tête penchée de côté, et montrant au sommet un enroulement de cheveux, qui
ressemblait à un noeud de couleuvres, elle s'est indolemment plainte, avec
toutes sortes d'interrogations amusantes de la mine et du bout du nez, de
cette exigence des moralistes et des romanciers, demandant aux femmes
qu'elles ne fussent pas des créatures humaines, et qu'elles n'eussent pas
dans l'amour les mêmes lassitudes et les mêmes dégoûts que les hommes.
* * * * *
--------Avez-vous remarqué, me disait une amie, comme les femmes bêtes ont
quelquefois de l'esprit, du véritable esprit, quand elles disent du mal de
leurs maris?
* * * * *
_Dimanche de Pâques, 28 mars_.--Aujourd'hui, nous partons, Daudet, Zola,
Charpentier et moi, pour aller dîner et coucher chez Flaubert, à Croisset.
Maupassant vient nous chercher, en voiture, à la gare de Rouen, et nous
voici reçus par Flaubert, en chapeau calabrais, en veste ronde, avec son
gros derrière dans son pantalon à plis, et sa bonne tête affectueuse.
C'est vraiment très beau sa propriété, et je n'en avais gardé qu'un
souvenir assez incomplet. Cette immense Seine, sur laquelle les mâts des
bateaux, qu'on ne voit pas, passent comme dans un fond de théâtre; ces
grands arbres aux formes tourmentées par les vents de la mer; ce parc en
espalier; cette longue allée-terrasse en plein midi, cette allée
péripatéticienne, en font un vrai logis d'homme de lettres--le logis de
Flaubert, après avoir été au XVIIIe siècle, la maison conventuelle d'une
société de Bénédictins.
Le dîner est excellent; il y a une sauce à la crème d'un turbot, qui est
une merveille. On boit beaucoup de vins de toutes sortes, et la soirée se
passe à conter de grasses histoires, qui font éclater Flaubert, en ces
rires qui ont le _pouffant_ des rires de l'enfance. Il se refuse à lire de
son roman. Il n'en peut plus, il est _esquinté_. De bonne heure, on va se
coucher, en des chambres, meublées de bustes de famille.
Le lendemain, on se lève tard, et l'on reste renfermé à causer: Flaubert
déclarant la promenade un _échignement_ inutile. Puis l'on déjeune et l'on
part.
Nous sommes à Rouen. Il est deux heures et nous ne serons à Paris qu'à
cinq. Donc la journée est perdue. Je propose de battre les marchands
d'antiquités, de faire un petit dîner fin, et de ne revenir que le soir.
On accepte, à l'exception de Daudet qui a un dîner de famille. Nous
n'avons pas fait cinquante pas, que nous nous apercevons que les boutiques
sont fermées--nous n'avions pas songé que nous étions le lundi de
Pâques.--Enfin une boutique entre-bâillée, et une paire de chenets, qu'on
nous a faits 3 000 francs.
Nous revoilà dans la rue, où bientôt nous nous trouvons si désheurés, que
nous entrons dans un café où nous jouons au billard, deux heures et demie,
nous asseyant tour à tour, morts de fatigue, sur les angles du billard, en
disant: «Quel four!»
Enfin six heures et demie, nous nous rendons dans le grand hôtel, pour le
dîner fin. «Quel poisson avez-vous?--Monsieur, il n'y a pas aujourd'hui un
seul morceau de poisson dans la ville de Rouen!» Et le solennel maître
d'hôtel nous propose des côtelettes de veau.
* * * * *
_Mercredi 31 mars_.--Je ne sais qui disait hier, que les hommes de lettres
ayant une originalité sont _rencoignés_ et renforcés dans leur originalité
par la critique, qui fait d'eux des espèces de types exagérés, sur
lesquels ils sont condamnés à se modeler aveuglément, tout le reste de
leur vie--et il citait Mérimée.
* * * * *
--------Sous le ciel implacablement bleu, se profilant sur la mer, une
procession de petits nègres qui marchent tout nus, à la queue leu leu,
un gros cigare à la bouche, et au milieu du ventre un nombril comme leur
cigare: c'est un tableau causé de Cuba, par Hérédia.
* * * * *
_Samedi 3 avril_.--Une assiette de 700 francs, oui, une assiette de ce
prix ridicule, je me paye cela, moi misérable! Mais c'est l'assiette à la
mésange sur une tige de magnolia en fleurs, l'assiette _coquille d'oeuf_ de
la collection du président M. ***, de la collection de Barbet de Jouy.
* * * * *
--------Dans la vie, il y a des successions de bonnes et de mauvaises
chances, semblables à ces courants d'eau chaude et ces courants d'eau
froide, que trouve, en mer, un nageur.
* * * * *
--------Dans GAVARNI et l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, j'ai écrit
l'histoire du grand art que je sentais. Dans la MAISON D'UN ARTISTE au
dix-neuvième siècle, j'écris l'histoire de l'art industriel de l'Occident
et de l'Orient, et l'on ne se doute pas, à côté de moi, que je prends la
direction d'un des grands mouvements du goût d'aujourd'hui et de
demain.
* * * * *
_Jeudi 22 avril_.--Je dîne aujourd'hui chez Zola. Zola est triste, triste
d'une tristesse qui donne à son rôle de maître de maison quelque chose de
somnambulesque. Il s'échappe à dire, un moment: «Ah! si j'avais été mieux
portant, j'aurais été, cet hiver, n'importe où... j'avais besoin de m'en
aller d'ici».
C'est curieux ce navrement au milieu de cet immense succès.
* * * * *
--------De Nittis m'affirmait, qu'il y avait un onguent particulier pour
le visage des papes, fabriqué par une congrégation religieuse: un onguent
qui donne la plus extrême fraîcheur à leurs vieux traits, jusqu'au jour de
leur mort.
* * * * *
_Jeudi 6 mai_.--Il n'y a que Paris pour ces tragédies bourgeoises. Ces
jours-ci est morte, une semaine après son mari, Mme X... La maison X...,
sans un capital bien connu, était une maison à chevaux, à voitures, à
nombreux domestiques. La malade est morte dans son lit, sans avoir été
complètement déshabillée, pendant cinq jours, par ses femmes faisant une
noce d'enfer avec les domestiques dans le sous-sol; et des sinapismes
ayant été commandés par le médecin, c'est le cocher complètement saoul,
qui les lui a posés sur ses bas, oui, sur ses bas, qui n'avaient pas été
retirés.
* * * * *
_Samedi 8 mai_.--Est-ce que vous allez dimanche chez M. Flaubert? venait
de me dire Pélagie, quand la petite a mis sur la table une dépêche, qui
contenait ces deux mots: _Flaubert mort_!» Oh! pendant quelque temps, un
trouble de mon individu, dans lequel je ne savais pas ce que je faisais,
et dans quelle ville je roulais en voiture. J'ai senti qu'un lien, parfois
desserré, mais inextricablement noué, nous attachait secrètement l'un à
l'autre. Et je me rappelais, avec une douloureuse émotion, la larme
tremblante au bout d'un de ses cils, quand Flaubert m'embrassa en me
disant adieu, au seuil de sa porte, il y a quelques semaines.
* * * * *
_Mardi 11 mai_.--Je suis parti hier avec Claudius Popelin, pour Rouen.
Nous étions à quatre heures, à Croisset, dans cette triste maison, où je
ne me suis pas senti le courage de dîner. Mme Commanville nous a parlé du
cher mort, de ses derniers instants, de son livre qu'elle croit incomplet
d'une dizaine de pages. Puis au milieu de la conversation brisée, et sans
suite, elle nous a raconté une visite, qu'elle avait faite dernièrement,
pour forcer Flaubert à marcher, une visite à une amie, demeurant de
l'autre côté de la Seine, et qui avait, ce jour-là, son dernier-né, posé
sur la table du salon, dans une charmante bercelonnette rose: visite qui
faisait répéter à Flaubert, tout le long du retour: «Un petit être comme
celui-ci dans une maison, il n'y a que cela au monde!»
Ce matin, Pouchet m'entraîne dans une allée écartée, et me dit: «Il n'est
pas mort d'un coup de sang, il est mort d'une attaque d'épilepsie... Dans
sa jeunesse, oui, vous le savez, il avait eu des attaques... Le voyage
d'Orient l'avait, pour ainsi dire, guéri... Il a été seize ans, sans plus
en avoir... mais les ennuis des affaires de sa nièce, lui en ont
redonné... et samedi, il est mort d'une attaque d'épilepsie congestive...
oui avec tous les symptômes, avec de l'écume à la bouche... Tenez, sa
nièce désirait qu'on moulât sa main... on ne l'a pas pu... elle avait
gardé une si terrible contracture... Peut-être, si j'avais été là, en le
faisant respirer une demi-heure, j'aurais pu le sauver...»
Ça été tout de même une sacrée impression d'entrer dans le cabinet du
mort... son mouchoir sur la table, à côté de ses papiers, sa pipette avec
sa cendre sur la cheminée, le volume de Corneille, dont il avait lu des
passages la veille, mal repoussé sur les rayons de la bibliothèque.
... Le convoi se met en marche. Nous grimpons par une montée poussiéreuse
à une petite église, l'église où Mme Bovary va se confesser, et où l'un
des crapauds tancés par le curé Bournisien, semble être en train de faire
de la voltige, sur la crête du petit mur de l'ancien cimetière.
C'est exaspérant dans ces enterrements, la présence de tout ce monde du
reportage, avec ses petits papiers dans le creux de la main, où il jette
des noms de gens et de localités, qu'il entend de travers.
On ressort de la petite église, et l'on gagne le cimetière monumental de
Rouen, sous le soleil, par une route interminable. Dans la cohue
insouciante, et qui trouve l'enterrement long, commence à sourire l'idée
d'une petite fête. On parle des barbues à la normande et des canetons à
l'orange de Mennechet, et des lèvres murmurent des noms de rues infâmes,
avec des clignements d'yeux de matous amoureux... On arrive au cimetière,
un cimetière tout plein de senteurs d'aubépine, et dominant la ville,
ensevelie dans une ombre violette, qui la fait ressembler à une ville
d'ardoise.
Et l'eau bénite jetée sur la bière, tout le monde assoiffé dévale vers la
ville avec des figures allumées et gaudriolantes.
Daudet, Zola et moi, nous repartons, refusant de nous mêler à la ripaille
qui se prépare pour ce soir, et revenons, en parlant pieusement du mort.
* * * * *
_Lundi 31 mai_.--Aujourd'hui la princesse venant déjeuner chez moi, m'a
fait le cadeau le plus charmant qu'elle pouvait me faire. Dans le temps,
elle m'avait dit: «Goncourt, je vous laisse, dans mon testament, les
dessins que Gavarni avait faits pour la MODE, et que Girardin, aux jours
où nous étions bien ensemble, m'a offerts».
En me mettant l'album dans les mains, elle m'a dit gentiment: «Tenez, je
me porte très bien, je vous ferai attendre trop longtemps... Je ne sais
quelle idée m'avait pris de les vendre cet hiver, comme ça je ne pourrai
plus.»
* * * * *
_Jeudi 24 juin._--Je dîne aujourd'hui chez Francis Magnard, établi dans
2500 mètres de terre, à Passy. Il y a là, Gille, nous racontant ses
fréquentations à la _Pissole_, avec Grassot, frénétique admirateur de
Chateaubriand, qui, avant de prendre connaissance de son premier
vaudeville, lui dit: «Mon petit, as-tu seulement lu le GÉNIE DU
CHRISTIANISME?»
* * * * *
--------Pense-t-on ce que doit être une maîtresse, qui traduit du Darwin?
* * * * *
--------Plus de principes, plus rien qui soit juste ou injuste, avec la
doctrine de l'opportunisme. À quatre heures le gouvernement trouve que les
coquins politiques sont indignes d'un pardon quelconque, à onze heures du
soir ces coquins, sont dignes de toutes les miséricordes. Et de la
politique l'opportunisme descendra bientôt dans la pratique de la vie, et
il y aura de l'opportunisme dans l'honneur, dans la morale, etc.
* * * * *
_Mardi 6 juillet_.--Je ne me sens pas malade, mais j'éprouve une fatigue,
une lassitude de l'être qui va jusqu'à la souffrance. Puis il se passe en
moi des choses singulières, il me semble que les nerfs qui font mouvoir
mon individu, ont de la nuque aux talons, des relâchements, des
distensions, qui me donnent à craindre de, tout à coup, m'affaisser et
tomber à plat, comme un pantin, dont les ficelles seraient coupées.
* * * * *
_Jeudi 15 juillet._--Parti faire un mois de vie végétative à Jean-d'Heurs.
* * * * *
--------Dans cette vie de succulence, qui est, en cette maison, le dernier
mot de la cuisine provinciale, et peut-être son chant du cygne, il me
vient un doux hébétement, qui me rend incapable d'écrire une ligne.
* * * * *
--------On me faisait voir ici deux coqs, qui se tiennent tout en haut du
perchoir. Quand les malheureux descendent, les autres coqs se jettent sur
eux, et assouvissent leurs passions anti-naturelles. Les deux victimes ont
la crête molle, allongée, avec quelque chose de comique, dans le galbe
ridicule de leur personnage d'oiseau.
* * * * *
_Jeudi 16 août_.--Dans le vide de Paris, en ces mois d'été, je suis
toujours attaqué, à mes retours de la campagne, d'une tristesse, qui a
quelque chose de splénétique.
* * * * *
--------Combien d'_aimeurs_ de peuple ont tiré de leur amour, 25, 50, 75,
300, 500 p. 100. Et vraiment je ne connais guère, en ce temps-ci, qu'un
homme, qui ait véritablement aimé le peuple gratis: c'est Barbès.
* * * * *
--------Dans une causerie avec Burty, sur le mariage, il me disait avoir
entendu Onimus affirmer qu'une partie des maladies de matrice des femmes
venait de la brutalité du viol, accompli par le mari, dans la huitaine du
mariage.
* * * * *
_Mercredi 25 août_.---Bonvin vient me faire voir une esquisse d'après
Rubens, qu'il croit de Watteau. Il se plaint des amateurs qui travaillent
à devenir les amis des peintres, pour payer moins cher, et à ce propos, il
me cite la phrase de Diaz: «Oui, ils veulent connaître intimement la p...,
dans l'espérance de devenir ses maquereaux».
Ces temps-ci, après vingt-cinq ans de séparation, j'ai revu, mon cousin,
le marquis de Villedeuil, le cousin avec lequel mon frère et moi, nous
avons fait nos débuts littéraires, le cousin qui a mangé 800 000 francs en
deux ans... Ah! depuis la fondation de l'_Éclair_ et du _Paris_, il a fait
bien des métiers, et bien des milliers de lieues sur le globe. Il a élevé
une sucrerie près de l'Escurial, il a construit des chemins de fer dans le
Maroc, posé des télégraphes dans l'Amérique méridionale. Et de cette vie
de voyage, de ces compagnonnages avec des êtres de toutes sortes, de ces
lectures économiques, statistiques, sociales, dans une existence où
n'existe pas le besoin du sommeil, il est sorti un tout autre garçon, que
celui que j'ai connu. Oui, il m'apparaît comme un de ces raisonneurs, à la
fois profonds et légers de Balzac, donnant à ce qu'il dit--et ce qui ne
m'avait jamais intéressé chez les autres,--un intérêt de roman.
Aujourd'hui il est entré chez moi, en disant: «C'est curieux maintenant,
quand une affaire est faite avec un banquier, ce n'est pas fait avec son
argent, mais avec l'argent d'un autre, qu'il se met à chercher...» Et le
voilà, sauf le temps d'un rapide dîner, jusqu'à onze heures, toujours en
marche, parlant de la puissance intelligentielle des gens qui ne savent ni
lire ni écrire; parlant de la virtualité des révolutionnaires espagnols,
complètement détruite par les cabinets des restaurants de Paris, et qu'il
compare aux sauvages, ne prenant des civilisés que l'eau-de-vie; parlant
du travail idéologiste des socialistes, complètement arrêté en 1848, par
la bêtise des radicaux, dont toute la politique est rapetissée à manger du
prêtre, etc., etc.
Il s'arrête un moment, et avec un petit rire sarcastique, qui a l'air de
moquer tout ce qui sort d'original de sa bouche, il s'écrie: «Oui cela, je
veux le dire dans un livre, qui, sur la constitution des sociétés, serait,
toute distance gardée, ce qu'est le livre de Laplace, sur la constitution
du ciel!»
Et il remarche, jetant des phrases comme celle-ci: «Enfin nous sommes dans
un monde tout nouveau, où toutes les conditions de l'existence sont
changées, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir... Autrefois un ouvrier
chaudronnier gagnait 6 francs par jour... Il pouvait mettre 3 francs de
côté... Donc au bout de cinq ans, il avait 5 000 francs et pouvait se
faire maître chaudronnier... Aujourd'hui il faut 800000 francs pour
établir un chaudron... donc il n'y a plus moyen pour le peuple de sortir
du peuple... et le peuple ne veut pas rester peuple... Savez-vous avec
quelle somme s'est fondée, sous Louis-Philippe, la plus grande fabrique de
produits chimiques... Chabrol vous l'apprend... avec 60 000 francs...
Allez maintenant chez Salleron, il vous demandera 15 000 francs pour une
cheminée... un fourneau sans luxe, c'est une affaire de 50 000 francs...
Et tout comme cela... une confiserie se fonde avec un capital de 1 200 000
francs... une épicerie, vous connaissez la maison Potin?»
Et toujours marchant d'un bout de la chambre à l'autre, il parle de la
population qui a augmenté d'un quart, pendant que le capital quadruplait;
du temps prochain, où le capital sera l'esclave du travail; de la phrase
de Cambon: «Il faut écraser ces morpions!» etc., etc.
* * * * *
_Vendredi 27 août_.--Aujourd'hui, au milieu d'une forte migraine, la
FAUSTIN a fait tout à coup irruption dans ma cervelle, avec accompagnement
de fièvre littéraire.
* * * * *
--------Peindre quelque part la nervosité d'une héritière d'une grande
famille, donnant des leçons de piano à une jeune fille de la bourgeoisie,
pendant qu'elle a sous les yeux, de l'autre côté de la rue, l'ancien hôtel
de sa famille.
* * * * *
--------Jeune fille couchant, avec sous son oreiller, un chapelet de
reliques, un petit Saint-Joseph, et une mèche de cheveux de son amoureux.
* * * * *
--------Je rencontre à une exposition du Palais de l'Industrie, une jeune
et jolie brune qui a profité des vingt jours de réserviste de son mari,
pour devenir complètement blonde.
* * * * *
--------On parlait aujourd'hui d'une grande dame de la société romaine,
qui faisait essayer ses confesseurs par sa femme de chambre.
* * * * *
--------Quelqu'un m'entretenait du goût d'art de Richard Wallace, achetant
le cor de chasse de Saint-Hubert, non pour l'intérêt de l'objet, mais pour
l'histoire qui s'y rapporte, et qu'il pourra raconter au prince de Galles,
la première fois qu'il le lui montrera.
* * * * *
--------Le vieux peintre Adolphe Leleux fume des cigarettes, qu'il allume
encore avec des pierres à fusil, provenant d'un baril de ces pierres qu'il
a reçu pour une prise d'armes, quand il faisait partie de la société des
_Droits de l'Homme_.
* * * * *
--------M. Alphonse Rothschild a un beau mot pour se défendre, dans le
premier instant, contre un objet qu'on lui fait trop cher: «Non, non,
dit-il, c'est immoral à ce prix!».
* * * * *
_Vendredi 19 novembre_.--Je dîne ce soir chez Charpentier avec Rochefort.
Un toupet en escalade, fait comme de cheveux en fil d'archal, un oeil sans
couleur, triangulairement voilé par l'ombre d'une profonde arcade
sourcilière, et dans cet oeil un regard d'aveugle. Des traits--autrefois
c'étaient des traits mièvres et tourmentés d'un nerveux duelliste de la
cour des Valois,--aujourd'hui la ciselure de ces traits s'est avachie dans
de grands plans, solides, carrés, britanniques.
On se met à table, et presque aussitôt, Rochefort me parle, poliment et
gentiment, de mon livre sur la du Barry, contant qu'on a longtemps
conservé dans sa famille le bonnet de la maîtresse de Louis XV, et qu'une
grand'mère à lui, enfermée avec elle, avait ramassé, un jour que la pauvre
femme l'avait jeté, pour prendre le bonnet d'une co-détenue, qui venait
d'être acquittée par le tribunal révolutionnaire. Et, de l'anecdote
concernant Mme du Barry, il passe à l'histoire de ses papiers de famille,
qu'on lui a volés, pendant la Commune, et qu'on vient de lui offrir à
vendre. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas l'_aristo_ perce dans
chaque parole du démocrate, et parle-t-il de Gambetta, qu'il dénomme le
_prince de la goujaterie_, on sent tout le dédain de l'homme bien né pour
le fils de l'épicier de Cahors, et pour tous les côtés roturiers du
parvenu.
Il a, ce Rochefort, je dois l'avouer, un charme fabriqué d'une certaine
délicatesse d'esprit, d'une qualité de gaîté gamine, et surtout d'une
câlinerie presque féminine.
Dans la conversation, un moment, il a laissé tomber, et cela sans jactance,
et comme l'affirmation d'un fait: «Oui, je suis l'homme qui peut faire
descendre 100 000 hommes dans la rue!».
* * * * *
--------Un mot de physiologiste psychologue, un mot de Charcot sur
Gambetta: «Certainement, c'est là, un homme doué, mais il lui manque... il
lui manque la mélancolie!»
* * * * *
_Jeudi 2 décembre_.--LA COMÉDIE HUMAINE: ça pourrait être aussi bien le
titre de la Comédie au crayon de Gavarni, que la Comédie à la plume de
Balzac.
* * * * *
--------X à Y...
--Mon livre est paru, vous le savez?
--Non.
--Achetez-le, je monterai chez vous, ces jours-ci, y mettre une dédicace.
* * * * *
--------Les pays de l'Europe, où ne se trouvent pas d'objets d'art
français, on y découvre des éventails:--l'éventail des émigrées, cet
objet, que dans sa fuite la plus précipitée, la femme française emportait
toujours.
* * * * *
--------La gravité de la vie présente a fait à l'homme une jeunesse
sérieuse, réfléchie, mélancolique. Pourquoi la jeune fille du jour
est-elle ironique, _blagueuse_?
* * * * *
Un joli détail de coquetterie, confié par une femme du premier Empire à
une de mes vieilles amies. Devant sa psyché, à l'effet de gracieuser sa
bouche pour les bals du soir, elle se livrait à une véritable répétition
tous les matins, disant cent fois, quand elle voulait la faire toute
petite: _Un pruneau de Tours_, disant quand elle voulait la montrer dans
sa largeur et son épanouissement: _J'avale une poire_.
* * * * *
--------Un terrible mot pour peindre la marche des gens, attaqués d'une
maladie de la moelle épinière: «Oui il commence à _stepper_!»
* * * * *
_Mercredi 14 décembre_.--Zola vient aujourd'hui me voir. Il entre avec cet
air lugubre et hagard qui particularise ses entrées. Il s'échoue dans un
fauteuil, en se plaignant geignardement, et un peu à la manière d'un
enfant, de maux de reins, de gravelle, de palpitations de coeur, puis il
parle de la mort de sa mère, du trou que cela fait dans leur intérieur, et
il en parle avec un attendrissement concentré. Et quand il vient à causer
littérature, à causer de ce qu'il veut faire, il laisse échapper la
crainte de n'en avoir pas le temps.
La vie est vraiment bien habilement arrangée, pour que personne ne soit
heureux. Voici un homme qui remplit le monde de son nom, dont les livres
se vendent à cent mille, qui a peut-être de tous les auteurs fait le plus
gros bruit de son vivant, eh bien, par cet état maladif, par la tendance
hypocondriaque de son esprit, il est plus malheureux, il est plus désolé,
il est plus noir, que le plus deshérité des fruits secs.
* * * * *
_Dimanche 26 décembre_.--Ce soir, au milieu d'un lied chanté par la soeur
de Berendsen, le traducteur danois de RENÉE MAUPERIN, Nittis me dit tout à
coup: «Les dimanches de Naples, les dimanches de mon enfance... c'est par
des bruits, des sonorités qu'ils me reviennent... Voyez-vous, le bleu du
ciel et le plein soleil entrant par toutes les fenêtres... là dedans
montant les fumées de tout ce qui frit dans la rue... là-dessus le branle
des cloches sonnant midi, et dominant les cloches, le chant d'un marchand
de vin de l'extrémité de la rue, chantant, _donnant de la voix_, ainsi
qu'on dit chez nous, avec une voix telle, que les cloches, je ne me les
rappelle plus que... comme du paysage!»
* * * * *
_Mardi 28 décembre_.--Au dîner des Spartiates de ce soir, le général Turr
rappelait cette parole du juif Mirès, parole à lui dite en 1860: «Si dans
cinquante ans, vous ne nous avez pendus, vous les catholiques... il ne
vous restera pas de quoi acheter la corde pour le faire!»
* * * * *
_Jeudi 30 décembre_.--Aujourd'hui, au sujet de mon livre (LA FAUSTIN), et
pour avoir l'aspect vrai d'une répétition, j'ai passé toute la journée à
prendre des notes à la répétition de JACK de Daudet.
Les notes jetées, j'ai été empoigné par l'intérêt de la chose représentée,
et surtout par le travail à l'effet de la mettre au point. Il y a au
troisième acte une déclaration de Jack dont pas une parole n'est à changer,
déclaration qui ne portait pas cependant. Alors Lafontaine a eu l'idée de
montrer à Chelles, comment elle devait être jouée, cette déclaration
_marchée_,--et rien qu'avec une hésitation, un faux départ de la marche,
et pour ainsi dire, des balbutiements de pieds, accompagnant le
balbutiement amoureux des paroles, cette déclaration a pris tout à coup un
très grand effet.
ANNÉE 1881
_Samedi 1er Janvier 1881_.--À mon âge, le réveil dans la nouvelle année
est anxieux. On se demande: La vivrai-je jusqu'au bout?
* * * * *
--------Une femme du monde disait d'un amoureux ridicule: «Je ne supposais
pas que ce monsieur eût un coeur!»
* * * * *
--------Tous ces jours-ci, je suis heureux à la façon d'un enfant, qu'on
a légèrement grisé. Je ne me sens pas de corps, et ma cervelle me semble
à l'état de gaz. C'est un envolement dans le monde de LA FAUSTIN qui me
réjouit, en me prouvant que la mécanique imaginative va encore.
* * * * *