Le pourquoi ce dîner a été donné, aurait pu fournir un chapitre à Balzac.

Un ami à moi, est très énamouré d'une juive de la grande société, désirant

posséder un de ces chênes nains de cent cinquante ans, qui tiendrait dans

le pot de terre d'un rosier. Le commissaire japonais se refusait à le

vendre et voulait le rapporter au Japon. Or, ce dîner en principe était

donné à Gambetta, qui devait demander le chêne au dessert, mais il n'a pu

venir qu'après dîner. Toutefois la demande avait été faite par lui, et

moyennant ce dîner, et peut-être encore la création d'un consulat sur les

côtes du Nippon, la _carissima_ de mon ami aura son chêne.

* * * * *

_Mercredi 6 novembre_.--Hier, chez Charpentier, les Japonais ont apporté

de la cuisine fabriquée par eux, de petites tartelettes de poissons, des

gelées blanches et vertes de poissons, et encore un mets dont ils semblent

très friands, de petits rouleaux de riz, dans une feuille de plante

aquatique grillée: quelque chose à l'aspect d'un boudin blanc dans

une enveloppe de boudin noir.

Ce n'est guère bon pour nos palais européens, mais l'on sent dans ces

comestibles une cuisine très civilisée, très travailleuse du suc et de

l'essence des aliments, et dont les produits donnent aux papilles un tas

de petites sensations, délicates, complexes et fugitives. Ce sont des mets

et des nourritures ayant le caractère et le format de nos hors-d'oeuvre.

Du reste, nous ne pouvons être que de mauvais juges de cette cuisine:

_l'élément gras_, étant la base de la cuisine européenne, et _l'élément

maigre_, étant la base de la cuisine japonaise.

Après dîner, deux de ces Japonais, dont l'un est le cuisinier des petits

plats que nous avons mangés, se mettent à dessiner sur des morceaux

d'étoffe, dans les senteurs fades de l'encre de Chine. Ils sont là,

penchés sur le papier, avec une figure qui peine, avec un grand pli à la

joue, et l'avancement de leur grosse bouche sérieuse. Ils tiennent leur

pinceau entre la première phalange du pouce et l'index, et semblent

l'avoir dans la paume de la main.

L'un d'eux dessine trois corbeaux, et c'est vraiment merveilleux de savoir,

dans un dessin qui n'a jamais d'enveloppe ni de contour général, réserver

les lumières, et d'être fixé d'avance si sûrement sur les places et les

valeurs de sa composition. Avec un pinceau écrasé et aux poils presque

secs, il rend l'extrémité duveteuse de la plume, de la façon la plus

extraordinaire, et modèle, avec des plans dans la demi-teinte, en un gris

noyé dans l'eau, le plus savant et le plus moelleux dessin de nature de la

poitrine de l'oiseau noir.

* * * * *

_Lundi 11 novembre_.--J'avais été plein de sagesse à cette exposition, je

n'avais rien acheté, mais là rien, pas même un objet de dix sous.

Cependant, à ma première visite j'avais avisé, à la section de la Chine,

un objet que je trouvais un des plus beaux du Champ de Mars, un de ces

objets à la richesse barbare et précieuse, digne d'une galerie d'Apollon

exotique. C'était un très grand vase en jade vert, en forme de balustre,

avec sur sa panse, un quadrillé d'or, relevé d'un cloutis de corail, et

aux anses formées par des têtes de dragons ayant des yeux de cristal de

roche.

Je l'avais marchandé... pour le marchander. On me l'avait fait 2 000

francs. Depuis je ne l'avais pas revu, et ne pensais plus à ma folle envie,

quand dans une de ces séances que je fais de 6 à 7 heures, chez les

Sichel, je demandais vaguement à Tien-Paô, s'il avait vendu son vase. Il

me répondait que non, ajoutant que c'était une pièce très rare, très

ancienne, et d'un seul morceau, et qu'il me le laisserait cependant à 1

200 francs. Ma foi. le lendemain,--le maudit vase avec son or, son corail,

son cristal de roche m'avait trotté dans la tête, toute la nuit--j'allais

trouver mon Chinois, auquel j'offrais de son jade, 800 francs. Et Tien-Paô,

après avoir répété un tas de fois, «80 taels... 80 taels, pas possible...

80 taels, trop bon marché,» me le laissait à la fin. Aujourd'hui la pièce

opulente fait, entre deux flambés, le milieu de la cheminée de mon cabinet

de l'Extrême-Orient.

* * * * *

_Mardi 12 novembre_.--Je ne sais quel charme ont les fleurs d'hiver, elles

me semblent parées de quelque chose de joliment et délicatement

souffreteux. Aujourd'hui se dressait sur la table de Nittis, un énorme

bouquet de chrysanthèmes jaunes, mais si peu qu'on les voyait blancs, avec

l'extrémité des pétales un rien violacée; et je regardais ce bouquet, sans

pouvoir en détourner les yeux: c'était comme la pâleur d'une chair de

petite fille, meurtrie par le froid.

* * * * *

--------Où m'a-t-on dit, ces jours-ci, que les coups de corde, en

Angleterre, se donnaient, à l'heure qu'il est, avec une mécanique. Voilà

le progrès, un progrès qui ne laisse plus rien à craindre de l'humanité

du bourreau.

* * * * *

_Mardi 19 novembre_

L'on causait de l'industrialisme du monde des lettres sans humanités, de

ces littérateurs appelés peut-être à devenir les éducateurs des

générations, commençant à épeler. Là-dessus le vieil Houssaye parlait d'un

homme de lettres, dont il taisait le nom, et qui lui disait, il y a

quelques jours: «Moi, à midi, tous les jours, j'ai fait deux

feuilletons... je ne cours pas après les gros prix... 25 francs, c'est le

prix que me donne la _Liberté_ ou l'_Estafette_. Donc à midi j'ai 50

francs. Le reste de la journée, je la passe dans les petits théâtres, ou

avec mes amitiés, mes relations, mes trucs, j'arrive à être d'un quart,

d'un sixième dans une pièce, et ça rapporte encore 50 francs; pour la fin

de la journée... Eh bien, cela me fait 36 000 francs par an, je n'en

gagnais pas autant avant, quand j'étais à la Bourse.»

* * * * *

_Mercredi 20 novembre_.--Un sculpteur, qui a passé des années en

Angleterre, disait que là, il avait trouvé les plus belles poitrines, les

plus charmants torses de femmes, mais que ces femmes n'avaient point la

colonne vertébrale mobile, qu'il était impossible d'obtenir de ces corps,

ce que vous donnait le premier modèle français venu, un hanchement, une

torsion, un contournement, un mouvement de grâce féminin, le penchement

d'une Hébé tendant la coupe à Jupiter.

* * * * *

_Jeudi 28 novembre_.--Aujourd'hui, chez Burty, une curieuse et instructive

séance. Le Japonais Watanobé-Seï a fait un dessin, mais non plus, un de

ces croquis improvisés au bout du pinceau, mais un grand panneau à

l'aquarelle, un _kakemono_.

Le dessin pour être précieux au Japon, doit être fait sans aucune reprise

du trait, sans aucun _repentir_. On attache même une certaine importance à

la rapidité du faire, et le compagnon du peintre a été regarder l'heure à

la pendule, quand l'artiste a commencé!

Le peintre japonais était muni, cette fois, d'un morceau de soie gommée

presque transparente, se fabriquant seulement au Japon pour cet usage; et

la soie était tendue sur un petit cadre en bois blanc. Sauf deux ou trois

bâtonnets de couleur de son pays, entre autres une espèce de jaune,

couleur de gomme gutte, et du bleu verdâtre, l'artiste se servait de

couleurs au miel, de couleurs européennes.

D'abord pour commencer, ce fut au milieu, comme toujours, un bec d'un

oiseau devenant un oiseau, puis encore trois autres becs, trois autres

oiseaux: le premier grisâtre, le second au ventre blanc, aux ailes vertes;

le troisième ayant l'apparence d'une fauvette à tête noire; le quatrième

avec du rouge dans le cou d'un rouge-gorge. Il ajouta à la fin, au haut du

panneau, un cinquième oiseau, un calfat au bec de corail. Ces cinq oiseaux

furent exécutés avec le travail le plus précieux et presque le frou-frou

révolté de leurs plumes.

Et c'était charmant de voir notre Japonais travailler, tenant deux

pinceaux dans la même main, l'un tout fin et chargé d'une couleur intense

et filant le trait, l'autre plus gros et tout aqueux, élargissant la

linéature et l'estompant: tout cela avec des prestesses d'escamoteur,

debout devant sa petite table aux gobelets.

Sur le fond, laissé complètement vierge, il a mouillé la plus grande

partie, réservant, çà et là, des déchiquetures, pareilles à de petits

archipels, et dont l'ensemble avait une certaine ressemblance avec une

carte du Japon. Le panneau a été un peu séché à la flamme d'un journal,

et retiré, lorsqu'il conservait un rien d'humidité dans les parties

mouillées.

Alors brutalement, et comme sans souci de la délicatesse de son dessin,

il a fait pleuvoir de gros pâtés d'encre de Chine, qui étendus avec un

blaireau, ont détaché sur la légère demi-teinte d'un ciel gris, les

branchages et les oiseaux enfermés dans une couche de neige, faite

miraculeusement par ces espèces d'archipels gardés secs dans le papier.

Puis, quand le panneau a été ainsi préparé, ainsi avancé, ne voilà-t-il

pas que notre peintre japonais s'est mis à le laver à grandes eaux,

donnant, sur la tête colorée des oiseaux, de petits coups de pouce,

amortissant, et ne laissant sur le papier que la vision effacée, de ce qui

y était tout à l'heure.

Et le panneau encore une fois remis au feu et retiré mollet, l'artiste

indique un tronc tortueux par un large appuiement, mais interrompu, mais

cassé, et pique avec la plus grande attention, dans le vide, dans

l'effacement, les petites fleurs rouges d'un cognassier du Japon, ne

plaçant qu'au dernier moment la valeur noire de son dessin, la tache

intense à l'encre de Chine du tronc de l'arbuste.

Et encore des lavages, des séchages, des reprises, des relavages, au bout

desquels le lumineux et moelleux dessin était parachevé, tirant de tout ce

travail dans l'humide, quelque chose du joli flottement des contours d'une

aquarelle qui baigne dans l'eau de la cuvette d'un graveur,--et sans que,

selon l'expression d'un peintre, dans cette chose _soufflée_, se sentît la

moindre fatigue.

* * * * *

_Vendredi 29 décembre_.--Pillaut, le musicien, disait spirituellement, ce

soir: «Oui, maintenant quand je parle, on m'écoute... et vous savez,

lorsque je dis les choses les moins intéressantes, c'est autour de moi, un

cercle de gens attentifs, approuvant mes paroles, de la tête. La première

fois que je m'en suis aperçu, cela m'a profondément attristé..., cette

attention m'a averti que je commençais à être un vieux.»

* * * * *

_Mardi 3 décembre_.--Aujourd'hui, au dîner des Spartiates, Francis Magnard

racontait la petite cause, qui a amené la chute de la colonne Vendôme.

Une fille, dont Magnard ne se rappelle pas bien exactement le nom,

jouissant d'une certaine notoriété, avait été abandonnée par un riche

entreteneur, à cause de ses relations avec un ingénieur. Pendant la

Commune, se trouvant fort désargentée, elle reprochait à son amant d'être

la cause de sa misère, et celui-ci chercha, s'ingénia à trouver un moyen

de gagner de l'argent. Il eut l'idée d'appliquer le système du _sifflet_,

la coupe en biseau de la colonne, système, sans lequel il eût été presque

impossible de la jeter à bas; et il eut, pour son invention, une somme de

6000 francs, qu'il donna à sa maîtresse.

* * * * *

_Mercredi 4 décembre_.--«Le peuple est une bête qui vit de gloire,--disait

brillamment, ce soir, Renan chez la princesse--mais quand il s'est

accoutumé à ce foin, il faut lui en donner tous les jours, c'est ce

qu'avait fait Napoléon, c'est ce que n'a pas fait Bismarck... C'est

peut-être très grave pour lui.»

* * * * *

--------Je me surprends, en construisant mes phrases maintenant, à faire

de la main droite tenant la plume, des gestes d'un chef d'orchestre: si

mes phrases ne sont pas musicales, je ne sais pas diantrement comment il

faut s'y prendre.

* * * * *

_Samedi 7 décembre_.--Ce soir, Pagans chantait du Rameau. Il me semblait,

qu'en entendant cet air vieillot, j'avais les cordes tendres de l'âme,

caressées par de l'ingénu rococo.

J'étais sous l'impression de ce chant, quand une voix, qui semblait sortir

par les narines d'un nez, me dit que le propriétaire de cette voix avait

lu MANETTE SALOMON, dans le sérail.

C'est ce Polonais étrange qui, après s'être manqué d'un coup de pistolet

dans la bouche, est devenu peintre de Sa Hautesse, dans le palais duquel

il a passé une fois cinq cents jours de suite, sans en pouvoir sortir une

minute, occupé de l'éternelle et colossale mise en peinture des batailles,

hantant la cervelle du Sultan: pauvre peintre qu'on faisait, lorsqu'il

était malade, traverser les cours à cheval, en lui tenant les genoux,

de peur qu'il ne tombât, qu'on asseyait sur une chaise, et qui devait

quelquefois travailler douze heures sans manger.

* * * * *

-------Dans ce roman des «Frères Bendigo» (LES FRÈRES ZEMGANNO), il y a

quelques chapitres que j'écris avec le portrait de mon frère devant moi,

il me semble que ça porte bonheur à mon travail!

* * * * *

_Lundi 30 décembre_.--Un joli mot d'une vieille femme de mes amies, à qui

sa bru disait qu'elle aimait à lire, à faire de la musique, mais détestait

les travaux de femme, la tapisserie, la broderie, etc., etc.: «Ma chère,

c'est que vous avez été toujours heureuse, que vous n'avez pas eu de

chagrins... Oui, bien souvent ces travaux sont une occupation mécanique,

derrière laquelle on s'enfonce dans ses regrets!»

ANNÉE 1879

_Mercredi 1er janvier 1879_.--Dîner chez la princesse avec les deux fils

du prince Napoléon, Benedetti, le vieux Giraud, les deux Popelin, Anastasi,

la baronne de Galbois, Mlle Abbatucci.

Au fumoir, on cause du renvoi des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, des

hôpitaux. Anastasi qui a été soigné dans une maison, où était organisé un

service d'infirmières, affirme qu'il est impossible de se figurer

l'avidité, la soûlerie, et le maquerellage de ces créatures, qui passent

leur temps à proposer aux malades qui ne sont pas tout à fait crevards,

les femmes convalescentes de la maison.

* * * * *

_Mercredi 8 janvier_.--Labiche contait, ce soir, qu'à l'enterrement de

Murger, il y avait une contestation entre Thierry, et Maquet, à propos de

l'ordre du discours à prononcer sur la tombe. Et comme Thierry s'entêtait

à parler le premier, se rapprochant le plus possible de la fosse ouverte,

Maquet lui disait au milieu de ce monde, croyant que les deux orateurs se

faisaient des politesses: «Si tu persistes, je te fous dans le trou!»

Thierry renonçait à parler le premier.

* * * * *

_Mardi 14 janvier_.--Le directeur d'un de nos grands théâtres, auquel on

apprenait qu'un de nos plus célèbres auteurs dramatiques était devenu

impuissant, dit en soupirant: «Il est bien heureux, le voilà sauvé des

horreurs de l'incertitude!»--et cela était modulé avec l'annotation

indéfinissable de l'oeil dudit directeur.

* * * * *

--------C'est intéressant de voir son manuscrit,--tout d'abord une feuille

de papier dans une enveloppe,--prendre du ventre, par la copie, qu'on y

glisse, tous les jours, dans l'enveloppe grossissante.

Je reste deux ou trois jours, sans sortir de chez moi, travaillant de

l'heure où je me lève, à l'heure où je me couche, mais le troisième ou le

quatrième jour, j'ai besoin de m'acheter un bibelot, pour me payer de mon

travail.

* * * * *

_Jeudi 16 janvier_.--Triste, triste cette journée, comme l'un de ces

matins de sa jeunesse, où, au sortir du bal masqué, l'on a couché avec une

femme, qui n'avait pas de drap à son lit, et où, au jour levant, on est

entré voir l'enterrement d'un pauvre, dans l'église en face.

* * * * *

_Samedi 18 janvier_.--Première de l'ASSOMMOIR. Un publique sympathique,

applaudisseur, au milieu duquel les inimitiés sourdes n'osent pas se

produire. Comme les années changent les générations. Dans un retour triste

sur mon frère, je ne peux m'empêcher de dire à Lafontaine, rencontré dans

un corridor: «Ce n'est pas le public d'HENRIETTE MARÉCHAL.» Tout est

accepté, claqué, et seuls, au dernier tableau, deux ou trois coups de

sifflet, timides, peureux: c'est toute la protestation dans l'enthousiasme

général.

En sortant de la représentation, Zola nous demande, le nez en point

d'interrogation, d'une voix dolente, si la pièce a vraiment réussi. Il a

passé toute la représentation, dans le cabinet de Chabrillat, à lire un

roman quelconque, trouvé dans sa bibliothèque, n'osant se montrer aux

acteurs, que la veille, à la répétition, dit-il, sa mine désolée glaçait.

Nous nous rendons en troupe avec le ménage Daudet, chez Brébant, où

Chabrillat a fait préparer un souper pour ses amis et les amis de Zola. Il

y a là des gens de toute sorte, le vieux Janvier, l'oculiste Magne, la

phalange de Médan.

Et l'on soupe assez gaiement, toutefois avec un fonds d'affairement et de

préoccupation du lendemain, au milieu de sorties de Zola et de Chabrillat,

allant voir les journalistes qui soupent au-dessous, au milieu de la

lecture de fragments d'un grand article, devant paraître le lendemain, au

milieu de racontars d'après lesquels un contrôleur aurait envoyé faire

f... le préfet de police.

* * * * *

_Mardi 21 janvier_.--Bardoux est venu dîner aujourd'hui chez Brébant. Il

ne dissimule pas, malgré la victoire du ministère, son peu d'espérance de

se maintenir, et là-dessus on ne lui laisse aucune illusion, et on lui

recommande de _soigner_ sa sortie.

En s'en allant, il m'appelle pour faire un bout de chemin avec lui. Il me

dit qu'hier a été la première attaque du jacobinisme, que le maréchal est

parfaitement décidé à s'en aller... puis, dans une animation colère,

s'exclame contre la femme de ce temps, contre sa servilité honteuse, et il

parle, avec des hoquets de dégoût, des femmes _teintes en bleu_, faisant

la cour à genoux, au Gambetta.

Son emportement apaisé, je lui demande pourquoi il n'a pas décoré Zola?

Il me répond qu'il a rencontré une opposition formelle au conseil des

ministres. Je lui demande pourquoi il n'a pas fait officier Renan, il me

répond que le maréchal n'a pas voulu signer sa nomination. Et à propos de

la promotion de Victor Hugo, il m'affirme que c'est le poète qui s'y est

opposé, quoiqu'il eût la promesse, qu'une semaine après qu'il aurait été

nommé commandeur, il serait fait grand'croix.

* * * * *

_Mardi 28 janvier_.--Un mot de la Guimond: «Conçoit-on ce Girardin... j'ai

huit cents lettres de lui toutes compromettantes... et il ne veut pas me

les racheter.»

* * * * *

_Mercredi 5 février_.--Une anecdote sur le colonel, le frère de ce général

Lasalle, qui ne quittait l'armée que pour se commander à Paris une paire

de bottes, et faire un enfant à sa femme.

Un jour il dînait chez Masséna, où il y avait sur la table un hanap

d'argent, très admiré par les convives.

--«Il est à celui qui le boira plein de kirsch,» dit Masséna.

--«Qu'on me le passe!» jette le colonel Lasalle.

Et il le vide d'un trait, le pose sur sa cuisse, d'un coup de poing

l'aplatit, le plie en deux, en quatre, et le fourre dans sa sabretache.

* * * * *

_Mardi 11 février._--Le travail de la note d'après nature, de la saisie

rapide et fiévreuse pendant toute une soirée, dans un cirque, de ces riens

qui durent une seconde, me jette à la fin dans un état d'émotion étrange,

avec dans la cervelle du vague exalté, dans le corps du remuement inquiet,

dans les mains de petits tremblements nerveux.

* * * * *

_Mercredi 12 février._--Boitelle, qu'on n'a pas vu chez la princesse,

depuis des éternités, vient ce soir. Il parle de la désorganisation du

service de sûreté, de ces hommes uniques, qui avec un flair de chien de

chasse, et sans se rendre bien compte comment--c'était l'aveu de l'un

d'eux--arrivent à la connaissance du voleur, de l'assassin.

C'est celui-ci, qui arrive chez Giraud, examine l'effraction, et dit: «Ça,

c'est un maçon... et c'est un limousin.» Puis au bout de quelques instants

de réflexion: «Et c'est un tel.» C'est celui-là qui arrive chez un autre

monsieur volé, lui demande à voir les gens de service, adresse à l'un

cette question:

--Est-ce que je ne vous ai pas vu à l'estaminet du Helder?

--Non.

Et l'homme sorti: «Voilà le voleur... C'est un pédéraste... il a fait

le coup avec son amant, qui doit avoir la garde du _magot_... Demain je

saurai, qui il est.»

Mais Boitelle appuie surtout sur la désorganisation de la _police de

famille_, de cette police qui doit être exercée par un préfet de police,

dans les cas, où il faut défendre les honnêtes gens, quand la loi manque

pour les protéger,--police qui doit être exercée à la façon d'un cadi,

mais à la condition de ne jamais se tromper--répète-t-il deux fois. Et il

nous parle d'une visite et d'une saisie de papiers, faites à quatre heures

du matin, chez un membre d'un club de Paris, sous prétexte de conspiration,

pour prendre dans son secrétaire, une correspondance de jeune fille, avec

laquelle ce monsieur voulait faire chanter la famille, au moment du

mariage de la jeune fille.

* * * * *

--------A propos des SALTIMBANQUES et de la réponse: «Elle doit être à

nous!» un fin mot d'Odry, répondu à Dumersan. Ledit Dumersan persécutait

Odry, pour qu'il jetât un coup d'oeil sur la malle, au moment de cette

réponse. Odry n'en faisait rien. Enfin un jour l'acteur impatienté lança à

l'auteur: «Si je la regarde, je suis un voleur; si je ne la regarde pas,

je ne suis qu'un filou!»

* * * * *

_Vendredi 14 février._--Quand on a mon âge, et qu'on est malingre comme

moi, au milieu de la fabrication d'un bouquin, il entre en vous une

terreur de mourir, avant que le livre soit terminé,--une terreur que

l'éditeur n'en fasse remplir les blancs par un imbécile.

* * * * *

--------Une jeune fille du grand monde, me contait aujourd'hui, qu'une de

ses amies, décidée à épouser un garçon très riche, en dépit d'une saleté

repoussante, avait eu l'idée de lui faire ordonner par son médecin, le

médecin des deux familles, des bains de vapeur, pour une maladie

quelconque, dont il l'avait menacée. Et la jeune fiancée disait: «Enfin il

sera propre le jour de mon mariage!»

* * * * *

--------Maintenant, quand j'écris un morceau de style, j'ai besoin avant

de l'écrire, de m'entraîner, de me _monter le bourrichon_, comme disait

Flaubert, en regardant des matières d'art colorées, mais une fois cette

griserie cérébrale obtenue, il me faut éviter la vue de ces choses, tout

le temps que j'écris. Alors ça me distrait, ça me dérange. Et il m'est

arrivé ces temps-ci de me priver de regarder, tout un jour de travail, un

objet acheté la veille et apporté le matin.

* * * * *

--------Il y a une somme de bêtise que les peuples ne peuvent pas dépasser,

sous peine de périr, et la France où l'on ne veut plus qu'il y ait une

statue pour Charlemagne, me semble, à l'heure présente, une nation mûre

pour le démembrement, pour le dépècement.

* * * * *

_Mardi 25 février_.--J'ai vu, ces jours-ci, à une soirée, une jeune femme

dans la toilette la plus joliment indécente, qu'on puisse rêver. Elle

semblait habillée d'un corset et d'un jupon, sous lesquels il n'y avait

point de chemise. Je causais de cette toilette, ce soir, quand une vieille

femme s'est mise à dire: «Que l'hydrothérapie avait tué la pudeur chez la

jeune génération féminine, que le barbotage dans l'eau, à l'instar d'un

canard, que l'habitude journalière de se montrer à sa femme de chambre,

entièrement nue, diminuaient, tous les jours, l'effarouchement que les

femmes d'autrefois éprouvaient à monter trop de leur peau ou de leurs

formes.

Il y a du vrai dans ce que disait cette vieille femme.

* * * * *

--------Un banquier, un banquier supérieur, déclarait que l'affaire la

plus productive, était de prêter une petite somme d'argent à un honnête

homme insolvable. «Dans ces conditions, disait-il, on tirait 200 p. 100 de

son argent, en attentions, corvées, obligations imposées à l'emprunteur».

* * * * *

_Dimanche 2 mars_.--La timidité, cette paralysie de ma valeur personnelle

en société, pendant toute ma jeunesse et ma maturité, cet état nerveux, où

en présence de deux ou trois imbéciles inconnus, j'éprouvais comme un

_noeud de l'aiguillette_ de l'esprit, il me semble que je m'en suis

débarrassé à l'heure présente, mais il n'y a pas bien longtemps. Je me

surprends à causer aux dîners de la princesse, comme chez moi, et

quelquefois je sors de table, étonné de mon nouveau moi-même.

* * * * *

_Lundi 10 mars_.--Fini aujourd'hui LES FRÈRES ZEMGANNO.

* * * * *

--------Au dix-huitième siècle il n'y a guère que deux aquarellistes,

Baudouin et Gabriel de Saint-Aubin; les autres, même Moreau, lavent leur

dessins avec des eaux d'architecte.

* * * * *

_Mardi 1er avril_.--Il me prend des mélancolies, en pensant que tout ce

que je fais, pour faire de cette maison d'Auteuil, un domicile de poète et

de peintre, tout cela est fait pour un bourgeois quelconque, très prochain.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 2 / 16 段