avec une pompe éblouissante. Sur un trône éclatant, surmonté d'un riche
dais, on voyait l'empereur et sa jeune épouse, vêtus d'habits
magnifiques, et brillants d'une si extraordinaire beauté, qu'ils
paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée
devant son auguste époux, la princesse recevait de ses mains la
couronne impériale, et ceignait sont front modeste de ce superbe gage
de leur éternel union. Vis-à-vis d'eux, le vénérable Platon, patriarche
de Moscou, du haut de la chaire de vérité rappelait à Alexandre, dans
un discours éloquent et pathétique, tous les devoirs des rois, et
l'effrayante responsabilité que Dieu fait peser sur leurs têtes, pour
compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi
cette foule immense qui remplissait l'église, il lui montrait des
Kamchadales* [*Kamchadales, ou plutôt Kamtschadales, est le nom que
l'on donne aux habitants du Kamtschatka. La chasse et la pêche sont
leur occupation principale: le chien est leur animal domestique favori.
Ils voyagent dans de petites charrettes traînées par des chiens, et
sont en général extrêmement superstitieux.] apportant des tributs de
peaux de loutres arrachées aux îles Aleutiennes* [*Les îles Aleutiennes
ou Aleustky. C'est ainsi que l'on nomme cette chaine d'îles qui s'étend
depuis le Kamtschatka au nord, jusqu'au continent de l'Amérique, et qui
n'est en effet qu'une branche des montagnes du Kamtschatka. Elles
furent découvertes peu de temps après l'île de Behring: Atlak, Shemya
et Semitshi furent les premières auxquelles les Russes donnèrent le nom
d'_Aleutskie ostrova_. Le mot _Aleut_ signifie un roc chauve ou nu.
Celles de ces îles qui sont les plus voisines de l'Amérique sont
connues sous le nom d'Andreanofskoi et d'îles aux Renards (_Fox
Islands_).], qui touchent au continent de l'Amérique; des négociants
d'Archangel, chargés des richesses que leurs vaisseaux vont chercher
dans les mers d'Europe; il lui montrait des Samoïèdes* [*Les Samoïèdes
sont des peuples tartares qui occupent le nord de la Russie, entre la
Tartarie asiatique et le gouvernement d'Archangel, le long de la mer
jusqu'en Sibérie: ils vivent de la chasse et de la pêche, comme les
Kamchadales.] venus de l'embouchure de l'Enisséi* [*L'Enisséi, ou
Yenisséy, appelé _Kem_ par les Tartares et Mongoles, et _Gub_ ou
_Khases_, qui signifie la grande rivière, par les Ostiaques, est formé
de deux rivières, le Kamsara et le Veikem, qui ont leur source dans la
Soongorie chinoise. Après un long cours vers le nord, il se jette dam
la mer Glaciale.], où règne un éternel hiver, où les moissons sont
inconnues, où jamais un grain n'a germé; et des naturels d'Astracan,
qui voient mûrir dans leurs champs le melon, la figue, et le doux fruit
de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des
habitants de la mer Noire, de la mer Caspienne et de cette Grande
Tartarie, qui, bornée par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol,
s'étend du couchant à l'aurore, embrasse une moitié du monde, et
atteint presque jusqu'au pôle. "Maître du plus vaste empire de
l'univers, lui disait-il, vous qui allez jurer de présider aux
destinées d'un état qui contient la cinquième partie du globe,
n'oubliez jamais que vous allez répondre devant Dieu du sort de tant de
milliers d'hommes, et qu'une injustice faite au moindre d'entre eux, et
que vous auriez pu prévenir, vous sera comptée au dernier jour." A ces
paroles le coeur du jeune empereur parut vivement ému: mais il y avait
dans l'église un coeur qui n'était pas moins ému peut-être, c'était
celui qui allait demander la grace d'un père.
Au moment où Alexandre prononça le serment solennel par lequel il
s'engageait à dévouer son temps et sa vie an bonheur de ses peuples,
Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser
les chaînes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus
long-temps: avec une force surnaturelle elle écarte la foule, se fait
jour à travers les haies de soldats, s'élance vers le trône, en
s'écriant: _Grace! grace!_ Cette voix, qui interrompait la cérémonie,
causa beaucoup de rumeur; des gardes s'avancèrent et entraînèrent
Elisabeth hors de l'église, en dépit de ses prières et des efforts du
bon Jacques Rossi. Cependant l'empereur dans un si beau jour ne veut
pas avoir été imploré en vain; il ordonne à un de ses officiers d'aller
savoir ce que cette femme demande. L'officier obéit: il sort de
l'église, il entend les accents suppliants de l'infortunée qui se débat
au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses pas, la voit, la
reconnaît, et s'écrie: "C'est elle! c'est Elisabeth!" La jeune fille ne
peut croire à tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit là
pour sauver son père; cependant c'est sa voix, ses traits, elle ne peut
s'y méprendre; elle le regarde en silence, et étend ses bras vers lui
comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle, hors
de lui-même; il lui prend la main, il doute presque de ce qu'il voit.
"Elisabeth, lui dit-il, est-ce bien toi? d'où viens-tu, ange du
ciel?--Je viens de Tobolsk.--De Tobolsk, seule, à pied?" II tremblait
d'agitation en parlant ainsi. "Oui, répondit-elle, je suis venue seule,
à pied, pour demander la grace de mon père, et on m'éloigne du trône,
on m'arrache de devant l'empereur.--Viens, viens, Elisabeth,
interrompit le jeune homme avec enthousiasme; c'est moi qui te
présenterai à l'empereur; viens lui faire entendre ta voix, viens lui
adresser ta prière: il n'y résistera pas." Il écarte les soldats,
ramène Elisabeth vers l'église. En ce moment, le cortége impérial
défilait par la grande porte; aussitôt que le monarque parut, Smoloff
se fit jour jusqu'à lui en tenant Elisabeth par la main. Il se jette à
genoux avec elle, il s'écrie: "Sire, écoutez-moi, écoutez la voix du
malheur, de la vertu; vous voyez devant vous la fille de l'infortuné
Stanislas Potowsky* [*II y a quelque inconvénient, dans les romane qui
se lient à l'histoire, d'employer des noms connus et des époques
remarquables. La famille Potowska, ou, selon la véritable orthographe,
Potocka, est bien une des plus illustres de la Pologne, et un membre de
cette famille a effectivement été victime en Russie de son courage
patriotique: mais c'étoit le comte Ignace Potocky, et non pas
Stanislas. Il ne fut point envoyé en Sibérie, mais dans les cachots
d'une très-dure prison d'état, avec Kosciusko, et ce fut l'impératrice
Catherine II qui l'y plongea: il en lui délivré, ainsi que son
compagnon d'infortune, par le fils de cette souveraine, l'empereur
Paul.]. Elle arrive des déserts d'Ischim, où depuis douze ans ses
parents languissent dans l'exil; elle est partie seule, sans secours;
elle a fait la route à pied, demandant l'aumône, et bravant les rebuts,
la misère, les tempêtes, tous les dangers, toutes les fatigues, pour
venir implorer à vos pieds la grace de son père." Elisabeth éleva ses
mains suppliantes vers le ciel, en répétant: "La grace de mon père." II
y eut parmi la foule un cri d'admiration, l'empereur lui-même fut
frappé; il avait de fortes préventions contre Stanislas Potowski, mais
en ce moment elles s'effacèrent; il crut que le père d'une fille si
vertueuse ne pouvait être coupable: mais l'eût-il été, Alexandre aurait
pardonné encore. "Votre père est libre, lui dit-il; je vous accorde sa
grace." Elisabeth n'en entendit pas davantage. A ce mot de grace, une
trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les
bras de Smoloff. On l'emporta à travers une foule immense qui s'ouvrit
devant elle, en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de
l'héroïne et à la clémence du monarque. On la transporta dans la
demeure du bon Jacques Rossi; c'est là qu'elle reprit l'usage de ses
sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff à genoux auprès d'elle;
les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait
d'entendre de la bouche du monarque: "Elisabeth, votre père est libre;
sa grace vous est accordée." Elle ne pouvait parler encore, ses regards
seuls disaient sa joie et sa reconnaissance, ils disaient beaucoup.
Enfin, elle se pencha vers Smoloff; d'une voix émue, tremblante, elle
prononça le nom de son père, celui de sa mère: "Nous les reverrons
donc, ajouta-t-elle, nous jouirons de leur bonheur." Ces mots
pénétrèrent jusqu'au fond de l'ame du jeune homme. Elisabeth ne lui
avait point dit qu'elle l'aimait; mais elle venait de l'associer au
premier sentiment de son coeur, au premier bien de sa vie; elle venait
de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de
l'avenir. Dès ce moment, il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait
peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.
Plusieurs jours se passèrent avant que la grace pût être expédiée; il
fallait revoir l'affaire de Stanislas Potowsky; en l'examinant,
Alexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser
les fers du noble palatin; mais il avait fait grace avant de savoir
qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.
Un matin, Smoloff entra chez Elisabeth plus tôt qu'il ne l'avait osé
faire jusqu'alors: il lui présenta un parchemin scellé du sceau
impérial: "Voici, lui dit-il, l'ordre que l'empereur envoie à mon père
de mettre le vôtre en liberté." La jeune fille saisit le parchemin, le
pressa contre son visage et le couvrit de larmes. "Ce n'est pas tout,
ajouta Smoloff avec émotion, notre magnanime empereur ne se contente
pas de rendre la liberté à votre père, il lui rend ses dignités, son
rang, ses richesses, toutes ces grandeurs humaines qui élèvent les
autres hommes, mais qui ne pourront élever Elisabeth. Le courrier,
porteur de cet ordre, doit partir demain matin; j'ai obtenu de
l'empereur la permission de l'accompagner.--Et moi, interrompit
vivement Elisabeth, ne l'accompagnerai-je pas?--Ah! vous
l'accompagnerez sans doute, reprit Smoloff. Quelle autre bouche que la
vôtre aurait le droit d'apprendre à votre père qu'il est libre? J'étais
sûr de votre intention, j'en ai informé l'empereur; il a été touché, il
vous approuve, et il me charge de vous annoncer que demain vous pourrez
partir; qu'il vous donne une de ses voitures, deux femmes pour vous
servir, et une bourse de deux mille roubles que voici pour vos frais de
route." Elisabeth regarda Smoloff, elle lui dit: "Depuis le premier
jour où je vous ai vu, je ne me souviens pas d'avoir obtenu un seul
bien dont vous n'ayez été l'auteur: sans vous, je ne tiendrais point
cette grace de mon père; sans vous, il n'aurait jamais revu sa patrie.
Ah! c'est à vous à lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur sera le
seul prix digne de vos bienfaits.--Non, Elisabeth, repartit le jeune
homme: ce bonheur sera votre partage, moi j'aspire à un plus haut
prix.--Un plus haut prix! s'écria-t-elle; ô mon Dieu! quel peut-il
être?" Smoloff fit un mouvement pour parler, il se retint, il baissa
les yeux, et après un assez long silence il répondit d'une voix, émue:
"Je vous le dirai aux genoux de votre père."
Depuis que Smoloff avait retrouvé Elisabeth, il ne s'était point passé
un seul jour sans qu'il la vît, sans qu'il demeurât plusieurs heures de
suite avec elle, sans qu'il n'eût une nouvelle raison de l'aimer
davantage, et sans qu'il s'écartât un moment du respect qu'il lui
devait. Elle était loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur
que lui, et cette jeune fille sans défense était à ses yeux un objet
trop sacré, trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un
sentiment qu'elle aurait rougi d'entendre.
Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libéralement récompensé ses
bons hôtes; de même, en passant le Volga devant Casan, elle se
ressouvint du batelier Nicolas Kisoloff; elle demanda ce qu'il était
devenu: on lui apprit que, par la suite d'une chute, il était tombé
dans la plus profonde misère, gisant sur un grabat au milieu de six
enfants qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui; il
l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il
ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui
avait donnée, elle la lui montra, lui rappela ce qu'il avait fait pour
elle, et posant sur son lit une centaine de roubles: "Tenez, lui
dit-elle, la charité ne sème point en vain; voici ce que vous avez
donné au nom de Dieu, voilà ce que Dieu vous envoie."
Elisabeth était si pressée d'arriver auprès de ses parents, qu'elle
voyageait la nuit et le jour; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter,
elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire: c'était
presque un devoir filial, et Elisabeth ne pouvait pas y manquer. Elle
revit cette croix qu'on avait placée au-dessus du cercueil, ce lieu où
elle avait versé tant de larmes; elle en versa encore, mais elles
étaient douces; il lui semblait que du haut du ciel le pauvre religieux
se réjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce coeur plein de
charité, la vue du bonheur d'autrui pouvait même ajouter au parfait
bonheur qu'il goûtait dans le sein de Dieu.
Je me hâte, il en est temps; je ne m'arrêterai point à Tobolsk, je ne
peindrai point la joie de Smoloff en présentant Elisabeth à son père,
ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouverneur; comme elle,
je ne serai satisfaite qu'en arrivant dans cette cabane, où on compte
avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu
qu'on prévînt ses parents de son retour; elle sait qu'ils se portent
bien, on le lui a dit à Tobolsk, on le lui confirme à Saïmka; elle veut
les surprendre, elle ne permet qu'à Smoloff de la suivre. Oh! comme son
coeur palpite en traversant la forêt, en approchant des rivages du lac,
en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher; elle aperçoit la cabane
paternelle, elle s'élance..... Elle s'arrête, la violence de ses
émotions l'épouvante, elle recule devant trop de joie. Ah! misère de
l'homme, te voilà bien tout entière! Nous voulons du bonheur, nous en
voulons avec excès, et l'excès du bonheur nous tue; nous ne pouvons le
supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de Smoloff, lui dit: "Si
j'allais trouver ma mère malade!" Cette crainte, qui venait se placer
entre elle et ses parents, tempéra la félicité qui l'accablait, et lui
rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil, elle entend
des voix, elle les reconnaît, son coeur se serre, sa tète se perd, elle
appelle ses parents: la porte s'ouvre, elle voit son père; il jette un
cri, la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. "La voilà!
s'écrie Smoloff, la voilà qui vous apporte votre grace! elle a triomphé
de tout, elle a tout obtenu."
Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés, peut-être ne les
ont-ils pas entendus; absorbés dans la vue de leur fille, ils savent
seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leur yeux, qu'ils
l'ont retrouvée, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quitteront plus; ils
ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le monde.
Long-temps ils demeurent plongés dans cette extase, ils sont comme
éperdus, on les croirait en délire; ils laissent échapper des mots sans
suite, ils ne savent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des
expressions pour ce qu'ils éprouvent, ils n'en trouvent point; ils
pleurent, ils gémissent, et leurs forces, comme leur raison, se perdent
dans l'excès de leur joie.
Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. "Ah! leur dit-il, vous avez
plus d'un enfant. Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nommé son frère, mais
à vos genoux peut-être me permettra-t-elle d'aspirer à un autre nom."
La jeune fille prend la main de ses parents, les regarde, et leur dit:
"Sans lui je ne serais point ici peut-être, c'est lui qui m'a conduit
aux genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi, qui a sollicité votre
grace, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous
rend votre enfant, qui me ramène dans vos bras. O ma mère! dis-moi
comment doit se nommer ma reconnaissance. O mon père! apprends-moi
comment je pourrai m'acquitter." Phédora, en pressant sa fille contre
son sein, lui répondit: ["T]a reconnaissance doit être l'amour que j'ai
pour ton père." Springer s'écria avec enthousiasme: "Le don d'un coeur
comme le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne
saurait être trop généreuse." La jeune fille alors, unissant la main du
jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur:
"Vous promettez de ne les quitter jamais?--Mon Dieu! ai-je bien
entendu? s'écria-t-il; ses parents me la donnent, et elle consent à
être à moi!" II n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes
sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel même ou
pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mère qui revoyait
son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au
courage de sa fille, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse
héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des
devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous
ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas
pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.
Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là, je
montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles
angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence; je les montrerais
écoutant, avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le
récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les
bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant;
je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son coeur, comme
la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la
boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents
éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur
apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes
qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent
au récit de sa vertu; enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane
sauvage, à cette terre d'exil, où ils ont souffert tant de maux, mais
où ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus
pures, qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des
larmes, semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus
éclatants que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des
champs trempés de rosée.
Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur
bonheur, elle va vivre comme eux d'innocence et d'amour. O amour!
innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose
l'éternelle félicité.
Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses
se prolongent trop, elle[s] fatiguent, parce qu'elles sont sans
vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant
n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour
les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la
joie; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras
de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au
rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme
qu'elle préfère, à l'homme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle.
C'en est assez, arrêtons-nous ici, reposons-nous sur ces douces
pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses
espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me
ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être
obligée d'y placer un malheur.
FIN D'ELISABETH.