hallucination, jaillirent du mourant d'autres paroles, avouant qu'il avait
eu, bien des années auparavant, un enfant avec sa servante, qu'il l'avait
tué, qu'il l'avait enterré sous le grand figuier du jardin. Et quand il
disait cela, de la porte derrière laquelle elle écoutait, apparaissait la
vieille servante, la figure cachée dans ses mains, et qui lui jetait:
«Mais, mon cher maître, vous avez perdu la tête, comment pouvez-vous dire
des choses comme cela?»
Et l'épouvante du diable se grossissant, au point de vue casuistique, de
toutes les messes qu'il avait dites, en état de péché mortel, l'épouvante
était si grande, qu'elle gagna le jeune prêtre, qui se mit à se cacher la
figure dans les matelas. Et rien ne pouvait calmer la désespérance du
mourant, ni l'absolution qu'il avait reçue, ni les lettres scellées
d'absolution, qui lui furent envoyées de l'évêché; il n'avait foi qu'en la
présence de l'évêque, et en l'absolution donnée par lui seul--et l'évêque
n'arriva que lorsqu'il était mort.
* * * * *
_Dimanche 26 juin._--Quand on devient vieux, il se glisse dans vos yeux
quelque chose, qui enlève de la vie vivante aux femmes et aux hommes, sur
lesquels vont vos regards, et aujourd'hui il me semblait voir sur mon
chemin, dans de la lumière ensoleillée, les gens non tels qu'ils étaient,
mais ainsi qu'on verrait passer des hommes et des femmes à travers les
rideaux de tulle d'une croisée.
* * * * *
_Lundi 27 juin_.--Dîner chez les Charpentier. Alphonse Daudet est un si
attachant causeur, un si fin mime des comédies qu'il raconte, qu'au moment,
où je me lève pour demander s'il est onze heures, j'entends sonner une
heure du matin.
* * * * *
--------Un joli méchant mot de Musset. Une illustre actrice du
Théâtre-Français lui disait:
--Monsieur Musset, on m'a raconté que vous vous étiez vanté d'avoir couché
avec moi?
--Pardon, répondait Musset flegmatiquement, je me suis toujours vanté du
contraire!
* * * * *
_Jeudi 30 juin_.--Les vrais connaisseurs en art, sont ceux que la chose,
que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle, en en
découvrant ou en en ressuscitant la beauté,--les autres sont les
domestiques et les Quinze-Vingts du goût et de la mode qui régnent.
* * * * *
_Dimanche 10 juillet_.--Jean-d'Heurs. Quelqu'un me dit avoir lu, dans un
journal, que Saint-Victor est mort. J'étais brouillé avec lui... Mais
enfin il a été mon compagnon de lettres, pendant des années, et il avait
la séduction d'une haute intelligence. Et ma pensée de ce jour va à notre
passé, et aussi à sa fille, que je revois, au moment où elle venait de
naître, en sa nudité embryonnaire, devant le feu de cheminée de sa mère.
* * * * *
_Jeudi 14 juillet_.--Les orangers de la cour d'honneur de Jean-d'Heurs
jettent, aujourd'hui, des senteurs entêtantes.
Il est midi, et le soleil tombe d'aplomb sur leur feuillage luisant.
Contre l'un de ces orangers, un oranger qui vient de la cour du château du
roi Stanislas, montées sur une échelle, deux fillettes de la campagne,
dont on sent le corps libre et nu, sous une jupe et une camisole blanche,
font la cueillette de la fleur d'oranger, dans de petits paniers, un drap
étendu au-dessous d'elles. Rien de lascif, dans cette chaleur et cette
odeur d'Orient, comme ces deux fillettes, perchées en l'air, avec leurs
jupes courtes et l'abandon mou du haut de leur corps, couché sur la
rondeur de l'arbuste, et montrant le rire de leurs yeux vifs, dans l'ombre
de cette carcasse de mousseline, de cette coiffe appelée là-bas
_quisenote_,--et parlant entre elles de leurs «corps coulants».
* * * * *
_Dimanche 18 juillet_.--Quel temps aurons-nous, monsieur le curé?
--Ah! je ne sais pas, répond le curé, si j'avais fait chanter mes jeunes
filles, ce matin, je vous le dirais... Oui, c'est très simple: quand il y
a de l'humidité dans l'air, les cordes vocales de mes jeunes filles sont
toujours au-dessous de l'orgue; quand il fait sec, elles ont une tendance
à monter au-dessus, à le dominer.
* * * * *
_Mardi 20 juillet_.--Dans la transparence glauque de l'eau, monte du fond
de la rivière, comme une ombre en spirale, qui devient une forme aux
flancs tigrés, se change en un poisson noir au petit groin blanc, et
s'approche lentement de la mouche flottante, puis après un temps d'arrêt,
la gobe dans un happement bruyant. C'est la pêche à la truite, et depuis
que je pêche, dans mes rêves, je suis toujours couché au bord de l'eau, et,
de l'eau montent à moi des formes étranges et terrifiantes d'immenses
truites fantastiques.
* * * * *
--------Ah! les gracieux mouvements de cou rocaille, qu'ont les paons
becquetant les filets d'eau, jaillissant des tuyaux d'arrosage.
* * * * *
--------Il est des personnes si nerveuses, que la coupe des foins leur
donne la fièvre: une fièvre qui s'appelle la _fièvre des foins_.
* * * * *
--------Une petite cousine me contait, que la première fois, qu'elle avait
été chez Kerteux, une des demoiselles lui avait dit:
--Madame est Américaine?
--Pourquoi?
--Pourquoi... Madame, c'est que rien n'est plus rare, qu'un derrière chez
une Française.
* * * * *
_Vendredi 12 août_.--Paris. Chaque jour, où je m'assieds à ma table de
travail, et où je me dis: «Allons, il faut encore m'arracher un chapitre
de la cervelle», j'ai le sentiment douloureux, qu'aurait un homme à qui
on viendrait, tous les jours, demander un peu de son sang, pour une
transfusion.
* * * * *
--------J'assistais, ce soir, dans cette lumière de l'électricité, qui met
des lueurs de catafalque sur les choses, à la sortie d'un magasin de deuil,
où de longues et de noires filles chlorotiques se disaient au revoir,
dans des embrassements éplorés. Il y aurait quelque chose à faire de cela.
* * * * *
--------Un joli détail parisien. Une pauvre rue se cotisant pour qu'un
vieux de cette rue, un vieux que tout le monde aime, ait une consultation
de Charcot et faisant cent francs, que le mieux habillé de la rue va
porter à l'illustre médecin.
* * * * *
_Mercredi 17 août_.--Une femme de ma connaissance disait à un de mes amis,
que la jeune fille épousant un homme, qu'elle ne connaissait pas du tout,
en avait quelquefois, soudainement, la _devinaille_ morale, dans le moment
où, en chemise, il se dirigeait vers son lit.
* * * * *
---------Au fond, Racine et Corneille n'ont jamais été que des arrangeurs
en vers, de pièces grecques, latines, espagnoles. Par eux-mêmes, ils n'ont
rien trouvé, rien inventé, rien créé.
* * * * *
_Samedi 20 août_.--Chez Péters. La nouvelle couche des dîneurs avec les
filles. Un de ceux-ci dit à une de celles-là: «Nous avons commencé à
organiser des promenades scientifiques, au Palais de l'Industrie... Je
t'en ferai mettre.»
* * * * *
_Dimanche 21 août_.--Quelquefois, en jetant, ma plume--et ici je la jette
à la fin d'un chapitre où j'ai cherché à rendre le brisement de mon être,
après la mort de mon frère--je me laisse aller à dire tout haut: «As pas
peur, mon petit, je suis encore là... et à nous deux, nous aurons miné
tant de vieilles choses, et à l'heure, où c'était brave... qu'il viendra
une année du XXe siècle, où quelqu'un dira: «Mais ce sont eux, qui ont
fait tout cela!»
* * * * *
_Mardi 30 août_.--Gambetta a décidément du plomb dans l'aile, et les
popularités ne se refont pas plus que les virginités.
* * * * *
_Mercredi 31 août_.--Théodore Child me faisait un fantastique tableau des
soirées de l'Angleterre, où la nuit venant, par les routes crépusculaires,
des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, habillés des couleurs
passées et déteintes des vieux vêtements, remises à la mode par les
peintres préraphaélistes, _flirtent_ dans une flirtation, à tout moment
coupée par le rapide passage silencieux d'athlétiques garçons, montés sur
des vélocipèdes.
* * * * *
_Mercredi 14 septembre_.--Voilà trois semaines, que je travaille de 10 du
matin à 10 heures du soir, sans descendre de mon cabinet que pour manger,
et en ne prenant de toute la semaine, comme vacances, que la soirée du
samedi; mais je suis fourbu, et je sens que ma pensée, qui en assez de LA
FAUSTIN, veut prendre son envolée du bouquin.
* * * * *
_Jeudi 15 septembre_.--Je tombe chez Burty, sur le vieux graveur Pollet,
un japonisant frénétique, et qui est en train de dire: «Sur les 1 000
francs que j'ai pour vivre par mois, je paye 800 francs aux marchands de
japonaiseries... c'est 200 qui me restent... mais j'ai des modèles qui me
coûtent dans les 100 francs... donc 100 francs pour vivre... Ma foi, j'ai
pris le parti de ne rien payer de mon vivant, je ne paye pas mon tailleur,
je ne paye pas mon restaurateur... Il n'y a que mon cordonnier que je paye,
parce que c'est un pauvre diable.»
* * * * *
--------Visite de noces d'une jeune femme rieuse, chez une vieille tante
de son mari, affligée d'une tympanite (maladie où l'on p...
perpétuellement) et qui est menée par son beau-père, affreusement sourd:
«Mais je ne comprends pas ce que la petite a à rire, comme cela, tout le
temps... nous nous entretenons cependant de choses assez sérieuses,»
répète, à tout moment, le sourd intrigué.
* * * * *
_Dimanche 2 octobre_.--Je crains bien que les comédiens, quand vous les
interrogez sur leur métier, vous racontent un tas de blagues.
Got, aujourd'hui, ne voulait-il pas me persuader, que l'intonation d'un
vers, d'une phrase, un comédien ne la cherchait pas avec le bruit de sa
bouche, que c'était une opération cérébrale, et que du premier coup
l'acteur y arrivait, quand il l'avait cherchée avec sa cervelle. Alors
pourquoi Rachel, la cherchait-elle avec ses lèvres et sa langue, pendant
une heure, une heure et demie?
* * * * *
--------Quelqu'un qui avait été ces jours-ci, aux _Folies-Bergère_,
s'étonnait de la beauté des dents de toutes les _putes_ qui étaient là, et
attribuait, avec raison, cette beauté générale de la dentition féminine de
maintenant, à la grande place prise par les dentistes américains dans le
Paris contemporain.
* * * * *
_Jeudi 13 octobre_.--Visite de l'administrateur du journal: _le Voltaire_,
m'annonçant qu'il va couvrir Paris d'affiches, et le jour de l'apparition
du premier feuilleton de LA FAUSTIN, faire délivrer dans les rues de Paris,
une chromolithographie de la Faustin, tirée à cent mille exemplaires.
Puis il se lamente que la police défende les hommes-affiches, qui sont un
des grands moyens de publicité à Londres... Mais il a quelque chose en
tête. Et dans l'escalier, ne pouvant garder le secret de sa conception, il
se retourne tout à coup, et s'appuyant sur la rampe, il me dit: «Eh bien
voilà mon idée... il y a de grands poteaux sur le boulevard... la question
est de pouvoir obtenir, d'y faire mettre des flammes, sur lesquelles
serait imprimé: «LA FAUSTIN, _le 1er novembre_, dans le _Voltaire_...»
Certainement la police interviendra, les fera enlever, mais elles y seront
tout un jour.
J'écoutais cela un peu honteux, mais l'avouerai-je, pas assez révolté par
cette publicité à la Barnum.
* * * * *
--------Une jolie phrase de Macé, le policier. Dans le développement
oratoire d'une piste, interrompu par l'homme volé, il lui jetait: «Ne
troublez pas mes hypothèses, monsieur!»
* * * * *
--------X... le vieux beau orléaniste n'a plus aujourd'hui pour figure,
qu'une bouillie de papier mâché, tenue en place par le triangle de fer de
son faux-col.
* * * * *
_Jeudi 20 octobre_.--Zola est de sa nature contempteur de l'argent. Il
racontait, aujourd'hui, qu'avec la première pièce de vingt sous de son
enfance, il avait acheté une bourse de dix-neuf sous, dans laquelle il
avait mis le sou qui lui restait.
* * * * *
_Vendredi 28 octobre_.--Aujourd'hui, en montant la rue Saint-Georges, mes
yeux rencontrent dans le ciel, au fond de la place, un immense placard où
se lit en lettres colossales: LA FAUSTIN: un placard regardant la maison,
où mon frère et moi avons passé tant d'années, sans publicité, sans bruit,
sans renommée.
* * * * *
--------Chez quelques hommes, il y a dans le _oh_ et le _ah_, un
étonnement niais, qui fait de suite, avec raison, classer ces personnes
parmi les imbéciles.
* * * * *
-------Cette première scène de LA FAUSTIN, sait-on ce qui m'en a donné
l'idée? C'est cette soirée de notre séjour, en 1851, à Sainte-Adresse, où,
sur un défi de la Dubuisson, de venir la trouver dans sa chambre, mon
frère montait après le treillage, et était auprès d'elle, en une seconde.
Alors Asseline, qui avait un coup de coeur pour l'actrice, et qui se
trouvait lui dire bonsoir de la rue avec nous, très pâle, me prenant le
bras, me disait: «Vous n'avez pas envie de dormir, venez avec moi», et me
ramenant à l'endroit, au bord de la mer, où nous avions tous passé la
soirée, il se mettait à me crier, dans la belle nuit amoureuse, son amour
pour cette femme: un débordement de passion magnifique, que j'ai cherché à
transposer dans mon livre.
C'est plein de souvenirs de nous, ce livre. La sensation amoureuse de
l'orgue au lit, est une sensation que nous avons éprouvée à l'hôtel de
Flandres, à Bruxelles. Et jusqu'à ce nom du cocher Ravaud, c'est le nom du
cocher de mes cousines de Villedeuil, du vieux cocher entrevu à
l'enterrement de mon frère, qui se rappelait, au bout de près de quarante
ans, l'enfant qu'on faisait asseoir sur son siège, et aux petites mains
duquel, parfois, il mettait ses guides.
* * * * *
_Lundi 31 octobre_.--Des affiches de toutes les couleurs, de toutes les
grandeurs, couvrant les murs de Paris, et partout étalant en colossales
lettres: LA FAUSTIN. Au chemin de fer, une annonce peinte mesurant 40
mètres sur une largeur de 275. Ce matin, le numéro du _Voltaire_, tiré à
120 000 et donné aux passants. Ce matin encore, distribuée, sur les
boulevards, une chromolithographie, représentant une scène du roman, et
distribuée à 10 000, et dont la distribution doit durer une semaine.
* * * * *
_Mercredi 2 novembre_.--État particulier, où l'on ne sait pas ce qu'on
mange, où l'on se surprend à parler tout haut, où l'on se sent dans la
cervelle un vide et un plein absurdes, et avec cela une espèce de bonheur
vague dans la poitrine et de la faiblesse dans les jambes. Et cet
anéantissement heureux est mêlé d'une inquiétude nerveuse, qui vous pousse
à vous en aller de chez vous, pour éloigner, d'une douzaine d'heures,
l'embêtement qui peut vous tomber sur les reins.
* * * * *
_Jeudi 3 novembre_.--Tristesse noire. Profond découragement. Vu Laffite au
_Voltaire_. A travers la politesse de ses paroles, il perce une déception
du succès qu'il avait espéré, presque une honte des audaces de mon livre.
Le soir, parmi les quelques minutes, que je passe à l'Odéon, avec les
Daudet, Rousseil sur la scène engueule lyriquement ma littérature.
* * * * *
_Vendredi 4 novembre_.--C'est curieux tout le bruit qu'on peut faire à
Paris, avec la non-perception de ce bruit, et dans le silence des journaux,
des lettres, de tout!
* * * * *
_Jeudi 8 novembre_.--Toujours l'attente nerveuse des choses embêtantes, et
la sortie de mon chez moi, dès le matin.
* * * * *
--------Moi, il n'y a que les Parisiens qui m'intéressent... Les
provinciaux, les paysans, tout le reste de l'humanité, enfin, c'est pour
moi de l'histoire naturelle.
* * * * *
_Mardi 22 novembre_.--Un mot de cet aimable blagueur d'Hébrard à Gambetta,
lui demandant, s'il avait assez rebondi: «Oui, oui... pour rebondir, il
faut toucher le fond... et tu l'as touché en plein!»
* * * * *
_Jeudi 24 novembre_.--Dans ce moment-ci, j'aimerais passer une huitaine,
dans une campagne lointaine, lointaine, où facteur ne viendrait jamais, et
où je pourrais toute la journée tirer des lapins.
* * * * *
_Dimanche 27 novembre_.--Eh bien, dis-je à Daudet, en nous asseyant au
fond d'un salon de Charpentier, eh bien, votre roman du Midi?
--Mon roman sur le Midi! mon cher, mais c'est un paravent.--Et ses yeux
font le tour de la pièce,--Avec les voleurs dont nous sommes entourés...
il est besoin de cacher un peu ce qu'on fait... et quand on me le
demandera mon roman sur le Midi, je dirai que je n'étais pas en train de
rire... Puis la vie est si courte...Il ne faut pas se répéter... Je veux
faire une chose terrible, un _collage_.
* * * * *
_Jeudi 15 décembre_.--Dîner chez Mme Alexandre de Girardin, avec le
grand-duc Constantin. Rien d'un Russe, l'apparence d'un officier allemand,
en tenue bourgeoise. Ce qu'il a dit de plus original: c'est que nos pêches
de Montreuil sont des navets à côté des pêches, venant dans les serres de
là-bas.
* * * * *
_Samedi 17 décembre_.--Aujourd'hui un collectionneur de tableaux de mes
amis, avec le sens du pittoresque des choses qu'il a au plus haut degré,
me peignait la mimique de l'heure présente des commis des grands marchands
de tableaux, pour la vente d'une toile.
D'abord la caresse de passes magnétiques, de gestes à distance qui ne sont
plus les gestes d'autrefois, où il y avait un peu du poing sur la hanche
du modèle d'atelier, mais la caresse d'un corps onduleux, serpentant,
gracieuse en des contournements légèrement pédérastiques. Puis tout à coup,
au milieu de la démonstration, faite à deux mètres de la toile, dans une
tranquille eurythmie; d'un bond, le commis franchit la distance qui le
sépare du tableau, et tout à coup, vous le retrouvez au bas de la toile,
rasé à terre, appelant votre attention sur un détail, qu'il enveloppe dans
le vide d'une main, ayant l'air de jouer amoureusement autour d'un sein de
femme.
Et le gymnaste en caoutchouc, qui faisait ce joli petit manège pendant la
journée, devant un tableau de 50 000 francs, le soir, chez Mme Adam, mon
ami le voyait entrer, le cou raide, la poitrine en avant, avec, sur toute
sa personne, quelque chose d'un hautain doctrinaire.
* * * * *
--------Conversation entre deux hommes politiques.
L'un déclarant qu'il s'est présenté aux élections sénatoriales, qu'on lui
a demandé des engagements signés, qu'il s'est retiré.
L'autre criant, sur un ton de mépris colère: «Il faut les foutre dedans
les électeurs... étant donnée l'intelligence du suffrage universel... si
nous ne nous livrions pas à des malversations électorales... nous serions
des dupes, des foutues bêtes...»
Au fond ce que ce dernier criait: c'est la pensée intime de bien des
républicains.
* * * * *
_Vendredi 30 décembre_.--Aujourd'hui, en ouvrant le _Figaro_, je tombe sur
la mort d'Eugène Giraud. Lui! qui, avant-hier, blaguait si spirituellement
et si gaiement. La veille garde des vieux mercredis de la princesse s'en
va, et je reste le dernier.
ANNÉE 1882
_Dimanche 1er janvier_.--Passé la journée d'hier, moitié à l'église,
moitié au cimetière, parmi les noires tentures et les tristesses des
musiques de la mort. La princesse, dans la tombée molle d'un grand manteau
de laine, et sur la figure un foudroiement étonné, était superbe de
douleur. Ah! c'est un grand trou dans son coeur et sa société, que cette
mort, cette disparition de sa _vieille giraille_.
* * * * *
--------Il y aurait vraiment à faire, dans un livre, un beau morceau sur
la tristesse désolée, que laissent chez les délicats, les raouts et les
fêtes de la misère bourgeoise.
* * * * *
--------Est-ce que chez les lettrés, la publication d'un livre apporterait
la déperdition des forces physiques et morales, qui se produit chez les
criminels, après la consommation d'un crime?
* * * * *
_Mercredi 4 janvier_.--Aujourd'hui la princesse est allée voir un peintre
de ma connaissance... Tout à coup, elle s'est mise à pleurer, et a dit
«qu'elle ne savait que faire de ses journées... qu'elle voulait voir des
choses qui la sortent un peu de son chagrin», ajoutant «qu'elle a besoin
que ses amis _l'adoptent un peu_.»
Il y a vraiment de grandes qualités de coeur chez cette Altesse.
* * * * *
_Jeudi 5 janvier_.--Le premier commis de Bing a signifié ces jours-ci, à
son patron, sa démission... par le téléphone. Oui, par le téléphone. C'est
bien moderne ce congé, qui coupe toute explication.
* * * * *
_Mardi 17 janvier_.--Aujourd'hui a paru LA FAUSTIN.
Ce soir, Charles Robin disait à dîner, que rien n'était plus absurde, que
de servir le poisson après la soupe, parce que le poisson _faisait poche_
dans l'estomac et le fermait, qu'il valait bien mieux le manger, ainsi
qu'on le faisait en province, après les viandes. Il ajoutait encore, que
c'était une faute de manger des radis, au commencement du repas, qu'il
fallait les manger entre tous les services, et comme cela le radis était
un vrai _précipitant_ de la digestion, et le meilleur _balai de l'estomac_.
Enfin il terminait son cours d'esthétique gastronomique, en recommandant
de manger une pomme au dessert, dont l'acidité sucrée faisait le meilleur
ménage avec les sucs gastriques.
* * * * *
_Jeudi 19 janvier_.--Partout une exposition splendide de LA FAUSTIN. Je
vois chez Marpon des exemplaires du 5e millier, et j'ai, chez Lefilleul,
l'étonnement de voir mon livre jouir du grandissime succès _de la
chaise_... Tout à coup, au milieu de ma contemplation, j'entends retentir
le boulevard de: _La Démission de Gambetta_. Est-ce que je suis condamné à
demeurer, toute ma vie, l'homme qui a publié son premier livre, le jour du
Coup d'État?
* * * * *
_Vendredi 20 janvier_.--De bonnes nouvelles encore aujourd'hui. Il a paru
ce matin un grand article de Céard. J'ai reçu de Huysmans une lettre très
admirative. Mme Daudet a passé toute sa journée à écrire pour le _Temps_,
me dit son mari, un article qui est un bijou, et où elle me donne un peu
comme le littérateur de la femme. Enfin, en sortant de chez Charpentier,
je me cogne sous la porte cochère avec Bourget, qui veut absolument me
reconduire un bout de chemin, pour s'entretenir avec moi du personnage de
l'honorable Selwyn, dont sa cervelle semble grisée.
* * * * *
_Samedi 21 janvier_.--Nittis a commencé au pastel, ces jours-ci, un grand
portrait de sa femme, qui est la plus extraordinaire symphonie de la
blancheur. Sur le fond d'un paysage d'hiver, joliment neigeux, Mme de
Nittis se détache dans une robe couleur d'une rose _gloire de Dijon_, les
épaules et les bras nus, balayés de dentelles, dont le tuyautage est de ce
blanc, de ce rose, de ce jaune qui ne sont, pour ainsi dire pas, des
couleurs. Et dans l'harmonie transparente et envolée, dans ce poème du
blanc frileux et du blanc tiède, au premier plan, rien que la noire tache
d'un plateau de laque, sur laquelle pose une tasse de Chine bleue. Je n'ai
encore rien vu en peinture d'aussi vaporeusement lumineux, et d'une
qualité de pastel aussi neuve, aussi en dehors des procédés anciens.
* * * * *
_Lundi 23 janvier_.--Je regarde les étalages de libraires, et il me semble
que les numéros des tirages ne changent pas, et que les couvertures des
exemplaires exposés, se salissent mélancoliquement.
* * * * *
_Mardi 24 janvier_.--Une bonne nouvelle, me dit ce soir, Charpentier chez
Daudet: «Nous retirons LA FAUSTIN».
Sarcey avec lequel je dîne, a quelque chose, dans la personne et l'esprit,
de la jovialité d'un épais curé de campagne.
* * * * *
_Dimanche 29 janvier_.--Je reçois une lettre de Mme Daudet, une lettre qui
contient un paragraphe curieux.
On a donné au collège où est son fils, une narration française, dont le
sujet est la mort d'un personnage quelconque. Trois élèves lisent
successivement une mort, dans laquelle tous les trois avaient introduit
l'_agonie sardonique_ de la Faustin. Ébahissement du professeur, très
ignorant de la littérature contemporaine, tandis que le jeune Léon rit
dans sa barbe future.
* * * * *
_Jeudi 9 février_.--Je rencontre aujourd'hui Céard, qui me raconte
l'histoire vraie de l'idiot amoureux de la soeur de POT-BOUILLE. Elle est
vraiment curieuse, et la voici:
Un faible d'esprit, épris de sa soeur, non absolument sensuellement, mais
plutôt plastiquement, et un peu à la façon d'un, qui serait amoureux d'un
rayon de soleil, était gênant pour l'établissement de la jeune fille.
Alors la famille l'irrite, l'exaspère, le pousse de parti pris à la folie.
On l'enferme, non dans une maison de fous, mais dans une maison de santé.
La soeur se marie. Là-dessus arrive à l'enfermé un héritage inattendu. La
famille le fait ressortir. Au bout de quelque temps, on le retrouve
gênant. Alors c'était la Commune, on chauffe à blanc son républicanisme,
on le fait engager dans la garde nationale, et il est fusillé au
Champ-de-Mars.
* * * * *
_Samedi 4 février_.--Savez-vous quelle est, à l'heure présente, la
profession de Villiers de l'Isle-Adam?
--Non, non.
--Eh bien, il est _mannequin_ chez un médecin de fous... Oui il est le
faux fou, dont le docteur dit: «Il n'est pas tout à fait guéri, mais il va
mieux.»
C'est Bourget qui nous raconte cela, ce soir.
Du reste, la conversation est pendant le dîner, bizarre, étrange,
fantasque, sous l'inspiration de la cocasserie spirituelle de Forain, qui,
en train de peindre l'intérieur des Cros, nous, dit: