de Chine, deux merveilles. Je n'ai jamais senti plus vivement la privation
du tabac. La première vue et le premier examen d'un bibelot, dans la fumée
d'un cigare ou d'une cigarette, est la sensation par excellence d'un
passionné d'art. Aujourd'hui à la table de la princesse, une curieuse
conversation, sur les morphinomanes entre Magitot et Dieulafoy. Ils citent
des faits comme ceux-ci: un monsieur qui a une certaine paresse à monter
un escalier, à faire une visite au quatrième, et qui, pour s'y décider, se
pique à la cuisse, par dessus son pantalon.
Beaucoup de femmes demandent à la morphine un montant de l'esprit, un coup
de fouet de la causerie. On voit des maîtresses de maison disparaître, une
minute, avant leur dîner, et reparaître, ayant dans les yeux de l'ivresse
spirituelle. On cite comme la plus extraordinaire des morphinomanes la
comtesse de Lichtenberg, qui se fait vingt ou trente piqûres par jour.
Un joli détail: ces femmes, à l'exemple des hommes qui possèdent une
semaine de rasoirs, ont une semaine d'aiguilles, avec lesquelles on ne se
pique qu'une fois, et qu'on envoie repasser.
* * * * *
_Mardi 23 mai_.--«Hugo a des idées sur tout,» dit quelqu'un à notre table.
--«Des idées, non, des images seulement,» reprend un autre.
* * * * *
--------J'interroge aujourd'hui un grand médecin sur les phénomènes
psychiques accompagnant la formation de la femme. Il me parle d'une
rêvasserie particulière à cette époque, et à ce sujet il me conte cette
petite histoire.
Il était le correspondant d'un étudiant en médecine de sa province, qui
venait passer le dimanche avec lui, et amenait, tous les mois, une soeur
qu'il faisait sortir d'un couvent de Paris. Au bout de quelque temps, sous
prétexte de petites courses, l'étudiant restait des demi-journées à
_gueuser_, laissant sa soeur au médecin.
Et la fillette passait des demi-journées dans un coin de la chambre à
rêvasser, se refusant de sortir, quand il lui proposait. Enfin un beau
jour il l'embrassait... «La première fois, tu me diras tout ce qu'une
femme peut faire, pour rendre un homme heureux,» lui disait la jeune fille
au moment de la rentrée de son frère.
Le médecin avait la conviction, que toute la rêvasserie de ces longs
dimanches, était un travail d'imagination érotique, à la recherche de tout
le possible et l'impossible dans la caresse, que peut rêver une ignorante
des choses d'amour.
Voici, du moins--ce médecin le croyait--tout le thème des pensées de la
jeune fille, devenue femme, et qui ne voit pas d'homme.
* * * * *
_Jeudi 25 mai_.--Je dîne avec un attaché, à l'ambassade de Russie. Il
cause de la femme russe et de son curieux dédoublement dans les choses
d'amour, où chez elle, un troisième personnage, tout cérébral, semble
seulement comme témoin, prendre un extrême plaisir à la physiologie de la
chose, et aux expériences ultra-libidineuses.
Une femme mariée de là-bas, à laquelle il faisait la cour avant son départ,
lui disait:
--«Autrefois peut-être, mais maintenant, non.
--Pourquoi cela donc?
--C'est bien simple... Autrefois je risquais quelque chose... il y avait
un peu de bravoure à me donner... tandis que maintenant je mets un enfant
sur le dos d'un honnête homme, qui n'en est pas le père.»
Cette phrase est assez russe.
Puis, il nous entretenait du jeune Demidoff, en train de faire du _sport
politique_, et qui, dans une de ses dernières missions secrètes à Paris,
soit à propos de Skobeleff, soit à propos de la lettre de Hugo au czar,
avait reçu son brevet de commandeur de la Légion d'honneur, des mains de
Mme Adam, brevet que Chanzy n'avait pu emporter.
Et sur la jolie femme, devenue la puissance du moment, il parle
curieusement de son échec diplomatique en Russie, et donne de cet échec
l'originale raison que voici: elle n'a pas moralement parlant, et selon
une expression du pays, la _chair froide_ des princesses Troubetzkoï, et
autres femmes de la diplomatie russe.
* * * * *
_Samedi 27 mai_.--Bourget nous traçait, ce soir, avec son talent de
spirituel et délicat causeur, la silhouette d'un jésuite, d'un abbé M...,
qui avait la monomanie de la confession, et le soir, battait les rues et
confessait les cochers de voitures, un rien catholiques, stationnant aux
portes des maisons,--les confessant monté sur le siège, à côté d'eux.
Un romancier, qui avait entendu parler de lui, songea à l'étonner, et lui
demanda à se confesser. Mais au bout de sa confession, que dans son
innocence, le romancier croyait effroyable, le confesseur des chenapans
sortit de son confessionnal, l'embrassa, lui dit: «Je t'administrerai le
_coup de torchon_ (l'absolution) samedi, et nous mangerons ensemble le bon
Dieu, dimanche.»
On lui prête, à ce confesseur, une agonie épouvantable, une agonie
délirante, où il confessait des criminels imaginaires, encore plus
terribles que le romancier.
* * * * *
_Dimanche 28 mai_.--Visite, ce matin, du peintre Tissot, qui vient me voir
pour une illustration de RENÉE MAUPERIN.
Un causeur, où dans la divagation loquace de la parole, une expression de
peintre ou d'observateur, vous repince l'attention, et vous _rengrène_
dans sa conversation.
Il me dit aimer l'Angleterre, Londres, l'odeur du charbon de terre, parce
que ça sent la bataille de la vie. Oh! ajoute-t-il, ils ne sont pas
sentimentaux, les insulaires... Je me rappelle, un jour de pluie, par une
de ces pluies, comme il en fait à Londres, et où la chaussée, est un
lac--c'était le soir--un lac répétant le flamboiement du gaz des
boutiques... Dans cette eau, un malheureux épileptique, tombé en travers
de la chaussée, la face contre terre, et qui se noyait au milieu des gens
le regardant, sans lui porter de secours... J'allais quelque part, à un
spectacle ou à un concert. Mon _cabman_, en passant comme le vent, jeta
aux curieux deux mots anglais signifiant: «Retournez-le!» Oui, cela
voulait dire: «Mettez-le sur le dos, sans cela il se noiera.» Ce
«retournez-le», voyez-vous, c'est toute la miséricorde d'un Anglais pour
son semblable.
* * * * *
_Mercredi 31 mai_.--Aujourd'hui, une femme mariée disait à une de ses
amies: «Je n'ai eu qu'un bon mois, cette année... celui du krach! La joie
intérieure que cette ruine universelle de la plupart de ses connaissances
a causée à Charles, ça l'a distrait, pour un moment, de la persécution,
qu'il a besoin d'exercer sur ceux qui vivent, côte à côte, avec lui.»
* * * * *
--------Un mot drôle de Baron, l'acteur. Je ne sais plus quel vieil auteur,
tout près d'être centenaire, tenait des propos abominablement
réactionnaires, dans le foyer des Variétés. Baron s'approche de lui, et
avec la voix comique qu'on lui connaît, lui dit: «Toi, tu sais, nous
t'avons oublié en 93, mais la prochaine fois, nous ne te manquerons pas!»
* * * * *
_Mardi 6 juin_.--Ce soir, Mme Daudet me lit quelques notes d'un journal
d'impressions, qu'elle rédige depuis trois ans. C'est de la littérature,
délicate, aiguisée, raffinée. Au milieu de ces notes, il y a le récit de
l'audition de mes trois derniers romans. LA FILLE ELISA, LES FRÈRES
ZEMGANNO, LA FAUSTIN. Mme Daudet me lit ce récit, ou plutôt elle le
commence, puis s'arrête et ne veut plus lire.
Un martyr que ce jeune Daudet, le martyr du rhumatisme. Toujours des
souffrances, et des souffrances qu'il n'endort qu'avec la morphine. Et en
dépit des souffrances, une volonté de travail entêtée qui triomphe de
tout. Il disait: «Aujourd'hui, malgré tout, j'ai fait ma tâche, oui, mes
cinq pages.» Et comme je lui demandais ce que ça fait de lignes, il me
répond: «Deux cent cinquante.».
Au dîner un joli mot d'enfant gâté. Le beau, l'adorable Zezé, tout à coup
se renversant dans sa petite chaise, jette avec des larmes dans la voix:
«Je ne veux plus mâcher... je trouve ça ennuyeux!» Vouloir manger sans se
donner de peine, est-ce d'un beau caprice souverain?
* * * * *
_Samedi 10 juin_.--Aujourd'hui La Rounat m'a écrit au sujet d'HENRIETTE
MARÉCHAL qu'il voudrait reprendre, et j'attends dans le cabinet du
secrétaire de l'Odéon.
Une glace de cheminée, avec de chaque côté, fixée au mur, une lampe
girandole en fer poli. Sur la cheminée, placés de travers et comme poussés
l'un contre l'autre par un amoncellement de papiers, deux vases blancs à
dessins bleus, d'un ancien modèle de Marly, et dans lesquels sont en train
de mourir deux grandes herbes exotiques à feuilles poussiéreuses. Des
meubles recouverts d'une imitation de velours, chargée de fleurs-rosaces,
dont le relief pourpre se détache d'une trame d'or: une imitation très mal
faite, et flétrie de cette flétrissure particulière au théâtre, et donnant
à la laine, à la soie, au coton des ameublements, quelque chose de la
pourriture que l'on voit dans les couronnes des cimetières. Le cartonnier
de rigueur dans un coin, supportant un échafaudage branlant de boîtes de
papier à lettres et d'enveloppes. Au plafond et sur les murs un affreux et
triste papier imitant--tout est imitation ici--un cuir naturel, gaufré de
petits trèfles, et sur le mur chocolat, dans un cadre une affiche jaune
des ENFANTS D'ÉDOUARD, pour la quarante-et-unième soirée littéraire, et à
côté une grande et mélancolique aquarelle, représentant Fleuret dans le
rôle de _Marcasse_, offert par le peintre à l'acteur.
* * * * *
_Mercredi 14 juin_.
... Il trouvait une triste immobilité aux dessins de son tapis. Il voulait
dessus une coloration, un reflet errant. Il allait au Palais-Royal, où il
achetait une tortue. Et il était heureux de la promenade sur son tapis, de
cette chose vivante et éclairée. Mais au bout de quelques jours, il
trouvait le lumineux du chélidonien, un rien triste. Il portait alors sa
tortue chez un doreur, et la faisait dorer. Et l'animal--bibelot, à la
fois doré et locomobile,--l'égayait beaucoup, jusqu'au moment, où, tout à
coup, il lui venait l'idée de faire sertir la tortue par un bijoutier.
Alors il faisait incruster sa carapace de topazes. Et il était dans la
joie de son imagination, quand la tortue mourait de son incrustation.
L'original, très charmant, très intelligent, très distingué, qui a eu
cette idée excentrique, m'est amené aujourd'hui par Hérédia, et s'est
d'avance préparé, dans sa toilette, une âme _ad hoc_, pour la visite.
* * * * *
_Samedi 17 juin_.--Au Salon. Un tableau attire-t-il mon oeil par sa
cuisine, par un effet nouveau, par une originalité quelconque, quand je
m'approche, et que je lis la signature, c'est le tableau d'un Autrichien,
d'un Scandinave, d'un Russe, d'un Italien, d'un Espagnol. En peinture nous
sommes battus par les étrangers, décidément battus.
Une chose me frappe dans ce Salon: c'est l'influence de Jonkindt. Tout le
paysage qui a une valeur, à l'heure qu'il est, descend de ce peintre, lui
emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute aux yeux, et
n'est dit par personne.
* * * * *
--------La vieillesse a quelque chose d'un crépuscule moral, dans lequel
on entrerait.
* * * * *
_Mardi 20 juin_.--Une opération terrible est faite dans un hôpital, par un
chirurgien à la main admirable,--mais une opération tout à fait de luxe,
et pour la grande gloire de l'opérateur. L'opération faite, l'interne de
service salue de la main, comme un militaire son chef, et jetant un coup
d'oeil sur ce qui reste, et sur ce qui a été retranché du patient, dit:
«Quel est le morceau, qu'il faut reporter au lit?»
* * * * *
--------Les femmes du Midi sont reconnaissables aux coins de la bouche:
elles y ont plus de rondeur, ce qui fait leur sourire plus gras.
* * * * *
_Samedi 24 juin_.--Ces jours-ci, les journaux font grand bruit de mon
testament: ça me donne comme l'impression de me survivre.
* * * * *
--------Un drolatique mot d'enfant. Le petit Lucien Daudet, prêt à partir,
cet hiver, pour un bal masqué, après avoir, longuement et orgueilleusement,
considéré son costume multicolore, s'écriait: «Hein! qu'est-ce qu'ils
diraient, les perroquets du Jardin d'Acclimatation, s'ils me voyaient
maintenant?»
* * * * *
_Mardi 4 juillet_.--«Il ment, il ment à dire d'expert!» C'est Gambetta qui
entre dans le salon rouge de Brébant, et tout en parlant d'un homme
politique en vue, va s'asseoir au bout de la table.
De son contemporain, il passe à Rabelais, son auteur aimé, dont il a
nombre d'éditions, se vantant même de posséder le fameux exemplaire, que
le Régent lisait à la messe. Il se plaint spirituellement, que
l'inauguration de la statue du grand écrivain du Rire, ait eu le caractère
d'une inauguration de statue de Dupont de l'Eure, d'une apothéose de
parlementaire vertueux et correct.
Puis l'homme qui a été spirituel, impartial, éclectique, se met à plaider
l'équité de la dépossession des actionnaires de l'Église de Montmartre,
avec des subtilités de scolastique moyennageuse.
* * * * *
_Mercredi 5 juillet_.--Une _frôleuse_: c'est le nom, qu'un ironique
médecin donnait à la teneuse d'un salon de Paris, où l'on fabrique des
sous-préfets pour la province, et comme on demandait au médecin, ce
qu'était une «frôleuse» il répondait que c'est la variété de femme, qui ne
met jamais de poudre de riz à ses épaules, et se frotte à votre habit noir,
en travaillant à vous incendier doucement. Et comme l'on parle d'un
monsieur qui a fait sa fortune dans ce salon: «Oui, oui, le monsieur à
l'_amour contenu_!» Et la définition est parfaite. Car le monsieur est le
type de l'homme jouant, pour les maîtresses de maison où il va, une
passion, qu'il semble avoir toutes les peines du monde à renfoncer, à
museler.
* * * * *
_Jeudi 6 juillet_.--Aujourd'hui l'après-midi passé à Médan, chez les Zola,
avec le ménage Daudet et le ménage Charpentier.
Zola a cette inquiétude agitée, qui est le caractère particulier de sa
nervosité. Il n'est pas content du roman qu'il fait... Il y a trop de
vente de toile et de coton... A distance, et avant de l'avoir commencé,
la chose lui paraissait devoir être plus intéressante. Puis, malgré lui,
l'écrasant succès de ses premiers livres, est l'empoisonnement de sa
carrière future. Et il laisse échapper, sur la note d'une profonde
tristesse: «Au fond, je ne referai plus jamais un roman qui remuera comme
l'ASSOMMOIR, un roman qui se vendra comme NANA!»
En revenant de Médan, je me dis qu'un ménage peut se passer d'enfants
dans un appartement de Paris, mais non pas dans une maison de campagne.
La nature appelle des petits.
* * * * *
_Vendredi 14 juillet._--Ayez une idée; comme cette fondation que je veux
faire d'une pension de 6000 francs à dix hommes de lettres, forcés de
perdre leur temps et leur talent dans le travail d'un ministère où dans
les oeuvres basses du journalisme. À cette idée sacrifiez beaucoup de
choses, des désirs de mariage, des envies d'avoir, à votre chevet de
mourant, une affection, une compagnie douce de la dernière heure. Et votre
récompense sera un article d'un petit journal qui vous accuse d'être un
_malin_, un article de Vallès qui vous compare à Fénayrou, enfin un tas
d'articles qui vous tourneront en ridicule.
* * * * *
_Samedi 15 juillet._--Au milieu de la conversation des grandes personnes,
j'entends un gamin dire à un autre gamin qui dîne à côté de lui: «Mais la
densité de l'eau?»
Voici la génération présente des enfants. Ils ne sont plus amusés, ils ne
sont plus intéressés, que par des joujoux scientifiques, que par de la
chimie ou de la physique, à portée de leur petite cervelle. Les contes de
fées ou les Robinson ne leur parlent plus. C'est là, je crois, un symptôme
de la mort de la littérature et de l'art, chez les hommes du vingtième
siècle.
* * * * *
_Dimanche 16 juillet_.--Les de Nittis tombent chez moi.
Et tous trois, devant un carton de vues de Paris du XVIIIe siècle, nous
passons ensemble les dernières heures de la journée: la petite femme,
toute triste de la cataracte venue à un de ses yeux, et qui la tient dans
la terreur de perdre la vue, Nittis encore tout endolori de sa fluxion de
poitrine, moi souffrant et soucieux de les quitter, et de ne pas savoir,
ainsi qu'il arrive à mon âge, si je les reverrai encore, ces tendres amis.
Et le feuilletage de ce Paris du passé, dans le crépuscule, et dans le
contact de nos trois tristesses, rassemblées autour du vieux carton, a
cependant quelque chose de doux.
* * * * *
_Lundi 17 juillet_.--Je suis tourmenté par l'anxiété de ne pouvoir plus
travailler. Et je pense que j'aurai alors, ainsi que l'on a la soudaine
souffrance d'un mal, resté longtemps sourd, j'aurai la cruelle révélation
de ma vieillesse sans femme et sans enfants, de mon isolement dans la vie;
de tout le dur de ma situation: choses que je ne sens pas, quand ma
cervelle crée et me donne la compagnie des êtres d'un livre.
* * * * *
_Jeudi 20 juillet_.--Un bibliophile demandait à Lortic: «Pourquoi les
relieurs demeuraient dans des maisons si sales?» Il lui répondit: «C'est
que nous détruisons les maisons en pierre, et les propriétaires de ces
maisons ne veulent plus de nous. Il n'y a que les maisons en bois qui
résistent à nos presses, et c'est là seulement, où on nous trouve.»
* * * * *
--------Le duc de C... aurait vingt-cinq mannequins, modelés sur sa
personne, pour que ses vêtements ne se déshabituent pas de ses formes, et
ne contractent pas de mauvais plis.
C'est lui, qui se fait habiller par deux valets de chambre, à l'un
desquels, il dit: «Maintenant, mettez de l'or dans mon gilet.»
* * * * *
--------Une soeur qui a soigné une de mes parentes, lui avouait, qu'il n'y
avait que la mort d'un enfant, qui la touchât, qui l'émût.
* * * * *
_Mercredi 9 août_.--Cette nuit, cauchemar des plus cauchemardants. Je
rêvais, que venant de je ne sais où, et me rendant à Paris, je m'arrêtais
à Nancy, pour voir la plaque, récemment mise dans la maison, où je suis
né. Là, à Nancy, d'où je devais repartir le lendemain, je perdais mon
frère,--qui se retrouvait vivant dans mon rêve. Et ce Nancy, dans lequel
je courais éperdu, prenait le caractère brouillardeux et immense d'un
Londres, et mes compatriotes, auxquels je m'adressais, semblaient ne pas
me comprendre. Et les bureaux de police, où j'allais, avaient des
corridors qui ne menaient à rien. Et il y avait, tout autour de moi, des
regards de passants, ironiques et méchants, des mauvais visages de rêves.
J'ai rarement souffert de l'anxiété, comme dans ce cauchemar, où
j'éprouvais quelque chose de la sensation d'un homme, qui deviendrait fou
de la persécution des choses, ainsi qu'il arrive dans les féeries.
* * * * *
--------C'est singulier, le bégayement de la pensée chez quelques hommes.
L'idée chez eux bronche, comme la parole chez d'autres.
* * * * *
_Jeudi 17 août._--Je déjeune, ce matin, avec un individu, ayant le teint
d'un homme, qui ne met jamais d'eau dans son vin, ayant l'oeil de braise
allumée d'un chien de berger, et le plus bel ensemble de traits finauds
et madrés, qu'il se puisse voir sur un _facies_ de paysan. C'est un
vétérinaire, qui, à l'heure qu'il est, fait les conseillers généraux,
les députés, est le maître du suffrage universel dans le département.
Vétérinaires et huissiers, on l'a dit: voilà les souverains de la France
d'aujourd'hui!
* * * * *
_Lundi 21 août._--En chemin de fer, j'ai en face de moi une nourrice
alsacienne; au long front étroit, aux yeux toujours abaissés et lobés de
rondes paupières, à la bouche infiniment petite avec de grosses lèvres, à
la mignonnesse excessive des traits, dans des largeurs et un carré de
visage rudimentaire. On dirait une figure de triptyque.
* * * * *
_Vendredi 25 août._--J'ai en moi dans l'éveil, de l'ensommeillement, comme
le jour, où Pélagie avait mis dans une crème, une feuille tout entière de
laurier amande, et je ne puis surmonter cet ensommeillement.
* * * * *
_Samedi 26 août._--«J'avais un ami. Il tomba malade. Je le soignai. Il
mourut. Je le disséquai.» Cette phrase d'un médecin du XVIIIe siècle
ferait bien comme épigraphe de certains livres d'amis, après décès.
* * * * *
--------Un joli type pour le roman moderne, que le fils du restaurant de
ces dernières années, de ce fils reçu bachelier, docteur en droit, etc.,
un monsieur qui a une serviette sous le bras, et dans une redingote faite
par le premier tailleur, cause beaux-arts, littérature, philosophie, une
main familièrement appuyée sur le dos de la chaise du dîneur, et galamment
contourné... pendant que la cocote, que le client a amenée, lui fait
l'oeil, ainsi qu'à un capitaliste plus calé, que son payeur de dîner.
* * * * *
-------En ce moment, les «Alphonses» doivent pulluler. Je vois cela aux
chemises masculines, qui sont des chemises d'hommes de la prostitution.
Voici entre autres le _Pajamas_ ou _costume pour dormir_. Costume pour
dormir: ça dit-il des choses: Et il faut voir le costume, c'est une
chemise de soie, ornée de brandebourgs, comme une veste de hussard, et qui
coûte 45 francs.
* * * * *
_Dimanche 7 septembre_.--Promenade péripatéticienne du dimanche avec
Popelin, dans le parc, pendant la messe.
Aujourd'hui la conversation est sur la guerre, sur la baisse de la gloire
militaire dans les esprits, sur la perte de 25 p. 100, qu'ont fait subir à
cette vanité des temps passés, la blague des _Militairiana_, les romans
des Erckmann-Chatrian, l'affaiblissement de l'idée de la Patrie.
Nous constatons que l'enfant n'est plus exalté par des récits de bataille,
mais remué et intéressé par des descriptions de voyages en ballon, de
descentes de plongeurs au fond des océans. En ces temps même, il faut
l'avouer, le militaire revêt un aspect prêtant un rien à la moquerie, un
aspect légèrement comique, et nous commençons à ressembler aux Athéniens,
souriant d'Hercule et de ses héroïques exploits.
* * * * *
_Samedi 9 septembre_.--Visite de la maison de l'illustre couturier Worth,
à Puteaux. Partout aux murs des assiettes de tous les temps, de tous les
pays. Mme Worth dit qu'il y en a 25 000, et partout, jusqu'au dos des
chaises, des larmes de cristal. C'est le délire du tesson de porcelaine et
du bouchon de carafe.
Le possesseur de ce logis, ressemblant à l'intérieur d'un kaléidoscope,
revient, le soir là dedans, incapable de manger, incapable de jouir de son
étonnant et coruscant immeuble, _migrainé_ par les odeurs et les senteurs
des grandes dames, qu'il a habillées toute la journée.
* * * * *
_Mardi 12 septembre._--Parlant de la bonté de son intérieur, de sa chambre,
de son lit, la princesse dit: «C'est moi qui n'étais pas heureuse, quand
à Compiègne, on m'a donné le lit du pape... Un lit d'une grandeur, vous ne
pouvez en avoir une idée... Pour n'avoir pas froid, j'étais obligée de
mettre toute ma garde-robe sur moi».
* * * * *
_Jeudi 14 septembre_.--Visite du khédive, le petit-fils de Mehemet-Ali.
C'est un Oriental à la barbe rousse, ressemblant à un Théophile Gautier,
qui aurait du louche, un rien de strabisme dans le regard. Il joue de la
langue française, avec une parfaite connaissance de tous les parisianismes,
pimentés d'une certaine gouaillerie sentant le ruisseau. C'est cependant
un vieux Turc, un tranquille metteur à l'ombre de ses ministres, qui
_bonhomise_ merveilleusement sa pensée, en les euphémismes spirituels d'un
parfait civilisé. Seulement, au milieu de sa phraséologie, où il se peint
bourgeoisement au temps de sa puissance, comme «un agriculteur, un
sucrier», il y a le terrible accent qu'il donne à des phrases, comme
celle-ci: «Oui, quand mon oncle a été brûlé!» Là, sans qu'il le veuille,
tout à coup dans l'homme européanisé, vibre une intonation du bord du
Nil.
Au khédive succède le duc de Ripalda, qui a longtemps voyagé dans les
déserts de l'Amérique méridionale, ces déserts d'herbe qui recouvrent un
cavalier et son cheval et qui nous entretient du sentiment douloureux
d'infériorité, qu'on éprouve dans ces contrées, quand les Européens
comparent leurs sens aux sens des Indiens. «Nous, nous sommes des aveugles,
disait-il, rappelant un jour que son guide lui signalait à l'horizon,
cinq chevaux avec le détail de leurs couleurs, chevaux qu'il ne voyait que
quelques minutes après, et encore avec une lorgnette. Et ils entendent
comme ils voient, les Indiens!»
* * * * *
_Lundi 18 septembre_.--Ce soir le baron Larrey raconte une horrible
histoire de brûlure.