coin de son feu. Elle était si atrocement flambée, qu'elle semblait une
négresse, et quand Larrey la vit, elle pouvait seulement se tenir dans son
lit, à quatre pattes, sur la paume des mains et sur l'extrémité des
genoux. C'est la plus épouvantable souffrance à laquelle, dans toute sa
carrière de chirurgien, Larrey ait assisté. Et la misérable femme vécut
plusieurs jours.
* * * * *
_Jeudi 21 septembre_.--La princesse était, ce soir, dans les souvenirs
mauvais et tristes de sa vie. Elle parlait de son retour à Paris, et de sa
marche de la gare du Nord au boulevard Haussmann, sans pouvoir trouver de
voiture. Enfin, écrasée de fatigue, elle s'était assise sur un banc, qui
existe encore en face de son ancien hôtel de la rue de Courcelles. Et là,
mourant de soif, et n'osant entrer nulle part, elle envoyait Julie sa
femme de chambre chercher un verre de groseille, chez un marchand de vin à
la porte de son hôtel,--un marchand de vin, devant lequel, au temps de sa
prospérité, elle était passée si souvent.
* * * * *
_Vendredi 29 septembre_.--Oui, j'ai eu dix-huit maîtres de piano, et sept
maîtres d'écriture. Ah! de drôles de maîtres, reprend la princesse. J'ai
eu un certain maître d'écriture qui avait une grosse tête toute ronde,
avec de petits cheveux blancs frisés, et toujours accompagné d'un caniche.
Celui-ci, sa page d'écriture donnée, passait son temps à me retirer des
doigts ma plume, à la jeter au milieu de la chambre, et à la remplacer par
une toute neuve. Quand il est parti, il y a eu des plumes taillées à la
maison, pour jusqu'à mon mariage...
On m'avait découvert un maître d'allemand, possédant une joue mangée
par une immense dartre, et toute la leçon, il en faisait tomber des
écailles.
Le maître d'anglais, lui, était un petit prêtre irlandais, un abbé
poupin, auquel nous nous amusions à faire sauter des chaises, sa soutane
retroussée et tenue d'une main devant lui.
* * * * *
_Dimanche 1er octobre_.--L'amour du mari chez l'Américaine diffère de
celui de la femme française: «L'Américaine préfère toujours son mari à
son enfant, la Française, toujours son enfant à son mari.»
* * * * *
_Jeudi 12 octobre_.--Je revois Daudet, dans une espèce d'allégresse, de
bonheur exalté produit par le travail, et qui ressemble à de la griserie:
un état très particulier et que je n'ai constaté que chez lui.
* * * * *
_Vendredi 27 octobre_.--Dîner entre peintres et littérateurs.
LE PEINTRE.--6 039, c'est bien cela, 6 039... oui, j'ai couché avec 6 039
femmes.
LE LITTÉRATEUR.--Oh! oh! oh!
LE PEINTRE.--Vraiment, vous trouvez cela étonnant... le chiffre vous
paraît excessif... Vous, à combien en êtes-vous?
LE LITTÉRATEUR.--Moi, je ne crois pas avoir dépassé le nombre de
Salomon... les 700. Mais vous savez, le nombre de don Juan est: _Mille
e tre_.
LE PEINTRE.--Don Juan, je ne sais pas... Et puis c'est peut-être pour
l'Espagne seulement... quant à moi, je suis sûr de mon chiffre... J'ai une
mémoire extraordinaire... je pourrais vous dire le nombre des Alice, des
Laure... tenez, en Orient, j'ai couché avec plus de mille Fatma.
Et la conversation continuant sur le même sujet, amène cette anecdote
racontée par du Sommerard. Dans un voyage, à la suite de l'Empereur, je
crois, à Cherbourg, il allait voir Saint-Malo, en compagnie d'un vieux
vaudevilliste. Ils étaient servis par une très jolie bonne. Le vieux
vaudevilliste, très paillard de sa nature, la décidait à venir lui ôter
ses chaussettes, le soir, dans sa chambre... La charmante fille était
cousue dans un sac. C'était l'habitude d'alors de la maison, qui était, je
crois, l'_Hôtel Chateaubriand_: toutes les servantes étaient ainsi cousues
dans des sacs par le maître de l'hôtel.
* * * * *
--------Ces grands hommes politiques, quand ils se font littérateurs,
font vraiment d'assez piètres découvertes. Voilà le duc de Broglie, qui
aujourd'hui, dans une préface, célèbre comme une nouveauté, l'utilité de
la lettre autographe, au point de vue historique. Il y a à peu près vingt
ans, que mon frère et moi l'avons faite, cette préface, en tête des
PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
* * * * *
_Dimanche 5 novembre_.--Je suis tellement malheureux de ne plus fumer,
que, de temps en temps, ma pensée me dit: «Si par hasard, il m'arrive
une apoplexie qui ne me tue pas sur le coup... le travail n'étant plus
possible... fumerai-je, mon Dieu, tout le temps que je serai hémiplégique!»
* * * * *
_Mercredi 22 novembre_.--Je pars pour le ROI S'AMUSE, avec l'idée de la
représentation d'Irène du mois d'avril 1778, d'un couronnement du buste de
Hugo sur la scène, d'une soirée d'enthousiasme, où les applaudissements ne
permettraient pas aux acteurs de parler...
Des cravates blanches au paradis, c'est la première fois que je vois cela.
Contre toutes mes prévisions, le lyrisme de Hugo a affaire à une salle de
glace. Got est un excellent, un très remarquable acteur dans une pièce
bourgeoise, mais en ce rôle historique, il ne sait ni être bossu, ni
boiter, ni pleurer, ni dire un vers, et il n'a pas même la silhouette
naine à la Velasquez, qu'aurait eue Rouvière... Puis toujours cette
humanité _hugotienne_, cette humanité à la sublimité des sentiments et
qui parle seulement au cerveau, et non pas au coeur, à la fibre.
Dans les corridors, on se dit à l'oreille: «Ça me paraît démodé, hein?»
Oui, il y a vraiment dans le temps de critique et d'analyse où nous vivons,
abus d'ingénuité en ce génie de 1830: le masque à bandeau qui rend
Triboulet sourd et aveugle à la fois, et lui fait encore perdre le
sentiment de sa droite et de sa gauche, est une invention dramatique
par trop enfantine.
La pièce continue dans ce petit bruit de _friture_, que fait le
froissement des programmes et des robes de soie de femmes dans l'ennui
d'une salle: bruit précédant d'ordinaire les sifflets.
De la scène, mes yeux vont à la loge en face, où est le président Grévy,
et de là dans l'avant-scène au-dessous, où se tient dans l'ombre, Hugo,
son immense front voilé de sa large main.
Enfin nous voilà au cinquième acte, où vraiment François Ier est vraiment
trop Gaucher Mahiet, où la petite Bartet, à la porte de la masure de
Saltabadil a l'air du petit Chaperon rouge, où Got qui a un peu perdu la
tête, sonne la cloche d'alarme, ainsi qu'on sonne un dîner, et au bout
de son interminable monologue, s'écrie: «J'ai tué mon enfant!» dans
l'allégement de la délivrance.
Et la salle se vide d'une manière morne.
* * * * *
_Jeudi 23 novembre_.--Les Zola venus hier à Paris, pour la représentation
du ROI S'AMUSE, dînent ce soir chez les Daudet. On cause de la pièce, et
Daudet explique l'insuccès par ceci: que le père est un bouffon, et que
son métier de bas comique tue l'émotion de la paternité, en sa personne.
Il ajoute que Got est un fin _regardeur_, qu'il attrape des jeux de
physionomie, des attitudes, des mouvements de mains des gens, avec
lesquels il se trouve, mais qu'il est incapable de tirer la moindre chose
de lui-même; or, un bouffon, ça ne se rencontre pas, dans la rue, ça ne
s'observe pas, ça ne se photographie pas.
Enfin il s'écrie que la pièce lui a semblé, tout le temps, jouée en charge,
en charge sérieuse, appliquée, pieuse même, mais en charge, comme
devaient la jouer les excellents acteurs du Théâtre-Français.
Zola est au fond assez content, au point de vue du naturalisme, de l'échec
d'hier. Cependant il ne peut s'empêcher de proclamer, qu'il y a des choses
qui sont _bougrement_ bien, dans le rôle de Blanche: «Attendez, je ne
me rappelle plus les vers, mais ce «Je t'aime» du premier acte, c'est
vraiment pas mal.
--Oui, là est la création de la pièce, jette Daudet.
--C'est pas mal, pas mal, reprend Zola, et ma foi, oui, j'étais à la
représentation, par moments, furieux contre les lâches, qui n'osaient pas
applaudir... j'aurais aimé à leur dire des sottises.
Et là-dessus, Zola laisse percer son ennui de ne pouvoir se faire jouer,
disant que le roman ne l'intéresse plus, que c'est toujours la même chose,
à moins de découvrir une forme nouvelle.
* * * * *
_Dimanche 26 novembre_.--Pensée dédiée aux hommes politiques. Je trouve
que la manière d'être la plus utile à sa patrie: c'est de passer toute sa
vie, sans toucher un sou du budget de l'État.
* * * * *
--------Très amusants, les SOUVENIRS de Banville. Pas un mot de vérité
vraie, des modernes de contes de fée, mais vus avec une optique toute
particulière à l'homme: l'optique de l'hyperterrestre funambulesque.
* * * * *
--------Il est peut-être possible que quelques honnêtes gens n'aiment pas
le vrai en littérature, mais on peut être certain que tous les malhonnêtes
gens l'abominent.
* * * * *
--------Je ne sais plus, si je n'ai pas déjà jeté cela dans mon journal.
Une des choses qui, dans mon enfance, m'ont impressionné le plus, c'était
de voir mon père donner le nombre de sous juste, pour la chaise sur
laquelle il s'asseyait, pour le journal qu'il achetait, etc., etc. La
notion exacte du prix des choses semblait, à ma cervelle d'enfant, la
science la plus difficile, la plus impossible à acquérir.
* * * * *
--------Des collégiens dans le chemin de fer:
--LES MILLIONS DE LA TANTE ZÉZÉ, dans le _Journal de la jeunesse_, c'est
ça qui est chic.
--_Cornua Phoebe_, _cornua Phoebe_, répète dans un coin, l'autre.
--Dis donc, Vésicatoire qui m'a dit ce matin, qu'il était matérialiste!
* * * * *
--------Ils sont très particuliers ces Italiens, très différents de nous.
Toutes les choses qui leur rappellent la mort, leur font une horreur,
qu'ils expriment avec de l'effroi enfantin. Puis ils ont la superstition
que commencer à porter le deuil, c'est être condamné à le porter
longtemps. «Je me rappelle, me dit l'un d'eux, quand j'étais tout petit,
une fois qu'on m'a mis en noir, ce noir, je l'ai porté toute mon enfance.»
* * * * *
_Mercredi 13 décembre_.--Aujourd'hui quelqu'un me disait qu'il a entendu
de ses oreilles, le nouveau préfet de la Seine demander où était l'avenue
de l'Opéra. Hier, la femme, la femme d'un diplomate de ma connaissance me
racontait, que le nouveau chargé d'affaires, je ne sais plus où,
sollicitait d'elle quelques renseignements. Elle lui dit: «Vous les
trouverez, sans doute, dans le Gotha». À quoi il répondit: «Le Gotha,
qu'est-ce que c'est que ça?»
Un ministre plénipotentiaire ignorant l'existence du Gotha, c'est trop
violent, vraiment!
* * * * *
_Jeudi 14 décembre_.--Les livres de Loti, il me semble y trouver la
senteur de bitume, de la momie de femme, aux petits bouquets de fleurs
sous les aisselles, que j'ai vue détortiller à l'Exposition de 1865.
Daudet me disait, ce soir, qu'on était venu le chercher, pour la mort de
sa mère, au moment où il était en train de faire le premier feuilleton de
l'ÉVANGÉLISTE, et qu'il avait été pour lui très douloureux, de reprendre
ce feuilleton, où la fiction de son roman se mêlait à la réalité du triste
spectacle, qu'il venait d'avoir sous les yeux.
Là-dessus, il passe au récit des impressions de la maîtresse d'allemand de
son fils, de Mme Ebsen, que je viens de cogner dans l'antichambre. Le jour,
où elle est venue donner la leçon à Léon, et qu'il lui a donné les deux
numéros parus du journal: «Aujourd'hui, a-t-elle dit à son élève, il n'y
aura pas de leçon, vous allez me traduire le roman de M. votre père.» Et
derrière la porte, Daudet l'entendait rire à «Oh! pas d'un _chur_» cette
phrase moquant son accent scandinave. Puis quand elle fut arrivée à: «Mère,
nous ne nous quitterons jamais!» elle dit: «Ça me fait trop d'impression,
ne traduisez plus, je veux lire cela toute seule!»
* * * * *
_Dimanche 17 décembre._--Il est de par le monde, un certain nombre de
femmes tendres et toquées, dont c'est charmant d'être l'ami intime, l'ami
de coeur, mais dont je ne voudrais à aucun prix être l'amant.
* * * * *
_Dimanche 17 décembre_.--Ce temps, il m'est venu l'idée de faire un carton
de cent eaux-fortes modernes, pour être l'occupation de mon après déjeuner
de mon après-dîner, avant que je me mette au travail, et me tenir lieu de
la fumerie d'autrefois. Et je reste des heures en contemplation devant le
noir de l'eau-forte de Seymour Haden intitulée: (A sunset in Ireland)
Coucher de soleil en Irlande;--en contemplation devant le noir de ce bois,
au bord de l'eau, sous le crépuscule, devant ce noir de Rembrandt que lui
seul de tous les aquafortistes modernes a retrouvé, devant ce noir qui a
quelque chose de la grasse nuit d'un dessin exécuté au suif.
* * * * *
_Mercredi 20 décembre_.--J'ai une voisine qui a une maladie de femme, et
qui va en consultation, tous les ans, chez un célèbre médecin de Belgique.
Cette année-ci, il lui a demandé, si elle avait un calorifère dans sa
maison. Sur sa réponse affirmative il lui a dit: «Eh bien, c'est tout à
fait inutile que je continue à vous soigner.»
Et l'on me demande pourquoi, je n'aime pas les inventions modernes, parce
qu'elles sont ou dangereuses ou tout au moins destructives du confort de
la vie.
* * * * *
--------Dos de jeune fille du peuple: reins carrés se dessinant sous des
renflements de jeune graisse, nuque de cariatide à la couleur brune
orangée, sur lequel brille un collier de gros grains de verre, oreilles
aux extrémités écarlates.
* * * * *
_Samedi 23 décembre._--«Seymour Haden, Whistler oui, c'est pas mal...
c'est de la jolie eau-forte d'amateur!» me dit Legros.
Diable, comme jugement de confrère, il est pas mal sévère!
Puis voilà ce Legros, dévoilant un fin comédien, dans la charge d'une
soirée d'_esthètes_, avec toutes les pantomimes dans le _bleu_, et les
pâmoisons célestes, que produit chez eux, l'audition d'un morceau de
musique préraphaélique.
La comédie est coupée par l'histoire d'un M. Punaise en Angleterre, d'un
monsieur très riche qui a demandé à changer de nom, et qui, le jour, où il
a obtenu un nouveau nom, a vu les punaises, quitter, dans la bouche de ses
concitoyens, leur ancienne dénomination, et s'appeler de son nouveau nom.
* * * * *
--------Quel joli peintre en paroles de la vie parisienne, que ce Forain.
Ce soir, il nous peint, au moment de l'arrivée d'une petite manicure
bossue, une maison de la rue d'Edimbourg, une de ces maisons, peuplées de
bas en haut, de cocottes, depuis la cocotte du premier au coupé au mois,
jusqu'à la cocotte _cherche-dîner_ sur le boulevard, des étages
supérieurs. Au cri de: «La voilà!» c'est, de haut en bas, une ouverture de
toutes les portes, et la réunion et l'assemblage de toutes les femmes
mêlées, et se faisant faire les ongles sur le palier, au milieu des autres
locataires groupées et étagées sur les marches de l'escalier.
* * * * *
--------Une folie, un prurit de japonaiseries, cette année, j'aurai
dépensé là dedans 30 000 francs: tout l'argent que j'ai gagné, et parmi
tout cet argent, je n'aurai jamais trouvé 40 francs pour m'acheter une
montre en aluminium.
* * * * *
_Vendredi 29 décembre_.--Dîner hier chez Daudet, avec le peintre Beaulieu,
le peintre des feux de Bengale dont j'ai donné l'atelier dans MANETTE
SALOMON, et que j'ai perdu de vue, au moins depuis quinze ans.
C'est le même homme, mais un peu plus hirsute, et avec une paire de
lunettes.
* * * * *
_Samedi 30 décembre_.--Au milieu de la gaieté et du tapage des
conversations, Nittis adossé à son bureau du fond de l'atelier, me dit
dans sa jolie langue enfantine, sur une note mélancolique: «Oh, quand on a
passé la première jeunesse... quand il n'y a plus dans les veines, un
certain bouillonnement du sang... la vie, ce n'est plus guère attachant...
et moi encore tout enfant--j'avais dix ans--j'ai entendu: «Il y a un
«monsieur qui s'est tué...» c'était de mon père qu'il s'agissait... vous
concevez la vie fermée que ça m'a fait là-bas... deuil et solitude... et
des notions tout élémentaires... lire et écrire: ç'a été tout... le reste
c'est moi qui me le suis donné... je me suis entièrement formé par la
réflexion solitaire... cela m'a laissé une naïveté... et vous concevez que
dans la société actuelle cette naïveté...»
Nittis ne finit pas sa phrase.
ANNÉE 1883
_Lundi 1er janvier_.--Dans l'après-midi Daudet, qui vient avec sa femme et
ses enfants, me souhaiter le bon an, m'annonce que Gambetta est mort.
* * * * *
_Mercredi 3 janvier_.--Dieulafoy faisait, au fumoir de la princesse, le
récit de l'héroïque mort de Trousseau.
Trousseau donnait à tâter une grosseur dans sa jambe à Dieulafoy, en
lui disant: «Voyons, qu'est-ce que c'est que cela... et que ce soit un
diagnostic sérieux?
--Mais c'est...
--Oui c'est... et il se servit du mot scientifique... et avec cela on a
le cancer... j'ai le cancer... oui je l'ai... maintenant gardez cela pour
vous, et merci.
Et il continuait à vivre comme s'il ne se savait pas condamné à jour fixe,
donnant toujours ses consultations, recevant le soir, à des soirées où
l'on faisait de la musique,--serein et impénétrable.
Il s'affaiblissait cependant, ne pouvant plus sortir. Alors il renvoyait
sa voiture au mois, et continuait à donner des consultations, chez lui.
Toutefois, malgré sa volonté et son courage, le changement qui se faisait
en sa personne, apparaissait à tous les yeux, et le bruit se répandait
qu'il avait un cancer. Sur ce, des mères accouraient chez lui, disant
brutalement au médecin: «Mais est-ce vrai? on dit que vous allez mourir!
Mon Dieu, qu'est-ce que va devenir mon enfant?... qu'est-ce que va devenir
ma fille, quand viendra sa puberté?» Trousseau souriait, leur faisait
signe de s'asseoir, et leur dictait de longues recommandations.
Et encore les derniers mois de sa vie, étaient empoisonnés par de noirs
soucis de famille, et de terribles affaires d'argent à arranger.
Enfin il ne pouvait plus se tenir debout. Il fallait s'aliter. Couché, il
recevait des amis, rasé, la toilette faite, dans l'état d'un homme qui
aurait une légère indisposition.
Bientôt il souffrait des douleurs atroces. Seulement alors il demandait
qu'on l'injectât de morphine, mais à des doses infinitésimales, et qui
lui donnaient le repos et le calme, pendant quelques minutes, puis il
revenait à sa vie douloureuse, se secouait, et disait à l'ami médecin, qui
se trouvait près de lui: «Faisons un peu de gymnastique intellectuelle,
causons de...» Et il nommait une thèse médicale quelconque, voulant
conserver intactes les facultés de son cerveau, jusqu'au bout.
Un jour il laissait échapper: «J'espérais une perforation ou une
hémorrhagie, mais non ce sera plus long»--et il épuisait dans cette
maladie les souffrances de la mort à long terme.
Cela dura ainsi sept mois, pendant lesquels je le répète, il ne laissa
jamais voir qu'il savait devoir mourir à tel jour.
Dans les derniers temps, Nélaton vint lui faire une visite.
--Ta dernière visite, hein?
Nélaton fit un signe d'assentiment.
Là-dessus Trousseau lui dit en parlant d'un camarade de province,--je
crois Charvet: «J'aurais bien voulu le voir décorer... tu devrais bien
faire cela.»
Nélaton revenait quelques jours après, et lui disait: «Cette fois-ci, mon
ami, hélas! c'est la dernière... mais le décret est signé.»
Quand il fut au moment de mourir, il dit à sa fille de s'approcher, lui
prit la main, et soupira: «Tant que je te la serrerai, je serai vivant...
Après cela, je ne saurai plus où je serai...»
* * * * *
--------Un professeur d'esthétique disait, ces jours-ci, à une personne
de ma connaissance, qu'il ne faisait aucune différence entre les jolies
femmes et les autres... Après cette profession de foi, qu'il soit le mari
de sa femme très bien,--mais professeur d'esthétique? Non.
* * * * *
_Vendredi 5 janvier_.--«Pas de discussion sur Gambetta, ou nous tapons!»
s'écriait, ce soir, le fils de Daudet, donnant la profession de foi de son
collège.
* * * * *
_Dimanche 7 janvier._--J'ai un pauvre diable de cousin éloigné qui vit
avec dix-neuf cents francs, gagnés dans un ministère. Comme je lui demande
aujourd'hui où il demeure, il me répond: «21, rue Visconti... J'habite la
chambre de Racine: une chambre où il fait bien froid et où il y a si peu
de jour, que j'ai toutes les peines du monde à m'y faire la barbe.» La
chambre de Racine coûte 300 francs par an.
* * * * *
_Mardi 9 janvier_.--Dîner du _Temps_. La conversation de ce soir, est tout
entière consacrée à Gambetta. Charles Robin dit qu'il existait deux
perforations à l'appendice coecal. Il croit que l'accident du revolver n'a
eu aucune influence, que ç'a été concomitant, que l'homme, à quelques mois
de là, à quelques jours peut-être, était condamné à périr, à la suite
d'une indigestion, d'une fatigue, d'un rien.
«Quel coup!» laisse échapper, en entrant, Spuller, dont la grosse chair a
le pâlissement d'un vrai chagrin.
On parle du cerveau du mort, qui est chez un tel, de son bras, qui est
chez un autre, de je ne sais quoi de son corps, qui se trouve chez un
troisième. C'est horrible aujourd'hui la dispersion d'un cadavre illustre.
Quelqu'un a fait allusion à la possibilité d'une opération. «Une
opération! s'écrie Liouville. Vous ne savez donc pas ce que Verneuil a dit
à l'autopsie: «Mes enfants, quelle grâce d'état que nous ne soyons pas
intervenus!»
Notre ami mangeait gloutonnement, interrompt Hébrard avec un sourire
gamin. Vous rappelez-vous les perdreaux, il les engloutissait... il a
peut-être avalé un grain de plomb, cela suffit pour une perforation,
n'est-ce pas?... Lannelongue, qui a écrit cent pages, sur sa maladie,
croyait à un morceau de truffe du déjeuner, qui lui avait donné une
indigestion.
Spuller accablé: «Il était aussi grand qu'il était bon, car il était le
meilleur des hommes!» Il ajoute: «Au fond, on ne le sait pas, mais ce
qu'il aimait, c'était la science et la philosophie... Quand Robin a été
nommé sénateur, cette nomination lui a fait autant de plaisir que les
élections de 76. Il disait: «Voilà Robin nommé, c'est le commencement,
nous serons un jour les maîtres de l'Académie de Médecine, et
alors...--ajoutait-il avec ce ton vainqueur et goguenard qu'il avait
habitude de prendre,--nous les mènerons loin!»
Là-dessus une discussion sur son crâne, qui décidément a une
pesanteur, inférieure à celle de Morny. Et tout le monde d'ici est
humilié, très humilié de cela, et proclame que la pesanteur n'est rien,
et que tout est dans la beauté des circonvolutions, et que Gambetta a
les plus belles circonvolutions du monde: _des circonvolutions à
bourrelets_ qui étaient à l'étroit dans sa _puissante boîte crânienne_.
... «Un grand homme de café!» jette Hébrard,--et comme on cherche à voir
dans le blanc de ses yeux, s'il est sérieux ou s'il blague,--le directeur
du _Temps_ improvise une théorie, éloquemment paradoxale, dans laquelle il
proclame que le café, est une sorte d'école normale d'humanité très
parfaite, où l'on arrive de suite au ferraillement et au corps à corps,
sans les _salamalecs_ et les exordes de la porte.
Du Mesnil raconte ensuite, comment Gambetta a eu l'oeil crevé, c'est par
la pointe d'un couteau qu'un repasseur, établi à la porte de sa maison,
promenait sur sa meule, et dont l'enfant s'était trop approché, pour voir
les étincelles.
* * * * *
_Lundi 15 janvier_.
... «Oui, reprend Dumas avec une conviction désespérée, tous les hommes,
la première fois que je les vois, ma première impression est de les
regarder comme des coquins... et aussi toutes les femmes comme des
coquines. Quand dans le tas, il se trouve un honnête homme ou une honnête
femme, je le reconnais toutefois... Mais ma première impression est celle
que je vous dis.»
* * * * *
_Mercredi 17 janvier_.--Les journaux de ce matin m'apprennent
l'arrestation du prince Napoléon, et la discussion de la Chambre sur la
proposition de Floquet. Le prince Napoléon m'est indifférent, mais cette
pauvre princesse avec son habitude amoureuse de Paris. Cela me trouble
toute la journée...
* * * * *
_Mardi 23 janvier_.--Je me rends au dîner du _Temps_; au milieu de
vociférations d'aboyeurs de journaux, criant la _démission du ministère_.
Peu de monde, on ne sait rien, on croit que le ministère a donné sa
démission et qu'il l'a retirée. Des hommes soucieux, préoccupés, inquiets.
Charles Edmond arrive, mis en retard par le long discours de Clemenceau.
Dumont, de l'instruction publique, suit Charles Edmond. Il nous annonce
que le ministère a positivement donné sa démission, mais que trois
ministres restent. On parle du discours de Clemenceau, à la fin duquel
l'orateur était très fatigué... Une conversation générale, où l'on entend
la voix tendre du gros Spuller, disant à Berthelot: «Il a trouvé dans le
cerveau de notre grand ami, une finesse...»