Un jour que la tempête soulevait la neige par bouffées, et en formait

une brume épaisse qui remplissait l'air de ténèbres, Elisabeth,

chancelant à chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut

forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un grand rocher, contre

lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourbillons de

vent qui renversaient tout autour d'elle. Tandis qu'elle demeurait là,

appuyée, immobile et la tête baissée, elle crut entendre assez près un

bruit confus, qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri;

elle se traîna avec peine de ce côté, et aperçut en effet un kibick

renversé et brisé, et un peu plus loin une chaumière. Elle se hâta

d'aller frapper à cette porte hospitalière; une vieille femme vint lui

ouvrir: "Pauvre jeune fille! lui dit-elle, émue de sa profonde

détresse, d'où viens-tu, à ton âge, ainsi seule, transie et couverte de

neige?" Elisabeth répondit, comme à son ordinaire: "Je viens de

par-delà Tobolsk, et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon

père." A ces mots, un homme qui avait la tète penchée dans ses mains,

la releva tout-à-coup, regarda Elisabeth avec surprise: "Que dis-tu?

s'écria-t-il; tu viens de la Sibérie dans cet état, dans cette misère,

au milieu des tempêtes, pour demander la grace de ton père?... Ah! ma

pauvre fille ferait comme toi peut-être; mais on m'a arraché de ses

bras sans qu'elle sache où l'on m'emmène, sans qu'elle puisse

solliciter pour moi; je ne la verrai plus, j'en mourrai... On ne peut

pas vivre loin de son enfant..." Elisabeth tressaillit. "Monsieur,

reprit-elle vivement, j'espère qu'on peut vivre quelque temps loin de

son enfant.--Maintenant que je connais mon sort, continua l'exilé, je

pourrais en instruire ma fille: voici une lettre que je lui ai écrite;

le courrier de ce kibick renversé, qui retourne à Riga où est ma fille,

consentirait à s'en charger si j'avais la moindre récompense à lui

offrir: mais la moindre de toutes n'est pas en mon pouvoir: je ne

possède pas un simple kopeck; les cruels m'ont tout enlevé."

Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui restait, en rougissant

beaucoup d'avoir si peu à offrir. "Si cela pouvait suffire," dit-elle

d'une voix timide, en le mettant dans la main de l'exilé. Celui-ci

serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut

proposer l'argent au courrier: c'était le denier de la veuve; le

courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'offrande, il

permit qu'elle parût ce qu'elle était, grande et magnifique, afin que,

servant à rendre une fille à son père et le bonheur à une famille, elle

portât des fruits dignes du coeur qui l'avait faite.

Quand l'ouragan fut calme, Elisabeth voulut se remettre eu route. Elle

embrassa la vieille femme qui l'avait soignée comme sa propre fille, et

lui dit tout bas, pour que l'exilé ne l'entendît pas: "Je ne puis vous

récompenser; je n'ai plus rien du tout; je ne puis vous offrir que les

bénédictions de mes parents; elles sont à présent ma seule

richesse.--Quoi, interrompit la vieille femme tout haut, pauvre fille,

vous avez tout donné!" Elisabeth rougit et baissa les yeux. L'exilé

leva les mains au ciel, et tomba à genoux devant elle: "Ange qui m'as

tout donné, lui dit-il, ne puis-je rien pour toi?" Un couteau était sur

la table, Elisabeth le prit, coupa une boucle de ses cheveux, et, la

donnant à l'exilé, elle dit: "Monsieur, puisque vous allez en Sibérie,

vous verrez le gouverneur de Tobolsk; donnez-lui ceci, je vous en prie:

Elisabeth l'envoie à ses parents, lui direz-vous... Peut-être

consentira-t-il que ce souvenir aille les instruire que leur enfant

existe encore.--Ah! je jure de vous obéir, répondit l'exilé; et, dans

ces déserts où l'on m'envoie, si je ne suis point tout-à-fait esclave,

je saurai trouver la cabane de vos parents, et leur dire ce que vous

avez fait aujourd'hui."

Avec le coeur d'Elisabeth, le don d'un trône l'eût bien moins touchée

que l'espoir des consolations qu'on lui promettait de porter à ses

parents. Elle ne possédait plus rien, rien que la petite pièce de

monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire

opulente, car elle venait de goûter les seuls vrais biens que les

richesses puissent procurer: par ses dons, elle avait fait la joie d'un

père; elle avait consolé l'orpheline en pleurs; et voilà pourtant ce

qu'un seul rouble peut produire entre les mains de la charité.

Depuis Volodimir jusqu'à Pokrof, village de la couronne, le pays est

dans un bas-fond très-marécageux, et couvert de forêts d'ormes, de

chênes, de trembles et de pommiers sauvages. Dans l'été, ces

différentes espèces d'arbres forment des bosquets qui réjouissent la

vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs: l'hiver on les

redoute moins, parce que les taillis, dépouillés de feuilles, ne leur

permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant, le long de sa route,

Elisabeth entendait parler des vols qui s'étaient commis: si elle avait

possédé quelque chose, peut-être ces bruits l'eussent-ils effrayée;

mais, obligée de mendier son pain, il lui semblait que sa pauvreté la

mettait à l'abri de tout, et que, sous cette égide, elle pouvait

traverser ces forêts sans danger.

Quelques verstes avant Pokrof, la grande route venait d'être emportée

par un ouragan, et les voyageurs étaient obligés, pour se rendre à

Moscou, de faire un grand détour à travers les marécages que le Volga

forme en cet endroit; ils étaient couverts d'une glace si épaisse,

qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit

cette route qu'on lui avait indiquée; elle marcha long-temps à travers

ce désert de glace; mais, comme aucun chemin n'y était tracé, elle se

perdit, et tomba dans une espèce de marais fangeux, dont elle eut

beaucoup de peine à se tirer. Enfin, après bien des efforts, elle gagna

un tertre un peu élevé. Couverte de boue et épuisée de fatigue, elle

s'assit sur une pierre, et détacha sa chaussure pour la faire sécher au

soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assez vif. Ce lieu était

sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation; il n'y passait

personne, et on n'y entendait même aucun bruit. Elisabeth vit bien

qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande route, et, malgré son

courage, elle fut effrayée de sa situation. Derrière elle était le

marais qu'elle venait de traverser, et au-delà une immense forêt dont

ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commençait à décliner.

Malgré son extrême lassitude, la jeune fille se leva dans l'espoir de

trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient à en trouver un; elle

erra ça et là, mais en vain; elle ne voyait rien, elle n'entendait

rien, et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son

coeur de joie... Tout-à-coup elle en entend plusieurs, et bientôt elle

voit des hommes qui sortent de la forêt; elle marche vers eux pleine

d'espérance; mais plus ils approchent, plus elle sent l'effroi succéder

à la joie: leur air sauvage, leur physionomie farouche, l'épouvantent

plus que la solitude où elle était; elle se rappelle ce qu'on lui a dit

des malfaiteurs qui remplissent cette contrée, et elle craint que Dieu

ne la punisse de la témérité qui lui a persuadé qu'elle n'avait rien à

craindre; elle tombe à genoux pour s'humilier devant la miséricorde

divine. Cependant la troupe s'avance, s'arrête auprès d'Elisabeth, la

regarde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait là. La

jeune fille, les yeux baissés, et d'une voix tremblante, répond qu'elle

vient de par-delà Tobolsk, et qu'elle va demander à l'empereur la grace

de son père; elle ajoute qu'elle a pensé périr dans le marais, et

qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher

un asile. Ces gens s'étonnent, la questionnent encore, et veulent

savoir quel argent elle possède pour faire une si longue route. Elle

tire de son sein la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et la

leur montre, "Voilà tout? s'écrient-ils. -Tout," leur répondit-elle. A

ces mots, les bandits se regardent l'un l'autre; ils ne sont point

touchés, ils ne sont point émus: l'habitude du crime ne permet pas de

l'être; mais ils sont surpris; ils n'avaient point l'idée de ce qu'ils

voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel, et cette jeune

fille leur semble protégée par un pouvoir inconnu. Saisis de respect,

ils n'osent pas lui faire de mal; ils n'osent pas même lui faire du

bien; ils s'éloignent en se disant entre eux: "Laissons-la,

laissons-la, car Dieu est assurément auprès d'elle."

Elisabeth se lève et fuit le plus vite qu'elle peut du côté opposé;

elle entre dans la forêt. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle

voit quatre grandes routes formant la croix, et à un des angles une

petite chapelle dédiée à la Vierge, surmontée d'un poteau qui indique

les villes où conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est

sauvée, elle se prosterne avec reconnaissance: les malfaiteurs ne

s'étaient pas trompés; Dieu était auprès d'elle.

La jeune fille ne sent plus sa fatigue, l'espoir lui a rendu des

forces; elle prend légèrement la route de Pokrof; bientôt elle retrouve

le Volga, qui forme un coude auprès de ce village, et baigne les murs

d'un pauvre couvent de filles. Elisabeth se hâte d'aller frapper à

cette porte hospitalière; elle raconte sa peine, et demande un asile:

on le lui donne aussitôt; elle est accueillie, reçue comme une soeur;

et en se voyant entourée de ces ames pieuses et pures qui lui

prodiguent les plus tendres soins, elle croit un moment avoir retrouvé

sa mère. Le récit simple et modeste qu'Elisabeth fit de ses aventures

fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes soeurs

ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille, qui

venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épreuves, sans

avoir murmuré une seule fois. Elles regrettaient beaucoup de n'avoir

pas de quoi fournir aux frais de son voyage; mais leur couvent était

très-pauvre; il ne possédait aucun revenu, et elles-mêmes ne vivaient

que de charités. Cependant elles ne purent se résoudre à laisser

l'orpheline continuer sa route avec une robe en lambeaux et des

souliers déchirés; elles se dépouillèrent pour la couvrir, et chacune

donna une partie de ses propres vêtements. Elisabeth voulait refuser

leurs dons, car c'était avec leur nécessaire que ces pieuses filles la

secouraient: mais celles-ci, montrant les murs de leur courent, lui

dirent: "Nous avons un abri, et vous n'en avez pas; le peu que nous

possédons vous appartient, vous êtes plus pauvre que nous."

Enfin, voici Elisabeth sur la route de Moscou; elle s'étonne du

mouvement extraordinaire qu'elle y voit, de la quantité de voitures, de

traîneaux, d'hommes, de femmes, de gens de toute espèce, qui semblent

affluer vers cette grande capitale; plus elle avance, et plus la foule

augmente. Dans le village où elle s'arrête, elle trouve toutes les

maisons pleines de gens qui paient à si haut prix une très-petite

place, que l'infortunée, qui n'a rien à donner, ne peut que bien

difficilement en obtenir une. Ah! que de larmes elle dévore en recevant

d'une compassion dédaigneuse un grossier aliment et un abri misérable

où sa tête est à peine à couvert de la neige et des tempêtes! Cependant

elle n'est point humiliée, car elle n'oublie jamais que Dieu est témoin

de ses sacrifices, et que le bonheur de ses parents en est le but; mais

elle ne s'enorgueillit pas non plus: trop simple pour croire qu'en se

dévouant à toutes les misères en faveur de ses parents, elle fasse plus

que son devoir; et trop tendre peut-être pour ne pas trouver un secret

plaisir à souffrir beaucoup pour eux.

Cependant de tous côtés les cloches s'ébranlent, de tous côtés

Elisabeth entend retentir le nom de l'empereur. Des coups de canon

partis de Moscou viennent l'épouvanter; jamais un tel bruit n'avait

frappé ses oreilles. D'une voix timide elle en demanda la cause à des

gens couverts d'une riche livrée, qui se pressaient autour d'une

voiture renversée. "C'est l'empereur qui fait sans doute son entrée à

Moscou, lui dirent-ils.--Comment! reprit-elle avec surprise; est-ce que

l'empereur n'est pas à Pétersbourg?" Ils haussèrent les épaules d'un

air de pitié, en lui répondant: "Eh quoi! pauvre fille, ne sais-tu pas

qu'Alexandre vient faire la cérémonie de son couronnement à Moscou?"

Elisabeth joignit les mains avec transport; le ciel venait à son

secours, il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses

mains la destinée de ses parents; il permettait qu'elle arrivât dans un

de ces temps de réjouissances nationales, où le coeur des rois fait

taire la rigueur et même la justice, pour n'écouter que la clémence.

"Ah! s'écria-t-elle, en se tournant du côté des terres de l'exil, mes

parents, faut-il que mes espérances ne soient que pour moi, et que,

lorsque votre fille est heureuse, sa voix ne puisse aller jusqu'à vous!"

Elle entra, en mars 1801, dans l'immense capitale de la Moscovie, se

croyant au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de

nouveaux malheurs à craindre. En avançant dans la ville, elle vit des

palais superbes, décorés avec une magnificence royale, et près de ces

palais des huiles enfumées, ouvertes à tous les vents; elle vit ensuite

des rues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la

foule qui la pressait et la coudoyait de toutes parts. A très-peu de

distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut eu pleine

campagne; elle se reposa un moment dans la grande promenade; c'est une

allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre

infini de personnes s'y promenaient, en s'entretenant de la cérémonie

du couronnement; des voitures allaient, venaient, se croisaient en tous

sens avec un grand fracas; les énormes cloches de la cathédrale ne

cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches

leur répondaient, et le canon, qui tirait par intervalle, se faisait à

peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cité.

C'était surtout en approchant de la place du Krémelin, que le tumulte

et le mouvement allaient toujours croissant; de grands feux y étaient

allumés; Elisabeth s'en approcha et s'assit timidement à côté. Elle

était épuisée de froid et de fatigue, elle avait marché tout le jour,

et sa joie du matin commençait à se changer en tristesse; car, en

parcourant les innombrables rues de Moscou, elle avait bien vu des

maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouvé un asile; elle avait

bien rencontré une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes

nations, mais elle n'avait pas trouvé un protecteur; elle avait entendu

des personnes demander leur chemin, s'inquiéter de l'avoir perdu, et

elle avait envié leur sort: "Heureux, se disait-elle, d'avoir quelque

chose à chercher! il n'y a que l'infortunée qui n'a point d'asile, qui

ne cherche rien, et qui ne se perd point."

Cependant la nuit approchait, et le froid devenait très-vif; la pauvre

Elisabeth n'avait pas mangé de tout le jour, elle ne savait que

devenir; elle cherchait à lire sur tous les visages si elle n'en

trouverait pas un dont elle pût espérer quelque pitié: mais ce monde,

qu'elle regardait avec attention, parce qu'elle avait besoin de lui, ne

la regardait seulement pas, parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle

se hasarda à aller frapper à la porte des plus pauvres réduits, partout

elle fut rebutée: l'espoir de faire un gain considérable pendant les

fêtes du couronnement avait fermé le coeur des moindres aubergistes à

la charité; jamais on n'est moins disposé à donner que quand on se voit

au moment de s'enrichir.

La jeune fille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du

Krémelin; elle pleurait en silence, le coeur oppressé, et n'ayant pas

même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui

avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à ce degré de misère

où il lui fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une

faible aumône, accordée avec distraction, ou refusée avec mépris. Au

moment de le faire, un mouvement d'orgueil la retint; mais le froid

était si violent, qu'en passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et

sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son

coeur: une main sur ses yeux, elle avança l'autre vers le premier

passant, et lui dit: "Au nom du père qui vous aime, de la mère de qui

vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit."

L'homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du

feu. "Jeune fille, lui répondit-il, vous faites là un vilain métier; ne

pouvez-vous pas travailler? A votre âge on devrait savoir gagner sa

vie; Dieu vous aide, je n'aime point les mendiants." Et il passa outre.

L'infortunée leva les yeux au ciel comme pour y chercher un ami:

fortifiée par la voix consolante qui s'éleva alors dans son coeur, elle

osa réitérer sa demande à plusieurs personnes. Les unes passèrent sans

l'entendre, d'autres lui donnèrent une si faible aumône, qu'elle ne

pouvait suffire à ses besoins. Enfin, comme la nuit s'avançait, que la

foule s'écoulait, et que les feux allaient s'éteindre, la garde qui

veillait aux portes du palais, en faisant sa ronde sur la place,

s'approcha d'Elisabeth, et lui demanda pourquoi elle restait là. L'air

dur et sauvage de ces soldats la glaça de terreur; elle fondit en

larmes sans avoir le courage de répondre un seul mot. Les soldats, peu

émus de ses pleurs, l'entourèrent en répétant leur question avec une

insolente familiarité. La jeune fille répondit alors d'une voix

tremblante: "Je viens de par-delà Tobolsk pour demander à l'empereur la

grace de mon père, j'ai fait la route à pied, et comme je ne possède

rien, personne n'a voulu me recevoir." A ces mots, les soldats

éclatèrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente

fille, vivement alarmée, voulut s'échapper; ils ne le permirent pas, et

la retinrent malgré elle. "O mon Dieu! ô mon père! s'écria-t-elle avec

l'accent du plus profond désespoir, ne viendrez-vous pas à mon secours?

Avez-vous abandonné la pauvre Elisabeth?"

Pendant ce débat, des hommes du peuple, attirés par le bruit, s'étaient

rassemblés en groupes, et laissaient éclater un murmure d'improbation

contre la dureté des soldats. Elisabeth étend les bras, et s'écrie: "Je

le jure à la face du ciel, je n'ai point menti; je viens à pied de

par-delà Tobolsk pour demander la grace de mon père; sauvez-moi,

sauvez-moi, et que je ne meure du moins qu'après l'avoir obtenue." Ces

mots remuent tous les coeurs; plusieurs personnes s'avancent pour la

secourir. Une d'elles dit aux soldats: "Je tiens l'auberge de

Saint-Basile sur la place, je vais y loger cette jeune fille; elle

paraît honnête, laissez-la venir avec moi." Les soldats, émus enfin

d'un peu de pitié, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth

embrasse les genoux de son protecteur; il la relève, et la conduit dans

son auberge à quelques pas de là. "Je n'ai pas une seule chambre à te

donner, dit-il, elles sont toutes occupées, mais, pour une nuit, ma

femme te recevra dans la sienne; elle est bonne, et se gênera sans

peine pour t'obliger." Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul

mot; il l'introduit dans une petite salle basse, où une jeune femme,

tenant un enfant dans ses bras, était assise près d'un poêle: elle se

lève en les voyant. Son mari lui raconte à quel danger il vient

d'arracher cette infortunée, et l'hospitalité qu'il lui a promise en

son nom. La jeune femme confirme la promesse, et, prenant la main

d'Elisabeth, elle lui dit avec un sourire plein de bonté: "Pauvre

petite, comme elle est pâle et agitée! mais rassurez-vous, nous aurons

soin de vous, et une autre fois évitez, croyez-moi, de rester aussi

tard sur la place. A votre âge, et dans les grandes villes, il ne faut

jamais être à cette heure-ci dans les rues." Elisabeth répondit qu'elle

n'avait aucun asile; que toutes les portes lui avaient été fermées:

elle avoua sa misère sans honte, et raconta son voyage sans orgueil. La

jeune femme pleura en l'écoutant; son mari pleura aussi; et ni l'un ni

l'autre ne s'imaginèrent de soupçonner que ce récit ne fût pas sincère,

leurs larmes leur en répondaient. Les gens du peuple ne se trompent

guère à cet égard; les brillantes fictions ne sont point à leur portée,

et la vérité a seule le droit de les toucher.

Quand elle eut fini, Jacques Rossi, l'aubergiste, lui dit: "Je n'ai pas

grand crédit dans la ville; mais tout ce que je ferais pour moi-même,

comptez que je le ferai pour vous." La jeune femme serra la main de son

mari en signe d'approbation, et demanda à Elisabeth si elle ne

connaissait personne qui put l'introduire auprès de l'empereur.

"Personne," dit-elle; car elle ne voulait pas nommer le jeune Smoloff,

de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en

attendre, puisqu'il était en Livonie? "N'importe, reprit la jeune

femme; auprès de notre magnanime empereur la piété et le malheur sont

les plus puissantes recommandations, et celles-là ne vous manqueront

pas......--Oui, oui, interrompit Jacques Rossi; l'empereur Alexandre

doit être couronné demain dans l'église de l'Assomption; il faut que

vous vous trouviez sur son passage; vous vous jetterez à ses pieds;

vous lui demanderez la grace de votre père; je vous accompagnerai, je

vous soutiendrai....--Ah! mes généreux hôtes, s'écria Elisabeth, en

saisissant leurs mains avec la plus vive reconnaissance, Dieu vous

entend, el mes parents vous béniront; vous m'accompagnerez, vous me

soutiendrez, vous me conduirez aux pieds de l'empereur..... Peut-être

serez-vous témoins de mon bonheur, du plus grand bonheur qu'une

créature humaine puisse goûter ... Si j'obtiens la grace de mon père,

si je puis la lui rapporter, voir sa joie et celle de ma mère..." Elle

ne put achever; l'image d'une pareille félicité lui ôta presque

l'espérance de l'obtenir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mérité

d'être si heureuse. Ses hôtes ranimèrent son espoir par les éloges

qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre, par le récit qu'ils lui

firent de toutes les graces qu'il avait accordées, et du plaisir qu'il

paraissait prendre à faire le bien. Elisabeth les écoutait avidement;

elle aurait passé la nuit à les entendre; mais il était fort tard, ses

hôtes voulurent qu'elle prît un peu de repos pour se préparer à la

fatigue du lendemain. Jacques Rossi se retira dans la petite chambre au

plus haut de la maison, et sa bonne femme reçut Elisabeth dans son

propre lit.

Pendant long-temps elle ne put dormir, sou coeur était trop agité, trop

plein; elle remerciait Dieu de tout, même de ses peines, dont l'excès

lui avait valu la généreuse hospitalité qu'elle recevait. "Si j'avais

été moins malheureuse, se disait-elle, Jacques Rossi n'aurait pas eu

pitié de moi." Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ôta point

son bonheur; de doux songes le lui offrirent sous toutes les formes;

tantôt elle croyait voir son père, tantôt la touchante figure de sa

mère lui apparaissait brillante de joie; quelquefois il lui semblait

entendre la voix de l'empereur lui-même, et quelquefois aussi un autre

objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne

lui permettait pas de les distinguer plus que les sentiments qu'il

avait fait naître dans son coeur.

Le lendemain, de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des

tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annoncé la fête du

jour, Elisabeth, vêtue d'un habit que lui avait prêté sa bonne hôtesse,

et appuyée sur le bras de Jacques Rossi, se mêla parmi la foule qui

suivait le cortége, et se rendit à la grande église de l'Assomption, où

l'empereur Alexandre devait être couronné.

Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie · 第 7 / 8 段