«Oui, j'ai encore deux chapitres à écrire... le premier sera fini en

janvier, le second je l'aurai terminé à la fin de mars ou d'avril. Alors

les notes du supplément... et mon volume paraîtra au commencement de

1881... Je me mets aussitôt à un volume de contes... le genre n'a pas un

grand succès... mais je suis tourmenté par deux ou trois idées à formes

courtes. Après cela, je veux essayer d'une tentative originale... je veux

prendre deux ou trois familles rouennaises avant la révolution, et les

mener à ces temps-ci... montrer--hein! vous trouvez ça, bien, n'est-ce

pas?--la filiation d'un Pouyer-Quertier, descendant d'un ouvrier

tisseur... Cela m'amusera, de l'écrire en dialogues, avec des mises en

scène très détaillées... Puis mon grand roman sur l'Empire... Mais avant

tout, mon vieux, j'ai besoin de me débarrasser d'une chose qui m'obsède,

oui, nom de Dieu, qui m'obsède!... C'est ma bataille des Thermopyles... Je

ferai un voyage en Grèce... Je veux écrire cela sans me servir de vocables

techniques, sans employer par exemple le mot _cnémides_... Je vois dans

ces guerriers, une troupe de _dévoués à la mort_, y allant d'une manière

gaie et ironique... Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une

MARSEILLAISE d'un ordre plus élevé.

* * * * *

_Dimanche 21 septembre_.--Toujours un état vague au bord de

l'évanouissement, et où l'équilibre de votre corps demande à être

surveillé: un état plein de trouble et de la pensée continuelle d'un coup

de foudre dans la cervelle.

* * * * *

--------Je lis une traduction nouvelle de la Bible. C'est vraiment curieux

la parenté du récit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le récit de

Salammbô, se rendant au camp de Mathô.

* * * * *

_Jeudi 2 octobre_,--Pendant que je pose pour mon portrait, Bracquemond,

tout en crayonnant, me raconte un peu de sa vie.

Il a été élevé dans un manège et destiné à devenir un écuyer. Mais il

s'est trouvé habiter la même maison qu'un élève d'Ingres, M. Guichard,

avec les enfants duquel il jouait. M. Guichard l'a fait dessiner d'après

la bosse, et le voyant surtout dessiner à la plume, l'a engagé à graver à

l'eau-forte, et lui a donné un âne de Boissieu, pour le copier.

Or, il ne savait rien du métier. Il demeurait alors à Passy dans une

maison, qu'habitait un descendant de Louis XV, possesseur d'une vieille

Encyclopédie. Bracquemond cherchait là dedans le procédé, et gravait très

bien «l'âne de Boissieu». Puis après quelques autres planches, il gravait

sa Chouette, ses Perdrix, ses Sarcelles, dont il vendait quelques

épreuves.

Des moments difficiles, des moments durs, des moments de misère, pendant

lesquels Delâtre, qui tirait ses eaux-fortes, et auquel, un jour, il

demandait à emprunter cent sous, lui disait qu'il allait lui faire vendre

ses planches. Et il le menait chez une marchande de gravures, Mme Avenin,

qui demeurait rue des Gravilliers. Mme Avenin lui donnait des cuivres de

la Chouette (le Battant de porte)[1], des Perdrix, des Sarcelles, 45

francs--argent avec lequel il allait tout de suite manger des tripes chez

le marchand de vin à côté,--il n'avait pas encore mangé de la journée.

[Note 1: Une épreuve du «Haut d'un battant de porte», épreuve du premier

état, avec le fond blanc, a été, sous le n° 30, de la vente Burty, poussée

par moi à 350 francs, et achetée 400 francs par M. Beraldi.]

* * * * *

--------Ce soir, chez Burty, le directeur de la _Revue d'Architecture_,

César Daly, un monsieur d'origine anglaise, dont la vie, passée sous

toutes les latitudes du globe, ferait un roman d'une forte couleur.

Il a été élevé dans un pensionnat, situé sur la frontière de l'Écosse, où

il neige depuis le mois d'octobre. Là, les élèves n'avaient, les uns,

qu'un pantalon, les autres, qu'une veste; là, tous les samedis, l'on

faisait la chasse à la vermine, et chaque élève qui n'apportait pas plein

un tuyau de plume de vermine, était puni... Enfin là, la moitié des élèves

était couchée, quand il y avait une visite ou une inspection. Un

pensionnat, où il mourut de faim et de froid, une seule année, soixante

élèves, et dont le maître et la maîtresse de pension faillirent être

pendus.

* * * * *

_Dimanche 5 octobre_.--Beaucoup de gens meurent très bien, mais bien peu

de personnes ont la belle résignation de la mort, tant que la condamnation

définitive n'est pas prononcée.

* * * * *

--------Sait-on quel était, le mercredi 24 mai, le mot d'ordre des

communards, c'était: _Vengeance_. Et Bracquemond l'a su, en voyant,

dans la nuit, le factionnaire qui était au bas de sa porte, enfoncer sa

baïonnette dans le ventre d'un insurgé, qui se trompant, s'était avancé

à l'ordre du versaillais.

* * * * *

--------Comment ce cabaret, où a passé la bohème, n'a-t-il pas été l'objet

d'une description, n'a-t-il pas été célébré dans un livre? Un cabaret dans

un terrain vague de Vaugirard, à l'entrée des carrières, devenues des

champignonnières, et tout étincelant de beaux cuivres, de reflets de

bouteilles aux formes trapues, d'un tas de vieilleries bien luisantes, qui

semblaient le mobilier retrouvé d'une auberge de l'ancienne France...

Là dedans, un cuisinier, qui faisait un poulet sauté, une matelote, un

certain plat de champignons, comme nul cuisinier au monde, et qui, vous

apportait à voir des aquarelles de gazons émaillés de fleurettes, naïves

et précieuses, comme ces tapis de fleurs que les Primitifs étalent sous

les pieds de leurs martyres, et puis qui, tirant un orgue d'un vieux bahut,

servait aux gens appréciant sa cuisine, des airs séraphiques.

Oui, c'était ce cabaret, le cabaret du frère de Bonvin, qui demeurait

cuisinier, et attaché à la maison paternelle, tout en étant peintre et

musicien. Pauvre naïf artiste, pauvre grand enfant, qui, un jour, perdant

la tête, se pendit à propos d'une dette de 300 francs.

* * * * *

_Vendredi 10 octobre_.--Auguste Comte un singulier original, au dire d'une

personne qui l'a connu.

Il pesait tout ce qu'il buvait et mangeait. Il avait épousé par principe

une femme quelconque, mais comme exutoire de la _papillonne_, nourrissait

une passion platonique pour une Mme D... Or cette Mme D... mourut, et tous

les jours Auguste Comte portait des fleurs sur sa tombe. Cette visite

journalière amena même une scène assez drolatique. Sa femme, de laquelle

il était séparé, et à laquelle il ne payait pas sa pension, se cacha un

jour, derrière le tombeau, et imitant la voix de Mme D..., lui ordonna de

mettre de l'exactitude dans ses payements. Auguste Comte eut une peur de

tous les diables et ne revint jamais au cimetière.

* * * * *

_Samedi 1er novembre_.--Vierge un dessinateur du plus grand talent,

l'unique illustrateur de l'heure présente, mais en ce moment sur la pente

de l'ombre chinoise.

* * * * *

--------Un journaliste donne une conversation d'Hugo, dans laquelle, je le

trouve bien sévère pour le laid et le malpropre. Au fond c'est lui qui a

introduit dans le livre l'amant bossu, les pieuvres, et le mot «merde».

* * * * *

_Mardi 11 novembre_.--Sur deux philosophes.

Un dîneur de Brébant racontait, ce soir, que déjeunant, un jour, avec

Taine, Pierre Leroux, et Bertrand, qui était l'amphitryon, au moment, où

le garçon rapportait la monnaie d'un billet de cent francs, Pierre Leroux

disait à Bertrand, en faisant sauter l'argent de l'assiette dans sa main:

«Est-ce que tu fais quelque chose de cette monnaie?»--et sans attendre la

réponse, la faisait passer du creux de sa main dans son gousset.

Maspero, lui, raconte la fin de Jacques, qui tombé malade, comme mineur,

et recueilli par des naturels du pays, avait épousé une fille très belle,

mais une vraie _guanche_, qui ne savait que monter à cheval. Les

tribulations maritales que le philosophe eut avec sa centauresse, le

jetèrent dans le vin du cru, un vin qui contient trois quarts d'eau-de-vie,

et qui lui donna une attaque de _delirium tremens_. A la suite de cette

attaque, il se sauva d'auprès de sa femme, se réfugia dans une petite

ville, où on créait exprès pour lui un collège. Mais là, un beau jour, il

fut rattrapé par sa femme, se remit à boire, et finalement mourut d'une

seconde attaque de _delirium tremens_.

* * * * *

_Vendredi 14 novembre_.--On m'apporte aujourd'hui mon lit, le fameux lit

de campagne de la princesse de Lamballe, provenant du château de

Rambouillet, et quand ma chambre complètement finie, m'apparaît dans sa

coquette élégance, la première pensée qui me vient, c'est où les

croque-morts placeront la bière, quand ils viendront me chercher sur ce

lit.

* * * * *

--------La douce sensation d'avoir, le matin, en entrant dans son cabinet

de travail, la perspective de douze heures de travail, sans sortie, sans

visites, sans dérangement, dans la jouissance parfaite et l'exaltation

intérieure de la solitude.

* * * * *

_Jeudi 20 novembre_.--Vierge, ce merveilleux dessinateur: un grand être

chevelu, qui a quelque chose d'un Saint-Christophe dans un tableau du

quinzième siècle, avec un rire de figure de cire, dans un visage

inexpressif.

* * * * *

_Lundi 24 novembre._--Dans l'intimité, les Américains se laissent aller

quelquefois à dire: «Nous sommes la nation qui a la peau la plus blanche

du globe!» Et cette conviction les amène à traiter les hommes de toutes

les autres nationalités blanches, comme des nègres.

* * * * *

_Mardi 2 décembre_.--Le mois de décembre a été toujours un mois néfaste

pour moi; il se solde, cette année, par une session aux assises, pendant

le temps le plus froid de l'hiver le plus glacial.

* * * * *

_Jeudi 4 décembre_.--Aujourd'hui j'avais à déjeuner M. Frandin, attaché à

la légation de Pékin, et détaché d'auprès du marquis de Tseng, ambassadeur

de Chine.

Il me donne de curieux détails sur les courtisanes chinoises. Arrivé dans

la ville de Tcheou-Sou, avec des lettres de recommandation pour le

mandarin qui lui faisait les honneurs des curiosités de la ville, il lui

demandait d'être mis en rapport avec quelque femme galante de la localité,

étant venu, lui disait-il, pour étudier les moeurs du pays.

Hésitation du mandarin, persistance du Français, menaçant de se plaindre

au gouvernement chinois.

Là-dessus, envoi par le mandarin d'une lettre de son plus beau pinceau sur

papier rouge, et le lendemain, le Français était introduit dans une petite

maison, meublée de jolies choses, et toute remplie de fleurs. Là, il

trouvait une jeune femme, qu'il invitait à une collation, dans une villa

de la campagne. Et le repas lui coûtait 400 francs, parce que la jeune

femme emmenait ses amies et les amis de ses amies, qui, les jours suivants,

rendaient la collation au voyageur. Il y avait déjà plusieurs jours de

festoieries de la sorte, quand le Français demandait au mandarin de le

faire arriver à une conclusion.

--Combien restez-vous encore ici?

--Trois jours.

--C'est de toute impossibilité... Si vous étiez resté encore un mois, je

ne dis pas non.

Il faut, là-bas, pour être accepté par une femme galante, qui n'est pas

une simple prostituée, une cour de six semaines, de deux mois, avec

correspondance, petits soins, cadeaux et galas de tous les jours.

Un autre détail curieux. Les examens coûtent cher, très cher, et

quelquefois l'aspirant n'a pas de fortune. Dans ce cas, il va trouver une

maison de banque, et dit au banquier qu'il a besoin de 10 000 taëls pour

passer ses examens. La maison de banque prend des renseignements sur la

capacité de l'aspirant, et lui prête les 10 000 taëls demandés, à

condition qu'il en rendra 20 000, quand il aura passé ses examens. Et

savez-vous ce qu'il a comme traitement, quand il est reçu comme mandarin,

il a 600 taëls, et il lui faut payer sa dette. De là l'explication de

l'administration voleuse d'un très grand nombre de mandarins.

* * * * *

_Jeudi 18 décembre_.--Tous les jours, par 15 ou 16 degrés de froid, au

Palais de justice, à dix heures du matin.

Les voleurs de la cour d'assises ne ressemblent pas du tout aux voleurs de

notre imagination. Ils ont l'aspect de petits commis de nouveautés, avec

une douce hypocrisie répandue sur les traits.

Un voleur a été sabré hier. Il avait ch.. dans une carafe de la maison, où

il avait volé. A ce sujet un membre du jury me dit qu'en général dans tous

les vols, et particulièrement dans les vols avec effraction, le voleur

laisse presque toujours du caca dans la maison. Le vol a une action sur

les entrailles du voleur.

* * * * *

_Mardi 23 décembre_.--Aujourd'hui j'ai dit adieu pour toujours à la grande

salle, éclairée par un jour des Limbes, à l'immense cheminée, où brûlent

de gigantesques bûches du moyen âge, à la table verte aux petits tas de

terribles bulletins; au panier de marchand de vin rempli de grossiers

verres à boire, à l'horloge au timbre scandé et comme nerveux.

* * * * *

_Dimanche 28 décembre_.--Près de trois semaines, où du matin, où depuis

mon retour du Palais de Justice à midi, je m'enterre dans le travail

jusqu'à minuit, sans voir âme qui vive, et je travaille dans un état de

corps vague, bizarre, dans lequel il ne me semble pas avoir la conscience

d'être réveillé.

ANNÉE 1880

_Jeudi 1er janvier 1880_.--Les derniers vieux de la famille sont en train

de s'en aller. Aujourd'hui de Béhaine ne peut dîner chez Mme Masson, parce

qu'il garde sa mère, qui est bien, bien malade.

* * * * *

_Vendredi 2 janvier_.--Un triste coup d'oeil que mon jardin, ce matin. La

moitié de la verdure persistante est de la couleur d'un artichaut à la

barigoule, l'autre moitié de la couleur du papier brouillard, avec lequel

nos mères faisaient leurs papillotes. Voilà un jardin tué deux fois, en

dix ans. C'est excessif. La température française, se montre trop

inclémente aux arbustes rares, pour que je recommence. Je vais planter des

lilas.

* * * * *

_Mardi 6 janvier_.--On causait de la pingrerie de Grévy. Là-dessus un

académicien récemment nommé, de dire: «Moi, je ne sais qu'une chose, c'est

lorsque j'ai été lui faire ma visite d'académicien, nous avons été reçus

dans un salon si froid, si _gelant_, que Camille Doucet a pris une

allumette se trouvant dans un coin, et a mis lui-même le feu au bois dans

la cheminée.»

* * * * *

_Vendredi 9 janvier_.--«Je vous présente mon élève,» dit un jour à

Bracquemond un vieux collectionneur d'une originalité toute particulière.

Or, l'élève était une belle, grande femme en chemise, ayant sur le dos la

redingote du monsieur, et toute recouverte et voilée dans le bas de sa

personne d'une vieille tapisserie qu'elle raccommodait pour la collection

du bibeloteur sexagénaire.

* * * * *

_Mercredi 14 janvier_.--Aujourd'hui, je reste toute la journée triste de

la visite d'un cousin dans le malheur, qui a le teint des gens qui ne

mangent qu'incomplètement, et qui est par là-dessus entouré de je ne sais

quoi de piteux des gens, sans chance--et cela avec une espèce de

satisfaction de son sort, qui m'agace.

* * * * *

_Vendredi 23 février_.--Des jours de souffrance, de faiblesse physique, de

lâcheté morale, où peu à peu je perds l'énergie de sortir de chez moi, et

où je m'habitue à une existence emprisonnée dans mon cabinet de travail,

sans vouloir même descendre à la salle à manger pour y prendre mes repas.

* * * * *

_Dimanche 1er février_.--Hier Tourguéneff donnait à Zola, à Daudet, à moi,

un dîner d'adieu avant son départ pour la Russie.

Il part pour son pays, cette fois, travaillé par un sentiment assez

étrange d'incertitude, sentiment, dit-il, qu'il a éprouvé dans sa première

jeunesse, en une traversée de la Baltique, où le bâtiment était

complètement entouré de brouillard, et où il n'eut pour compagnon, qu'une

singesse, enchaînée sur le pont.

Puis, pendant que nous sommes encore seuls, il se met à parler de la vie

qu'il va mener dans six semaines, de son habitation, de la _soupe à la

poule_, l'unique plat que sait faire son cuisinier, et des conférences

qu'il a sur un petit balcon, presque au ras de terre, avec les paysans,

ses voisins.

En délicat observateur et fin comédien, il me donne la représentation des

trois couches de la génération actuelle: les vieux paysans, dont il imite

le parler sonore et vide, et composé de monosyllabes et d'adverbes qui ne

concluent jamais; les fils de ces paysans à la parole avocassière et

belle-diseuse; les petits-fils, la couche silencieuse, diplomatique, et

souverainement destructive. Et comme je lui dis que ces colloques doivent

l'ennuyer il me répond que non, et que c'est très curieux, ce que l'on

tire parfois de ces gens sans instruction, et dont la tête sans cesse

travaille dans la solitude et le recueillement.

Zola entre, appuyé sur une canne, se plaignant d'une douleur rhumatismale

dans la cuisse. Il nous confesse, qu'à la publication de son roman dans

le _Voltaire_, l'écriture de la chose lui a paru détestable, et que pris

d'un accès de purisme, il s'est mis à le récrire complètement, en sorte,

qu'après avoir travaillé, toute la matinée, à la composition de ce

qui n'était pas fait, il passait toute la soirée, à reprendre et à

retravailler son feuilleton. Et ce travail l'a tué, absolument tué.

Enfin Daudet arrive avec son succès de la veille, au Vaudeville, sur la

figure, et l'on se met à table, au milieu de cette phrase de Zola, qui

revient comme un refrain: «Décidément, je crois que je vais être obligé de

changer mon procédé!... il me paraît usé... diantrement usé!...»

Le dîner a commencé gaiement, mais voici que Tourguéneff parle d'une

constriction du coeur, survenue la nuit, il y a quelques jours,

constriction mêlée à une grande tache brune, sur le mur en face de son

lit, et qui dans un cauchemar, où il se trouvait moitié éveillé, moitié

dormant, était la Mort.

Alors Zola d'énumérer les phénomènes morbides, qui lui donnent la peur de

ne pouvoir jamais finir les onze volumes, lui restant à écrire. Et Daudet

de s'écrier: «Moi, ça été huit jours une plénitude de la vie, pendant

laquelle j'aurais embrassé les arbres... Puis, une nuit, sans

avertissement, sans douleur, je me suis senti quelque chose de fade et de

gluant dans la bouche--et il fait le geste d'en retirer une limace--et

après ce caillot, trois fois des flots de sang qui ont rempli mon lit...

Oui, c'était une déchirure du poumon... et depuis ce temps je ne puis

cracher dans mon mouchoir, sans regarder s'il n'y a pas de ce sacré sang!»

Et chacun, tour à tour, conte les hantises de la mort près de son

individu.

* * * * *

_Mardi 10 février_.--Un drôle de corps que ce Doré. Ce soir, chez Sichel,

après dîner, il fait des tours à la Houdin, joue du violon, se livre à un

tas de _pitreries_, entremêlées de phrases bourbeuses d'esthétique. Il ne

dit qu'une chose juste: c'est que l'illustration n'est amusante pour un

artiste, qu'avec les génies du passé, qui écrivent: «Il entra dans un

bois sombre, où il arriva devant un palais, dont les murs semblaient de

diamant.»

* * * * *

--------Quelle diablesse de lettre peut écrire au restaurant, une femme

honnête flanquée de son mari,--et une lettre de huit pages, tracée d'une

main gantée, avec sa voilette sur les yeux.

* * * * *

--------Donner, ce que je ne trouve nulle part, l'accent fiévreux de la

vie du XIXe siècle, et sans le rassis et sans le refroidissement de

l'écriture: c'est notre grande tentative.

* * * * *

--------Une femme rencontrée en chemin de fer, et qui toussait.

Une tiède pâleur, à tout moment, rosée d'animation passagère, le bleu

sombre de l'oeil pareil à une lumière de nuit, des traits découpés et

sculptés dans la chair, une coiffure retroussée à la Diane, découvrant le

précieux modelage des joues, des tempes, et une petite oreille au contour

transparent.

* * * * *

--------Une femme de ma connaissance disait qu'elle croyait pouvoir, sans

se tromper, juger assez bien moralement les femmes qu'elle rencontrait

dans la société, en les voyant manger: ainsi pour elle, une femme qui

mangeait du foie gras, sans pain, était nécessairement une femme sensuelle.

* * * * *

--------Aujourd'hui, pendant la messe de mort de Mme X..., je pensais à la

beauté jolie de ses vingt-huit ans, au rosé de fleur de sa peau, à la

grâce molle de sa taille, et je me revoyais, de quatorze à dix-sept ans,

enfantinement amoureux d'elle, et tout heureux de me frotter à ses robes

de mousseline blanche, de me trouver dans l'air où elle vivait.

Je me rappelais une fois, où par hasard à la campagne, chez elle, on

m'avait improvisé, par terre, un lit dans une chambre, et qu'elle eut

besoin, lorsque j'étais couché, de traverser cette pièce, sa toilette de

nuit déjà faite. Pour la serrer dans mes bras, la créole aux yeux bleus,

aux cheveux blonds, j'aurais donné ma vie avec joie, je l'aurai donnée,

comme la donne Chérubin, sans hésitation, sans regret, ainsi qu'une chose

payée outre mesure.

* * * * *

_Mercredi 25 février_.--De Nittis déjeune chez moi, et tout en mangeant,

il sort de sa bouche un récit de sa vie: un de ces récits qu'on ne fait

qu'une fois, dans de certaines conditions de bonheur, de plaisir,

d'expansion.

Il a commencé à dessiner à l'école des Beaux-Arts de Naples, mais s'est

refusé à faire des études au Musée. Il trouvait les tableaux anciens tout

noirs, et l'atmosphère du dehors, toute claire, toute blonde, toute gaie.

Alors il est parti à la campagne, pour une propriété de sa famille, et il

est parti avec sept vessies de couleur, emportant sur lui, selon une

expression de son frère, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Puis sans

maître, sans guide, sans conseil, il s'est mis à peindre avec amour et

rage.

Au bout d'un an, il revenait à Naples, exposait, avec un certain succès,

mais les ennuis qu'il éprouvait, de la part de ses frères hostiles à sa

vocation, le décidèrent à quitter Naples, avec l'idée d'aller à Paris. Il

se rendait à Rome, où il vendait un tableau 25 francs, gagnait Florence,

où il n'était sensible qu'à la peinture des Primitifs, attrapait Milan, où

sur les 650 francs qui lui restaient, il était volé de 500 francs, dans

son auberge, par des voleurs qu'il qualifie de véritables artistes.

Donc 150 francs étaient toute sa fortune, et le voyage en troisième

jusqu'à Paris, coûtait une centaine de francs. Ma foi, il n'hésitait pas,

et le voici en France, dont il ne sait rien, où il ne connaît personne.

Il a entendu dire qu'il y avait un sculpteur napolitain, qui demeurait

place du Mont-Parnasse. A la descente du chemin de fer, il se fait

conduire là, par l'omnibus. De l'impériale, on lui jette sa petite malle,

et sa grosse boîte à couleurs, qui s'ouvre en tombant, et dont les

pinceaux et les couleurs se répandent dans le ruisseau. Il les ramasse

tant bien que mal, entre dans le petit hôtel qu'on lui indique, prend en

haut une mansarde, s'étend sur le lit. Il faisait, ce jour-là, une de ces

journées d'été sans soleil, et une triste lumière d'un fond de cour lui

tombait, par une tabatière, sur la figure, une lumière qu'il voyait sur

lui, comme _sur un cadavre_. Dans cette grande ville inconnue, sans

relations aucunes, sans une lettre de recommandation, sans même la

connaissance de la langue qu'on y parle, il se sent tout à coup pris d'un

immense découragement, au milieu duquel il s'endort.

Le jour était tombé quand il se réveille. Il se met à la recherche d'un

endroit pour manger, et découvre une gargote, où on lui fait payer sept

francs son dîner. Il retombe dans la rue, se dirige au hasard, arrivant au

bout de deux heures, sur le boulevard des Italiens. Là, dans cette allée

et venue d'hommes et de femmes, dans ce mouvement, dans cette vie de la

foule parisienne, sous les lumières du gaz, le noir soudain, que le jeune

artiste a en lui, ce noir s'évanouit, et il est transporté, enthousiasmé,

par la modernité du spectacle. Puis au bout de quelques instants, au café

du coin de la rue de Richelieu, deux ou trois: «Ah! comment te voilà!»

de compatriotes, lui enlèvent toute inquiétude, tout souci, toute

préoccupation d'avenir.

Et sans demander, en pleine nuit, il retrouve son hôtel de la place du

Mont-Parnasse, ce que, dit-il, il ne pourrait faire aujourd'hui.

* * * * *

--------La littérature, c'est ma femme légitime, les bibelots, c'est ma

p..... mais pour entretenir cette dernière, jamais, au grand jamais, ma

femme légitime n'en souffrira.

* * * * *

_Samedi 23 février_.--Les juives gardent de leur origine orientale, une

nonchalance particulière. Aujourd'hui, je suivais d'un oeil charmé, les

mouvements de chatte paresseuse, avec lesquels Mme *** pêchait, au fond

d'une vitrine, ses porcelaines et ses laques, pour me les mettre dans la

main. Puis quand elles sont blondes, les juives, il y a au fond de leur

blondeur, comme de l'or de la peinture de la maîtresse du Titien.

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 4 / 16 段