en reste
là de sa phrase.
On cause de la malle des papiers du prince Napoléon, qui à été saisie...
* * * * *
--------C'est peut-être dommage, que nous n'ayons pas pu finir notre
oeuvre historique, comme nous pensions le faire, par une histoire
psychologique de Napoléon, par une espèce de monographie de son cerveau.
On nous a vu faire de la petite histoire; là dedans, je crois, qu'on nous
aurait vu en faire, de la tout à fait grande!
* * * * *
_Mardi gras 6 février_.--Ce soir nous causions impressions d'enfance. Mme
de Nittis disait qu'elle n'avait de ce temps qu'un souvenir, un seul.
Quand elle se réveillait dans son petit lit, elle voyait toujours sa mère
travaillant dans l'ombre transparente d'un abat-jour de lampe, une vision
qui la faisait se rendormir pleine de sécurité. Sa mère, elle se la
rappelle comme dans du clair-obscur.
Les souvenirs affluent plus nombreux chez mon ami, Nittis se revoit tel
qu'il s'est apparu, la première fois, qu'il s'est regardé dans une glace:
une petite figure toute pâle, dit-il, de grands cheveux filasse,--lui
maintenant si brun;--une petite blouse noire à pois blancs.
Il se rappelle aussi quand tout petit, il allait à une école de petites
filles, où il était le seul garçon. Là, il avait pour maîtresse, une
grande fille, nommée _Esperanza_ qui l'aimait beaucoup, et qui dans les
récréations, s'asseyait sur les marches de l'escalier, lui renversant la
tête sur ses genoux, et lui caressant les cheveux, pendant que le petit
fouillait de son regard amoureux le bleu profond du ciel. Nittis a eu, dès
l'enfance, une sorte de passion pour les ciels, il me parlait un autre
jour, des longs temps qu'il passait à regarder les gros nuages blancs de
son pays, qui ne sont pas informes, comme ceux de chez nous, mais qui se
modèlent dans le ciel, sous d'innombrables facettes. Et aujourd'hui encore,
dans le parc Monceaux, il me faisait remarquer, dans une espèce d'ivresse
d'admiration, le ton cendré du ciel, ce ton unique et distingué entre tous,
et que l'on ne rencontre pas en Italie.
De cette pension Nittis se rappelait une scène qui lui avait fait
grand'peur. Il se voyait dans une chambre entouré de petites filles; et de
la cheminée sortait une vieille femme, une vieille fée, qui avait un
piment, tout rouge dans sa bouche, sans doute pour faire croire à du feu,
à de la flamme, et la vieille qui était une fillette, travestie, se
faisait amener le petit poltron, et lui mettait des bonbons dans la main.
* * * * *
--------Expression d'un marchand d'eau-de-vie artiste: «Oui, c'est
de l'eau-de-vie... mais pas de l'eau-de-vie qui _donne chaud sous les
ongles_.»
* * * * *
_Vendredi 9 février_.--Zola disait hier chez Daudet «que nous avions un
malheur... que nous avions trop besoin de nous faire plaisir... qu'il
fallait, que la page que nous écrivions, nous donnât aussitôt, après sa
fabrication, le petit bonheur d'une harmonie, d'un tour, d'un _orné_,
auquel nous sommes habitués dès l'enfance.»
* * * * *
--------M..., un modiste de filles, déclarait qu'il n'habillait pas les
femmes du monde, parce qu'elles manquaient de conversation.
* * * * *
_Vendredi 16 février_.--Ce soir, au milieu de paroles vides et baveuses,
un homme politique dit, que les seules salles à manger à Paris, où
mangeaient des hommes d'État de l'étranger, et dont les maîtres de maison
avaient tiré une force et une puissance extraordinaires: c'étaient les
salles à manger de Girardin et de Gambetta.
Il attribuait aux déjeuners de Gambetta, dont les invitations _happaient_
tout homme de marque, descendu dans un hôtel de Paris, il attribuait sa
popularité en Europe, une popularité au delà des frontières, comme aucun
Français n'en avait jamais eue, et il proclamait que c'était par ces
déjeuners, qu'il était entré en relations intimes avec les membres des
Parlements d'Angleterre, d'Italie, de Hongrie, de Grèce.
* * * * *
_Samedi 17 février_.--Le peintre Munckaczy, ce peintre à la solide et
grasse peinture: un grand corps dégingandé, surmonté d'une broussaille
grise de cheveux, qui ressemble à un buisson d'automne couvert de toiles
d'araignées. De ce long corps qui se laisse tomber sur les divans, avec
des affaissements de pantin cassé, sort une voix doucement dolente, se
plaignant d'une fatigue qui ne lui permet pas même de soulever les bras.
* * * * *
_Lundi 19 février_.--_Excelsior_ à l'Eden, un ballet, qu'on pourrait
appeler le ballet de la danse de Saint-Guy, huit cents jambes
perpétuellement en l'air, dans des flamboiements et des paillons de verre
de kiosques chinois, dans des feux de Bengale canailles:--une frénésie de
mouvement, vous donnant une courbature, parmi de la lumière faisant mal
aux yeux, comme si, on avait, trois heures, l'oeil à un kaléidoscope,
vigoureusement secoué.
Là dedans une prostitution plus lugubre, que jamais, avec des femmes
cherchant le macabre et l'aspect pourriture d'hôpital.
À propos de la lumière électrique, il y aurait un très joli emploi à en
faire dans l'amour. Il serait peut-être très agréable de jouir d'un corps
de femme, ainsi _clairdeluné_.
* * * * *
_Mardi 20 février_.--Ce soir, après dîner, au pied du lit en bois sculpté,
où on sert les liqueurs, Zola se met à parler de la mort, dont l'idée fixe
est encore plus en lui, depuis le décès de sa mère.
Après un silence, il ajoute que cette mort a fait un trou dans le
nihilisme de ses convictions religieuses, tant il lui est affreux de
penser à une séparation éternelle. Et il dit, que cette hantise de la mort,
et peut-être une évolution des idées philosophiques, amenée par le décès
d'un être cher, il songe à l'introduire dans un roman, auquel il donnerait
un titre, comme «La Douleur».
Ce roman, il le cherche, dans ce moment, mais en se promenant dans les
rues de Paris, sans en avoir encore trouvé l'action, car à lui, il faut
une action, n'étant pas du tout, dit-il, un homme d'analyse.
* * * * *
_Dimanche 25 février_.--Dîner chez Mme Charpentier mère, avec les Sandeau,
que je rencontre pour la première fois. Chez Sandeau, chez le romancier
aux petits yeux noirs, dans des carnations grises, délavées, comme
passées à la lessive, il y a de la chair dépassionnée, recouverte de
l'impassibilité de l'homme revenu de tout et d'ailleurs.
* * * * *
--------À ce qu'il paraît, Liverpool est la ville, où l'on trouve au
meilleur marché, les plus excellentes montres. Cela tient à ceci. Aussitôt
qu'une montre est volée à Londres, le voleur sait qu'il y a deux ou trois
maisons, où il y a un four, toujours chauffé... Et la montre achetée, est
aussitôt convertie en lingot, et le mouvement envoyé à Liverpool. Et l'on
peut avoir pour rien là, un mouvement Bréguet, remis dans une cuvette
d'argent.
* * * * *
_Samedi 3 mars_.--Il a vraiment un comique charmant qui vous extirpe le
rire, mais ce comique, quand on veut le retrouver, le fixer sur le papier,
en donner un mot, une saillie, une plaisanterie, ce n'est plus rien.
C'était fait d'un je ne sais quoi de cocasse dans le moment, qui s'est
évaporé. L'esprit de X..., on pourrait dire qu'il ressemble à d'amusantes
caricatures, tracées par la badine d'un peintre humoristique, sur le sable,
à la margelle de la marée montante.
* * * * *
_Dimanche 4 mars_.--Je cherche dans la «Petite fille du maréchal» (CHÉRIE)
quelque chose ne ressemblant plus à un roman. Le manque d'intrigue ne me
suffit plus. Je voudrais que la contexture fût différente, que ce livre
eût le caractère de Mémoires d'une personne, écrits par une autre...
Décidément le nom roman ne nomme plus les livres que nous faisons. Je
voudrais un titre nouveau, que je cherche sans le trouver, où il y aurait
peut-être à introduire le mot: HISTOIRES au pluriel, avec une épithète
_ad hoc_, mais voilà le _chiendent_: c'est l'épithète... Non il faudrait
pour dénommer le nouveau roman, un vocable unique.
* * * * *
_Jeudi 22 mars_.--Je vais aujourd'hui, pour mon roman, chez Pingat, le
fameux couturier.
Au premier, les magasins: des pièces basses au plafond noirci par la
lumière du gaz; aux portes et aux plinthes peintes en noir, dans des
encadrements dorés, aux murs tendus de verdures du vert le plus triste, et
comme choisi exprès, à l'effet de faire ressortir la fraîcheur et la
gaieté des soies et des satins pour robes. Entre ces lugubres verdures,
des femmes promenant sur elles des robes, des femmes, qui, à ce métier de
porte-manteaux, ont perdu quelque chose de vivant, et ont gagné un certain
automatisme. La plupart sont jeunes, et toutefois paraissent vieillottes.
C'est amusant, le moment, où on leur prend sur le dos, le vêtement
qu'elles étalent et font valoir, de les apercevoir défiler devant vous,
sautillantes, à la façon de femmes dévêtues, et qui courraient avec des
babouches sans talon.
Arrive Pingat. Il porte un veston à large collet de velours ouvrant en
coeur sur la poitrine, un collet, où sont toujours piquées deux ou trois
épingles pour les besoins de son métier.
Il parle lentement, avec une voix étoupée, et cela pendant qu'il pelote et
manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins, dans lesquels il
fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant
traîner, comme voluptueusement, la main dans ces étoffes, il dit que c'est
l'été, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes,
et il se plaint qu'il trouve chez ses clientes une certaine résistance à
accepter le jaune: que c'est la plus belle couleur.
Et comme je lui réponds, que le jaune n'a fait son entrée dans la toilette
de la femme occidentale, que depuis le rideau de la Salomé de Regnault, il
se tourne vers son commis, un petit brun, en lui disant: «Justement nous
en parlions, ce matin, avec M. Auguste.»
Là-dessus entre, se balançant dans un dandinement mélancolieux, Léonide
Leblanc. Elle donne des poignées de main à l'anglaise à tous les commis,
et laisse tomber de sa bouche, appuyée sur le manche de son parapluie:
«J'ai besoin d'un costume... pour danser... c'est forcé... il faut quelque
chose de tout à fait bien.» Et s'affalant sur le canapé à côté d'elle,
elle ajoute: «Au fait je suis fichue!... vous allez bientôt être obligé,
monsieur Pingat, d'apporter des fleurs sur ma tombe!»
Un mot spirituel, un mot à la Sophie Arnould, de la charmante actrice,
qu'on me citait justement, avant-hier: «Comme on lui disait qu'elle devait
être riche, que le prince avait dû bien faire les choses, elle répondait:
«Non, non, les d'Orléans en sont encore aux prix de 48!»
* * * * *
--------Un auteur dramatique disait de son collaborateur: «Mon
collaborateur passe dans le public, pour connaître les femmes... voici qui
est vraiment amusant... j'aurais dépensé mon argent et ma santé avec elles,
et ce serait lui qui les connaîtrait, merci... c'est moi, c'est moi qui
les connais, bougres d'imbéciles!»
* * * * *
_Lundi 2 avril_.--Un jour, où je devais travailler, donné tout entier, à
la _première_ du printemps, à la gaieté riante du premier beau jour de
l'année.
* * * * *
_Mardi 3 avril_.--Ce matin en me levant, près de m'évanouir, j'ai été
obligé de m'accrocher aux meubles pour ne pas tomber. Je serais cependant
bien heureux de finir mon roman commencé... Après que la mort me prenne,
quand elle voudra, j'en ai assez de la vie.
* * * * *
--------Rue Godot-Mauroy, parmi la paille étendue sur le pavé pour le
repos et la tranquillité d'une agonie, des enfants se roulent joyeusement,
avec quelque chose du bonheur, qu'on a dans la campagne sur l'herbe. Ça
peut donner une image tristement jolie.
* * * * *
--------La communication que j'ai eue, ces temps-ci, du journal de Mlle
***, du journal des amourettes d'une cervelle de seize ans, me donne la
certitude absolue, que la pensée de la jeune fille, la plus chaste, la
plus pure, appartient à l'amour, et qu'elle a tout le temps un amant
cérébral.
* * * * *
_Samedi 7 avril_.--Aujourd'hui, en me promenant avec de Nittis, je lui
parlais de l'acuité que prenait chez moi le sens de l'odorat dans la
migraine, si bien qu'alors que je fumais encore, il m'arrivait de me
relever, pour jeter dans l'escalier un paquet de tabac qui était dans la
pièce voisine.
De Nittis, lui me dit que chez lui, le vin développe singulièrement
l'acuité du sens de la vue, et que déjeunant à Londres, dans un cercle,
où il buvait deux ou trois verres de vin, en revenant chez lui, dans
ces voitures, complètement ouvertes devant, il voyait la rue «_toute
peinte_»--et lorsqu'il n'avait pas bu de vin, son oeil avait besoin de
la chercher longtemps la rue, pour la peindre.
* * * * *
_Mardi 10 avril_.--Le nez de Zola est un nez très particulier, c'est un
nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez
qui est triste, un nez dans lequel réside la physionomie de son maître; un
vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les
appétences divisent le bout, en deux petits lobes, qu'on dirait, par
moments, frétillants. Aujourd'hui, il ne frétille pas ce bout de nez, et
répète ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de: «Frère, il
faut mourir», à propos de la vente de nos livres futurs: «Les grandes
ventes... nos grandes ventes sont finies!»
Le dîner se termine dans une causerie sur ce pauvre Tourguéneff, que
Charcot déclare perdu. On parle de cet original conteur, de ses histoires
dont le commencement semblait sortir d'un brouillard, ne promettait dès
d'abord pas d'intérêt, et qui devenaient, à la longue, si prenantes, si
attachantes, si empoignantes. On aurait dit de jolies et délicates choses,
passant lentement de l'ombre dans la lumière, avec un éveil graduel et
successif de leurs plus petits détails.
* * * * *
_Mercredi 18 avril_.--Ce soir, chez la princesse, le vieux Franck se
plaint que tout soit à la philologie, que le monde scientifique ne veuille
plus que des noms, qu'il y ait une convention pour rejeter les idées, ces
_vieilles aristocrates_, selon son expression.
* * * * *
_Vendredi 20 avril_.--Dîner chez Charpentier.
On cause des jeunes. On déplore leur manque d'entrain, de gaieté, de
jeunesse, et cela amène à constater la tristesse de toute la jeune
génération contemporaine, et je dis que c'est tout simple: que la jeunesse
ne peut être que triste, dans un pays sans gloire, et où la vie est très
chère.
Là-dessus Zola enfourche son dada: «C'est la faute à la science!» Il y a
de cela, mais ce n'est pas tout.
* * * * *
_Samedi 21 avril_.--Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul
Anglais qui avait lu Balzac, à l'heure actuelle, était Swinburne.
* * * * *
--------Un véritable homme de lettres, que notre vieux Tourguéneff. On
vient de lui enlever un kyste dans le ventre, et il disait à Daudet, qui
est allé le voir ces jours-ci: «Pendant l'opération, je pensais à nos
dîners, et je cherchais les mots, avec lesquels je pourrais vous donner
l'impression juste de l'acier, entamant ma peau et entrant dans ma
chair... ainsi qu'un couteau qui couperait une banane.»
* * * * *
_Jeudi 26 avril_.--À la suite d'un cas de folie érotique, raconté par
Charcot, Alphonse Daudet de s'écrier: «Ah! le beau livre qu'il y aurait à
écrire sous le titre: HISTOIRE DU VICE. Pardieu, oui!»
En revenant ce soir à Auteuil, dans mon compartiment où je suis seul,
montent deux jeunes hommes que je sais être bientôt des officiers en
bourgeois. Et les voici, tout le temps sans me connaître, à parler de mes
livres, de ma maison. C'est pas mal gênant sur un chemin de fer, où à
chaque station peut monter quelqu'un qui vous apostrophe par: «Ah! c'est
vous, mon cher Goncourt!»
* * * * *
--------Fabriquer de la vertu, je ne dis pas que cela n'arrive pas
quelquefois à des écrivains propres, mais j'affirme que tous les écrivains
qui ont fait des chaussons de lisières à Clairvaux, ou de vilaines choses,
pour lesquelles il n'y a pas de gendarmes, n'inventent dans leurs livres,
que des gens honnêtes. C'est en quelque sorte une façon de réhabilitation.
* * * * *
--------À voir ce qui commence, le régime de la liberté sera le plus
effroyable despotisme qui ait jamais existé: le despotisme d'un
gouvernement, un jour, maître et possesseur de tout.
* * * * *
_Mardi 1er mai_.--Déjeuner chez Ledoyen à l'ouverture du salon. Daudet
nous tâte Zola et moi pour savoir s'il doit se présenter à l'Académie.
Nous l'y engageons.
* * * * *
--------Ce soir, au dîner de quinzaine, chez Brébant, Berthelot parle de
l'acuité de l'ouïe, que développent étonnamment chez lui, les excès de
travail.
Il se rappelle une époque, où il ne pouvait plus dormir la nuit, empêché
par le bruit d'un marteau, bruit qu'on croyait imaginaire. Des recherches
étaient faites, et le marteau existait vraiment, mais à sept ou huit
maisons de là, et à une distance, où il paraissait impossible qu'on pût
l'entendre.
Il est parlé ensuite de Pasteur, et du mystère de ses procédés, qui lui
donne quelque chose du côté secret d'un hermétique du XVe siècle.
Là-dessus le nom de Rouher est prononcé par Hébrard, et Spuller de
soutenir, avec une certaine animation, que Rouher n'a jamais été qu'un
habile causeur d'affaires, tandis que le véritable orateur de l'Empire a
été Billault, que lui a supporté le poids des affaires les plus
importantes, comme la question romaine. Et il avait ce talent, dit Spuller,
de faire avaler cette politique à la fois papaline et _libre penseuse_ de
l'Empereur, et son discours faisait dire à des _malandrins_ comme moi:
«Non, il n'est pas changé, il est toujours avec nous», et faisait dire en
même temps au parti impérialiste catholique: «Billault, il défend les
grands principes moraux!»
* * * * *
--------Tous des timides ou des lâches--même les gens d'église... est-ce
que le président Grévy, le chef de ce gouvernement qui a _déchristianisé_
la France, aurait dû trouver un prêtre pour baptiser sa petite-fille?
* * * * *
--Au passage de l'Opéra, dans la galerie de l'Horloge, au dessous de
ALBANEL MAILLARD. _Achat de garde-robes en tout genre_, on lit: _Location
d'habits_.
Cette annonce rend rêveur. L'on songe aux circonstances romanesquement
parisiennes, pouvant faire louer un habit à un homme, qui en est dépourvu.
Et la tentation de cet habit, est donnée aux gens qui en ont besoin, par
un mannequin de la plus jolie figure qui soit, en carton rose, avec des
yeux bleus, des cheveux blonds frisés, des moustaches noires: un mannequin
à cravate blanche et à gants jaunes.
* * * * *
_Samedi 5 mai_.--Dîner avec le poète Oscar Wilde.
Ce poète, aux récits invraisemblables, nous fait un tableau amusant d'une
ville du Texas, avec sa population de _convicts_, ses moeurs au revolver,
ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: _Prière de ne pas tirer
sur le pianiste qui fait de son mieux_. Il nous parle de la salle de
spectacle, qui comme le plus grand local, sert aux assises, et où l'on
pend sur la scène, après le théâtre,--et où il a vu, dit-il, un pendu qui
se raccrochait aux montants des coulisses, et sur lequel les spectateurs
tiraient de leur place.
Dans ces pays, il paraîtrait aussi, que pour les rôles de criminel, les
directeurs de théâtre sont en quête d'un vrai criminel, et quand il s'agit
de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement à une
empoisonneuse, au moment de sortir de prison: et l'on voit des affiches
ainsi conçues: _Le rôle sera rempli par Mme X***_, et entre parenthèses
(_10 ans de travaux forcés_).
* * * * *
--------Tous des vaniteux, les collectionneurs d'à présent. Acheter un
objet dans l'ignorance de tout le monde, à une vente complètement inconnue,
et emporter cet objet, chez soi, où personne ne venait le voir: c'est ce
que moi et les amateurs de mon temps faisaient. À ces conditions, aucun
des amateurs du moment présent, ne dépenserait 50 francs pour un objet
d'art, fût-il le plus parfait des objets d'art.
* * * * *
--------Le silence du printemps est pour ainsi dire sonore. Il y a comme
un éveil de bonheur bruyant à la cantonade, que l'air charrie dans les
premiers plans.
* * * * *
_Jeudi 24 mai_.--Invité à dîner chez Daudet au moment où je pénètre ce
soir dans son cabinet, je trouve Ebner, son secrétaire, assis en face de
lui, et mettant à une lettre, une adresse que Daudet lui dicte: «Là, ou au
café de Madrid,» ajoute-t-il. Et quand Ebner sort: «N'est-ce pas, c'est
bien entendu, les deux lettres seront portées ce soir?» dit-il encore.
Il y a un certain sérieux dans les paroles de Daudet, qui me fait lui
demander, s'il y aurait quelque chose? «Non rien du tout! fait il.» Mais
son fils sorti, après Ebner, il me dit: «Oui, j'envoie deux témoins à
Delpit, qui dans un article à propos de l'Académie... vous savez, c'est
toujours la même chose... la continuation de la légende qui s'est faite
sur moi... j'ai trahi tous mes amis... et personne n'est plus habile que
moi, pour envelopper une perfidie dans de belles phrases... enfin ce mot
_carthaginois_ commence à m'agacer... je lui demande une rétractation, en
lui adressant des amis, de vieux amis, qui, je crois, peuvent témoigner
que je ne les ai pas trahis.»
Entre Mme Daudet. On change de conversation et l'on passe à table, et
Daudet se met à parler de l'article biographique, qu'il est en train
d'écrire sur Tourguéneff, pour l'Amérique, me disant: «Vous savez, c'est
vrai, il est parfaitement fou... Charcot m'a raconté que la dernière fois
qu'il a été le voir à la campagne, où il a été transporté, il lui a confié
qu'il était à tout moment attaqué par des soldats assyriens... et même il
a voulu lui jeter, dans les jambes, un bloc de pierre des murailles de
Ninive.»
* * * * *
_Dimanche 27 mai_--Daudet m'avait dit, en me quittant jeudi, qu'il
m'écrirait le lendemain. Je n'avais rien reçu, et je croyais l'affaire
avec Delpit arrangée, quand hier soir, je trouve cette lettre:
«Mon Goncourt, je vous écris de la gare de l'Ouest, les épées prêtes, le
médecin attendu. On part pour le Vésinet.»