je me suis aperçu tout à coup, que je ne roulais plus sur la terre... et
qu'il y avait la Seine, sous moi. J'avais avec LA FAUSTIN dépassé la
station d'Auteuil. Il a fallu revenir à pied du Point-du-Jour.
* * * * *
_Jeudi 6 janvier_.--Mme Barbé-Marbois, accourue à Blois pour délivrer son
mari, le trouva parti pour Sinnamary, et devint folle. Barbé-Marbois, de
retour en France, fit bâtir à la pauvre folle, qui ne pouvait plus voir un
homme, sans avoir une attaque de nerfs, une petite maison au bout de sa
propriété, et de temps en temps, il allait voir sa femme par-dessus le mur,
monté sur une échelle.
* * * * *
_Mardi 12 janvier_.--Aujourd'hui la première de JACK.
A huit heures, je suis chez Mme Daudet, que je prends, et que je conduis à
sa baignoire. Nous voilà dans l'obscurité de la petite loge, avec la salle
encore vide, où émergent, çà et là, quelques têtes ayant sur la figure de
l'implacabilité de juge, qui va juger des criminels. «J'ai comme le bout
des doigts aimantés!» dit tout à coup la femme, dont l'émotion se traduit
par cette originale sensation.
Premier acte, froid. Au second le succès se dessine, la salle est prise
par le jeu de Chelles..... La Céline Montaland joue très bien son rôle de
grue, mais un incident: elle a perdu les faux cils, que seule sa mère sait
lui poser. Enfin on retrouve la mère, et derrière un paravent de femmes,
on refait le regard velouté d'Ida de Barancy, dans un petit coin.
* * * * *
--------Une expression caractéristique d'un brocanteur, sur les bras
duquel était resté un objet, assez difficile à placer: «Oh! dit-il, il
trouvera son _malade!_» Malade pour amateur, c'est assez bien!
* * * * *
_Dimanche 16 janvier_.--Aujourd'hui, au milieu d'une bronchite tournant à
la fluxion de poitrine, de Nittis est soudainement entré avec mon immense
portrait à l'esquisse un peu spectrale, et aussitôt s'établissant dans mon
cabinet, il s'est mis à peindre, comme fond, la neige qui tombait dans mon
jardin. Un autre jour ça ne m'aurait pas frappé, mais aujourd'hui ce
portrait de l'autre monde avec son jardin de cimetière, m'a parlé comme un
vilain présage.
* * * * *
_Samedi 29-janvier_.--C'est la première de NANA.
Le public de l'Ambigu est bonhomme, mais en veine d'égayement. Je fais une
visite, après le troisième tableau à Mme Zola, qui a des larmes dans les
yeux--ce que je ne vois pas tout d'abord, en l'obscurité de la
baignoire--et comme je me permets de lui dire, que je ne trouve pas le
public si méchant, elle me jette, dans une phrase sifflante: «de Goncourt,
vous trouvez ce public bon, vous! Eh bien, vous n'êtes pas difficile!» Ah!
la monographie des nerfs d'un ménage d'auteur, pendant une première, ce
serait une curieuse étude à faire.
Au dernier acte, un très saisissant effet: ce lit de la chambre du
Grand-Hôtel, entouré de la musique sautillante d'un bal, et d'où, en la
solitude de la chambre, sort d'un corps qu'on ne voit pas, la demande
agonisante: _À boire_!
La toile tombe dans les applaudissements.
Nous sommes dans l'escalier, où tout à l'heure, l'on entendait Massin
crier à Delessart: «_Viens me poser une pustule!_» Nous sommes dans le
cabinet du directeur, où l'on s'embrasse, au milieu des reproches de Mme
Zola à son mari, qui s'est refusé à commander d'avance le souper. Et Zola
répète dans un grand affaissement de corps: «Tu sais, moi je suis
superstitieux, si je l'avais commandé, je crois que la pièce serait
tombée!»
* * * * *
_Jeudi 3 février_.--A Paris, dans ce moment, il existe des femmes du monde,
jouant à la Bourse, et qui, tous les matins, reçoivent la visite de
quatre remisiers, venant prendre leurs ordres.
* * * * *
_Vendredi 11 février_.--A dîner chez Charpentier, Rochefort disait, ce
soir, qu'il gagnait 100 000 francs par an, et qu'il n'était ni coureur de
femmes, ni buveur, ni joueur, et qu'il dépensait à peine une dizaine de
mille francs en tableaux, qu'il ne savait pas où cet argent passait, et
qu'il n'avait pas de quoi se mettre sur le dos... avouant un gigantesque
_coulage_ dans sa maison.
* * * * *
_Vendredi 11 février_.--Je vis tellement calfeutré dans mon cabinet de
travail, que lorsque j'en sors, l'air de Paris me fatigue comme un air de
campagne, et me rend incapable de travailler le soir.
* * * * *
_Samedi 12 février_.--Reprise de notre ancien dîner des Cinq. On dit
beaucoup de bien de Huysmans, de son roman EN MÉNAGE. A propos de la
colique du mari trompé, l'un de nous dit assez plaisamment: «Oui, une
colique là, c'est bien... mais il ne fallait pas une colique bourgeoise...
il fallait une foire... une foire homérique!»
* * * * *
_Dimanche 13 février_.--Une coincidence curieuse. J'avais construit, dans
mon roman (LA FAUSTIN) un homme de bourse, auquel j'avais donné le nom de
Jacqmin, un nom pris dans un catalogue de vente du XVIIIe siècle, le nom
d'un joaillier du roi Louis XV. Aujourd'hui, M. Poisson, un aimable agent
de change, prié par moi d'entendre la lecture de ce morceau, pour y
relever les bourdes qu'y pouvait commettre un homme, aussi peu familier
avec les choses de Bourse que moi, me dit quand j'ai fini:
--Et vous lui donnez son vrai nom!
--Comment?
--Mais il n'y a pas que son nom... il y est tout entier... Sa brutalité,
sa crânerie dans les affaires, son tempérament _haussier_...
Il se trouvait que j'avais fait le vrai portrait, et avec son nom encore,
d'un boursier mort, il y a dix-huit mois.
* * * * *
--------C'est étonnant, comment tout à coup dans le livre que je suis en
train de faire, un chapitre, qui n'est pas arrivé à son tour d'exécution,
prend despotiquement possession de ma pensée, et je dois le faire
immédiatement, sinon il ne sera jamais bien fait.
* * * * *
_Vendredi 18 février_.--Vallès n'est pas un homme de dialogue! Il ne cause
pas dans un dîner, dans une soirée. C'est un monologueur de bureau de
journal, de café, de brasserie. Du reste, il est revenu d'Angleterre peu
plaisant, et avec le ton rogue du populaire de là-bas.
* * * * *
_Mardi 1er mars_.--Ce matin, je suis entré chercher quelque chose à la
cuisine, et j'entendais la petite, qui disait au cantonnier, en lui
donnant une tasse de café par la fenêtre:
--Eh bien, vous faites le mardi gras, ce soir?
--Oui, oui, répondait-il, maman--il a une vieille mère infirme--m'a dit ce
matin en s'éveillant: «Qu'est-ce que nous mangerons, ce soir, c'est fête?
--Nous mangerons la soupe comme tous les jours, puis nous ferons des
pommes de terre frites.
--Des pommes de terre frites! a repris la mère, les autres années, il y
avait un peu plus que cela... Ton père, lui, il gagnait moins d'argent que
toi--le cantonnier gagne 3 fr. 75 par jour--et cependant de son temps, à
nos dîners du mardi-gras, il y avait bien plus.
--Mais, maman, c'était en Bretagne cela... puis tu n'étais pas malade...
Songe donc que, l'autre jour, il a fallu donner 50 sous, chez le
pharmacien, pour une _portion_.
J'étais monté prendre une pièce de cinq francs, pour que la bonne vieille
femme fit un joyeux mardi-gras, puis j'ai réfléchi, que si je donnais à
son fils ces cent sous, il les garderait pour quelque chose de sérieux, et
j'ai fait acheter des choses à boire et à manger.
* * * * *
--------L'amer, que Vallès a en lui, il le soigne, il le caresse, il le
dorlote, il le chauffe, il le porte en ville, pour le tenir toujours en
haleine, comprenant fort bien, que s'il venait à le perdre, il serait un
ténor dépossédé de son _ut_.
* * * * *
--------Là, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son idée,
indécise, vague, flottante, et qu'il faut couvrir cette feuille de papier,
de pattes de mouches noires, donnant une solidification exacte, logique,
rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premières heures sont
vraiment dures, sont vraiment douloureuses.
* * * * *
_Mercredi 9 mars_.--Mlle X... me disait, ce soir, que les jeunes filles
sont très souvent préservées d'une chute, par l'espèce de culte qu'elles
rendent à leur personne, par une sorte d'ascension de leur être, dont
elles font, à leurs yeux, une petite sainte Vierge de chapelle.
* * * * *
_Samedi 12 mars_.--Qui me délivrera des hommes du monde _dilettante_ d'art
et de littérature, acheteurs au rabais des tableaux cotés à l'hôtel Drouot,
et _leveurs_ de volumes, dont on parle. La sottise prétentieuse de
ceux-ci est plus agaçante que le néant bonhomme des autres.
Depuis quelque temps, je suis exposé aux compliments d'un de ces
individus. Quand il me dit quelque chose d'aimable, je ne sais comment
cela se fait, mais je lui réponds avec une voix montée pour la dispute.
Il faut avouer que ses compliments sont à peu près dans ce goût:
«Autrefois, je ne vous connaissais pas, je ne vous lisais pas, je ne
rencontrais que des gens qui me disaient du mal de vos romans...
Maintenant tout est changé... alors je vous lis, je vous lis avec un grand
plaisir... et vous trouve vraiment beaucoup de talent... Mais au fait, on
dit que vous avez aussi publié des livres d'histoire très curieux... moi
je n'y croyais pas, quand j'ai commencé à lire vos romans... je les ai
trouvés si bien, que ça me mettait en défiance contre vos autres livres...
Je me disais: ils sont trop romanciers pour être des historiens...»
* * * * *
--------Voltaire n'a que l'esprit, tout l'esprit d'une vieille femme du
XVIIIe siècle; mais jamais de son esprit ne jaillit une pensée, ayant la
moindre parenté avec une pensée de Pascal, avec une pensée de Bacon, avec
n'importe quelle pensée d'une grande cervelle philosophique.
* * * * *
_Samedi 26 mars_.--Chez Mme ***, deux femmes, une brune et une blonde, se
surplombant, appuyées et mêlées l'une à l'autre au-dessus d'un piano, et
mariant leurs musiques et la jouissance de leurs physionomies amoureuses:
cela ressemble à de la tribaderie céleste.
* * * * *
--------BOUVARD ET PÉCUCHET. La singulière conception, chez un homme de
talent, de très grand talent! Chercher laborieusement, pendant cinq ou six
ans, ce qu'il y a de bête dans les livres, pour en faire le sien.
* * * * *
Une esthétique de lampiste de théâtre: c'est l'esthétique de Sarcey.
* * * * *
_Mercredi 6 avril_.--Je lis le commencement de LA FAUSTIN, devant les
ménages Zola, Daudet, Hérédia, Charpentier, et les jeunes de Médan. J'ai
un étonnement. Les chapitres documentés de l'humanité la plus saisie sur
le vif, n'ont pas l'air de porter. En revanche les chapitres que je
méprise un peu, les chapitres de pure imagination, empoignent le petit
public. Et le Grec Athanasiadis est pris par Zola, pour un personnage
crayonné d'après nature.
* * * * *
_Samedi 9 avril_.--Aujourd'hui, à la sortie de la séance pour l'érection
d'un monument à Flaubert, je vais dîner avec Tourguéneff et Maupassant,
chez une vieille amie de Flaubert, la belle Mme Brainne.
Après dîner, on cause de l'amour, et du goût singulier des femmes en
amour.
A propos de ce goût, Tourguéneff raconte ceci. Il y avait en Russie une
femme charmante, une femme dont le teint, sous des cheveux bouffants du
blond le plus poussiéreux, était légèrement café au lait, et où les grains
non fondus faisaient un tas de petits grains de beauté. Cette femme avait
été très courtisée par les plus illustres, et les plus intelligents. Un
jour Tourguéneff lui demandant, pourquoi parmi tous ses soupirants, elle
avait fait un choix tout à fait inexplicable, la femme lui répondit: Oui,
c'est peut-être vrai... mais vous ne l'avez jamais entendu prononcer cette
phrase: «_Vous dites... pas possible!_»
* * * * *
--------Littré, à une demande de renseignements historiques, que lui
adressait Renan, lui répondait par une lettre, où il le suppliait de le
laisser tranquille, dans cette belle et désolée phrase: «J'ai le droit
de passer pour mort!»
* * * * *
_Mardi 12 avril_.--Aujourd'hui la lettre de Blancheron, annonçant dans LA
FAUSTIN son suicide, je l'ai écrite en pleurant comme un
enfant;--aura-t-elle près du lecteur l'effort nerveux qu'elle a produit
sur moi?
* * * * *
_Mercredi 13 avril_.--Un homme politique disait, ce soir, au fumoir de la
princesse, que la principale cause de nos désastres en 1870, avait été un
rapport de l'archiduc d'Autriche, affirmant à l'Empereur, que la
mobilisation de l'armée prussienne ne pouvait être opérée que le 10
août,--et elle avait été faite le 31 juillet.
* * * * *
--------Une bien jolie ouverture de roman naturaliste, racontée ce soir
par Manet. Un modèle qu'il fait poser, lui a confié qu'à treize ans,
elle avait perdu sa grand'mère, qu'on l'avait fait monter dans l'unique
voiture de deuil, avec un vieux parent, et que ce vieux parent l'avait
_dévirginisée_, dans le trajet au cimetière.
* * * * *
_Mercredi 26 avril_.--Quand j'entre, on cause de la caricature faite par
Pailleron dans sa pièce, de Caro, de Caro que je viens justement de
pourtraire, mais d'une manière toute voilée dans le souper de LA FAUSTIN.
Il arrive quelques instants après, la figure décomposée, la bouche en fer
à cheval, et si troublé, qu'il me donne, ce qu'il ne faisait jamais, une
poignée de main,--poignée de main qui me gêne.
* * * * *
--------Gérome parlait, ce soir, de Meissonier, peignant le grand Empereur,
et s'assimilant tellement à son modèle, qu'il faisait des études d'après
lui-même, revêtu de la redingote historique, et même à l'état de nature,
persuadé qu'il était de la même taille, de la même conformation physique.
A ce propos un mot invraisemblable que rapporte Augier, un jour où
celui-ci, trouvant le peintre, en Empereur tout nu, avec un suspensoir,
lui disait:
--Est-ce que tu as quelque chose?
--Non... mais au fait, est-ce bien authentique que l'Empereur portât un
suspensoir?
* * * * *
--------Je trouve que les honnêtes femmes de la société, qui sont vraiment
vos amies, au lieu de s'acharner à vous chercher une épouse, feraient bien
mieux de vous découvrir une aimable maîtresse.
* * * * *
_Samedi 30 avril_.--Anecdote racontée par Camille Rousset.
Le général Sébastiani, ayant fait échouer l'attaque des Anglais contre
Constantinople, le sultan Sélim lui dit:
--Qu'est-ce que tu veux, je t'accorderai tout ce que tu demanderas.
--Alors je demanderai à Sa Hautesse de voir le Harem.
--C'est bien, tu le verras.
Quand la visite fut terminée, le sultan dit au général Sébastiani:
--As-tu remarqué une femme qui t'ait plu?
--Oui, répondit le général, et il lui en désigna une.
--C'est bien,--fit encore le sultan.
Et le soir le général Sébastiani recevait sur un plat d'orfèvrerie, la
tête coupée de la femme, avec un message conçu à peu près en ces termes.
«En qualité de musulman, je ne pouvais t'offrir à toi, chrétien, une femme
de ma religion, mais comme cela, cette femme sur laquelle tu as jeté le
regard, tu es sûr qu'elle ne sera plus à personne.»
* * * * *
_Dimanche 1er mai_.--Quel métier que celui de romancier du temps présent
et des choses contemporaines. Hier le chapitre que j'ai écrit, me fait
entrevoir un duel à la cantonade, aujourd'hui, celui que j'écris, me met
dans la pensée la préoccupation d'une poursuite future du parquet.
* * * * *
_Mardi 3 mai_.--Phrase typique pour la peinture d'un temps, dite par
Talleyrand à M. Thiers, et répétée, ce soir, à notre dîner par Bardoux:
«Celui qui n'a pas vécu, pendant les vingt années qui ont précédé la
révolution, n'a pas connu la douceur de vivre!».
* * * * *
_Mercredi 4 mai_.--C'est bien restreint le nombre des femmes, qui ne
méritent pas d'être enfermées dans une maison de fous.
* * * * *
_Dimanche 15 mai_.--Je suis un auteur d'une tout autre école, et cependant
les auteurs que je préfère parmi les modernes ce sont Henri Heine et
Poë. Nous tous, je _nous_ trouve commis voyageurs, à côté de ces deux
imaginations.
* * * * *
--------C'est curieux, ces aquarelles de Gustave Moreau, ces aquarelles
d'orfèvre-poète, qui semblent lavées avec le rutilement des trésors des
MILLE ET UNE NUITS.
* * * * *
--------Un joli détail sur la baronne de K... Une nocturne que cette femme,
une _lampe_, ainsi qu'on disait, au XVIIIe siècle, et qui passait une
partie de sa journée à dormir. Mais pour ne pas être dérangée dans son
sommeil par des importuns, elle allait dormir chez des connaissances.
C'est ainsi que, pendant qu'un de mes amis était à la Bourse, elle venait
coucher sur son divan, et le maître de l'appartement s'apercevait de sa
visite à deux perroquets de porcelaine de Chine, qu'elle avait retournés,
disant qu'ils lui rappelaient son grand-père.
* * * * *
_Mardi 31 mai_.--... Messieurs, dit un ancien ministre, vous connaissez la
ceinture de chasteté, qui est au musée de Cluny, et peut-être n'êtes-vous
pas sans savoir que la fabrication de ces ceintures continue, mais ce que
vous ne savez pas, c'est qu'il s'en fabrique pour hommes. Oui, pendant mon
ministère, un fabricant a été poursuivi pour l'exposition d'un objet de ce
genre. On a vérifié les livres, et, on a trouvé les noms des
destinataires. Parmi ces noms, il y avait un homme de la société, que sa
femme pendant ses absences, astreignait à porter cette ceinture, dont elle
emportait la clef. Je connais cet homme et je l'ai même plaisanté à ce
sujet.
* * * * *
--------Oh! la difficulté de la composition maintenant! Il me faut douze
heures de travail, pour en avoir trois de bonnes. D'abord une matinée
paresseuse occupée par des cigarettes, la rédaction de lettres pressées,
la correction d'épreuves, et au bout de cela le retournement de mon plan,
que je fais danser sur la table. Après le second déjeuner et une longue
fumerie; du papier couvert d'écriture imbécile, du travail qui n'aboutit
pas, des enragements contre soi-même, de lâches envies d'abandonner la
chose.
Enfin, vers quatre heures, l'entraînement obtenu, et des idées, et des
images, et la vision des personnages,--et de la copie presque coulante
jusqu'au dîner, jusqu'à sept heures. Mais cela à la condition que je ne
sortirai pas, que je n'aurai pas la pensée dérangée, par la préoccupation
de la toilette et de l'habillement.
Puis alors jusqu'à onze heures, ce morceau repris, raturé, rapetassé,
amendé, corrigé, et enfumé d'un nombre infini de cigarettes.
* * * * *
_Mercredi 8 juin_.--La circulation dans Paris, a maintenant quelque chose
de la bousculade et de l'effarement d'une fourmilière, sur laquelle on a
mis le pied. La multitude allante et venante, c'est presque effrayant.
Paris me fait l'effet aujourd'hui de ces Babylones de l'antiquité, dans
les dernières années de leur existence.
* * * * *
_Samedi 11 juin_.--Ces dîners du samedi, chez de Nittis, sont vraiment
charmants.
Quand on entre, on le voit dans l'entre-bâillement de la porte du
vestibule, qui vous dit, avec un clappement de langue gourmand, et
l'avance d'une main, qu'il n'ose pas vous donner: «Je fais un plat!»
Le revoilà dans la salle à manger, remuant la grande platée de macaroni ou
de soupe au poisson. On se met à table, et c'est chez chacun une verve,
venant de la sympathie intelligente et de la compréhension à demi-mot des
autres; et bientôt d'aimables folies, et des bêtises, et des enfantillages,
et des gaietés dans de jolies libertés de langage. _Il fait heureux_ dans
la maison.
Puis on passe dans l'atelier, et les yeux amusés par les japonaiseries des
murs, et la cigarette à la lèvre, c'est quelque belle musique d'artiste,
quelque sonate de Beethoven, vous remuant les dedans immatériels de votre
être.
* * * * *
--------Merton, le financier, était en proie à une telle agitation
nerveuse, produite par le travail de sa cervelle dans le champ des
affaires, qu'il couchait dans une chambre où il y avait deux lits,
promenant, de l'un à l'autre, une insomnie, que l'opium ne forçait pas
au sommeil.
* * * * *
_Mercredi 15 juin_.--Je vais voir les loges des actrices du
Théâtre-Français, pour la construction de la loge de la Faustin.
Elles sont ces loges, de curieuses démonstrations du goût rococo et
pictural du mobilier des années présentes, et ressemblent peu, j'en suis
sûr, à la loge de Mlle Mars.
C'est la loge de Mlle Lloyd, avec son apparence de boudoir galant, et sa
cheminée aux petits chenets dorés, ayant comme milieu une terre cuite, et
son plafond aux Amours peints par Voillemot, et ses assiettes de Chine
accrochées sur la tenture, et son petit cabinet de toilette aux parois et
au plafond de glace.
C'est la loge de la souriante Samary, où c'est comme l'intérieur d'un
rapin élégant, un intérieur, au plafond fait d'éventails japonais,
attachés sur le châssis-blanc, aux croquis de Forain, au désordre de la
toilette.
C'est la loge de Madeleine Brohan, rappelant la chambre bourgeoise d'une
femme de 1840, avec son élégance vieillotte, sa perse pauvre, ses
photographies encadrées.
C'est la loge de Croisette, en son sérieux luxe, en ses beaux meubles de
toilette aux riches bronzes dorés, en ses tentures et ses portières de
soie, aux tons nouveaux introduits par les grands tapissiers de goût.
Parmi les loges d'hommes: celle de Coquelin aîné a quelque chose d'un
atelier de peintre, avec ses divans fabriqués de _verdures_, et les
esquisses accrochées aux murs; celle de Delaunay, de l'amoureux à la voix
de musique, est curieuse, par l'affichage un peu enfantin de ses triomphes,
par des coussins brodés, des couronnes de fleurs artificielles, un buste,
au cou duquel pend une guirlande, sur laquelle on lit sur des bouts de
ruban sale, imprimés en lettres d'or les rôles joués par lui, dans quelque
ville de province.
* * * * *
_Lundi 20 juin_.--Aujourd'hui, le ménage Daudet, le ménage Charpentier et
moi, nous allons passer la journée chez Zola, à Médan.
Zola vient nous chercher à la gare de Poissy. Il est tout content, tout
guilleret, et dès que nous sommes installés dans la voiture, il s'écrie:
«J'ai écrit douze pages de mon roman... douze pages, fichtre!... Ce sera
un des plus compliqués que j'aie encore faits... il y a soixante-dix
personnages.» En disant cela, il brandit un affreux petit volume
stéréotypé, qui se trouve être un PAUL ET VIRGINIE, qu'il a emporté pour
lire en voiture.
Une propriété qui, à l'heure qu'il est, coûte plus de 200 000 francs à
l'auteur, et dont le prix de l'acquisition primitive a été, je crois bien,
de 7 000 francs. Un cabinet de travail ayant la hauteur et la grandeur, où
se lit sur la cheminée, la devise: _Nulla dies sine linea_, et où l'on
aperçoit dans un coin un orgue _mélodium_ avec voix d'anges, dont l'auteur
naturaliste tire des accords à la tombée de la nuit.
On déjeune gaiement, et l'on va après déjeuner, dans l'île, dont il
possède cinquante arpents, et où il fait bâtir un chalet, auquel
travaillent encore les peintres, et qui contient une grande pièce, tout
en sapin, au monumental poêle de faïence, d'une belle simplicité et d'un
grand goût.
On revient dîner et la conversation va au livre du BACHELIER, de Vallès,
sur lequel Zola vient de faire un article dans le _Figaro_. Il s'excuse,
avec une certaine vivacité, de s'être laissé aller à faire cet article,
par un entraînement du premier moment, qu'il ne comprend plus, disant que
dans ce livre, tout est blague, mensonge, ajoutant qu'il n'y a aucune
étude de l'humanité, et répétant deux ou trois fois, avec une espèce, de
colère comique. «Pour moi, Vallès n'est pas plus qu'un grain de
chènevis... Oui là, pas plus qu'un grain de chènevis».
* * * * *
_Jeudi 23 juin_.--Un jeune médecin italien nous faisait hier soir, un
dramatique récit.
Il était en vacance, à la fin de sa dernière année de médecine. Il fut
appelé pour soigner un prêtre de quatre-vingts ans, tombé en paralysie
depuis une dizaine d'années, et qui venait d'être pris d'une pneumonie
aiguë. Il avait à ses côtés, dans une toute petite chambre, presque
remplie par un immense lit, un vieux et un jeune prêtre. Dans la nuit qui
précéda sa mort, éclata un terrible orage, avec des éclairs illuminant
toute la campagne. A chaque coup de tonnerre, il survenait, sur la grasse
et rubiconde figure du moribond, une épouvante d'un caractère particulier.
Et l'on comprit à de vagues paroles, qu'il croyait, à chaque éclair, que
c'était le diable qui venait pour l'emporter.