peu inquiétants. Il y a une danseuse, tournant sur ses pointes dans un
clair de lune, de laquelle pourrait s'éprendre un personnage d'Hoffmann,
et encore un clown qui se couche, cherche sa position sur un lit, et
s'endort avec des poses et des gestes d'une humanité de chair et d'os.
* * * * *
_Samedi 12 avril_.--Aujourd'hui, j'entre à la _Vie Moderne_. C'est amusant,
l'installation d'un journal à images naissant, avec ses divans qui ne
sont encore que des planches, l'essai de ses cornets acoustiques qu'on
pose, les épreuves de Gillot voletant sur le bureau, la paperasserie en
désordre de la copie des feuilles destinées à faire le premier numéro, les
allées et les sorties de messieurs qui s'en vont, après un petit entretien
avec le rédacteur en chef dans un coin du bureau.
* * * * *
_Dimanche 13 avril_.--Liphart, en faisant mon portrait, m'apprend qu'il
y a des femmes russes qui prennent de la belladone pour s'agrandir la
pupille, et donner à leur regard de l'étrangeté et du brillant.
* * * * *
--------C'est singulier, je suis un _aristo_, et je trouve qu'il n'y a que
moi, dans le roman peuple, qui aie eu de la tendresse, des entrailles,
pour la canaille.
* * * * *
--------Je persiste à déclarer que les réceptions de l'Académie
m'apparaissent comme des récréations de cuistres.
* * * * *
--------Ce qu'il y a à craindre pour l'homme de lettres, ce n'est point le
foudroiement, la mort complète de sa cervelle: c'est la douce imbécillité,
l'insensible ramollissement de son talent.
* * * * *
--------Toute la valeur du romantisme, ça été d'avoir infusé du sang, de
la couleur dans la langue française, en train de mourir d'anémie,--quant à
l'humanité qu'elle a créée, c'est une humanité de _dessus de pendule_.
* * * * *
_Mardi 25 avril_.--J'entre en discussion avec Spuller, parce qu'il ne fait
aucune différence entre les créateurs et ceux qu'il appelle les autres,
entre un Balzac ou un Hugo, et un Sainte-Beuve. Il finit par déclarer que
le NEVEU DE RAMEAU est pour lui complètement incompréhensible, qu'il ne
sait pas du tout ce que Diderot veut dire, et me renvoie à la PRINCESSE DE
BABYLONE.
Oui, le journaliste républicain met sur le même pied les vulgarisateurs et
les créateurs, et préfère les écrivains utiles à ceux qui ne sont que des
écrivains.
* * * * *
--------Au bas du trottoir de la rue de Clichy, un homme tendant la main à
un autre: «Donne-moi la cuiller?»
* * * * *
--------Quel printemps! les blanches fleurs des magnolias ont quelque
chose de la constriction douloureuse des épaules de femmes décolletées,
dans un courant d'air.
* * * * *
_Mercredi 30 avril_.--Aujourd'hui l'apparition des FRÈRES ZEMGANNO.
* * * * *
_Jeudi 1er mai_.--Qui est-ce qui osera dire qu'auprès de Labruyère,
Molière est un bas farceur?
* * * * *
_Vendredi 9 mai_.--Les attaques, ça vous embête, mais au fond c'est bon.
Ça met dans votre travail, un peu de colère.
* * * * *
--------Un joli détail de la vie élégante parisienne. Parmi les
demoiselles-mannequins, qui, dans les salons de Worth, montrent et
promènent sur leurs sveltes corps, les robes de l'illustre couturier, il
est une demoiselle, ou plutôt une dame mannequin, dont la spécialité est
de représenter la grossesse de la _high-life_.
Assise seule à l'écart, en le clair-obscur d'un boudoir, elle exhibe aux
yeux des visiteuses dans un état intéressant, la toilette appropriée avec
le plus de génie à la déformation de l'enfantement.
* * * * *
_Mercredi 14 mai_.--Chez la princesse, ce soir, Lachaud parlait, en
amoureux, de son ancien amour pour Mme Lafarge. Il disait qu'aujourd'hui
encore, il avait dans son cabinet un portrait d'elle, au-dessus d'un divan,
et que lorsqu'il rentrait fatigué du palais, il faisait une sieste sur ce
divan, s'endormant les yeux sur l'image de l'assassine.
* * * * *
_Vendredi 16 mai_.--Enfin, un jour où je puis me donner la récréation de
lire un bouquin pour mon plaisir--récréation rare pour le fabricateur de
livres--et le jour est tout gris, tout pluvieux, vraiment fait pour la
lecture. Je me plonge dans un voyage au Zambèze, dans un voyage au milieu
du pays des lions, là, où l'on en rencontre des troupes de trente,
marchant à la queue-leu-leu. Toute la journée, je suis à l'émotion de
leurs rugissements au bord des grands fleuves, et le soir, me rappelant
tout à coup, que Burty fait une conférence sur mes dessins à l'École des
Beaux-Arts, le quai Malaquais m'apparaît lointain, lointain, comme si
j'étais au fond de l'Afrique,--et je reste au Zambèze.
* * * * *
_Dimanche 18 mai_.--Cette fois, j'avais cru que la nature de mon livre, ma
vieillesse même, désarmeraient la critique. Mais non, c'est un éreintement
sur toute la ligne. Barbey d'Aurevilly, Pontmartin, etc., ont déclaré les
FRÈRES ZEMGANNO un livre détestable.
Pas un de ces critiques ne semble s'apercevoir de l'originale chose
essayée par moi dans ce livre, de la tentative faite pour émouvoir avec
autre chose que l'amour, enfin de la substitution dans un roman d'un
intérêt autre, que celui employé depuis le commencement du monde.
Allons, je serais attaqué et nié jusqu'au jour de ma mort, et même
peut-être quelques années après. Au fond, il faut l'avouer, ça fait, en
mon par dedans, une espèce de tristesse qui se traduit par un cassement
de bras et de jambes, une fatigue physique qui a le désir et le besoin
de dormir.
* * * * *
_Mardi 20 mai_.--Les choses et les hasards de la vie sont bizarres.
Aujourd'hui, sur quoi est-ce que je tombe, en passant, devant mes dessins
exposés aux Beaux-Arts, sur une entrevue de mariage entre le cousin
_Marin_, que je croyais à Bar-sur-Seine et une demoiselle ***.
* * * * *
--------Le peintre Dupray expliquait l'énorme protection de l'État en
faveur de la musique, par ceci: c'est que tous les grands banquiers juifs
sont mélomanes.
* * * * *
_Mercredi 21 mai_.--Quelqu'un vivant dans le monde politique, disait ce
soir, que le 16 mai n'avait pas réussi, par suite de la préoccupation de
chaque ministre, d'avoir un passeport pour se sauver, en cas de malheur.
* * * * *
--------Combien y a-t-il de pièces de théâtre, dont le dénouement ne soit
pas amené par l'interception d'une lettre ou sur la surprise d'une
conversation derrière un rideau. Toute l'imagination du théâtre de ces
jours-ci, consiste à convertir la lettre en télégramme, et à remplacer le
rideau par quelque chose comme la porte d'un cabinet d'aisance.
C'est bien borné, et le théâtre me semble pour un esprit, le travail
fatigant d'un écureuil dans une cage.
* * * * *
--------On peut dire qu'en France, le jour où le chef du gouvernement a eu
sur le dos, comme uniforme, un habit noir, c'en a été à jamais fait de sa
puissance et de sa gloire militaires.
* * * * *
_Mardi 27 mai_.--Dîner Brébant.
--Cette femme je l'ai rencontrée, quand j'étais en prison.
--Bah!
--Oui, c'était à la fin de l'Empire, lorsque tout était détraqué. Le jour
où j'ai été écroué à Sainte-Pélagie, le directeur s'est empressé de me
dire: «Vous n'avez qu'à adresser une demande, pour être transféré dans une
maison de santé.» Et la première parole de l'autre directeur a été:
«Donnez-moi votre parole que tous les soirs, vous serez rentré à dix
heures....et vous êtes libre».
* * * * *
_Mercredi 28 mai_.--Liesse me dit que son exemplaire des FRÈRES ZEMGANNO a
un joli autographe à la dernière page: il est signé d'une larme de jeune
fille, à laquelle il l'avait prêté.
* * * * *
--------N'est-ce pas paradoxal que ce soit de nos revers qu'est sortie une
école de peinture militaire. Du temps de notre gloire, il y avait un
peintre isolé, comme Vernet, comme Raffet, mais non tout un petit monde,
pouvant faire les frais d'une exposition spéciale.
* * * * *
--------Quel malheur de n'avoir pas trouvé le temps de faire notre
«Catéchisme révolutionnaire de l'art». Et comme il aurait été amusant, au
nom de Raphaël, à propos de tel tableau qu'on admire, d'indiquer ce que
les restaurateurs ont laissé juste de peinture, même de dessin du maître,
mais c'était un travail immense de recherches, de courses, de
conversations avec les gens techniques, et il ne fallait ni erreurs, ni
exagérations. Puis encore au sujet d'une faïence Henri II, de montrer le
peu de perfection de la matière, la tristesse du décor, l'insenséisme des
prix.
Et ainsi de tout, et aller pendant trois cents pages, trépignant,
bouleversant les opinions consacrées, les admirations séculaires, les
programmes des professeurs d'esthétique de l'Institut, toute cette vieille
foi artistique, plus entêtée, plus dépourvue de _criterium_ que la foi
religieuse.
* * * * *
_Mercredi 4 juin_.--Aujourd'hui, dans mon jardin en fleurs, son petit
corps maigre perdu dans sa robe à queue, Mme de Nittis parlait, tout au
fond d'un grand fauteuil, où elle ne tenait guère plus de place qu'un
enfant, parlait, avec des interruptions, des silences, de pâles sourires;
parlait des premiers temps de son bonheur avec son mari, dans un certain
carré de roses trémières, aux environs de la Malmaison, et qu'il avait
fallu vendre, un jour de mauvaises affaires. Avec ce quelque chose
d'appuyé et de ressenti, que les bien malades mettent dans leurs paroles,
elle revenait amoureusement sur ces jours où elle servait de modèle à son
mari, du matin au soir, sur ces jours tout pleins de ses peurs de l'eau,
et où cependant sans rien dire, elle posait dans un remuant bateau, en
robe blanche, frissonnante du froid du coucher du soleil et de la terreur
de chavirer.
_Vendredi 6 juin_.--La petite Mme ***, sur une polissonnerie qu'on lui dit,
a un retroussement d'une seule narine, singulier, bizarre.
* * * * *
_Samedi 7 juin_.--Je suis à l'enterrement du vieux Maherault,
l'avant-dernier collectionneur sincère, l'avant-dernier collectionneur
pauvre--je me regarde comme le dernier,--et je n'entends que colloques
sans pudeur d'amateurs, tout réjouis par la perspective de la vente, et ne
vois que têtes de marchands d'estampes, travaillant à attirer sur elles,
l'attention de la famille.
* * * * *
_Dimanche 8 juin_.--Déjeuner en tête à tête avec Flaubert, ce matin.
Il me dit que son affaire est faite. Il est nommé conservateur, hors cadre,
à la Mazarine, aux appointements de 3 000 francs, qui doivent être
augmentés dans quelques mois. Il ajoute qu'il a vraiment souffert
d'accepter cet argent, et que du reste, il a déjà pris des dispositions,
pour qu'il soit un jour remboursé à l'État. Son frère, qui est très riche
et mourant, doit lui faire 3 000 livres de rente: avec cela, sa place et
ses gains de littérature, il se retrouvera à peu près sur ses pieds.
Flaubert, l'ennemi des illustrations, songe aujourd'hui à l'illustration
de sa féerie, avec des dessins de peintres--et non de dessinateurs, dit-il
avec mépris.
Il est plus briqueté, plus coloré à la Jordans que jamais, et une mèche de
ses longs cheveux de la nuque, remontée sur son crâne dénudé, fait penser
à son ascendance de Peau-Rouge.
Il est content de sa jambe. Aujourd'hui voici le premier jour, où il ne
met pas de bande.
--Oui, un médecin qui était là, n'avait rien vu à mon cas... C'est un
voisin, un chirurgien de marine, qui venant me voir par hasard, a soulevé
mon drap, m'a flanqué un coup brutal sur la jambe, m'a demandé:
--Avez-vous pleuré? Avez-vous eu un frisson? Avez-vous éprouvé quelques
trouble intérieur, au moment de votre chute?
--Oui, j'ai senti à l'épigastre quelque chose de désagréable!
--Eh bien c'est ça, le péroné est cassé, regardez ce bourrelet... c'est
toujours l'indication d'une cassure.
Et toute la journée de l'esthétique furibonde.
A cinq heures, dans un pantalon clair, arrive Zola, qui revient du
Grand-Prix, où il est aller étudier les courses, pour les mettre dans NANA.
* * * * *
_Lundi 9 juin_.--Degas disait spirituellement, en parlant du portrait de
Carolus Duran par son élève: «Avez-vous remarqué les manchettes de Carolus
et les veines de ses mains, pleines des vibrations d'un pouls vénitien?».
* * * * *
--------Une erreur de 3 centimes, dans le compte d'une année, il y a cinq
ou six ans, a fait passer, m'a-t-on assuré, cinq jours et cinq nuits, aux
sept employés de la fortune privée de Rothschild.
* * * * *
_Mardi 10 juin_.--Dîner intime chez les Charpentier, entre Flaubert, Zola
et moi.
FLAUBERT.--Eh bien, Charpentier, faites-vous mon SAINT-JULIEN?
CHARPENTIER.--Mais oui... Vous tenez toujours à ce vitrail de la
cathédrale de Rouen, qui,--c'est vous qui le dites--n'a aucun rapport avec
votre livre.
FLAUBERT.--Oui, parfaitement, et c'est bien à cause de cela.
ZOLA.--Au moins permettez à Charpentier d'introduire dans le texte,
quelques dessins... Moreau vous fera une Salomé.
FLAUBERT.--Jamais... Vous ne me connaissez pas, j'ai l'entêtement d'un
Normand que je suis.
--Mais lui crie-t-on, avec votre vitrail seul, la publication n'a aucune
chance de succès... Vous en vendrez vingt exemplaires... puis, pourquoi
vous butez-vous à une chose, que vous-même reconnaissez être absurde?
FLAUBERT (avec un geste à la Frédérick Lemaître).
--C'est absolument pour épater le bourgeois!
* * * * *
--------Des jours hostiles et de malechance, où l'on voudrait, ainsi que
dans un gros temps, fermer les sabords de sa maison, et se dérober aux
gens qui frappent à votre porte, aux lettres que le facteur dépose dans
votre boîte.
* * * * *
--------Un vilain, un odieux livre, ce livre de Vallès qui vient de
paraître. La mère, jusqu'à présent, était sacrée, la mère jusqu'à présent,
avait été épargnée par l'enfant, qu'elle avait porté dans ses flancs.
Aujourd'hui, c'en est fini en littérature, de la religion de la maternité,
et la révolution commence contre elle.
VINGTRAS est un livre symptomatique de ce temps.
* * * * *
_Lundi 16 juin_.--Chez Auguste Sichel, Castellani, l'antiquaire de Rome,
parle pittoresquement de ce lit du Tibre, de ce limon qui enferme
dans une succession de couches, semblables aux tiroirs superposés d'un
médaillier, des pièces de monnaie commençant à Pie IX, descendant jusqu'au
Xe siècle. Et Castellani ne doute pas qu'en fouillant plus profondément,
on arrive à une seconde succession de couches, dont la dernière renfermera
des objets de l'âge de pierre... Le Tibre, ce qu'il contient!--nous dit,
notre italien,--un arc de triomphe du temps de Valentinien, un arc de
triomphe tombé comme un homme ivre à l'eau, et qu'on est en train de
repêcher tout entier, avec ses quatre statues.
* * * * *
_Vendredi 20 juin_.--Je revenais du cimetière--c'est le jour de
l'anniversaire de la mort de mon frère--et j'allais un peu vague, au
milieu de gens lisant les journaux en marchant, et auxquels je ne prenais
pas garde, quand, dans la rue Richelieu, un homme--c'était Camille
Doucet,--élève au bout de son bras, d'un geste triste, un morceau de
papier, et me le tend. J'y lis: _Mort du prince impérial_.
Pour cette famille Napoléon, semble revivre la fatalité antique, la
fatalité attachée à la famille des Atrides.
* * * * *
_Dimanche 22 juin_.--C'est le dernier dimanche de Flaubert. Daudet
apparaît un moment. Il a l'entrée anxieuse d'un être malade, qui interroge
les visages. Il s'assoit. Je suis frappé de la pâleur de cire de ses
mains. Alors il nous dit avoir vomi, une nuit, sans souffrance, un gros
caillot de sang... que les uns disent venir des bronches, les autres du
poumon.
Il s'interrompt un moment, puis reprend: «Ah! l'imagination de la peur...
celle-là, je l'ai, oui, je l'ai... C'est malheureux, ajoute-t-il sur un
ton léger, que cela ne puisse servir dans les romans. Je suis arrêté en
plein... je ne puis plus travailler... et il me prend des grippes pour
celui-ci... mais ça passera... des grippes pour celui-là... ça, ça passera
encore,»--fait-il ironiquement et désespérément, en manière de refrain.
Il est inquiet, ne tient pas en place, éprouve, comme une fatigue
lorsqu'on lui parle trop longtemps. Je descends avec lui, et le mets en
voiture, pour aller chez Potain, dont il doit avoir une consultation dans
la soirée.
* * * * *
--------Le _je m'en fous_ intellectuel de l'opinion de tout le monde:
c'est la bravoure la plus rare que j'aie encore rencontrée, et ce n'est
absolument qu'avec ce don, qu'on peut faire des oeuvres originales.
* * * * *
--------C'est fabuleux ce que demande, dans ce moment, le ministère des
Beaux-Arts aux peintres, chargés de commandes pour le Panthéon. On a très
sérieusement tâté un peintre chargé de peindre un épisode de la vie de la
Vierge, pour tâcher d'obtenir de lui, qu'il n'introduisît pas la Vierge
dans son tableau.
* * * * *
_Dimanche 6 juillet_.--Tout ce temps, où le soleil ressemble à la lampe,
dont les brodeuses s'éclairent avec une boule d'eau, tout ce temps de ciel
couvert au fond d'une humidité tépide, me jette dans une tristesse, dans
un ennui, dans un gris de l'âme, que n'éclairent, ni la publication de mes
livres, ni mes folies japonaises.
* * * * *
--------Chez les petites filles on peut dire que la respiration est
abdominale. A mesure qu'elles se font fillettes, la respiration semble
remonter, et le jour où elles sont tout à fait femmes, la respiration
devient cet abaissement et ce soulèvement voluptueux des seins.
* * * * *
--------«Quand on est malade, n'est-ce pas qu'on a besoin de lire des
livres distingués?» dit ce soir Mme Daudet, avec cette interrogation
ingénue, qui est un de ses charmes.
* * * * *
--------Un nègre précédé dans la rue d'un caniche blanc: c'est une vision
qui a un rien de fantastique.
* * * * *
--------Un mot du vieux Giraud, sur une femme galante de la société, ayant
dépassé la quarantaine: «Elle commence à avoir la chaude fadeur d'haleine
des chats qui ont mangé trop de mou».
* * * * *
--------Un croquis. Dans leur cage de cristal, avec leurs cravates noires,
leurs cols de petits garçons, la délicate coquille de leurs oreilles,
l'échafaudage de leurs cheveux torsadés, elles font très bien les
caissières de M. Noël. On ne les voit, ces demoiselles, que de profil,
et encore de profil perdu, et dans le plongeon que fait le torse de la
première, pour une conversation, à voix basse, avec un sommelier, aux
favoris diplomatiques, on aperçoit la plume de fer de la seconde courir
sur les additions, avec le sautillement de doigts qui broderaient au
tambour.
* * * * *
---------J'entendais, l'autre jour, un marchand de vin, d'un ton
mi-triomphant, mi-gouailleur, jeter à un cocher, auquel il apportait une
consommation sur son siège: «Maintenant, mon vieux, tout est permis, tu
peux faire tout ce qui te fait plaisir!» C'était, dans la bouche du
marchand de vin, le nouveau catéchisme prêché aux classes inférieures,
pour l'embêtement des classes supérieures.
* * * * *
_Jeudi 31 juillet_.--Quelqu'un disait, en parlant du pullulement de la vie
à Cayenne: «La vase est là, de l'être.»
* * * * *
_Vendredi 1er août_.--Pierre Gavarni, qui depuis une quinzaine de jours
travaille en compagnie de sa femme, de son fils, d'une bonne, à une étude
du champ de course d'Auteuil, étude qu'il dépose chez moi, m'a demandé de
venir dîner, avant son départ pour Trachaussade.
A huit heures moins le quart, apparaît Gavarni, avec son doux et
tranquille air de somnambule. Il déroule lentement un long rouleau de
papier, dont il tire, avec toutes sortes de précautions, trois flèches
japonaises, et il me confesse qu'il tire de l'arc, et commence une
dissertation sur la différence de l'arc du nord et l'arc japonais, dont le
lancement se fait tout en bas, pour obtenir, suppose-t-il, une hausse.
Après dîner, je tombe sur un petit album de Gavarni, où il a cherché à
rendre les penchements de côté et en avant des jockeys, dans la rapidité
d'une course: «Tiens, dit-il, regarde ça, c'est curieux, j'ai relevé, un
matin, dans une allée de course à Chantilly, une piste,--et il me fait
voir un petit losange se resserrant et obliquant jusqu'à une ligne, formée
de points qui ferait croire, qu'à la fin le cheval ne court plus que sur
un pied: «C'est drôle, n'est-ce pas? et je n'y comprends rien, mais
c'était comme ça... Il y a un moment dans le galop, où le pied gauche ne
laissait plus de trace, ne laissait que cette petite marque presque
invisible.»
Et voilà l'original garçon, qui se met à parler du galop du cheval, avec
une grande science, des aperçus nouveaux, des divagations amusantes, tout
en me faisant passer sous les yeux des croquetons, où il s'est essayé à
saisir la réalité du galop: «C'est le diable, vois-tu, cette jambe est
vraie, et elle paraît bête, c'est juste et ça semble faux. Au fond dans
les tableaux hippiques, il y a une convention pour le galop... On fait
tous les chevaux galopants maintenant, à l'image de Pégase, les quatre
pieds dans l'air, et le dévorant... et jamais le galop, à moins d'un
éloignement infini, ne se présente ainsi... Enfin c'est la mode moderne...
Le curieux, tu connais les bas-reliefs du Parthénon, eh bien, je les ai
étudiés à fond, c'est extraordinairement juste... bien plus juste que tous
les Horace Vernet du monde... Il y a là dedans une volte d'un cheval sur
ses pieds de derrière... c'est d'une rouerie... Oui, dans ces bas-reliefs,
c'est tout le contraire, du galop contemporain... toujours les deux jambes
de derrière sont ramassées sous l'arrière-train... pourquoi cela?...
pourquoi cela?... Je me creuse la tête... est-ce que cela tiendrait
simplement à l'étroitesse du compartiment, au peu de place, donnée à la
composition de l'artiste?»
* * * * *
--------Le vin de Bar est un vin curieux: on dirait un vin de Bourgogne,
dans lequel commence à prendre naissance le vin du Rhin.
* * * * *
--------On parlait à Jean-d'Heurs, du maître d'un château voisin, qui,
avant de donner une chambre à un invité, l'habitait un mois, afin de la
faire toute bonne, toute habitable.
* * * * *
_Dimanche 31 août_.--Un temps d'inactivité intellectuelle, où le livre
dort, où la critique sommeille, et où je suis comme non vivant.
* * * * *
_Dimanche 14 septembre_.--Pendant que tout le monde du château de
Saint-Gratien est à la messe, et que nous sommes, tous deux, assis dans un
rayon de soleil, Anastasi me conte ses maux, son désespoir. Il me dit
n'avoir plus au monde qu'un seul plaisir, la causerie. «Et encore,
ajoute-t-il, je n'ai pas le charme humain de cette si bonne chose, je n'ai
pas le sourire de ceux avec lesquels je m'entretiens, et dans la nuit où
je vis, la causerie avec des vivants a quelque chose d'une conversation
avec de purs esprits.
* * * * *
_Mardi 16 septembre_.--Une anecdote qui renferme comme un pronostic de ce
qui allait arriver.
On sait que l'Empereur avait fait faire, par Frémiet, une série de petites
figurines, coloriées et habillées de poudre de drap, représentant tous les
corps d'armée. On permettait au prince impérial, de les voir sans y
toucher, et l'enfant avait un désir fou de les tenir entre ses mains. Un
jour, que la clef avait été laissée sur l'armoire, le prince les retira
toutes, et les posant sur le plancher, se mit à jouer avec les petits
soldats, couché à plat ventre par terre.
En ce moment la porte s'ouvre, un gros homme entre, et butant, tombe en
plein sur l'armée française, qu'il écrase et démolit presque entièrement.
Les soldats à peu près rafistolés, et remis dans l'armoire, l'Empereur est
averti par un domestique, le lendemain. Il fait venir _Loulou_, qui seul
pouvait être le coupable. L'enfant avoue. «Mais, lui dit l'Empereur, tu
l'as donc fait exprès, car il est impossible qu'il y en ait autant de
brisés ... voyons, dis-moi comment c'est arrivé?» Silence de l'enfant. On
le prive des honneurs militaires. Persistance de l'enfant dans son
mutisme. L'Empereur s'en ouvre à la princesse Mathilde, s'étonnant de cet
entêtement. L'enfant, pris à part, confie à la princesse, que c'est le
général Leboeuf, mais il lui fait bien promettre qu'elle ne le dira pas à
son père.
* * * * *
_Samedi 20 septembre_.--Flaubert, en train de fermer sa malle à
Saint-Gratien, me parle de ses projets littéraires.