--Ah! elle était originale cette famille Cros... Un soir, à la fin d'un

dîner, un fils ayant annoncé qu'il s'occupait de recherches pour

ressusciter les morts, le père lui déclare qu'il s'opposait absolument à

cette découverte, devant troubler les héritages. Là-dessus, les trois fils

se lèvent de table, quittent la maison sur cette phrase méprisante, jetée

au chef de famille: «Toi, tu es un saturnien!»

* * * * *

--------Un beau mot produit par la crise financière du jour d'aujourd'hui.

Un malheureux étrillé, détaillant à une connaissance sa ruine, et

finissant par:

--Enfin je suis à la recherche de cent francs.

--Et moi de deux millions! dit l'autre, en lui mettant les cent francs

dans la main.

* * * * *

_Mardi 7 février_.--Vallès, jaloux de tout le bruit qu'il ne fait pas, et

qui veut bien de mon _moi_, retentissant dans le passé, mais non dans le

présent, s'indigne presque vertueusement de mon livre, me représente comme

un marquis de Sade, frisé par Scudéry, compare le roman, dans une assez

jolie comparaison, au _bourdonnement d'une cantharide dans une coiffe

d'hôpital_, blague mon _agonie sardonique_. Eh bien oui, cette agonie

sardonique est une invention, une imagination... mais possible,

vraisemblable. Et je ne l'aurais pas risquée, sans un certain

renseignement. Voici ce qui est arrivé à Rachel. Elle avait une vieille

bonne, à laquelle elle est très attachée, et dont j'ai fait la Guenegaud.

Cette vieille bonne tombe malade chez sa maîtresse, très gravement malade,

et une nuit, on vient réveiller la tragédienne, et lui apprendre que la

malade agonise. Rachel descend tout en larmes, et dans l'affliction la

plus vraie, mais un quart d'heure ne s'était pas passé, que l'artiste

était toute à l'étude de l'agonie de la femme, qui était devenue pour elle

une étrangère, un _sujet_. Je tiens ce détail de Dinah Félix.

* * * * *

_Mercredi 8 février_.--Ce livre de LA FAUSTIN, mes confrères ne

s'aperçoivent pas que c'est un livre, autre que ceux que j'ai déjà

publiés. Ils ne me semblent pas se douter, qu'il y a dans ces pages une

introduction toute neuve de poésie et de fantastique dans l'étude du vrai,

et que j'ai tenté de faire faire un pas au réalisme, et de le doter de

certaines qualités de demi-teinte et de clair-obscur littéraire, qu'il

n'avait pas. En effet, les choses de la nature ne sont-elles pas tout

aussi vraies, vues dans le clair de lune, que dans un rayon de soleil de

midi?

Oui, il y a quelque chose de neuf dans mon dernier bouquin, et il ne

serait pas impossible qu'il se créât dans une vingtaine d'années, une

école autour de LA FAUSTIN, comme il y en a aujourd'hui une, autour de

GERMINIE LACERTEUX.

* * * * *

_Jeudi 9 février_.--Je vais chez les Daudet que je trouve tout tristes;

la femme avec la migraine, le mari avec un abcès dans la bouche, et nous

causons tranquillement, gentiment, comme on cause au coin du feu, pendant

les heures mélancoliques.

Nous causons de l'intérieur de son beau-père, qui est, à ce qu'il paraît,

un vrai paradis de la maladie; nous causons de la vue d'ensemble de la

femme, qui perçoit, d'un seul coup d'oeil, une toilette de la chaussure

à la coiffure; nous causons de notre sensitivité à nous deux, que nous

croyons la plus aiguë des sensitivités modernes.

* * * * *

_Samedi 11 février_.--Sarcey, dans une conférence sur LA FAUSTIN, à propos

de ma comparaison sur le blanc anémique d'une peau de femme, avec le blanc

des fleurs qui fleurissent dans les caves, s'est écrié: «Vous n'avez

jamais vu ça, moi non plus, donc ça n'existe pas, comme on dit dans une

vieille pièce». Il ignorait absolument, que tout le lilas blanc qui se

vend l'hiver à Paris, fleurit dans les caves. Et lorsque cette grosse

ignorance du critique des choses parisiennes, a causé une petite rumeur

dans la salle il a bien voulu me trouver un peu de talent, mais un talent

néfaste pour le talent de Daudet.

* * * * *

--------Ils sont bons les critiques, aujourd'hui, avec la promesse qu'ils

nous font du règne, sous très peu de jours, d'une littérature à la

Berquin. Les _Berquinades_ ne poussent jamais dans la décomposition des

sociétés sceptiques et blagueuses. Ça pour venir quand même, à défaut

d'innocence d'une époque, ça demande chez les nations, des illusions, des

illusions comme il y en avait autour de l'année 1789, et comme il n'y en a

pas autour de l'année 1882.

* * * * *

_Mardi 14 février_.--Une grippe effroyable me force à garder la maison, et

rien du dehors qui me parle de mon livre. N'est-ce pas ironique, cela au

moment où la Colombine du _Gil Blas_, peint mon facteur, accablé sous les

lettres de femmes, qui m'arrivent à toutes les heures de la journée.

* * * * *

_Mercredi 15 février_.--C'est bien d'un collectionneur ceci. Cette nuit,

j'avais la fièvre, et chaque fois que je me retournais dans mon lit, je

trouvais près de ma figure, sur mon oreiller, un des objets, dont je

venais de dresser le catalogue pour la publication illustrée de la MAISON

D'UN ARTISTE, que doit faire Gauchez. Et me retournant de l'autre côté,

c'était un autre objet:--et cela durait ainsi, toute la nuit.

* * * * *

_Jeudi 16 février_.--Aujourd'hui, au milieu du malaise de la grippe,

j'ai écrit le titre du premier chapitre de mon roman de «Tony Freneuse»

(CHÉRIE).

* * * * *

_Vendredi 17 février_.--Très souffrant, et d'une faiblesse à ne pas me

tenir sur les jambes, et tout à fait incapable de travailler, je rouvre

mon testament et m'amuse à laisser des bibelots de souvenir, aux gens que

j'aime sur la terre.

Ça n'a rien de désagréable cette rédaction cursive, pour le _post mortem_,

seulement la chose, une fois, écrite, n'est pas absolument plaisante à

relire, sous le froid de la réflexion, et comme je ne mets des points sur

les _i_ qu'à la relecture, mes legs en manqueront.

* * * * *

--------Ah! la sale hypocrisie de certains critiques. Un de ces critiques

ne disait-il pas à propos de LA FAUSTIN, que les _devoirs de son métier_

l'avaient forcé, malgré lui, à jeter les yeux sur les oeuvres du marquis

de Sade? Et ces jours-ci, Guy de Maupassant me racontait que ce même

critique l'avait prié de solliciter pour lui de Kistemaeckers et autres

éditeurs belges, un envoi de la série des livres obscènes, publiés de

l'autre côté de la frontière.

* * * * *

_Mardi 21 février_.--Cette grippe, ça vous met dans un état de faiblesse

et de paresse du vouloir tout à fait particulier.

En ce vague de la tête, la lecture des livres de Fromentin, approche de

vous un Orient, qui a quelque chose d'hallucinatoire.

* * * * *

_Mercredi 1er mars_.--Hier, je dînais chez Daudet, à côté de Mme Adam.

«Moi, dit-elle, j'ai cent amis... oui, il me faut ce compte là... Je suis

reconnaissante aux gens qui me font occuper d'eux... c'est ma vie... mon

activité a besoin d'obliger... ça tient peut-être à ce que je suis

Picarde... la femme de cette province est une femme qui porte les

culottes... l'homme n'y est rien».

Je regarde la femme, habillée d'une robe de velours gorge de tourterelle,

constellée de grands boutons d'acier. Il y a en effet de la bonté dans ses

yeux gris, une bonté qu'on sent tout près de devenir agissante, la bonté

d'une belle et bien portante habitante de la campagne.

* * * * *

---------La _Revue des Deux Mondes_, ces temps-ci, a déclaré par la voix

de M. de Brunetière, qu'il y avait plus de vérité, d'observation, dans un

roman de Gaboriau ou de Ponson du Terrail, que dans tous les romans de mon

frère et de moi. C'est peut-être excessif.

* * * * *

--------Ah! la belle étude, qu'il y aurait à faire du peintre bohème de

l'heure actuelle, du peintre bohème de 1850, de l'Anatole que j'ai

pourtrait dans MANETTE SALOMON. Le peintre bohème du jour affiche un chic,

fait de réaction et de religiosité. Il porte une épingle de cravate,

formée de deux coeurs, reliés par une croix: l'épingle de la _haute gomme_

du faubourg Saint-Germain.

* * * * *

_Lundi 6 mars_.--Reprise aujourd'hui de notre ancien dîner des Cinq, où

manque Flaubert, où sont encore Tourguéneff, Zola, Daudet et moi. Les

ennuis, moraux des uns, les souffrances physiques des autres, amènent la

conversation sur la mort--la mort ou l'amour, chose curieuse, c'est

toujours l'entretien de nos après-dîners,--et la conversation continue

jusqu'à onze heures, cherchant, parfois à s'en aller de là, mais revenant

toujours au noir sujet.

Daudet dit, que c'est une persécution chez lui, un empoisonnement de la

vie, et qu'il n'est jamais entré dans un appartement nouveau, sans que ses

yeux n'y cherchent la place et le jeu de son cercueil.

Zola dit, que sa mère étant morte à Médan, et que l'escalier se trouvant

trop petit, il a fallu la descendre par une fenêtre, et que jamais il ne

rencontre des yeux cette fenêtre, sans se demander qui va la descendre, de

lui ou de sa femme: «Oui, la mort depuis ce jour, elle est toujours au

fond de notre pensée, et bien souvent,--nous avons maintenant une

veilleuse dans notre chambre à coucher--bien souvent la nuit, regardant ma

femme qui ne dort pas, je sens qu'elle pense comme moi à cela, et nous

restons ainsi, sans jamais faire allusion à quoi nous pensons, tous les

deux... par pudeur, oui, par une certaine pudeur... Oh! c'est terrible

cette pensée--et de la terreur vient à ses yeux.--Il y a des nuits, où je

saute tout à coup sur mes deux pieds, au bas de mon lit, et je reste, une

seconde, dans un état d'épouvante indicible».

«Moi, fait Tourguéneff, c'est une pensée très familière, mais quand elle

vient, je l'écarte ainsi, dit-il, en faisant un petit geste de dénégation

de la main. Car pour nous autres, le _brouillard slave_ a quelque chose de

bon... il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à la

poursuite extrême de la déduction... Chez nous, voyez-vous, on nous dit,

lorsque vous vous trouvez dans un chasse-neige: «Ne pensez pas au froid ou

vous mourrez!». Eh bien, grâce à ce brouillard, dont je vous parlais, le

Slave en chasse-neige ne pense pas au froid, et chez moi l'idée de la mort

s'efface et se dissipe bientôt.

* * * * *

--------Nous faisons aujourd'hui aux jeunes le reproche, et le juste

reproche de voir la nature non directement, mais à travers les livres

de leurs devanciers.

* * * * *

_Jeudi 9 mars_.--Dîner chez Zola. Un fin dîner, composé d'un potage au blé

vert, de langues de rennes de Laponie, de surmulets à la provençale, d'une

pintade truffée. Un dîner de gourmet, assaisonné d'une originale

conversation sur les choses de la gueule et l'imagination de l'estomac, au

bout de laquelle Tourguéneff prend l'engagement de nous faire manger des

doubles bécassines de Russie: le premier gibier du monde.

Et de la nourriture, la conversation va aux vins, et Tourguéneff avec ce

joli art du récit à petites touches de peintre qu'il possède, comme pas un

de nous, fait le récit de la lampée d'un extraordinaire vin du Rhin, dans

une certaine auberge d'Allemagne.

D'abord l'introduction dans une salle du fond de l'hôtel, et loin du bruit

de la rue et du roulement des voitures, puis l'entrée grave du vieil

aubergiste venant assister, comme un témoin sérieux à l'opération, en même

temps que l'apparition de la fille de l'aubergiste, à l'aspect de Gretchen,

avec ses mains d'un rouge vertueux, et semées de petites lentilles

blanches, comme en ont les mains de toutes les institutrices allemandes...

et le débouchage religieux de la bouteille, répandant dans la pièce une

odeur de violette:--enfin toute la mise en scène de la chose, racontée

avec des détails d'une observation de poète.

Et cette conversation et cette succulente nourriture, sont, de temps en

temps, coupées par des geignements, des plaintes sur notre _chien de

métier_, sur le peu de contentement que nous apporte la bonne fortune, sur

la profonde indifférence qui nous vient pour tout ce qui nous réussit, et

sur la tracasserie que nous apportent les moindres riens hostiles de la

vie.

* * * * *

_Mardi 14 mars_.--«Skobeleff... un sauvage, élève d'état-major!» C'est

Gambetta qui parle.

Car cet ancien dîner littéraire de Magny, est devenu un dîner tout

politique, et un dîner que les ministres, qu'on n'y voit presque jamais,

honorent de leur présence, quand ils sont sous la remise.

Alors Gambetta a développé éloquemment, très éloquemment l'idée que

Skobeleff a de jeter sur l'Allemagne toutes les peuplades guerrières de

l'Asie, de l'écraser, cette Allemagne, sous le nombre et le galop de ces

hordes errantes, toujours prêtes à faire la guerre pour le pillage.

Puis la conversation passe de la Russie à l'Italie, et Gambetta dit, je

crois, bien prophétiquement, que la papauté seule fait encore régner la

maison de Savoie, mais que le jour où le pape quittera Rome, il est plus

que probable, que la monarchie sera remplacée par la République.

Le dictateur revient alors à la France, proclame, que quoique nous soyons

un peuple rebelle au gouvernement, nous demandons à être gouvernés, et

déclarant que nous ne le sommes pas du tout, jette soudainement cette

phrase: «Savez-vous qu'on commence à prononcer le mot anarchie?»

Gambetta reprend: «Et cependant, ç'a été comme une réunion de

constellations favorables... D'abord un homme de mérite (Thiers), venant à

nous, apportant son autorité pour fonder notre chose... puis les malheurs

de la Patrie amenant la discipline entre les anciens et les nouveaux

républicains... enfin la concurrence de trois prétendants se détruisant

l'un par l'autre».

Là, il s'arrête réfléchissant, et ayant mis dans l'intonation de ses

dernières paroles, comme une appréhension voilée de l'avenir, comme un

doute sur la fondation définitive de la République.

* * * * *

_Jeudi 16 mars_.--Hier Doré est venu s'asseoir à côté de moi, dans le

salon de la princesse, et m'a dit sans préambule: «Vous verrez, nous

finirons par épouser deux vieilles Anglaises!»

Et comme je lui disais: «Le célibat vous pèse donc à vous?» il m'a avoué

qu'il y avait chez lui le désir de la continuation et de la survie par

l'enfant. Et presque aussitôt il m'a entretenu, avec une certaine terreur

sur le visage, de la _captation_, qu'il sentait se glisser autour de lui,

--et de la captation caressante avec la voix italienne, et de la captation

brutale de l'homme qui affiche son amitié pour vous par des contradictions

violentes, et en un mot, de toutes les captations, menées avec les

diplomaties et les ruses de la cupidité.

* * * * *

--------Je voudrais trouver des touches de phrases, semblables à des

touches de peintre dans une esquisse: des effleurements et des caresses,

et pour ainsi dire, des glacis de la chose écrite, qui échapperaient à la

lourde, massive, bêtasse syntaxe des corrects grammairiens.

* * * * *

_Samedi 25 mars_.--Ce Forain a une langue toute parisienne, faite de ces

expressions intraduisibles dans un idiome quelconque, et qui renferment le

sublimé d'une ironie infiniment délicate.

Comme je lui disais: «Eh bien! Forain, on dit que D*** vous a acheté des

tableaux?

--Oh! fait-il avec une pantomime raillarde: «Ça n'a été qu'un _pâle_

échange avec Durand-Ruel!»

* * * * *

--------Il y a dans Paris, un étranger bizarre, à la moralité entamée,

dont la profession est de prêter de l'argent aux gens très en vue, et qui

leur impose, pour leur prêter cet argent, de venir lui faire une visite

dans sa loge, aux Italiens, le jour du grand monde de ce théâtre.

* * * * *

_Mardi 28 mars_.--Un médecin disait brutalement à une mère, en examinant

ses enfants:

«Trois générations de Parisiens, dites-vous?... vous n'élèverez pas vos

enfants!»

* * * * *

_Jeudi 30 mars_.--Il y des moments, où sous l'action, goutte à goutte, des

potins, des cancans, des réticences, de toutes les perfidies ambiantes,

dont vous entoure l'envie parisienne, la confiance dans vos plus intimes

est ébranlée: telle de vos amies que vous regardez comme la

personnification de la sincérité, vous vous demandez vraiment, si elle

n'est pas un peu fausse; telle autre personne à laquelle vous croyez des

qualités d'attachement sérieux, vous ne la voyez plus que comme une

aimable et banale créature. Et dans ces heures, il vous prend un désir de

vous retirer de tous et de toutes, et de vous réfugier dans une sauvage

solitude.

* * * * *

--------Je sens avec mes nerfs, un excellent ami, faisant son Yago, dans

les sociétés qui nous sont communes, et animant contre moi les gens, avec

tout ce qu'il sait apporter de démolissage à rencontre de quelqu'un, sans,

pour ainsi dire, se compromettre par des paroles,--et cela toujours au nom

de la sainte amitié.

* * * * *

--------En littérature, il n'y a plus que les choses et les drames de

l'âme qui m'intéressent: les faits divers les plus curieux de l'existence

des gens, me semblent du domaine des romans des cabinets de lecture.

* * * * *

_Jeudi 6 avril_.--J'entre un moment à la librairie Charpentier, où des

tirages de POT-BOUILLE, qui va être mis en vente, la semaine prochaine, on

élève des pyramides montant jusqu'au plafond.

Le soir, chez Zola, que je trouve triste, morose, agité du désir de

quitter Paris, «dont il a plein le dos».

Céard et Huysmans arrivent bientôt, et c'est, ce soir-là, une contestation

entre le maître et les disciples.

«De la vie vécue, s'écrie Zola, croyez-vous cela si nécessaire..., je sais

bien que c'est l'exigence du moment, et dont nous sommes un peu cause...

mais les livres des autres temps s'en sont bien passé... non, non, ce

n'est pas si indispensable qu'on veut bien le dire».

Sur la fréquentation de l'humanité, qu'on lui conseille avec toutes sortes

de formes révérencieuses, il se met en colère: «Le monde... je vous

demande un peu, ce qu'un salon révèle de la vie... ça ne fait rien voir du

tout... j'ai 25 ouvriers à Médan, qui m'en apprennent cent fois plus».

Il est question du livre des LIAISONS DANGEREUSES, qu'il n'a pas lu, et

que je le pousse à lire: «Lire, répète-t-il, mais on n'a pas le temps...

moi je n'en ai pas le temps!»,

Et dans sa vareuse déboutonnée et ouverte au col, le bas de la figure

entre ses mains, et les coudes sur la petite table aux grands verres de

bière, au milieu desquels il est obligé de reserrer ses gestes, il passe

toute la soirée, grognonnant, avec quelque chose de la mauvaise humeur

boudeuse d'un gros enfant, grondé dans sa petite blouse d'école.

* * * * *

_Mardi 11 avril_.--Dîner chez Daudet, à l'effet d'entendre la lecture de

la pièce LES ROIS EN EXIL, tirée du roman, et fabriquée par Delair, sous

l'aile de Coquelin aîné.

A dîner, il y a Coquelin, le ménage Charcot, Gambetta, toujours en retard,

et dont le retard fait sabrer la fin du dîner, dans l'impatience des

invités pour la soirée. Coquelin est tout à fait amusant par son enfantine

admiration pour l'oeuvre qu'il a couvée: «Vous verrez comme c'est fait...

c'est ça du théâtre!» Et il commence la lecture de la chose, comme s'il

avait un morceau de sucre dans la bouche.

Gambetta s'est calé dans l'entre-deux d'une porte et entend toute la pièce

debout, en la pose d'une cariatide. Il est gai, bon enfant, aimable, et

vraiment, il faut l'avouer, parmi les hommes politiques, il est le seul

qui soit doué d'un charme social, charme dans lequel disparaît, par

moments, le commun de sa personne.

* * * * *

--------Dans toute les sociétés, qui se s'ont succédé depuis le

commencement du monde, il y a un athéisme des classes supérieures, mais je

ne connais pas encore de société, ayant subsisté avec l'athéisme des gens

d'en bas, des besoigneux, des nécessiteux.

* * * * *

Mardi 18 avril.--Ce matin Zola est venu déjeuner avec sa femme. Il a

toujours l'entrée un peu lugubre et comme désemparée. Il parle des ennuis,

que lui a donnés la publicité du _Gaulois_, d'un complot de l'Académie,

qui avait obtenu de Jules Simon l'engagement de faire arrêter, du jour au

lendemain, la publication de POT-BOUILLE, dans le journal.

Puis s'animant et s'égayant, il nous entretient du BONHEUR DES DAMES, son

nouveau roman.

Il aurait été en train de faire un roman à deux ou trois personnages, mais

il dit qu'il faut faire ce qui a été décidé... que c'est une habitude de

son esprit... Et cependant, il aurait été bien tenté d'écrire un roman sur

la maternité, ou plutôt autour de l'exploitation sur la maternité, sur

laquelle vivent tant de gens à l'heure actuelle... ces maisons de

pensionnaires... ces trous sombres où grouillent des femmes enceintes...

des Callot, quoi... ce serait d'un comique noir... par là-dessus, si on

trouvait une mère prise dans la modernité... une mère qui ne serait pas

_dessus de pendule_... une mère bien en chair... il y aurait là, un beau

livre à faire.

Il s'interrompt: «Savez-vous un rêve que je fais... s'il m'arrivait, d'ici

à dix ans, de gagner 500 000 fr.... ce serait de me fourrer dans un livre,

que je ne terminerais jamais... quelque chose, comme une histoire de la

littérature française... oui, ce serait pour moi un prétexte de cesser

d'être en communication avec le public, de me retirer de la littérature

sans le dire... je voudrais être tranquille... oui, je voudrais être

tranquille.»

«Allons, dit-il, en s'en allant avec une espèce d'air d'effroi, en voilà

là-bas pour huit mois! Oui, huit mois pendant lesquels il faut soulever

tout un monde... puis au bout de cela, ne pas savoir, si ça y est ou si ça

n'y est pas... Ne pas le savoir pendant bien longtemps... car il faut cinq

ou six ans, pour avoir la certitude que le volume sorti de vous, prend

décidément sa place dans votre oeuvre.»

* * * * *

_Mercredi 19 avril_.--Ce soir, au fumoir de la princesse, Augier raconte

ceci: Il se trouvait à l'Académie, à côté de Villemain, son ennemi

personnel. Et celui-ci le persécutait d'un continuel: «Je vais mourir!»

À la fin, impatienté, Augier ne put se tenir de lui dire: «Je ne vous le

conseille pas!» Il faisait allusion au discours, qu'il était appelé à

prononcer sur lui.

Cette parole impressionnait si vivement Villemain, qu'à la fin de la

séance, lui prenant les mains, il lui disait: «Soyez bon pour moi!»

* * * * *

_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui, à la vente de Mme de Balzac, j'ai poussé

le manuscrit d'EUGÉNIE GRANDET, à onze cents francs. Un moment j'ai cru le

manuscrit mien, j'en ai été le possesseur pendant cinq minutes.

* * * * *

_Lundi 1er mai_.--Aujourd'hui ouverture du Salon, et déjeuner chez Ledoyen

avec les ménages Daudet, Zola, Charpentier. Tout un monde de peintres et

de femmes de peintres en représentation, et faisant des effets avec des

arrivées en retard, comme l'arrivée diplomatique d'Heilbuth, comme

l'arrivée tapageuse de Carolus Duran. Dans un coin, un vieil artiste que

j'ignore, en train de se pocharder, en se livrant à une mimique à la

Frédérick Lemaître.

* * * * *

--------Ah! si j'étais plus jeune, le beau roman à recommencer sur le

monde de l'art, et à faire tout dissemblable de MANETTE SALOMON, avec un

peintre de l'avenue de Villiers, un peintre-bohème, vivant dans le grand

monde et la _high life_, comme Forain, un raisonneur d'art, à la façon de

Degas, et toutes les variétés de l'artiste impressionniste.

* * * * *

_Mercredi 10 mai_.--Pris un parti héroïque, j'ai renoncé à fumer. Il y a

de cela deux jours.

C'est douloureux cette renonciation soudaine et entière à une habitude de

quarante ans, et chez un fumeur qui fumait un paquet de maryland par jour.

Par moments, mes doigts se mettent à rouler mécaniquement le bout de

papier, qu'ils rencontrent au fond d'une poche, et cette nuit j'ai rêvé,

que je la passais à la recherche, chez tous les marchands de Paris, d'un

paquet de tabac frais, sentant ce bon goût si agréable. Enfin voilà

quarante-huit heures, que je bats l'habitude. Triompherai-je?

Mais dès aujourd'hui, mon inquiétude est celle-ci: je me demande si

l'espèce d'excitation _spirituelle_, que donne l'abus du tabac, ne

manquera pas à mon inspiration; puis j'ai même peur, que le mécanisme de

mon travail, scandé par ces repos de rêverie, durant une seconde, ne soit

plus aussi nerveux. Si je m'en aperçois, quoi qu'il advienne des vertiges,

je reviens au tabac.

* * * * *

_Jeudi 11 mai_.--C'est curieux, depuis que je ne fume plus, la notion de

l'appétit, une notion complètement perdue me revient.

* * * * *

--------L'amputation brusque, féroce, d'une ancienne habitude, met en vous

quelque chose de la tristesse hébétée d'un chagrin.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 8 / 16 段