Rien n'est vraiment lamentable comme la chute d'un ami, que

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_Mémoires de la Vie Littéraire_

DEUXIÈME SÉRIE--TROISIÈME VOLUME--TOME SIXIÈME

1878-1884

BIBLIOTHÈQUE G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS,

PARIS, 11, RUE DE GRENELLE.

1892

PRÉFACE

Voici quarante ans, que je cherche à dire la vérité dans le roman, dans

l'histoire et le reste. Cette passion malheureuse a ameuté contre ma

personne, tant de haines, de colères, et donné lieu à des interprétations

si calomnieuses de ma prose, qu'à l'heure qu'il est, où je suis vieux,

maladif, désireux de la tranquillité d'esprit,--je passe la main pour la

dire, cette vérité,--je passe la main aux _jeunes_, ayant la richesse du

sang et des jarrets qui ploient encore.

Maintenant, dans un Journal, comme celui que je publie, la _vérité

absolue_ sur les hommes et les femmes, rencontrés le long de mon existence

se compose d'une _vérité agréable_--dont on veut bien; mais presque

toujours tempérée par une _vérité désagréable_--dont on ne veut absolument

pas. Eh bien, dans ce dernier volume, je vais tâcher, autant qu'il m'est

possible, de servir seulement aux gens, saisis par mes _instantanés_, la

vérité agréable, l'autre vérité qui fera la vérité absolue, viendra vingt

ans après ma mort.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, décembre 1891.

Ce volume du JOURNAL DES GONCOURT est le dernier qui paraîtra de mon

vivant.

* * * * *

ANNÉE 1878

_Mardi 1er janvier 1878_.--Ce jour, ce premier jour de l'an d'une nouvelle

année, se lève chez moi, comme dans une salle d'hôpital. Pélagie, les

mains et les pieds enveloppés de ouate, se traîne avec des gestes gauches,

se demandant si jamais l'adresse des mouvements lui reviendra, et moi, la

poitrine déchirée par des quintes de toux qui me font vomir, je me demande

si je pourrai, ce soir, au sortir de mon lit, m'asseoir à la table de

famille des Lefebvre de Béhaine.

Un coup de tonnerre singulier en Bavière. Il brûle une maison, rend folle

une servante, fait marcher pendant deux jours une femme paralysée depuis

dix-sept ans, refait aveugle la soeur de cette femme, qui avait recouvré

la vue à la suite d'une opération de la cataracte.

* * * * *

_Dimanche 6 janvier_.--Aujourd'hui, le ministre de l'instruction publique

m'a fait l'honneur de m'inviter à dîner. C'est la première fois, que mon

individu fait son entrée dans un ministère.

En ce temps-ci, les ministères me semblent avoir quelque chose des grands

appartements d'hôtel garni, où l'on sent que les gens passent et ne

demeurent pas.

Me voilà donc dans le salon du ministère, meublé d'épouvantables

encoignures _en bois de boule_, de canapés et de fauteuils recouverts de

moquette, imitant les tapisseries anciennes de Beauvais, de gravures de la

calcographie dans des baguettes de bois doré, sur les boiseries blanches.

Le choix des convives est tout à fait audacieux, et les mânes des anciens

et raides universitaires, qui, le dos à la cheminée, se sont avancés

jusqu'à ces derniers jours, vers leurs classiques invités, doivent

tressaillir d'indignation dans leurs bières de chêne. Il y a Flaubert,

Daudet et moi, et le dessus du panier des peintres et des musiciens, tous

portant le ruban ou la rosette de la Légion d'honneur, et parmi lesquels

Hébert et Ambroise Thomas apparaissent, cravatés de pourpre, et la

poitrine chrysocalée d'une énorme croix.

On se rend dans la salle à manger. Bardoux prend à sa droite Girardin, à

sa gauche Berthelot: le fabricateur de _La France_ a été jugé un convive

plus important que le décompositeur des corps simples.

Les domestiques tristes, ennuyés, compassés, apportent dans leur service

un certain dédain des gens qu'ils servent: dédain qui me fait plaisir,

comme une manifestation réactionnaire.

Le hasard m'a placé à côté de Leconte de Lisle, qu'on m'avait dit un

ennemi de ma littérature. Il m'adresse un mot aimable, et nous causons.

L'homme, avec ses yeux lumineux, le poli de marbre de la chair de sa

figure, sa bouche sarcastique, ressemble beaucoup à un prélat de race

supérieure, à un prélat romain. Je le trouve spirituel, délicatement

méchant, parlant peut-être un peu trop des choses de son métier,

versification, prosodie, etc.

De temps en temps, mon regard s'allonge et parcourt les vingt-cinq têtes

rangées autour de la table. Je regarde, avec plaisir, la jolie petite tête

enthousiaste d'un jeune homme, qu'on me dit être Massenet; je regarde la

tête chevaline du vieux Bapst; je regarde la tête étonnamment simiesque de

Girardin, qui broie sa nourriture, avec les mouvements mélancoliques des

mandibules de singes, mâchant à vide.

Nous sommes au dessert. On place devant nous des assiettes, au fond

desquelles, imprimés en triste bistre, figurent les grands écrivains de

Louis XIV, ayant au dos la date de leur mort. J'ai Massillon dans la

mienne. C'est tout à fait caractéristique, ce service du ministère de

l'Instruction publique, et, comme je disais; «Ça doit être un service du

temps de Salvandy.--Oui, parfaitement, reprend Bardoux, il y en avait un

du temps de M. de Fontanes, mais il est cassé...»

... Quand je m'en vais, Bardoux me prend affectueusement le bras, me

disant: «Voyons, vous n'avez pas quelque chose à me demander... pour

quelqu'un... Vous n'avez pas à me recommander un ami.» Et je m'en vais,

touché de cette aimable offre, en pensant en moi-même, combien il faut que

le malheureux ministre soit habitué aux demandes, pour que l'idée lui

vienne d'en provoquer une, chez quelqu'un qui ne lui demande rien.

* * * * *

--------Quelqu'un, ce soir, disait que l'impure commençait à manquer sur

le marché de Paris. Il donnait cette raison, qu'autrefois l'homme de

province allait dans une maison de prostitution ou couchait avec sa bonne.

Maintenant le provincial entretient, et ce quelqu'un soutenait qu'à Rheims,

qu'il connaissait bien, il y avait, à l'heure présente, près de deux

cents femmes entretenues.

* * * * *

_Mercredi 16 janvier_.--La princesse revient aujourd'hui sur sa peine à

quitter la France, sa maison, son _chez soi_. «Il me semble, dit-elle,

qu'il y a quelque chose qui se ferme dans ma tête... C'est comme un volet

qu'on tirerait... Oh! c'est très singulier, la dernière fois que j'ai été

en Italie, à Bâle, voici une migraine affreuse qui me prend. Je suis

obligée de me coucher, pendant que les autres dînent... Eh bien! dans mon

lit, j'avais là, mais vraiment, la tentation de me relever et de filer au

chemin de fer, laissant mon monde continuer son voyage... J'ai besoin de

Paris, de son pavé... Les quais, le soir, avec toutes ces lumières... Vous

ne croyez pas qu'il y a des jours, où je me sens tout heureuse de

l'habiter... Ça été si longtemps mon désir d'y venir... Non, quand je ne

suis plus en France, il y a un trouble en moi, j'ai le diable au corps d'y

revenir, d'y être, de me trouver avec des Français... Et la première fois

que j'ai mis le pied sur de la terre française, en août 1841, il était

deux heures du matin, «le premier pantalon garance» que j'ai aperçu, ça

été plus fort que moi, je suis descendue de voiture pour l'embrasser...

Oui, je l'ai embrassé!»

* * * * *

_Vendredi 18 janvier_.--Les Charpentier rouvrent aujourd'hui leur salle

à manger, pour un dîner donné à toutes les notabilités républicaines, à

Gambetta, à Spuller, à Yung.

Gambetta arrive essoufflé, la voix rauque, se présentant avec une espèce

de dandinement roulant, titubant, et toutes les marques et les apparences

d'une caducité extraordinaire chez un homme, né en 1838.

Un moment, il cause intelligemment du rôle d'Alceste dans le MISANTHROPE,

de l'insuffisance de Delaunay, de l'aspect sévère de Geoffroy qui, dit-il,

portait la _conscience du rôle_.

* * * * *

_Mardi 22 janvier_.--On se demandait dans un coin de notre table de

Brébant, comment on pourrait remplacer, plus tard, dans la cervelle

française, les choses poétiques, idéales, surnaturelles: la partie

chimérique que met dans l'enfance, une légende de saint, un conte de fée.

De sa rude voix de gendarme du matérialisme, Charles Robin s'est écrié:

«On y mettra de l'Homère!»,

Non, très illustre micrographe, un chant de l'ILIADE ne parlera pas à

l'intelligence de l'enfant, comme lui parle une histoire bêtement

merveilleuse de vieille femme, de nourrice.

* * * * *

_Mercredi 23 janvier_.--Flaubert dit que toute la descendance de Rousseau,

tous les romantiques n'ont pas une conscience bien nette du bien et du mal,

et il cite Chateaubriand, Mme Sand, Sainte-Beuve, finissant par laisser

tomber de ses lèvres, après un moment de réflexion: «Et c'est vrai que

Renan n'a pas l'indignation de l'injuste!»

* * * * *

--------Au dix-huitième siècle, en cette époque humanisée, l'exil est

toujours attaché à la chute d'un ministre: l'exil, un châtiment qui

n'est pas du temps, et où il y a la cruauté d'une époque barbare.

* * * * *

_Dimanche 27 janvier_.--Daudet s'écrie: «Je suis un être tout subjectif...

je suis traversé par des choses... je ne puis rien inventer... Déjà toute

ma famille y a passé... Je ne peux plus aller dans le Midi...»

* * * * *

_Lundi 28 janvier_.--La femme, l'amour: c'est toujours la conversation

d'une réunion d'intelligences, en train de boire et de manger.

La conversation est d'abord polissonne, et Tourguéneff nous écoute avec

l'étonnement un peu _médusé_ d'un barbare, qui ne fait l'amour que très

naturellement.

Comme on lui demande la sensation d'amour la plus vive, qu'il ait éprouvée

dans sa vie, il cherche quelque temps; puis il dit:

«J'étais tout jeunet, j'étais vierge, avec les désirs qu'on a, lors de ses

quinze ans. Il y avait, chez ma mère, une femme de chambre jolie, ayant

l'air bête, mais vous savez, il y a quelques figures, où l'air bête met

une grandeur. C'était par un jour humide, mou, pluvieux, un de ces jours

érotiques, que vient de peindre Daudet. Le crépuscule commençait à tomber.

Je me promenais dans le jardin. Je vois tout à coup cette fille venir

droit à moi et me prendre--j'étais son maître et là, elle, c'était une

esclave--me prendre par les cheveux de la nuque, en me disant: «Viens!»

«Ce qui suit, est une sensation semblable à toutes les sensations que nous

avons éprouvées. Mais ce doux empoignement de mes cheveux, avec ce seul

mot, quelquefois cela me revient, et d'y penser, ça me rend tout heureux.»

Puis on cause de l'état d'âme après la satisfaction amoureuse. Les uns

parlent de tristesse, d'autres de soulagement. Flaubert déclare qu'il

danserait devant sa glace. «Moi, c'est singulier, dit Tourguéneff, après,

seulement après, je rentre en rapport avec les choses qui m'entourent...

Les choses reprennent la réalité qu'elles n'avaient point, un moment

avant... Je me sens moi... et la table qui est là, redevient une table...

Oui, les relations entre mon individu et la nature se renouent, se

rétablissent, recommencent.»

* * * * *

_Mercredi 6 février_.--Flaubert, parlant de l'engouement de tout le monde

impérial, à Fontainebleau, pour la _Lanterne_ de Rochefort, racontait un

mot de Feuillet. Après avoir vu un chacun, porteur du pamphlet, et

apercevant, au moment du départ pour la chasse, un officier de vénerie, en

montant à cheval, fourrer dans la poche de son habit la brochurette,

Flaubert, un peu agacé, demanda à Feuillet: «Est-ce que vraiment vous

trouvez du talent à Rochefort?» Le romancier de l'Impératrice, après avoir

regardé à gauche, à droite, répondit: «Moi, je le trouve très médiocre,

mais je serais désolé qu'on m'entendît, on me croirait jaloux de lui!»

* * * * *

--------La femme de Zola, assez souffrante cette année, tire de sa maladie

une beauté rare, faite de la douceur de deux yeux très noirs, dans la

pâleur comme éclairée d'un visage.

--------Etudiant quelques jeunes ménages bonapartistes, je me prends à

douter de la restauration de l'Empire; je les trouve, ces ménages, trop

coureurs de plaisirs, trop jouisseurs, trop portés à la rigolade. Malgré

tous leurs enthousiasmes, leur fanatisme, leur idolâtrie, je ne trouve pas

au fond d'eux, le deuil des défaites, qui seul peut, selon moi, assurer le

retour des partis vaincus.

* * * * *

_Mardi 12 février_.--On parlait, ce soir, de la finesse de Victor-Emmanuel;

le général X... s'écrie: «Fin, pas si fin que cela, mais le plus grand

_hâbleur_ de l'Italie, un vrai Gascon!... J'étais auprès de lui, lors de

l'envahissement de l'État romain. Il se plaignait de n'être pas obéi, et

il disait que Ricasoli, qu'il avait mandé, se refusait à venir, sous le

prétexte d'un mal de pied, et que Cialdini voulait aller en avant... Comme

je l'interrompais, lui disant qu'il n'avait qu'à donner des ordres. «Des

ordres, des ordres, mais chez vous sont-ils obéis les ordres?»... Tenez,

que je vous raconte une anecdote. Vers la fin de votre campagne d'Italie,

votre manchot (Baraguay d'Hilliers) vint me trouver, et me dit: «Je me

fous de l'Italie, je me fous de la France, je me fous de vous, et je vais

prendre les eaux, dont j'ai besoin!»

* * * * *

_Lundi 18 février_.--L'histoire est le plus grand bréviaire de

découragement: on n'y rencontre que des coquins ou d'honnêtes imbéciles.

* * * * *

_Vendredi 22 février_.--Bardoux, à la table des Charpentier, racontait un

curieux dîner fait chez Axenfeld.

On s'était un peu grisé, et l'ivresse de tous s'entretenait de

l'incertitude de la mort qui attendait chacun. Axenfeld déjà souffrant,

d'abord silencieux, se levant tout à coup et dominant les paroles

tumultueusement confuses: «Moi, s'écriait-il, je mourrai du cerveau»,--et

il se mettait à raconter sa mort, telle qu'elle arriva. Se tournant vers

son voisin de droite, et le regardant avec l'oeil perçant et profond des

grands diagnostiqueurs, il lui disait: «Toi, tu mourras de ça, et comme

ça,» lui détaillant longuement et presque méchamment, les souffrances de

sa fin. Puis se retournant vers son voisin de gauche, il lui prophétisait,

dans un épouvantable récit, sa mort.

Les dîneurs étaient dégrisés.

* * * * *

_Samedi 23 février_.--Je dîne chez de Nittis, qui, la semaine dernière,

est venu voir mes dessins.

C'est le petit hôtel, le domestique en cravate blanche, l'appartement au

confort anglais, où l'artiste se révèle par quelque japonaiserie d'une

fantaisie ou d'une couleur admirablement exotique. Et de Nittis a chez lui

des _foukousa_ qui font les plus claires et les plus gaies taches aux

murs. Il y a entre autres des grues d'une calligraphie baroque sur un fond

rose groseille, une vraie joie des yeux.

On dîne: un dîner, commençant par un macaroni, que de Nittis cuisine

lui-même, en sa qualité de Napolitain, et finissant par un pudding

anglais. Sa femme, une petite femme à la tenue modeste, réservée, avec

quelque chose de fin, de futé, de scrutateur dans la physionomie, en même

temps que de délicatement souffreteux, et qu'elle doit à une fièvre

intermittente gagnée, dit-elle, en posant pour son mari près du Vésuve.

Il est arrivé quelques personnes de tous les mondes, qui, le dîner fini,

ont pris place autour de la table. C'est Marsaud, l'homme qui met sa

signature sur les billets de banque, et qui semble, sous son noir faux

toupet, une figure allégorique de l'implacabilité de l'Argent. Et cet

homme, aux sourcils blancs sur des plaques rouges, aux lèvres minces, à la

figure presque cruelle, parle avec une voix amoureuse, une bouche humide,

d'un petit paysage tout frais, d'un Harpignies qu'il a vu à une exposition,

le matin, et qu'il a l'air de convoiter, comme un vieux a envie d'une

pucelle.

On s'est levé de table. Mais qui racle une guitare? C'est un des convives.

C'est Pagans chantant une romance d'amour du XVIIe siècle, une vraie

romance des chansons de La Borde, puis une vieille chanson d'amour arabe,

finissant par une plainte, une espèce d'ululement, qui vous met un petit

frisson derrière la nuque, et fait paraître la pauvre plainte amoureuse

française, d'une sentimentalité bien _bêtote_.

Nittis a chez lui des vues de Paris, enlevées au pastel, qui m'enchantent.

C'est l'air brouillardeux de Paris, c'est le gris de son pavé, c'est la

silhouette diffuse de passant.

* * * * *

_Jeudi 14 mars_.--Voilà qui est un peu effrayant. Hier, à dîner chez la

princesse, je me suis trouvé mal à plat: une syncope complète. On m'a

couché sur un divan de la salle à manger, les jambes en l'air, on m'a jeté

de l'eau de Cologne à la figure, la princesse m'a été chercher son

éventail aux abeilles d'or--et je suis revenu. Mais je crains que mon

coeur ne fasse plus qu'assez mal son service. Il faut se dépêcher de

publier son oeuvre.

* * * * *

--------Claude Bernard, dans le délire qui précéda son agonie, ne répétait

qu'un seul mot: «Foutu! foutu!»

* * * * *

_Mercredi 20 mars_.--Céard me donnait un joli détail sur les amours

d'hôpital. Ces amours débutent d'ordinaire par une paire de jarretières,

que la malade demande à l'interne aimé, de lui acheter.

* * * * *

--------Burty racontait, ce soir, que le fils de Martener, le fils du

médecin, dont Balzac n'a pas changé le nom dans PIERRETTE, avait une fille

qu'il adorait. Dans un bal, ce Martener, qui était médecin, comme son père,

en un tour de valse que fit sa fille, à un rien, à une pose de son cou,

la vit poitrinaire, morte, perdue.

Je pensais, malgré moi à ce sommeil de mon frère, en face de moi, en

chemin de fer pour Vichy, où j'avais vu un instant, sur son visage de

vivant, son visage de mort.

--------À Glascow, le dimanche, les protestants, pour associer l'animalité

entière au repos du saint jour, recouvrent de linge les cages des oiseaux,

y faisant la nuit. Ils ne veulent pas, en ce jour, que les oiseaux

chantent.

--------Un type de major de table d'hôte. Un chapeau placé de côté sur ses

cheveux gris, coupés ras. Sous le chapeau deux rouges oreilles détachées

de la tête, et une longue barbiche poivre et sel. L'homme mâchonne un bout

de cigare éteint, a sur le dos un paletot à collet et à larges revers de

fausse loutre; et la main passée dans la chaînette cordée de son parapluie,

il marche, en s'appuyant dessus, comme sur une canne plombée.

* * * * *

_Mercredi 3 avril._--La chanteuse Alboni, cette large et joviale mangeuse,

disait à une cuisinière, nouvellement entrée chez elle: «Vois-tu, ma fille,

à la maison, dans les plats, il faut qu'il y ait de quoi en manger trois

fois, pour chacun.»

* * * * *

_Samedi 6 avril_.--J'ai la conscience qu'en histoire, sortira bientôt de

dessous terre, une génération pareille à celle qui s'est levée dans le

roman, une génération qui se mettra à faire l'histoire à mon imitation.

Oui, quoique les jeunes semblent jusqu'ici enracinés dans le vieux passé

et les vieilles méthodes, j'ai la conviction, que d'ici à peu d'années,

même parmi les élèves de l'école des Chartes, il y aura un abandon des

siècles antiques, pour remonter aux siècles modernes, et là, avec la

documentation de ces temps, ressusciter des morts, parmi cette humanité

vraiment galvanisable.

* * * * *

_Mardi 9 avril_.--On causait aujourd'hui, aux Spartiates, de l'espèce

d'esclavage que la femme apporte naturellement dans une liaison, de sa

charmante et complaisante servilité en amour.

* * * * *

_Jeudi 11 avril_.--La curieuse conversation--une conversation dont je n'ai

pu attraper que des bribes dans la gare du chemin de fer--entre un

cul-de-jatte, une jeune fille marchant avec des crosses, une vieille femme

aux oeillères à verres bleus lui couvrant les tempes.

La vieille femme a d'abord parlé de son mari malade, disant que depuis

trois mois elle couchait sur le _paillasson_, et que lui, ne voulait pas

aller à la consultation, parce que les médecins ne lui ôteraient pas le

mal qu'il avait dans le corps,--et se courbant, et imitant une toux au

plus profond de l'être, elle a ajouté: «C'est comme cela toute la nuit!...

Oui quand il ne pourra plus cracher, il sera nettoyé.»

Il est question d'une espèce de maladrerie de banlieue, où demeurent tous

ces estropiés, et où, un vieux père Romain vient faire, pour un sou, les

lits des gens qui ne peuvent se lever. Il était aussi question de travaux,

je ne sais lesquels par exemple, de travaux que pouvaient faire des gens

n'ayant presque plus l'usage de leurs membres.

Et chez ces éclopés, aux _pépins_ déteints, ficelés autour de leurs corps,

et qui semblent les membres d'une immense association haillonneuse,

loqueteuse, vermineuse, il n'y avait ni tristesse, ni désolation, mais

bien au contraire régnait en eux un certain gaudissement, sur une note

raillarde.

* * * * *

--------Tout me désespère dans ce temps! ce n'est pas assez que mon pays

soit en république, il fallait encore qu'il se plaçât sous l'invocation de

Voltaire, de cet historien prenant le mot d'ordre des chancelleries, de ce

bas flatteur des courtisanes de la cour, de cet exploiteur de la

sensibilité publique, de ce roublard metteur en oeuvre de l'actualité, de

ce poncif faiseur de tragédies, de ce poète de la poésie de commis

voyageur, de ce poète anti-français de la _Pucelle_, de ce lettré enfin,

que je hais autant que j'aime Diderot.

* * * * *

_Dimanche 14 avril_.--On parlait des joies que donnait la croyance en soi,

folle, exagérée, enfantine. À ce propos, Zola nous entretenait de Courbet,

qu'il avait vu planté devant un de ses tableaux, se caressant la barbe, et

riant tout de bon, avec la répétition de cette phrase: «C'est comique,

cette peinture!»...

Et le terme de comique dans la bouche du Jordans moderne, équivalait à

sublime.

* * * * *

_Mardi 23 avril_.--Les critiques pourront dire tout ce qu'ils voudront,

ils ne pourront pas nous empêcher, mon frère et moi, d'être les Saint

Jean-Baptiste de la nervosité moderne.

* * * * *

_Mardi 30 avril_.--Chez Daumier la réalité bourgeoise a parfois une

intensité telle, qu'elle arrive au fantastique.

* * * * *

--------Aujourd'hui, au dîner Brébant, devenu une espèce d'antichambre de

ministère, c'est autour de moi un susurrement à voix basse de gens qui se

demandent et se promettent des places pour les amis. Aujourd'hui

littérature, art, science, tout se tait sous la grosse et bête voix de la

politique.

* * * * *

_Jeudi 2 mai_.--À l'exposition. C'est vraiment charmant cette petite et

rustique maison japonaise du Trocadéro, avec son enclos de bambous, sa

porte aux grosses fleurs sculptées dans un bois tendre, ses petits arbres

en paraphes d'écriture, ses parasols, sous l'ombre desquels se remuent des

volatiles minuscules, ses resserres en essences joliment veinées: tout ce

goût et tout cet art décoratif dans une habitation des champs. Puis la

petite maison aux chambres, grandes comme les chambres de Pompéi, vous

fait toucher le cadre étroit, où se joue la vie de ce petit peuple.

Je déjeune avec le Chinois Tien-Paô, qui ne prend que du thé et des oeufs.

C'est un musulman sérieux, qui depuis qu'il est ici, faute d'avoir trouvé

un boucher, qui tue avec la parole consacrée, n'a pas encore mangé de

viande, et n'en mangera pas pendant les deux mois qu'il restera ici.

Tien-Paô a une entaille derrière le cou, où l'on mettrait les deux doigts.

À l'âge de quatorze ans, il a commencé à être décapité par les Taï-Ping,

et n'a dû son salut qu'à sa queue, qu'il se désole d'avoir moins belle que

celle de ses compatriotes.

Décidément, à l'exposition du Japon, l'écran au héron d'argent, et le

paravent avec toute cette flore sur laque, en pierre dure, en ivoire, en

porcelaine, en métaux de toutes sortes: ce sont pour moi les deux plus

beaux objets mobiliers, que depuis le commencement du monde a fabriqués

l'art industriel chez aucun peuple. Comment Rothschild a-t-il pu laisser

cela à vendre, cinq minutes?

Pendant que je me promène au milieu de cette industrie féerique, arrive

le chocolatier Marquis, auquel la vue de ces merveilles semble donner la

démarche et le pas de l'ivresse.

* * * * *

_Lundi 6 mai_.--Un désastre que le BOUTON DE ROSE. Le public d'abord

gentil au premier acte, se fâche au second, et hue le troisième, qu'il a

peine à laisser finir.

Rien n'est vraiment lamentable comme la chute d'un ami, que vous ne pouvez

vraiment ni défendre, ni soutenir. Je ne veux pas avoir l'air de

l'abandonner, et me laisse emmener chez Véfour. Laissant à sa femme le

soin de commander le souper, étranger aux choses qui se disent, le front

pâle, penché sur son assiette, Zola fait tourner machinalement dans son

poing fermé, son couteau de table, la lame en l'air. De temps en temps,

une phrase qui ne répond à rien, s'échappe de ses lèvres. Et il dit: «Non,

ça m'est égal, mais ça change tout mon ordre de travail, Je vais être

obligé de faire NANA... Au fond, ça dégoûte les insuccès au théâtre... La

CURÉE attendra... Je veux faire du roman.»

Et il continue à faire tourner son couteau.

* * * * *

_Mardi 7 mai_.--Parmi les gens à imagination, je suis étonné, combien il

leur manque le sens de l'art, la vue compréhensive des beautés plastiques,

et parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il leur manque

l'invention, la création: ils ne sont que des critiques.

* * * * *

_Mardi 14 mai_.--Degas, en sortant d'une maison, ce soir, se plaignait de

ce qu'on ne trouve plus d'épaules abattues dans le monde. Et il avait

raison: c'est un signe d'aristocratie, qui disparaît des nouvelles couches

de femmes.

* * * * *

_Vendredi 17 mai_.--Dîner chez Charpentier entre les _cinq_, comme on nous

appelle.

Zola, parlant de l'insuccès du BOUTON DE ROSE, joué il y a une dizaine de

jours, s'écrie: «Cela me rajeunit... Cela me donne vingt ans... Le succès

de l'ASSOMMOIR m'avait avachi... Vraiment, quand je pense à l'enfilade de

romans qui me restent à fabriquer, je sens qu'il n'y a qu'un état de lutte

et de colère, qui puisse me les faire faire!»

* * * * *

--------De l'observation spontanée et presque faite en dépit de soi: Bon!

je le veux bien, mais de l'observation comme on va au ministère,

merci!

* * * * *

_Lundi 27 mai_.--Je dîne aujourd'hui tout seul, en tête à tête avec Daudet

et sa femme.

Daudet m'entretient de son livre: LES ROIS EN EXIL, dont la conception est

vraiment tout à fait jolie, en ce qu'elle se prête à une réalité poétique

et ironique. Il veut faire un éleveur de roi, d'un fils de démocrate, que

deux franciscains vont chercher dans un hôtel du quartier Latin, à

l'escalier plein de filles en savates. Cela bien exécuté, doit être tout à

fait de la délicate et grande modernité. Soudain Daudet s'interrompt

disant: «Voyez-vous, c'est très malheureux... au fond vous m'avez

troublé... oui vous, Flaubert et ma femme... Je n'ai pas de style, non,

non, c'est positif. Les gens nés au delà de la Loire, ne savent pas écrire

la prose française... Moi ce que j'étais, un imaginateur... Vous ne vous

doutez pas de ce que j'ai dans la tête... Eh bien, sans vous, je ne me

serais pas préoccupé de cette chienne de langue... et j'aurais pondu,

pondu dans la quiétude.»

* * * * *

_Vendredi 7 juin_.--Le Marsaud qui signe les billets de banque, est un de

ces vieillards qui a vu Paris, du temps des galeries de Bois, et qui, à

propos de leur disparition, dit avec une indescriptible mélancolie: «Paris

a bien perdu!»

* * * * *

_Mercredi 19 juin_.--Je n'ai jusqu'ici rencontré, dans ma vie, que trois

très grands esprits, trois très hautes cervelles, trois engendreurs de

concepts tout à fait originaux. Le premier était le _petit père_ Colardez,

ce Silène au front de Socrate, enfoui dans un village de la Haute-Marne,

les deux autres sont Gavarni et Berthelot. Les grands penseurs, en vedette

à l'heure actuelle, à côté de ces trois hommes, ne sont que de la menue

monnaie, du billon.

* * * * *

_Jeudi 27 juin_.--Morceau à faire sur la comparaison de la taverne de Noël,

la salle à manger des photographes, et la _Taverne anglaise_, qui semble

le réfectoire des vieux romantiques. On me disait que Georges, l'ancien

garçon à la mémoire extraordinaire, était devenu le sacristain d'une

chapelle protestante de la rue Royale.

* * * * *

--------Ces jours-ci, on a fait la vente d'un nommé Arnauldet, frère d'un

employé que j'ai connu au cabinet des Estampes. Au milieu d'un fouillis

immense, il y a quelques très jolies et charmantes choses, achetées à vil

prix par Burty, qui a suivi la vente, depuis les salles d'en haut jusqu'à

_Mazas_: la salle d'en bas, où on vend la literie et les batteries de

cuisine.

Ce garçon, originaire du Poitou, et sorti d'une famille de la magistrature,

en ce temps de sensualisme grossier, était un type du sensuel délicat, et

du _curieux_ dans les choses du boire et du manger.

Il n'aimait qu'une certaine eau-de-vie fabriquée près de la Rochelle, et

dont la provision était vendue tous les ans, à l'Angleterre. Cette

eau-de-vie donc, il la faisait racheter en Angleterre, et il la buvait

dans un petit verre, gardé dans un étui, qu'on ne lavait jamais, et qui

avait pris l'irisation d'un lacrymatoire antique. Le café, on lui en

triait un petit sac, qui était choisi grain par grain. Il faisait venir

des huitres d'un certain marchand d'huitres de Marennes, et les donnait à

garder dans une cave du quartier qui leur conservait une fraîcheur

particulière. Il s'était fait fabriquer une _semaine_ de pipes d'écume de

mer, d'une minceur charmante, baptisées de noms délicieux, et qui se

succédaient l'une après l'autre.

Enfin, chez ce garçon qui n'avait pas plus de douze à quinze mille livres

de rente, toutes les choses du boire et du manger venaient du meilleur

fournisseur existant dans le monde, qu'il fût à Paris ou aux Grandes Indes,

et un jour, que le peu difficile Bracquemond déjeunait chez lui, et que

sa rude nature s'impatientait de toutes ces recherches, de toutes ces

provenances, il lui jeta:

--Et votre sel, d'où le faites-vous venir?

--De Morelles, répondait flegmatiquement Arnauldet.

Il vivait, cet épicurien, dans un petit monde de jouisseurs délicats, dont

était Pingard, l'huissier de l'Académie, qu'on retrouvait à la vente des

vins, faisant de la dégustation savante avec la petite tasse d'argent des

gourmets-piqueurs de vin, et tout débordant d'indignation comique, quand

l'expert se trompait d'un an, sur la date d'un cru.

* * * * *

_Dimanche 30 juin_.--J'ai été entouré, toute la journée, de la joie bête,

houleuse, haineuse, de cette multitude demandant des lampions et des

drapeaux aux fenêtres, et surtout aux miennes qui n'en avaient pas.

* * * * *

_Lundi 1er juillet_.--Des drapeaux, on ne voudra jamais croire cela, on en

a mis hier aux corbillards emportant leurs morts au cimetière.

* * * * *

--------C'est curieux, ce besoin de dramatique qu'a l'humanité. Elle

s'ennuie, en ouvrant son journal, quand il ne parle pas d'une guerre, ou

au moins de l'assassinat d'un souverain.

* * * * *

_Mercredi 17 juillet_.--Aujourd'hui, j'ai eu à déjeuner le ménage Daudet,

à la première sortie de relevailles de Mme Daudet, et les Charpentier, et

Burty, dont le ventre devient bedonnant et le dos montagneux.

Daudet a été charmant. Il a une conversation qu'on ne peut définir que par

un mot: une conversation d'improvisateur. C'est un mélange de petites

choses gentilles, de fines observations, de remarques drolatiques

d'imaginations poétiquement funambulesques. Il fallait l'entendre couper

le littéraire de sa conversation, par des blagues sur la nourrice

morvandiste qu'il a découverte, et sur son dernier-né, qu'il appelle

_Tardivaux_, à l'indignation de sa femme.

* * * * *

_Jeudi 18 juillet_.--En réfléchissant combien mon frère et moi, nous

sommes nés différents des autres, combien notre manière de voir, de sentir,

de juger était particulière,--et cela tout naturellement et sans

affectation et sans pose--combien en un mot notre _nous_ n'était pas une

originalité acquise à la force du poignet, je ne puis m'empêcher de croire

que l'oeuvre que nous avons produit, ne soit pas un oeuvre très différent

de celui des autres.

* * * * *

_Lundi 22 juillet._--Me voilà aujourd'hui libéré du travail de l'histoire,

de ce travail qui prend tout votre temps, et qui au fond ne vous absorbe

pas, ne vous enlève pas à vous-même. Je vais enfin m'appartenir, et me

donner, pour les années qui me restent à vivre, à l'imagination, au style,

à la poésie.

* * * * *

_Mardi 23 juillet._--L'introduction d'un nouveau médecin à chaque dîner de

Brébant. Aujourd'hui c'est Paul Bert, qui disserte sur le temps qu'a pu

durer le Paradis, sur les facultés génératrices d'Ève, et les deux cornes

qu'elle avait vraisemblablement, etc., etc.

* * * * *

_Lundi 29 juillet_.--Départ pour Bar-sur-Seine. Je suis seul dans mon

wagon, et en la trépidation du chemin de fer, et par la nuit qui vient, ma

pensée va au roman des «Deux clowns.» (LES FRÈRES ZEMGANNO.) Bientôt la

cervelle s'excite et s'enfièvre, et voici des scènes qui se dessinent. Je

trouve le premier épisode: une halte de bohémiens dans un paysage vague,

dont je prendrais l'eau, le ciel, les _plantages_, sur le bord de la

Seine.

* * * * *

_Samedi 3 août_.--Mon cousin _Marin_ a invité les femmes de la

magistrature d'ici, à une pêche aux écrevisses, à la tombée de la nuit.

On doit pêcher au dessus de Polisot, et la pêche est le prétexte d'un

dîner-souper en plein air. On monte en voiture par une pluie battante,

et au bout d'une heure, on est à destination et on se met à table.

La nuit est venue. Huit torches, fixées à huit piquets, sont allumées,

éclairant le repas de leurs lueurs balayées et fuyardes. Un grand feu

flambe au milieu du pré, où de temps en temps, les trois femmes vont

sécher les semelles de leurs bottines mouillées, montrant des bas écossais

et des pantalons brodés, en se soutenant par la taille avec des gestes de

caresse: groupe au milieu fait par la charmante Mme G..., dans une de ces

blanches toilettes anglaises, que Gravelot donne, en ses vignettes, à ses

héroïnes de romans. Et au dessert, ce sont des jeux de cache-cache de

petites filles, et des parties de main-chaude, où il faut deviner le nom

de la bouche, qui vous embrasse la main.

Et le murmure de la rivière, et les fanfares lointaines des trompes de

chasse se rapprochant, et les poursuites aériennes des femmes, passant

brusquement de la lumière dans l'ombre, et de l'ombre dans la lumière,

donnent à cette partie de plaisir dans la nuit, avec cette musique de

ballade, un rien de fantastique.

* * * * *

_Jeudi 8 août_.--Voici la vie de l'aristocratie de cette petite ville. On

se réunit, à quatre heures, dans un grand jardin, dont la porte reste

ouverte, jusqu'à sept heures. Un joli endroit, au bord de la Seine, où

sous de grands arbres ombreux, penchés sur la rivière, et portant, au

milieu de leurs feuilles, des caleçons qui sèchent, l'on voit passer entre

les branches, dans l'ensoleillement de l'eau, tantôt une barque remplie de

robes claires, tantôt le bonnet de toile cirée et le talon rose d'une

femme qui nage.

Là, viennent le Président du Tribunal, des juges, un sous-préfet dégommé,

le commandant de gendarmerie, le receveur particulier, un forestier, des

avoués, de petits jeunes gens, et tout le monde cancane, potine, parle de

l'article du _Nouvelliste_ de l'endroit, ridiculise le commissaire de

police... Puis, le soir, dans le petit cercle, où l'on monte par une

espèce d'échelle, et qui a pour garniture de cheminée de son salon, des

chandeliers représentant Robert Macaire et Bertrand, en galvanoplastie, ce

sont les mêmes potins et les mêmes cancans qui remplissent, dans la bouche

des mêmes personnes, les heures de la soirée jusqu'à minuit.

* * * * *

_Lundi 12 août_.--Visite de l'ancien château de Riceys, possédant la plus

belle allée de platanes que j'aie jamais vue: une allée de ces arbres à

peau de serpent, qui fait ici une ogive verte de 120 pieds au-dessus de

votre tête, et cela dans la longueur de trois cathédrales.

M. de Zeddes, le châtelain, après nous avoir promenés dans tout l'immense

château, où l'architecture Louis XV se greffe sur la Renaissance, et où le

jour entre par des fenêtres de tous les siècles, nous fait monter dans les

greniers, dans la forêt, équarrie de charpente, qui asseyait autrefois un

toit sur une habitation aux murs de six pieds d'épaisseur.

Là, dans ce vieux bois geignant par le vent qui s'élève, j'ai la sensation

du gémissement d'une mer désolée! M. de Zeddes me disait qu'en automne, à

l'époque des tourmentes équinoxiales, il venait s'asseoir en ces combles,

et y restait deux ou trois heures, englouti dans la volupté de ce grand

bruit plaintif.

* * * * *

_Lundi 19 août_...

Cette grande, cette fluette femme, à la taille un peu carrée, à la gorge

toute menue, est très brune, avec de grands yeux noirs, tout doux, et dont

le regard est comme une caresse. Autour d'elle, il y a une petite senteur

sauvage, perdue dans un goût d'héliotrope. Aujourd'hui, elle porte une

robe rose, et sa longue et gracieuse personne fait un effet charmant dans

la verdure foncée des chênes de la forêt en son marcher lent, en ses

accroupissements légers, pour cueillir une fleur... Et la femme est, pour

ainsi dire, toute vêtue de chasteté.

* * * * *

_Jeudi 22 août_.--Un juge de Bar me racontait, ces jours-ci, une

perquisition qu'il avait faite à propos d'un vol de bijoux, chez une fille

de Pontoise. Un hareng saur était l'unique objet mobilier, qu'il avait

trouvé dans la première pièce. Et dans la seconde, il était tombé sur un

avoué de la localité, en chemise et en lunettes bleues, qui, ainsi surpris,

avait passé tout le temps de la perquisition, assis sur une chaise, le

nez dans le mur d'un angle de la pièce.

* * * * *

_Lundi 3 septembre_.--À tous mes retours, je ne sais quel ennui, quel

découragement me saisit, jusqu'au jour où je suis rentré dans le travail.

Aujourd'hui, je promène cette tristesse à l'Exposition, sans que la vue de

tous les bibelots rétrospectifs puissent la distraire. Au fond les hommes

d'imagination, quand ils ont quitté, un mois, leur domicile, s'attendent,

en y rentrant, à y trouver de l'imprévu heureux, et cela n'est jamais.

* * * * *

--------En travaillant à la préface du livre de Bergerat, je m'aperçois

que tous les terribles paradoxes de Flaubert ne sortent pas de lui:

ils sont de Gautier. Flaubert n'a fait qu'adapter à ces dires

énormes--prononcés par Théo de la voix la plus douce--n'a fait qu'adapter

un gueuloir à casser les vitres.

* * * * *

--------Ce n'est pas la quantité de temps, ainsi qu'on le croit

généralement, qui fait la supériorité d'une oeuvre, c'est la qualité de la

fièvre qu'on se donne pour la faire. Puis, qu'est-ce que fait une

répétition ou une négligence de syntaxe, si la création est neuve, si la

conception est originale, s'il y a, ici et là, une épithète ou un tour de

phrase, qui vaille à lui seul, cent pages d'une prose impeccable, qualité

ordinaire.

* * * * *

_Jeudi 12 septembre_.--Saint-Cloud, où je vais étudier les saltimbanques

pour mon roman.

Un vrai Gavarni. Au milieu d'une pelouse, autour d'une serviette, où il y

a deux assiettes et une bouteille de vin, deux femmes couchées tout de

leur long, et fumant des cigarettes: l'une reposant sur la paume d'une

main; l'autre allongée sur le dos, avec les deux mains entrelacées sous la

nuque, et lançant au ciel des bouffées de fumée.

* * * * *

--------En ces rues à l'intersection brutale, par ces clartés aveuglantes

du nouvel éclairage, au milieu du charabia de toutes les bouches

étrangères, Paris ne me semble plus mon Paris. Il me fait l'effet d'une

ville libre, hantée et habitée par tous les _galoupiats_ de l'Europe.

* * * * *

_Vendredi 13 septembre_.--Ce matin, j'ai reçu la visite d'une Russe très

distinguée, d'une comtesse Tolstoï, d'une cousine de l'écrivain, qui avait

fait demander le _bonheur_ de voir l'auteur de RENÉE MAUPERIN. Mon père ne

prévoyait guère, quand il faisait la campagne de Russie, une épaule cassée

à la bataille de la Moskova, et qu'un peloton de cosaques passant comme

une trombe, le forçait à finir un morceau de cheval sur le toit d'une

habitation, en faisant le coup de pistolet, mon père ne prévoyait guère

que son fils serait un jour apprécié par une compatriote de ces cosaques.

* * * * *

--------Littré disait à un de mes amis: «La terre est une planète

inférieure, et l'homme un composé mal assemblé.»

* * * * *

_Jeudi 19 septembre_.--Dans les petits objets manuels, fabriqués

anciennement par les Japonais, on sent qu'ils travaillaient pour des

touchers délicats, pour des tacts d'artistes. Et c'est curieux, quand

on pense que ces objets étaient généralement fabriqués dans un burg

(_yashki_), sous la direction, l'encouragement de l'oeil guerrier du

propriétaire, tandis que nos burgraves d'Europe n'ont jamais été que de

grossiers barbares.

Ce soir, conversation sur les mauvaises odeurs des pieds, du nez, de la

bouche: conversation dans laquelle se complaît et s'épanouit Flaubert.

Il raconte longuement, voluptueusement, l'anecdote d'un punais, du nez

duquel tombe une viscosité, une _sépia_, qui force le docteur Trousseau à

quitter son cabinet, et à n'y rentrer que le lendemain. Et comme bouquet

de la fin, il narre l'histoire d'un pessaire retiré, au bout de dix-sept

ans, par son père, du ventre d'une marchande de poissons, et dont

l'infection était telle, que trois internes de l'hôpital de Rouen

tombaient évanouis sur le cul.

* * * * *

_Samedi 21 septembre_.--Flaubert, à la condition de lui abandonner les

premiers rôles, et de se laisser enrhumer par les fenêtres, qu'il ouvre à

tout moment, est un très agréable compagnon. Il a une bonne gaîté et un

rire d'enfant qui sont contagieux, et dans le contact de la vie de tous

les jours, se développe, en lui, une grosse affectuosité, qui n'est pas

sans charme.

* * * * *

_Dimanche 22 septembre_.--Ce matin, Meada, commissaire général du Japon à

l'Exposition universelle de Paris, est arrivé à Saint-Gratien, accompagné

de deux jardiniers de ses compatriotes, portant dans des morceaux de soie

jaune, des instruments de jardinage, bizarres, hétéroclites. On a été au

fond du potager. Les deux Japonais ont brisé la terre d'un carré, et ont

semé des radis, des choux, des navets, des navets d'un mètre, et dont

trois font la charge d'un homme.

Ce Meada, costumé à l'européenne, a une douceur charmante dans la

politesse, et son teint jaune prend, par moment, un rose qui ressemble à

ce joli fard carminé, dont les Japonaises des albums se rougissent les

paupières.

On lui demande ce qui l'a frappé parmi les choses de l'Europe. Il répond:

«La grandeur!»--et parle avec émerveillement de Versailles...

* * * * *

_Lundi 23 septembre_.--On cause d'une excentrique châtelaine des environs

de Paris, dont le goût, la passion, l'idée fixe, est le maquerellage, et

le maquerellage uniquement par perversion. En sorte que tous les couples

amoureux du département, elle les attire chez elle, et les installe dans

des appartements de son château, communiquant par un système d'escaliers

en colimaçons.

Enfin sa maladie de perdre les jeunes femmes est tellement connue, que son

neveu, quelque insistance qu'y mette sa tante, ne permet jamais à sa femme

d'y coucher, et quand elle lui propose une promenade, il met de suite ses

gants, pour être en tiers entre elles deux.

* * * * *

_Samedi 28 septembre_.--Ce soir, le vieux Giraud contait ceci. Encore

enfant, au temps des confitures, son père et sa mère le chargeaient

d'aller chercher un pain de sucre, chez un distillateur de leurs amis, qui

demeurait rue des Cinq-Diamants. Or la rue en question était alors pleine

de filles, faisant le trottoir. Le jeune Giraud revenant chez lui avec son

_enfant de choeur_ sur les bras, s'approchait d'une de ces peu vertueuses

demoiselles, et détachait d'un coup de clef, un éclat du bas de pain de

sucre, moyennant quoi, il obtenait de toucher un rien à ses charmes. Puis

il passait à une autre, détachant un nouvel éclat... Et arrivé à la maison,

il se mettait à casser frénétiquement tout le pain de sucre, pour qu'on

ne s'aperçût pas du déchet.

N'est-ce pas là une histoire montrant le gamin qu'il y eut toujours chez

l'homme?

* * * * *

_Jeudi 10 octobre_.--Au fond, dans toute cette Exposition de 1878, il n'y

a guère que les objets d'art japonais, les imitations de verre de Venise,

et le moulage russe d'un seul jet du corps d'une femme. Si je n'avais pas

de bibelots, j'achèterais ce moulage, et n'aurais que cela dans mon salon:

ce serait la présence réelle d'une belle réalité.

* * * * *

_Samedi 12 octobre_.--Vaguant dans les rues campagnardes de Montmorency,

en sa belle santé, la princesse appuyée sur mon bras, et souriant au beau

soleil de la journée, au bonheur de son heureuse vie entourée de

l'affection d'une petite société amie, me dit, s'arrêtant soudainement:

«Oui, ce serait bien dur de m'en aller, je l'avoue, je trouve la vie

bonne!»

* * * * *

--------C'est joli, une Parisienne marchant dans la rue, et que l'on voit

absente de la foule qui la heurte, sourire à sa pensée.

* * * * *

_Vendredi 25 octobre_.--Je ne mangerai plus dorénavant à la _Taverne

anglaise_. Il y a au comptoir, une cinquantenaire exsangue, la figure

émaciée par l'élaboration et la fatigue des additions, les cheveux tirés

sur les tempes, et relevés sur le sommet de la tête, en une touffe

ressemblant à la touffe de Chingachgook, et cette tête sauvagement

sérieuse, m'est désagréable à voir, quand je prends ma nourriture.

* * * * *

--------Il me semble que je dois bien faire mon roman des deux clowns, me

trouvant en ce moment, la cervelle dans un état vague et fluide, convenant

à cette oeuvre, un peu en dehors d'une réalité absolue.

* * * * *

--------Un mot profond de femme à un homme, parlant de l'impossibilité de

se faire aimer avec des cheveux blancs: «Les femmes ne regardent pas ou du

moins ne voient pas les hommes qu'elles aiment.»

Aujourd'hui à l'_aquarium_ de l'Exposition, je suis resté une heure,

devant les truites. J'étudiais ce poisson à l'oeil carnassier, j'étudiais

ses immobilités mortes au profond de l'eau, le ventre sur la grève, puis

tout à coup les frottements de côté de ses flancs sur les cailloux:

frottements fous et comme électriquement voluptueux, qui, à chaque contact

du corps du poisson avec le fond, le fait remonter deux ou trois pieds en

l'air.

* * * * *

_Jeudi 31 octobre_.--Je suis arrivé chez le notaire, ne croyant pas à la

chose, et ai été aussitôt rejoint par mon co-prêteur, qui m'a débité des

histoires peu rassurantes sur notre débiteur. Une demi-heure s'est passée,

sans que personne apparût. Enfin le représentant de l'entrepreneur de

vidange a fait son entrée, avec un portefeuille sous le bras, ayant l'air

d'être gonflé de chiffons de la banque. Le notaire s'est mis à lire, d'une

voix bredouillante, un long acte très peu clair et soulevant un tas

d'objections: «Bon, me suis-je dit, il va se présenter quelque difficulté,

et le payement sera rejeté à quelque calende, qu'on ne verra jamais.» Non,

tout s'est pacifié, arrangé, au moyen d'un contrat de mariage qu'on a été

chercher incontinent, et à ma stupéfaction, mon notaire m'a remis entre

les mains soixante-quinze vrais billets de mille francs.

Ces 75 000 francs, avec 6 500 qui me sont encore dus, 8 500 francs que

j'ai attrapés de mon ex-notaire, défalcation faite des frais, me font

rentrer dans mes 80 000 francs, avec les intérêts dus depuis trois ans:

«Ça finit aussi bien qu'une mauvaise affaire peut finir!» m'a dit Duplan,

et je suis complètement de son avis. Mais jamais plus, jamais plus, je ne

placerai de l'argent sur hypothèque.

* * * * *

--------Dîner chez Matzugata, le commissaire général de l'Exposition du

Japon.

Une pendule en forme de chalet suisse, de faux meubles de Boule, un

service de table en affreuse porcelaine anglaise, représentant des scènes

de chasse d'après les dessins de Victor Adam et de Grenier, c'est là, le

mobilier de cette résidence japonaise. Autour de la table, la tête un peu

sauvage de Matzugata, qui ne parle pas français, la tête souriante et un

peu jésuitique de Maéda, la tête hilare d'un jeune Japonais à la figure

caricaturale de ces jeunes filles, que sculptent les ivoiriers japonais,

puis, la tête d'About, la tête de Pelletan, la tête de Charcot.

Un dîner des plus fins, des plus délicats, avec toutes les recherches

européennes de la dernière heure, et débutant par des _tartelettes à

l'Agnès Sorel_.

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 1 / 16 段