Le lendemain, Springer s'étant trouvé seul avec sa fille, lui fit le

récit de ses longues infortunes; il lui apprit quelles funestes guerres

avaient déchiré la Pologne, et comment ce malheureux royaume avait été

effacé du nombre des empires. "Mon seul crime, ma fille, lui dit-il,

est d'avoir trop aimé ma patrie, et de n'avoir pu supporter sou

asservissement. Ses plus grands monarques étaient du même sang que moi;

je pouvais moi-même être appelé au trône, et je devais bien mon amour

et ma vie au pays dont je tirais toute ma gloire. Je l'ai servi comme

je le devais; seul, à la tête d'une poignée de nobles polonais, je l'ai

défendu jusqu'à la dernière extrémité contre les trois grandes

puissances qui s'avançaient pour l'envahir; et lorsque, accablé par le

nombre de nos ennemis, sous les murs de Varsovie, à la vue de cette

vaste capitale livrée aux flammes et au pillage, il a fallu céder, et

se soumettre à la tyrannie, au fond de mon ame je résistais encore.

Humilié d'être toujours dans ma patrie, et de n'en plus avoir, partout

je cherchais des armes, partout je cherchais des alliés qui m'aidassent

à rendre à la Pologne son existence et son nom. Vains efforts,

tentatives inutiles! chaque jour rivait davantage des chaînes que mes

faibles mains ne pouvaient ébranler. Les terres de mes aïeux étaient

dans la partie tombée sous la domination de la Russie; j'y vivais avec

Phédora, heureux, mille fois heureux, si le joug de l'étranger n'avait

pas pesé sur mon front. Mes plaintes peu mesurées, et surtout les

nombreux mécontents qui se rassemblaient chez moi, inquiétèrent un

monarque absolu et soupçonneux. Un matin, je fus arraché de ma maison,

des bras de ma femme, des tiens, ma fille: tu n'avais alors que quatre

ans; et tes larmes ne coulaient sur ton malheur que parce que tu voyais

pleurer ta mère. Je fus traîné dans les prisons de Pétersbourg; Phédora

m'y suivit: la permission de s'y enfermer avec moi fut la seule grace

qu'elle put obtenir. Nous vécûmes près d'une année dans ces affreux

cachots, privés d'air, presque du jour, mais non pas d'espérance. Je ne

pouvais croire qu'un monarque juste n'excusât pas un citoyen d'avoir

soutenu les droits de sa patrie, et qu'il ne se fiât pas à la promesse

que je lui donnais de demeurer soumis: j'avais trop bien présumé des

hommes; je fus jugé sans être entendu, et exilé pour la vie en Sibérie.

Ma fidèle compagne ne m'abandonna point, et je dois dire qu'en

m'accompagnant ici, elle avait l'air d'écouter plus encore son coeur

que son devoir; si j'eusse été envoyé dans les ténèbres glacées de

l'affreux Beresof, dans les solitudes perdues du lac Baïkal, ou du

Kamtschatka, je n'y aurais pas été seul encore; il n'est point de

désert, il n'est point d'antre si sauvage où ma Phédora ne m'eût suivi:

oui, je le veux croire, c'est à ses vertus, c'est à son dévouement si

généreux que j'ai dû un exil plus humain. O mon enfant! s'il y a eu

quelques douceurs dans ma vie, c'est à ta mère que je le dois; et s'il

y a eu du malheur dans la sienne, je n'en dois accuser que moi.--Du

malheur, mon père! lui dit Elisabeth, et tu l'as toujours aimée." A ces

mois, Springer reconnut le coeur de Phédora, et vit bien qu'ainsi que

sa mère Elisabeth auprès d'un époux pourrait ne pas être malheureuse

dans l'exil. "Ma fille, répondit-il en lui remettant la lettre du jeune

Smoloff, qu'il avait gardée depuis la veille, si je dois un jour à ton

zèle et à ton courage des biens que je ne desire plus que pour t'en

accabler, au sein de la prospérité cette lettre nous rappellera nos

bienfaiteurs; ton coeur, Elisabeth, doit être reconnaissant, et

l'alliance de la vertu peut honorer le sang des rois." La jeune fille

rougit, prit la lettre des mains de son père, l'attacha sur son coeur,

et s'écria: "Le souvenir de celui qui t'a plaint, qui t'a aimé, qui t'a

servi, ne sortira jamais de là!"

Durant quelques jours, on ne parla plus du voyage d'Elisabeth: sa mère

n'y avait pas consenti encore; mais, à la tristesse de ses regards, au

profond abattement de sa contenance, on voyait assez que le

consentement était au fond de son coeur, et que l'espérance n'y était

plus.

Cependant, peut-être n'eût-elle jamais trouvé la force de dire à sa

fille, _Tu peux partir_, si le ciel ne la lui eût envoyée. Un dimanche

soir, la famille était en prières, lorsqu'on entendit à la porte un

homme qui frappait avec son bâton. Springer ouvre; à l'instant, Phédora

s'écrie: "Ah! mon Dieu, mon Dieu! voilà celui qu'on nous a annoncé,

celui qui vient enlever mon enfant." Et elle tombe tout en pleurs le

visage contre la table, sans que sa piété puisse lui donner le courage

d'aller au-devant de l'homme de Dieu. Le missionnaire entre: une large

barbe blanche lui descend sur la poitrine, son air est vénérable, il

est courbé par la fatigue plus encore que par les années; les épreuves

de sa vie ont usé son corps, et fortifié son ame: aussi porte-t-il dans

ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup

souffert; et de doux, comme celui qui est bien sûr de n'avoir pas

souffert en vain.

["]Monsieur, dit-il, j'entre chez vous avec joie; la bénédiction de

Dieu est sur cette pauvre cabane; je sais qu'il y a ici des richesses

plus précieuses que les perles et l'or: je viens vous demander une nuit

de repos." Elisabeth s'empressa de lui approcher un siége. "Jeune

fille, lui dit-il, vous vous êtes bien hâtée dans le chemin de la

vertu, et dès les premiers pas vous nous avez laissés loin derrière

vous." Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sanglots de Phédora:

"Mère chrétienne, lui dit-il, pourquoi pleurez-vous? le fruit de vos

entrailles n'est-il pas béni? Ne pouvez-vous pas aussi vous dire

heureuse entre toutes les femmes? Si vous versez des larmes parce que

la vertu vous sépare de votre enfant pour un peu de temps, que feront

les mères qui se voient arracher les leurs par le vice, et qui les

perdent pour l'éternité?--O mon père! si je ne devais plus la revoir!

s'écria la mère désolée.--Vous la reverriez, reprit-il vivement, dans

le ciel qui est déjà son partage: mais vous la reverrez aussi sur la

terre; les fatigues sont grandes, mais Dieu la soutiendra; _il mesure

le vent à la laine de l'agneau_." Phédora courba la tête avec

résignation. Springer n'avait pas dit un mot encore, il ne pouvait

parler, son coeur se déchirait; et Elisabeth elle-même, qui jusqu'à ce

jour n'avait senti que son courage, commença à sentir sa faiblesse.

L'espoir d'être utile à ses parents lui avait caché la douleur de s'en

séparer: mais à présent que le moment était venu, quand elle pouvait se

dire: Demain je n'entendrai plus la voix de mon père, demain je ne

recevrai plus les caresses de ma mère, et peut-être un an entier se

passera avant que je retrouve de si douces joies, alors il lui semblait

que tout s'abîmait devant elle; ses yeux se troublèrent, ses genoux

fléchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ah! timide

orpheline, si déjà tu tends les bras à ton protecteur, et que dès les

premiers pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui, où

trouveras-tu donc des forces pour traverser seule presque une moitié du

monde?

Avant de se coucher, le missionnaire s'assit à la table des exilés pour

prendre le repas du soir. La plus franche hospitalité y présidait; mais

la gaieté en était bannie, et ce n'était qu'avec effort que chacun des

exilés retenait ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une

tendre compassion; il avait vu beaucoup d'afflictions dans le cours de

ses longs voyages, et l'art de les adoucir avait été la principale

étude de sa vie: aussi pour toutes les douleurs il avait une

consolation; pour chaque situation, chaque caractère, il avait des

paroles qui rencontraient toujours juste. Quelquefois il n'empêchait

point de pleurer; mais les larmes qu'on versait sur une douleur

personnelle, il savait, en présentant l'image d'une infortune plus

grande, les détourner sur les douleurs d'autrui, et, par le sentiment

de la pitié, adoucir le sentiment du malheur. C'est ainsi qu'en

racontant ses longues traverses, et les désastres dont il avait été le

témoin, peu à peu il attacha l'attention des exilés, les émut de

compassion pour leurs frères, les conduisit à se dire intérieurement

qu'en comparaison de tant d'infortunés, leur sort était bien doux

encore. En effet, que n'avait-il point vu, que ne pouvait-il point

dire, cet homme vénérable, qui, depuis soixante ans, à deux mille

lieues de sa patrie, sous un ciel étranger, au milieu des persécutions,

travaillait, sans se lasser jamais, à la conversion de barbares, qu'il

appelait ses frères, et qui souvent étaient ses bourreaux? Il avait vu

la cour de Pékin, el l'avait étonnée par ses vastes connaissances, et

plus encore par ses vertus; il avait vécu parmi les sauvages, dont il

avait adouci les moeurs; il avait réuni des hordes errantes, qui

tenaient de lui les premières notions de l'agriculture. Ainsi des

landes changées en champs fertiles, des hommes devenus doux et humains,

des familles auxquelles le nom de père, d'époux et d'enfants n'étaient

plus étrangers, et des coeurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de

tant de bienfaits, étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah! ces

gens-là ne disaient point de mal des missions; ils ne disaient point

que la religion qui les commande est une religion sévère et tyrannique;

ils ne disaient point surtout que les hommes qui la pratiquent avec cet

excès de charité et d'amour sont des hommes .inutiles et ambitieux.

Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux? En se dévouant au

service de leurs frères, n'aspirent-ils pas au plus grand prix

possible? ne veulent-ils pas plaire à Dieu et gagner le ciel?

L'ambition des plus célèbres conquérants ne s'est jamais élevée si

haut; elle s'est contentée du suffrage des hommes et du sceptre de

l'univers.

Le bon père apprit ensuite aux exilés que, rappelé par ses supérieurs,

il retournait à pied dans l'Espagne, sa patrie. Pour s'y rendre, il

avait à traverser encore la Russie, l'Allemagne et la France; mais il

disait que c'était peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les

déserts, qui pour tout abri trouvait un antre, pour tout oreiller une

pierre, pour toute nourriture un peu de farine de riz délayée dans de

l'eau, doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des

nations civilisées; et, pour le père Paul, c'était être déjà dans sa

patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses

extraordinaires des maux qu'il avait soufferts, des difficultés qu'il

avait essuyées, lorsqu'après avoir dépassé les grandes murailles de la

Chine, il s'était enfoncé dans l'immense Tartarie. Il disait encore

comment, à l'entrée des vastes déserts de la Soongorie, qui

appartiennent à la Chine et lui servent de limites avec la Sibérie, il

avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries, en précieuses

fourrures, et susceptible de faire, à l'aide de cette richesse, un

grand commerce avec les peuples européens: mais nul vestige de notre

industrie n'avait encore pénétré jusque-là; aucun marchand n'avait osé

porter son or et ses calculs là où le missionnaire avait planté une

croix et répandu des bienfaits: tant il est vrai que la charité va

encore plus loin que l'avarice!

On arrangea pour le père Paul un lit propre et commode dans le petit

cabinet qu'occupait la jeune Tartare, et celle-ci vint dormir,

enveloppée d'une peau d'ours, auprès du poêle.

Quand le jour commença à paraître, Elisabeth se leva; elle s'approcha

doucement de la porte du père Paul; et, ayant entendu qu'il était déjà

en prières, elle lui demanda la permission d'entrer et de l'entretenir

seul: devant ses parents elle n'aurait pas osé lui parler de ses

projets, et du desir qu'elle avait de ne pas attendre plus loin que

l'aube prochaine pour se mettre en route. A genoux près de lui, elle

lui raconta l'histoire de toute sa vie; touchante histoire qui n'était

composée que de sa tendresse pour ses parents! Sans doute, dans le long

récit de ses incertitudes et de ses espérances, elle prononça plus

d'une fois le nom de Smoloff; mais il semblait que ce nom n'était là

que pour rehausser son innocence, et montrer qu'elle l'avait conservée

dans toute sa pureté: aussi le père Paul fut-il profondément touché de

tout ce qu'il entendit: il avait fait le tour du monde, et vu presque

tout ce qu'il contient; mais un coeur comme celui d'Elisabeth, il ne

l'avait point vu encore.

Springer et Phédora ne savaient point que l'intention de leur fille

était de les quitter le lendemain; mais le matin, en l'embrassant, ils

se sentirent émus et agités de ce frémissement involontaire

qu'éprouvent tous les êtres vivants à la veille de l'orage. A chaque

pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mère la suivait des yeux,

et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser

une question, mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour le

lendemain, et lui donnant des ordres pour divers ouvrages à faire à

quelques jours de là. Ainsi elle cherchait à se rassurer par ses

propres paroles; mais son coeur n'en était pas plus tranquille, et le

silence de sa fille lui parlait toujours de départ. Pendant le diner,

elle lui dit: "Elisabeth, si le temps est beau demain, vous monterez

dans votre petite nacelle avec votre père, pour aller pêcher quelques

poissons dans le lac." Sa fille la regarda, se tut, et de grosses

larmes tombèrent de ses yeux. Springer, déchiré de la même inquiétude

que sa femme, reprit un peu vivement: "Ma fille, avez-vous entendu

l'ordre de votre mère? demain vous viendrez avec moi." La jeune fille

pencha sa tête sur l'épaule de son père, et lui dit à voix basse:

"Demain vous consolerez ma mère." Springer pâlit: c'en fut assez pour

Phédora, elle ne demanda plus rien; elle était sûre que le mot de

départ venait d'être prononcé, et elle ne voulait pas l'entendre; car

le moment où l'on oserait en parler devant elle serait celui où il

faudrait y donner son consentement, et elle espérait que tant qu'elle

ne l'aurait pas donné, sa fille n'oserait pas partir. Springer ramasse

toutes ses forces; il voit qu'il aura à soutenir le lendemain et le

départ de sa fille et la douleur de sa femme; il ne sait point s'il

survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrifice auquel il ne peut se

résoudre que par excès d'amour pour sa fille, et il a l'air de le

recevoir; il la remercie de son dévouement, et, cachant ses larmes au

fond de son coeur, il feint d'être heureux pour donner à son Elisabeth

la seule récompense digne de ses vertus.

Ah! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de sentiments inaperçus,

de caresses vives et déchirantes entre les parents et leur fille! Le

missionnaire cherchait à fortifier les courages, en rappelant toutes

les histoires des saintes Ecritures où Dieu se montre prompt à

récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la

résignation paternelle; il laissait entrevoir aussi que les fatigues du

voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne

nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de

rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand le soir fut

arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et, d'une voix émue, demanda à ses

parents de la bénir. Le père s'approcha, des larmes coulaient le long

de ses joues; sa fille lui lendit les bras: il comprit que c'était un

adieu, son coeur se serra, ses larmes s'arrêtèrent; il posa les mains

sur la tête d'Elisabeth, en la recommandant à Dieu dans son coeur, mais

sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors

regardant sa mère, lui dit: "Et toi, ma mère, ne veux-tu pas bénir

aussi ton enfant?--Demain, reprit-elle avec l'accent étouffé d'une

profonde désolation, demain.--Et pourquoi pas aujourd'hui aussi, ma

mère?--Ah! oui, repartit Phédora en s'élançant impétueusement vers

elle, tous les jours, tous les jours." Elisabeth courba la tête devant

ses parents, qui, les mains réunies, les yeux élevés, la voix

tremblante, prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.

A quelques pas, le missionnaire priait aussi: c'était la vertu qui

priait pour l'innocence. Ah! si de pareils voeux n'étaient pas écoutés

du ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à

lui?

On était alors à la fin de mai; c'est le temps de l'année où, entre le

crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de

nuit. Elisabeth les employa à faire les préparatifs de son départ; elle

mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures;

depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à l'insu de sa mère, et

depuis le même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de ses

repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le

plus longtemps possible le moment d'avoir recours à la charité

d'autrui, sans être obligée, en partant, de rien emporter de ce pauvre

toit paternel, où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix

kopecks* [*Kopeck, ou Copeck, petite monnaie russe valant un peu

au-delà d'un sou de France.] formaient tout son trésor; c'était le seul

argent qu'elle possédât sur la terre, et toute la richesse avec

laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit

cents lieues.

"Mon père, dit-elle au missionnaire en ouvrant doucement sa porte,

partons pendant que mes parents dorment encore; ne les éveillons point,

ils pleureront assez tôt: ils sont tranquilles, parce qu'ils croient

que nous ne pouvons sortir que par leur chambre; mais la fenêtre de ce

cabinet n'est pas haute, je sauterai facilement en dehors, et je vous

aiderai ensuite à descendre sans vous faire aucun mal." Le missionnaire

se prêta à ce pieux stratagème, qui devait épargner de déchirants

adieux à trois infortunés. Quand il fut dans la forêt avec Elisabeth,

elle mit son petit paquet sur son dos, et fit quelques pas pour

s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tète vers la cabane

qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent; elle se précipita

tout en larmes devant la porte où dormaient ses parents: "Mon Dieu,

s'écria-t-elle, veillez sur eux, protégez-les, conservez-les-moi, et ne

permettez pas que je repasse jamais ce seuil, si je ne devais plus les

retrouver." Alors elle se lève, se retourne; elle voit son père debout

derrière elle. "O mon père! vous? Pourquoi, mon père, pourquoi venir

ici?--Pour te voir, t'embrasser, te bénir encore une fois; pour te

dire: Mon Elisabeth, si durant les jours de ton enfance j'en ai passé

un sans te montrer ma tendresse, si une seule fois j'ai fait couler tes

larmes, si un regard, une parole sévère, ont affligé ton coeur, avant

de l'éloigner, pardonne, pardonne à ton vieux père, afin que s'il n'est

plus destiné au bonheur de te voir, il puisse mourir eu paix.--Ah! ne

dis point, ne dis point ceci, interrompit Elisabeth.--Et ta pauvre

mère, continua-t-il, quand elle s'éveillera, que lui dirai-je? que lui

répondrai-je quand elle me demandera son enfant? Elle te cherchera dans

cette forêt, sur les rives de ce lac; je la suivrai partout en pleurant

avec elle, en appelant partout avec elle notre enfant, qui ne nous

répondra plus." A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi évanouie contre

le mur de la chaumière. Son père vit qu'il l'avait trop émue, il se

reprocha vivement sa faiblesse. "Ma fille, lui dit-il avec une voix

plus calme, prends courage; je prendrai courage aussi; je te promets,

non de consoler ta mère, mais de la fortifier contre la douleur de ton

départ; je te promets de te la rendre quand tu reviendras ici. Oui, mon

enfant, soit que le succès couronne ou non ton pieux voyage, tes

parents ne mourront pas sans t'avoir revue." Alors il dit au

missionnaire, qui, les yeux baissés et dans un profond attendrissement,

se tenait à quelque distance de cette scène d'affliction: "Mon père, je

vous remets un bien qui n'a point d'égal, c'est plus que mon sang, que

ma vie; je vous le remets cependant avec confiance, partez ensemble;

des milliers d'anges veilleront autour d'elle et de vous; pour la

défendre, les puissances célestes s'armeront; cette poussière qui fut

ses aïeux se ranimera, et Dieu, puisqu'il est tout-puissant, et qu'il

est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne permettra pas que notre

Elisabeth périsse."

La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux,

donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment

l'aurore commençait à éclaircir la cime des monts, et dorait déjà le

faîte des noirs sapins; mais tout reposait encore. Aucun souffle de

vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres,

celles même du bouleau étaient tranquilles; les oiseaux ne chantaient

point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte: on eût dit que la

nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix

d'un père qui, à travers la forêt, criait encore un adieu à sa fille,

fût le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essayé de dire les

douleurs du père, mais celles de la mère, je ne l'essaierai point.

Comment peindre cette infortunée, qui, s'éveillant au cri de son époux,

accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant

est partie, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous

moments les dernières de sa vie? En vain son époux, rappelant tous les

malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la

voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance, et

n'arrivait plus à son coeur: tant il est vrai que les douleurs d'une

mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines, et ne

peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre! Ah! Dieu

seul s'est réservé le pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en

partage au sexe qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a fait assez

tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe, et croire au seul

espoir qui console.

Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils

employèrent un mois entier à traverser les forêts humides de la

Sibérie, sujettes en cette saison à des inondations terribles.

Quelquefois les paysans tartares leur permettaient, pour une faible

rétribution, de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se

reposaient dans des cabanes si misérables, qu'il ne fallait pas moins

que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté, pour pouvoir

goûter un peu de repos. Elle se couchait toute vêtue sur un mauvais

matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fumée, d'eau-de-vie et

de tabac, où le vent soufflait souvent à travers les fenêtres collées

avec du papier, et où, pour surcroît de désagrément, dormaient

pêle-mêle le père, la mère, les enfants, et quelquefois même une partie

du bétail de la famille.

A quarante verstes du Tioumen* [*Tioumen, on Tiumen, est la première

ville de la Sibérie en entrant dans le gouvernement de Tobolsk du côté

de la Russie européenne. On l'appelait anciennement _Ouzigidin_.], on

passe dans un bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernement de

Tobolsk: Elisabeth les remarqua; elle quittait la terre de l'exil, il

lui sembla qu'elle quittait sa patrie, et qu'elle se séparait une

seconde fois de ses parents. "Ah! dit-elle, que me voilà loin d'eux à

présent!" Cette réflexion, elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied

en Europe. Etre dans une autre partie du monde lui présentait l'image

d'une distance qui l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de

faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs, les seuls êtres

dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont l'affection

lui fût assurée. Et que trouverait-elle dans cette Europe si célèbre

par ses lumières, dans cette cour impériale où affluent les richesses

et les talents? Y trouverait-elle un seul coeur touché de sa misère,

ému de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection? Sans doute à

cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah! si

elle avait espéré le rencontrer à Pétersbourg... mais il n'y était

point. L'ordre de l'empereur l'avait mandé pour joindre l'armée en

Livonie; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe, qui lui

semblait n'être habitée que par lui, parce qu'il était la seule

personne qu'elle y connût. Alors tout son recours était dans le père

Paul. Un homme qui avait passé soixante ans à faire du bien devait,

dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois.

De Perme à Tobolsk on compte près de neuf cents verstes: les chemins

sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés: on rencontre

fréquemment de riches villages russes et tartares, dont les habitants

ont l'air si heureux qu'on a peine à croire qu'ils respirent l'air de

la Sibérie; il y a même quelques auberges ornées de très-belles images,

de tables, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui étaient

inconnus à Elisabeth, et qui commençaient à étonner sa simplicité.

Cependant la ville de Perme, quoique la plus grande qu'elle eût vue

encore, l'attrista par ses rues sales et étroites, la hauteur de ses

maisons, le mélange confus de palais et de chaumières, et l'air fétide

qu'on y respirait. Perme est entourée de marécages; et, jusqu'à Casan,

le pays, entrecoupé de bruyères stériles et de noires forêts de sapins,

présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages,

la foudre tombe très-fréquemment sur ces vieux arbres, qu'elle embrase

avec rapidité, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge

ardent, surmontées d'une vaste chevelure de flamme. Plusieurs fois

Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de

traverser ces bois, qui brûlaient des deux cotés du chemin, tantôt ils

voyaient des arbres consumés par le bas soutenir de leur seule écorce

leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées; ou, renversés à

demi, former comme un arc de feu au milieu de la route; ou enfin,

s'écroulant avec fracas, retomber l'un sur l'autre en pyramides

embrasées, semblables à ces bûchers antiques, où la piété païenne

recueillait la cendre des héros.

Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie · 第 5 / 8 段