passage des fleuves débordés, Elisabeth ne se plaignait point, et
trouvait même qu'on lui avait exagéré les difficultés du voyage. Il est
vrai que le temps était très-beau, et qu'elle n'allait pas toujours à
pied; on rencontrait, le long de la route, des charrettes et des
kibicks* [*Le kibick est une voiture de voyage très-légère, fort usitée
eu Russie. Un kibick n'est ci-pendant pas commode, car il n'est
suspendu que sur les roues de derrière.] vides qui revenaient de mener
des bannis eu Sibérie; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient
facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures.
Elisabeth acceptait sans humiliation les secours du bon père; car, en
les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.
Arrivés sur les bords de la Kama, vers les premiers jours de septembre,
nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents verstes de Casan; c'était
avoir fait presque la moitié du voyage. Ah! si le ciel eût permis
qu'Elisabeth l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commencé, elle aurait cru
avoir faiblement payé le bonheur d'être utile à ses parents: mais tout
allait changer, et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui
devait exercer son courage, mettre au jour sa vertu, et sur la tête du
juste la couronne immortelle de vie.
Depuis plusieurs jours, le missionnaire s'affaiblissait sensiblement;
il ne marchait plus qu'avec peine, et quoique appuyé sur son bâton et
sur le bras d'Elisabeth, il était obligé de se reposer sans cesse; s'il
montait dans un kibick, la route, formée de gros rondins placés sur des
marécages, lui causait des secousses horribles qui épuisaient ses
dernières forces sans altérer un moment son courage. Cependant, en
arrivant à Sarapoul, gros village à clocher, sur la rive droite de la
Kama, le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire, qu'il
ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un
mauvais cabaret auprès de la maison de l'Oupravitel, qui régit les
biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre
qu'on put lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un
plancher tout tremblant, des fenêtres sans carreaux, pas une chaise,
pas un banc, pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit
vide; on y jeta un peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. Le
veut qui soufflait par la fenêtre était si froid, qu'il aurait éloigné
le sommeil du malade, lors même que ses souffrances lui eussent permis
de s'y livrer. De funestes pensées commençaient à effrayer Elisabeth.
Elle demanda un médecin, il n'y en avait point à Sarapoul; et, comme
elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part à l'état du
pauvre mourant, elle fut réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour
le soulager. D'abord elle attacha contre la croisée un lambeau de
vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla
cueillir dans les champs de la réglisse à gousses velues, ainsi que des
roses de Gueldre, et puis les mêlant, comme elle l'avait vu pratiquer à
sa mère, avec des feuilles du cotylédon épineux, elle en fit une
boisson salutaire qu'elle apporta au pauvre religieux. A mesure que la
nuit approchait, son état empirait de plus en plus, et la malheureuse
Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquefois elle
s'éloignait pour étouffer ses sanglots; au fond de son grabat le bon
père les entendait, et il pleurait sur cette douleur qu'il ne pouvait
pas soulager, car il sentait qu'il ne se relèverait plus, et que tout
était fini pour lui sur la terre. Ah! ce n'est pas quand on a employé
soixante ans à travailler pour Dieu qu'on peut craindre la mort; mais
comment ne pas regretter un peu la vie, quand il y reste beaucoup de
bien à faire? "Mon Dieu, disait-il à voix basse, je ne murmure point
contre votre volonté; mais si vous m'aviez permis de conduire cette
pauvre orpheline jusqu'au terme de son voyage, il me semble que je
serais mort plus tranquille." Elisabeth avait allumé un flambeau de
résine, et demeura debout toute la nuit pour soigner son malade. Un peu
avant le jour, elle s'approcha pour lui donner à boire; le
missionnaire, prévoyant qu'avant peu il ne serait plus eu état de
parler, se souleva sur son séant, prit le verre des mains de la jeune
fille, et l'élevant vers le ciel, il dit: "Mon Dieu, je la recommande à
celui qui nous a promis qu'un verre d'eau offert en son nom ne serait
pas un bienfait perdu." Ces mots révélèrent à Elisabeth toute
l'évidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'était efforcée de ne pas
croire possible; elle vit que le religieux sentait qu'il allait mourir,
elle vit qu'elle allait tout perdre; son coeur se brisa, elle tomba à
genoux devant le lit, le front couvert d'une sueur froide, et la
poitrine suffoquée de sanglots. "Mon Dieu, prenez pitié d'elle, prenez
pitié d'elle, mon Dieu!" répétait le missionnaire en la regardant avec
une profonde compassion. A la fin, comme il vit que la violence de sa
douleur allait toujours croissant, il lui dit: "Au nom du ciel et de
votre père, calmez-vous, ma fille, et écoutez-moi." Elisabeth
tressaillit, étouffa ses cris, essuya ses larmes, et, les yeux fixés
sur le religieux, attendit avec respect ce qu'il allait lui dire; il
s'appuya contre la planche qui servait de dossier à son lit, et,
recueillant toutes ses forces, il parla ainsi: "Mon enfant, vous allez
être exposée à de grandes peines en voyageant seule à votre âge, au
milieu de la mauvaise saison; cependant c'est là votre moindre péril:
la cour vous en offrira de plus terribles; un courage ordinaire peut
lutter contre l'infortune, et ne résiste pas à la séduction; mais vous
n'avez pas un courage ordinaire, ma fille, et le séjour de la cour ne
vous changera pas. Si quelques méchants (et vous en trouverez beaucoup)
voulaient abuser de votre situation et de votre misère pour vous
écarter de la vertu, vous ne croirez point à leurs promesses, et toutes
leurs vaines richesses ne vous éblouiront pas. La crainte de Dieu et
l'amour de vos parents, voilà ce qui est au-dessus de tout, et voilà ce
que vous avez. A quelque extrémité que vous soyez réduite, vous
n'abandonnerez jamais ces biens pour quelque bien qu'on puisse vous
offrir, et vous vous souviendrez toujours qu'une seule faute porterait
la mort au sein de ceux qui vous ont donné la vie.--Ah! mon père!
interrompit-elle, ne craignez pas.....--Je ne crains rien, dit-il:
votre piété, votre dévouement, ont mérité une confiance sans bornes; et
je suis sûr que vous ne succomberez pas à l'épreuve à laquelle Dieu
vous soumet. Maintenant, ma fille, prenez dans ma robe la bourse que le
généreux gouverneur de Tobolsk me donna en vous recommandant à mes
soins. Gardez-lui le secret, il y va de sa vie... Cet argent vous
conduira à Pétersbourg. Allez chez le patriarche, parlez-lui du père
Paul, peut-être ne l'aura-t-il pas oublié; il vous donnera un asile
dans un couvent de filles, et présentera sans doute lui-même votre
requête à l'empereur... Il est impossible qu'on la rejette..... Au
moment de la mort je puis vous le dire, ma fille, votre vertu est
grande; le monde en voit peu de semblables, il en sera touché; elle
aura sa récompense sur la terre avant de l'avoir dans le ciel..." II
s'arrêta; sa respiration devenait gênée, et une sueur froide coulait
sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tête penchée sur le
lit. Après une longue pause, le missionnaire détacha de dessus sa
poitrine un petit crucifix de bois d'ébène, et le présentant à
Elisabeth, il lui dit d'une voix affaiblie: "Prends ceci, ma fille;
c'est le seul bien que j'aie à donner, le seul que j'aie possédé sur la
terre; avec lui je n'ai manqué de rien." Elle le pressa contre ses
lèvres avec un vif transport de douleur, car l'abandon d'un pareil bien
lui prouvait que le missionnaire était sûr de n'avoir plus qu'un moment
à vivre. "Pauvre brebis abandonnée, ajouta-t-il avec une grande
compassion, ne crains plus rien, car voilà le bon pasteur du troupeau
qui veillera sur toi; s'il te prend ton appui, il te rendra plus qu'il
ne te prend, fie-toi à sa bonté. Celui qui donne la nourriture aux
petits passereaux et qui sait le compte des sables de la mer n'oubliera
pas Elisabeth.--Mon père, ô mon père! s'écria-t-elle en serrant la main
qu'il étendait vers elle, je ne puis me soumettre à vous
perdre.....--Mon enfant, reprit-il, Dieu l'ordonne: résigne-toi, calme
ta douleur, dans peu d'instants je serai là-haut, je prierai pour toi,
pour tes parents....." II ne put achever, ses lèvres remuaient encore,
mais on ne distinguait aucun son: il retomba sur sa paille, les yeux
élevés vers le ciel; ses dernières forces furent employées à lui
recommander l'orpheline gémissante, et il semblait encore prier pour
elle quand déjà la mort l'avait frappé: tant était grande en son ame
l'habitude de la charité; tant, durant le cours de sa longue vie, il
avait négligé ses propres intérêts pour ne songer qu'à ceux d'autrui;
au moment terrible de comparaître devant le trône du souverain juge, et
de tomber pour toujours dans les abîmes de l'éternité, ce n'était pas
encore à lui-même qu'il pensait.
Les cris d'Elisabeth attirèrent plusieurs personnes: on lui demanda ce
qu'elle avait: elle montra son protecteur étendu sans vie. Aussitôt, au
bruit de cet événement, la chambre se remplit de monde: les uns
venaient voir ce qui se passait avec une curiosité stupide; ceux-ci
jetaient un coup d'oeil de surprise sur cette jeune fille, qui pleurait
auprès de ce moine mort; d'autres la regardaient avec pitié: mais les
maîtres de l'auberge, occupés seulement de se faire payer les
misérables aliments qu'ils avaient fournis, trouvèrent avec joie dans
la robe du missionnaire la bourse que, dans sa douleur, Elisabeth
n'avait pas songé à prendre; ils s'en emparèrent, et dirent à la jeune
fille qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient remboursés
de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bientôt les popes* [*Pope
est un nom grec qui signifie père[.] On le donne à tous les ministres
de l'Eglise grecque. Ils sont habillés à l'orientale, et, quoique
généralement peu éclairés, ils sont extrêmement recommandables par leur
esprit de tolérance pour toute autre profession de foi.] arrivèrent
avec leurs flambeaux et leur suite; ils jetèrent un grand drap sur le
corps du mort: la pauvre Elisabeth fit alors un cri douloureux. Obligée
de quitter la main raidie de son guide qu'elle tenait toujours, elle
dit un dernier adieu à cette figure vénérable, qui respirait déjà une
sérénité divine, et se précipita à genoux dans le coin le plus obscur
de la chambre. Là, baignée de larmes, la tête couverte d'un mouchoir
comme pour se cacher ce monde désert où elle allait marcher seule, elle
s'écriait d'une voix étouffée: "O esprit bienheureux! n'abandonne pas
la pauvre délaissée! O mon père, ma tendre mère, que faites-vous
maintenant que tout secours vient d'être ôté à l'enfant de votre amour?"
Cependant on commença quelques chants funèbres, on mit le corps dans la
bière, et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth, quoique
faible, tremblante et désespérée, voulut accompagner jusqu'à son
dernier asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifiée, et qui
était mort en priant pour elle.
Sur la rive droite de la Kama, au pied d'une éminence où s'élèvent les
ruines d'une forteresse construite pendant les anciens troubles des
Baschkirs* [*Les Baschkirs ou Bashkirs sont une peuplade de la Russie
asiatique. Ils se nomment proprement _Bashkouris_, et tirent leur
origine en partie des Tartares Nogays, et en partie des Bulgares. Ils
habitent principalement en Sibérie, sur les bords du Volga et de
l'Oural. En 1770, on en comptait vingt-sept mille familles domiciliées
dans les gouvernements d'Ufa et de Perme. En été, ils demeurent sons
des tentes près de leurs troupeaux, et en hiver, dans de mauvaises
huttes. Leur religion est celle de Mahomet; mais ils sont
très-superstitieux, et croient aux sortilèges et aux enchantements.],
est le lieu consacré à la sépulture des habitants de Sarapoul. Cette
place est en pleine campagne; elle est entourée d'une haie de mélèzes
nains; au milieu on voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire,
et tout autour, des amoncellements de terre surmontés d'une croix qui
désignent autant de tombeaux: ça et là quelques sapins épars projettent
des ombres lugubres, et de dessous les pierres sépulcrales sortent des
touffes de chardons en forme de bluet, avec de larges feuilles
pendantes et découpées, et une autre plante dont la tige nue et penchée
se divise en plusieurs rameaux effilés, et dont les fleurs, d'un jaune
livide, semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.
Le cortége qui suivait le cercueil du missionnaire était assez
nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans, des
Trukmènes, des Arabes échappés à l'esclavage des Kirguis, et reçus dans
des collèges fondés par la dernière impératrice. Ils suivaient
pêle-mêle, un flambeau de paille à la main, le convoi funèbre, en
mêlant leurs voix à celles des popes, tandis qu'Elisabeth silencieuse
marchait à pas lents, la tête couverte, et ne sentant de relation, au
milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'était plus.
Quand le cercueil fut placé dans la fosse, le pope, selon l'usage du
rite grec, mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour
payer son passage, et après avoir jeté un peu de terre par-dessus, il
s'éloigna; et là demeura enseveli dans un éternel oubli un mortel
charitable qui n'avait pas passé un seul jour sans faire du bien à
quelqu'un. Semblable à ces vents bienfaisants qui portent en tous lieux
les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats, il
avait parcouru plus de la moitié du monde, semant partout la sagesse et
la vérité, et il mourait ignoré du monde; tant la renommée s'attache
peu à la bonté modeste, tant les hommes qui la distribuent ne
l'accordent qu'à ce qui les étonne, à ce qui les détruit, et jamais à
ce qui les console! O rayon éclatant, éblouissante lumière, superbe
gloire humaine! ne pense pas que Dieu t'eût permis d'être ainsi le prix
de la grandeur, s'il n'avait réservé sa propre gloire pour être le prix
de la vertu.
Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jusqu'à la chute du jour;
elle y pleura, elle y pria beaucoup, et ses larmes et ses prières la
soulagèrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de
pouvoir passer quelques heures à méditer entre le ciel et la mort; du
tombeau s'élèvent des pensées de courage, du ciel descendent de
consolantes espérances; on craint moins le malheur là où on en voit la
fin; et, là où on en pressent la récompense, on commence presque à
l'aimer.
Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des
bienfaits qu'il avait répandus sur une partie de sa route, et ne
croyait point avoir le droit de se plaindre, parce qu'il les avait
retirés à l'autre. Elle se retrouvait, comme sur les bords du Tobol,
sans guide, sans secours, mais armée du même courage et remplie des
mêmes sentiments: "Mon père! ma mère! s'écriait-elle, ne craignez rien,
votre enfant ne se laissera point abattre." Ainsi elle cherchait à les
rassurer, comme s'ils eussent pu deviner l'abandon où elle se trouvait.
Et quand un secret effroi gagnait son coeur: "Mon père! ma mère!"
répétait-elle encore, et ces noms calmaient sa frayeur. "Homme juste et
maintenant bienheureux, disait-elle en appuyant son front sur la terre
fraîchement remuée, faut-il vous avoir perdu avant que mou noble père,
ma tendre mère, vous aient remercié de vos soins pour leur pauvre
orpheline!..... O bonheur d'être béni par eux, faut-il que vous en ayez
été privé!"
Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il
fallait s'arracher de ce lieu funèbre, elle voulut y laisser quelques
traces de son passage, et prenant un caillou tranchant elle traça ces
mots sur la croix qui s'élevait au-dessus du cercueil: _Le juste est
mort, et il n'y a personne qui y prenne garde_* [* Isaïe, chap. LVII,
v. 1.].
Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle
sortit du cimetière, et revint tristement occuper la chambre déserte de
l'auberge de Sarapoul. Le lendemain, quand elle voulut se remettre en
route, l'hôte lui donna trois roubles, eu l'assurant que c'était tout
ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec
un sentiment du reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces
richesses, qu'elle devait à son protecteur, lui étaient arrivées de ce
ciel où il habitait maintenant. "Ah! s'écria-t-elle, mon guide, mon
appui, ainsi votre charité vous survit, et quand vous n'êtes plus
auprès de moi c'est elle qui me soutient encore!"
Cependant, dans sa route solitaire, elle ne peut cesser de verser des
larmes; tout est pour elle un objet de regret, tout lui fait sentir
l'importance du bien qu'elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux
la regarde et l'interroge, elle n'a plus son vénérable protecteur pour
commander le respect; si la fatigue l'oblige à s'asseoir, et qu'un
kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arrêter, dans la
crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois
roubles, elle aime mieux qu'ils lui servent à retarder le moment
d'avoir recours aux aumônes, qu'à lui procurer la moindre commodité:
aussi se refuse-t-elle maintenant les légères douceurs que le bon
missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour
s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit
et de la nourriture la plus grossière.
Ainsi, cheminant très-lentement, elle ne put arriver à Casan que dans
les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait
depuis plusieurs jours, et avait amassé beaucoup de glaçons sur les
rives du Volga, ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On
ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie à pied, en
sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers, accoutumés aux dangers de
cette navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que
pour l'appât d'un gain très-considérable, et nul passager ne se serait
exposé à faire le trajet avec eux. Élisabeth, sans examiner le péril,
voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la repoussèrent brusquement
en la traitant d'insensée, et jurant qu'ils ne permettraient pas
qu'elle traversât le fleuve avant qu'il fût entièrement glacé. Elle
leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. "Au
moins deux semaines," répondirent-ils. Alors elle résolut de passer
sur-le-champ. "Je vous en prie, leur dit-elle d'une voix suppliante, au
nom de Dieu, aidez-moi à traverser le fleuve: je viens de par-delà
Tobolsk; je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace de mon
père exilé en Sibérie; et j'ai si peu d'argent, que si je demeurais
quinze jours à Casan, il ne me resterait plus rien pour continuer ma
route." Ces paroles touchèrent un des bateliers; il prit Elisabeth par
la main: "Venez, lui dit-il, je vais essayer de vous conduire; vous
êtes une bonne fille, craignant Dieu et aimant votre père; le ciel vous
protégera." II la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua
jusqu'à moitié du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la
jeune fille sur ses épaules, et marchant sur les glaces, en se
soutenant sur son aviron, il atteignit sans accident l'autre rive du
Volga, et y déposa son fardeau. Elisabeth, pleine de reconnaissance,
après l'avoir remercié avec toute l'effusion du coeur le plus touché,
voulut lui donner quelque chose. Elle tira sa bourse, qui contenait un
peu moins de trois roubles: "Pauvre fille, lui dit le batelier en
regardant son trésor, voilà donc tout ce que tu possèdes, tout ce que
tu as pour te rendre à Pétersbourg, et tu crois que Nicolas Kisoloff
t'en ôterait une obole? Non, je veux plutôt y ajouter; cela me portera
bonheur, ainsi qu'à mes six enfants."
Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna eu lui
criant: "Dieu veille sur toi, ma fille!"
Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie; et, la considérant avec
un peu d'émotion, elle dit: "Je te garderai pour mon père, afin que tu
lui sois une preuve que ses voeux ont été entendus, que son esprit ne
m'a pas quittée, et que partout une protection paternelle a veillé sur
moi."
Le temps était clair et serein; mais par moment il venait du côté du
nord des bouffées d'une bise très-froide. Après avoir marché quatre
heures sans s'arrêter, Elisabeth se sentit très-fatiguée. Aucune maison
ne s'offrant à ses regards, elle fut chercher un asile au pied d'une
petite colline, dont les rochers bruns et coupés à pic la
garantissaient de tous les vents. Près de là s'étendait une forêt de
chênes; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence à voir
cette espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et,
quoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient
être admirés encore; mais, quelque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne
pouvait aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisaient trop sentir la
distance qui la séparait de ses parents, elle leur préférait beaucoup
le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protégé
son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-être
en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. "Oh!
quand les reverrai-je? s'écriait-elle; quand entendrai-je leur voix?
quand retournerai-je de ce côté pour tomber dans leurs bras?" Et en
parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait
encore les tours dans le lointain, et, au-dessus de la ville, l'antique
forteresse des kans de Tartarie se présentant sur le haut des rochers
d'une manière imposante et pittoresque.
Le long de sa route, Elisabeth rencontrait souvent des objets qui
portaient dans son coeur une tristesse à peu près semblable à celle qui
naissait du sentiment de ses propres malheurs: tantôt c'étaient des
infortunés enchaînés deux à deux, qu'on envoyait soit dans les mines de
Nertshink, pour y travailler jusqu'à la mort, soit dans les campagnes
d'Irkoutz, pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantôt
c'étaient des troupes de colons destinés à peupler la nouvelle ville
qu'on bâtissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontières de la
Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des
chariots avec les caisses et les ballots, les chiens et les poules.
Cependant tous ces hommes, exilés pour des fautes qui ailleurs eussent
peut-être été punies de mort, n'excitaient que la commisération
d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelque banni conduit par un
courrier du sénat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son
père, alors elle était émue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec
respect du malheureux, et lui donnait ce qui dépendait d'elle: ce
n'était point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'était ce qui souvent
console davantage, et ce que la plus pauvre des créatures peut donner
comme la plus opulente, c'était de la pitié. Hélas! la pitié était la
seule richesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la
peine des infortunés qu'elle rencontrait le long de sa route, et
c'était à l'aide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car, en
atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait
mis près de trois mois à se rendre de Sarapoul à Volodimir; et grace à
l'hospitalité des paysans russes, qui pour du lait et du pain ne
demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas entièrement
épuisé; mais elle commençait à manquer de tout: ses chaussures étaient
déchirées, ses habits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui
était déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours.
La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur;
quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie
de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres
fois c'étaient des torrents d'eau qui creusaient des précipices dans
les chemins, ou des coups de veut si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter
leur atteinte, était obligée de creuser un trou dans la neige, et de se
couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait
adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitants de
la Sibérie.