Pendant deux mois, Elisabeth alla chaque dimanche à Saïmka, s'attendant

toujours à y trouver Smoloff. Ce fut en vain: il ne parut plus, et même

elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toutes ses espérances

l'abandonnèrent, elle ne douta plus que Smoloff ne l'eût entièrement

oubliée; et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes

amères, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche.

Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de fondre les neiges,

les îles sablonneuses des lacs commençaient à se couvrir d'un peu de

verdure, l'aubépine épanouissait ses grosses houppes blanches,

semblables à des flocons d'une neige nouvelle; et la campanule avec ses

boutons d'un bleu pâle, le vélar qui élève ses feuilles en forme de

lance, et l'armoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des

nuées de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres

dépouillés, et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver;

déjà sur les bords du fleuve voltigeait çà et là le beau canard de

Perse, couleur de rose, avec son bec noir et sa huppe sur sa tête, qui,

toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçants, même lorsqu'on

l'a manqué; et dans les roseaux des marais accouraient des bécasses de

toute espèce, les unes noires avec des becs jaunes, les autres hautes

en jambes avec un collier de plume. Enfin un printemps prématuré

semblait s'annoncer à la Sibérie, et Elisabeth, pressentant tout ce

qu'elle allait perdre, si elle manquait une année aussi favorable pour

son voyage, prenait la résolution hardie de poursuivre son projet, et

de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.

Un matin, Springer s'occupait à labourer son jardin; assise près de

lui, Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confié

encore le secret de son infortune, et elle ne recherchait plus cette

confidence. Il s'était élevé dans son ame une sorte de tendre fierté,

qui lui faisait desirer de ne connaître les malheurs de ses parents que

quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le récit de

tout ce qu'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur répondre, Je

vais tout vous rendre. Jusqu'à ce jour, elle avait compté sur les

promesses de Smoloff, et c'était là-dessus qu'elle avait fondé des

espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables, il en

est d'autres encore, et ce furent celles-là qui la déterminèrent à

parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa tête toutes

les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui

opposer: ils sont terribles, elle le sait, Smoloff le lui a dit; elle

est bien sûre que la tendresse de ses parents les exagérera encore. Que

répondra-t-elle à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leurs prières? que

répondra-t-elle quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont

rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle

oublie que son père est auprès d'elle, et, tout en larmes, elle tombe à

genoux, en demandant à Dieu de lui accorder l'éloquence nécessaire pour

persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne,

court à elle, la prend dans ses bras, et lui dit: "Elisabeth, qu'as-tu?

que veux-tu? Ah! si ton coeur est déchiré, pleure du moins dans le sein

de ton père.--Mon père, répond-elle, ne me retiens plus ici; tu sais

que je veux partir: permets-moi de partir; je le sens, c'est Dieu

lui-même qui m'appelle...." Elle ne peut achever. La jeune Tartare

accourt: "M. de Smoloff, leur dit-elle, voici M. de Smoloff." Elisabeth

jette un cri de joie, serre les deux mains de son père contre sa

poitrine, en ajoutant: "Tu lu vois bien, c'est Dieu lui-même qui

m'appelle; il envoie celui qui peut m'ouvrir les chemins, il n'y a plus

d'obstacles. O mon père! ton heureuse fille brisera ta chaîne." Sans

attendre sa réponse, elle court au-devant de Smoloff; elle rencontre sa

mère, elle la serre dans ses bras, l'entraîne en s'écriant: "Viens, ma

mère, il est revenu, M. de Smoloff est ici." Elles entrent dans leur

chambre, et y trouvent un homme de cinquante ans, en habit d'uniforme,

et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'arrêtent avec

surprise. "Voici M. de Smoloff," leur dit la jeune Tartare. A ces mots,

toutes les espérances qui venaient de rentrer dans le coeur d'Elisabeth

l'abandonnent une seconde fois; elle pâlit, ses yeux se remplissent de

larmes. Phédora, frappée de la vivacité de cette impression, s'approche

de sa fille, se place devant elle, afin du cacher son trouble; heureuse

si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la délivrer de la funeste

passion dont elle la croyait dévorée.

Le gouverneur de Tobolsk fit éloigner sa suite; et, dès qu'il fut seul

avec les exilés, il se tourna vers Springer, et lui dit: "Monsieur,

depuis que la prudence de la cour de Russie a cru devoir vous envoyer

ici, voici la première fois que je viens visiter ce cercle éloigné; ce

devoir m'est doux, puisqu'il me permet de montrer à un illustre

proscrit toute la part que je prends à sou infortune; je gémis que ce

même devoir me défende de le secourir et de le protéger.--Je n'attends

rien des hommes, monsieur, interrompit froidement Springer; je ne veux

point de leur pitié, et je n'espère rien de leur justice: heureux dans

mon malheur de ce qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux, je passerai mes

jours dans ces déserts sans me plaindre.--Ah, monsieur! reprit le

gouverneur avec émotion, pour un homme comme vous, vivre loin de sa

patrie est un affreux destin!--II en est un plus affreux encore,

monsieur le gouverneur, repartit Springer, c'est de mourir loin

d'elle." II n'acheva point; s'il eût ajouté un mot, peut-être eût-il

versé une larme, et l'illustre infortuné ne voulait pas se montrer

moins grand que son malheur. Elisabeth, cachée derrière sa mère,

regardait timidement par-dessus son épaule si l'air et la physionomie

du gouverneur annonçaient assez de bonté pour qu'elle osât s'ouvrir à

lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, élève sa

tête entre les feuilles, et regarde long-temps si la pureté du ciel lui

promet un jour serein.

Le gouverneur la remarqua, il la reconnut; son fils lui avait souvent

parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait ne pouvait ressembler

qu'à Elisabeth. "Mademoiselle, lui dit-il, mon fils vous a connue; vous

lui avez laissé des souvenirs ineffaçables.--Vous a-t-il dit, monsieur,

qu'elle lui devait la vie de son père? interrompit vivement

Phédora.--Non, madame, répondit le gouverneur; mais il m'a dit qu'elle

donnerait la sienne pour son père et pour vous.--Elle la donnerait,

reprit Springer; et cette tendresse est le seul bien qui nous reste, le

seul que les hommes ne pourront jamais nous ravir."

Le gouverneur détourna la tête avec émotion: après un court silence, il

reprit la parole, en s'adressant à Elisabeth. "Mademoiselle, il y a

deux mois que mon fils, étant à Saïmka, reçut l'ordre de l'empereur de

partir sur-le-champ pour rejoindre l'armée qui se rassemblait en

Livonie; il fallut obéir sans délai. Avant de me quitter il me conjura

de vous faire passer une lettre: cela était impossible; je ne pouvais,

sans me compromettre, en charger personne; je ne pouvais que vous la

donner moi-même: la voici." Elisabeth la prit en rougissant; le

gouverneur vit la surprise de ses parents, et s'écria: "Heureux le

père, heureuse la mère dont la fille ne leur cache que de semblables

secrets!" Alors il rappela sa suite, et, devant elle, il dit à

Springer: "Monsieur, les ordres de mon souverain me prescrivent

toujours de vous empêcher de recevoir personne ici; cependant je suis

informé que de pauvres missionnaires, revenant des frontières de la

Chine, doivent traverser ces montagnes; s'ils viennent frapper à votre

cabane, et vous demander pour une nuit l'hospitalité, il vous sera

permis de la leur donner."

Quand le gouverneur fut parti, Elisabeth demeura les yeux baissés,

regardant sa lettre, et n'osant l'ouvrir. "Ma fille, lui dit Springer,

si tu attends de ta mère et de moi la permission de lire ce papier,

nous te la donnons." Alors d'une main tremblante Elisabeth brisa le

cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs

fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne

pouvant plus se contenir, elle se précipita sur le sein de ses parents.

"Le moment est venu, leur dit-elle; tout favorise mes projets: la

Providence m'ouvre une route sûre, le ciel m'approuve et bénit mes

intentions. O mes parents! ne les approuverez-vous pas, ne les

bénirez-vous pas comme lui?["]

A ces mots, Springer tressaillit, car il comprit ce qu'il allait

entendre; mais Phédora, qui n'en avait aucune idée, s'écria:

"Elisabeth, quel est donc ce mystère, et que contient ce papier?" Et

elle fit un mouvement pour le prendre; sa fille osa le retenir: "O ma

mère! pardonne, lui dit-elle, je tremble de parler devant toi; tu n'as

rien deviné, ta douleur m'épouvante: c'est maintenant l'unique

obstacle, c'est le seul devant lequel je recule.... Ah! permets que je

ne m'explique que devant mon père; tu n'es pas préparée comme

lui....--Non, ma fille, interrompit Springer, ne fais point ce que

l'exil et le malheur n'ont pu faire, ne nous sépare pas. Viens, ma

Phédora, viens contre le coeur de ton époux; et si tu as besoin de

force pour les paroles que tu vas entendre, il te prêtera toute la

sienne." Phédora, éperdue, et se voyant comme menacée par la foudre,

sans savoir de quelle main elle allait partir, répondit avec effroi:

"Stanislas, que veut dire ceci? n'ai-je point soutenu tous nos revers

avec courage? je n'en manquerai point, ajouta-t-elle en serrant

fortement contre son coeur son époux et sa fille; je n'en manquerai

point contre tous ceux qui m'atteindront entre vous deux." Elisabeth

voulut répondre; sa mère ne le permit pas. "Ma fille, s'écria-t-elle

avec un accent déchirant, demande-moi ma vie, mais ne me demande pas de

t'éloigner d'ici." Ces mots disaient qu'elle avait tout deviné; il ne

s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la déterminer: baignée

de larmes, et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabeth, d'une

voix entrecoupée, laissa seulement échapper ces mots: "Ma mère, pour le

bonheur de mon père, si je te demandais quelques jours? -Non, pas un

seul jour, interrompit sa mère éperdue: quel horrible bonheur pourrait

s'acheter au prix de ton absence! non, pas un seul jour. O mon Dieu! ne

permettez pas qu'elle me le demande." Ces paroles anéantirent les

forces d'Elisabeth: hors d'état de prononcer elle-même ce qui doit

affliger sa mère, elle présente en silence à son père la lettre du

gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Springer soutient

sa femme contre sa poitrine, en lui disant: "Repose-toi ici avec

confiance, car ce soutien-là ne te manquera jamais." Puis, d'une voix

qu'il s'efforce eu vain de raffermir, il lit tout haut la lettre

suivante, écrite du Tobolsk par le jeune Smoloff, et à deux mois de

date:

"Un de mes plus vifs regrets, en quittant Saïmka, mademoiselle, a été

de ne pouvoir vous instruire de l'obligation rigoureuse qui me forçait

à m'éloigner de vous: je ne pouvais vous aller voir, vous écrire, ni

vous envoyer les explications que vous m'aviez demandées, sans

contrevenir aux ordres de mon père, et sans compromettre sa sûreté:

peut-être l'eussé-je fait sans l'exemple que vous veniez de me donner;

mais quand je venais d'apprendre auprès de vous tout ce qu'on doit à

son père, je ne pouvais pas risquer la vie du mien. Cependant, je

l'avoue, je n'aime pas mon devoir comme vous aimez le vôtre, et je suis

revenu à Tobolsk le coeur déchiré. Mou père m'apprend qu'un ordre de

l'empereur m'envoie à mille lieues d'ici, et qu'il faut obéir à

l'instant: je vais partir, Elisabeth, vous ne savez point ce que je

souffre. Ah! je ne demande point au ciel que vous le sachiez jamais; il

ne peut être juste qu'autant que vous serez heureuse.

"J'ai ouvert mon coeur à mon père: je vous ai fait connaître à lui;

j'ai vu couler ses larmes quand je lui ai dit vos projets; je crois

qu'il veut vous voir, et qu'il ira exprès cette année visiter le cercle

d'Ischim. En attendant, s'il le peut, il vous fera parvenir cette

lettre. Élisabeth, je pars plus tranquille, puisque je vous laisse sous

la protection de mon père. Cependant, je vous en conjure, n'en usez

point pour partir avant mon retour; j'espère revenir à Tobolsk avant un

an; c'est moi qui vous conduirai à Pétersbourg, c'est moi qui vous

présenterai à l'empereur, c'est moi qui veillerai sur vous pendant ce

long voyage: ne craignez point mon amour, je n'en parlerai plus, je ne

serai que votre ami, que votre frère; et si je vous sers avec toute la

vivacité de la passion, je jure de ne vous parler jamais qu'un langage

pur comme l'innocence, comme les anges, comme vous."

Un peu plus bas, l'apostille suivante était écrite de la main même du

gouverneur:

"Non, mademoiselle, ce n'est point avec mon fils que vous devez partir;

je ne doute point de son honneur, mais le vôtre doit être à l'abri de

tout soupçon. En allant montrer à la cour de Russie des vertus trop

touchantes pour n'être pas couronnées, il ne faut pas risquer de faire

dire que vous avez été conduite par votre amant, et flétrir ainsi le

plus beau trait de piété filiale dont le monde puisse s'honorer. Dans

votre situation, il n'y a de protecteurs dignes de votre innocence que

Dieu et votre père: votre père ne peut vous suivre, Dieu ne vous

abandonnera pas. La religion vous prêtera son flambeau et son appui;

abandonnez-vous à elle; vous savez à qui j'ai permis l'entrée de votre

cabane. En vous remettant ce papier, je vous rends dépositaire de mon

sort; car si une pareille lettre était connue, si on pouvait se douter

que j'aie favorisé votre départ, je serais à jamais perdu: mais je ne

suis pas même inquiet; je sais à qui je me confie, et tout ce qu'on

doit attendre de la force et de la vertu d'une fille qui s'apprête à

dévouer sa vie à son père."

En finissant celle lettre, la voix de Springer était plus forte et plus

animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et l'estime

qu'on en faisait: mais la tendre mère ne voyait que son départ: pâle,

abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille, levait les yeux au

ciel, et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux

devant eux et leur dit: "O mes parents! laissez-moi vous parler ainsi;

ce n'est que dans une humble attitude qu'on doit demander la plus

grande de toutes les félicités. J'ose aspirer à celle de vous rendre

votre liberté, votre bonheur, votre patrie; depuis plus d'une année,

voilà quel est l'objet de mes plus chères espérances: j'y touche enfin,

et vous me défendriez de l'atteindre! Ah! s'il est un bien au-dessus de

celui que je vous demande, refusez-moi, j'y consens; mais s'il n'en est

pas..." Emue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'eu embrassant

les genoux de ses parents qu'elle put achever sa prière. Springer posa

les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère

s'écria: "Seule, à pied, sans secours! non, je ne le puis, je ne le

puis.--Ma mère, reprit vivement Elisabeth, je t'en conjure, ne repousse

pas mes voeux. Si tu savais depuis combien de temps je nourris mon

projet et toutes les consolations que je lui dois! Aussitôt que mon âge

me permit de comprendre vos infortunes, je me promis de consacrer ma

vie à vous en délivrer. Heureux jour que celui où je me promis de

servir mon père! heureux espoir qui me soutenait quand je le voyais

pleurer!... Ah! que de fois, étant témoin de vos muets chagrins,

j'aurais été consumée d'une mortelle tristesse, si je n'avais pu me

dire: Moi, moi, je leur rendrai ce qu'ils regrettent!... Mes parents,

si vous m'arrachez cette espérance, vous m'arrachez la vie. Privée de

cette pensée, où toutes mes autres pensées venaient aboutir, je ne

verrai plus de but à mon existence, et mes jours s'éteindront dans la

langueur... Oh! pardonnez si je vous afflige; non, si vous me retenez

ici, je ne mourrai pas, puisque ma mort serait pour vous un malheur de

plus; mais permettez-moi d'être heureuse. Ne dites pas que mon

entreprise est impossible; elle ne l'est pas, mon coeur vous en répond;

il trouvera des forces pour aller demander justice, et des paroles pour

vous la faire obtenir: il ne craint rien, ni les fatigues, ni les

obstacles, ni les mépris, ni la cour, ni les rois; il ne craint que

votre refus...--Laisse, laisse, Elisabeth, interrompit Springer; je ne

me connais plus, tu bouleverses mon ame: jusqu'à ce jour elle n'avait

point reculé devant une belle action, et des vertus supérieures à son

courage ne s'étaient point présentées à elle... Je ne croyais pas être

faible, ô ma fille! tu viens de m'apprendre que je le suis: non, je ne

puis consentir à ce que tu veux." Ranimée par ce refus, Phédora prit

les mains de sa fille entre les siennes, et lui dit: "Ecoute-moi,

Elisabeth; si ton père est faible, tu peux bien permettre à ta mère de

l'être aussi; pardonne-lui de ne pouvoir se résoudre à te laisser

déployer tant de vertus. Etrange situation où une mère demande à sa

fille d'être moins vertueuse; mais ta mère te le demande, elle ne te

l'ordonne point; car, en l'élevant au-dessus de tout, tu as mérité de

ne plus recevoir d'ordres que de toi-même.--Ma mère, reprit Elisabeth,

les tiens me seront toujours sacrés: si tu me demandes de rester ici,

j'espère avoir la force de t'obéir; mais, puisque mon dessein t'a

touchée, laisse-moi espérer qu'il aura ton assentiment: il n'est pas le

fruit d'un moment d'enthousiasme, mais de longues années de méditation:

il s'appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres

sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'arracher mon père à l'exil.

Depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense? et

quand il s'en trouverait un qui l'osât, oserait-il parler comme moi?

serait-il inspiré par un semblable amour?..... Oh! laissez-moi toujours

croire que Dieu n'a donné qu'à votre unique enfant le pouvoir de vous

rendre au bonheur, et ne vous opposez pas à l'auguste mission que le

ciel a daigné lui confier. Dites-moi, que trouvez-vous donc de si

effrayant dans mon entreprise? Est-ce mon absence? Mais ne vous ai-je

pas entendu gémir souvent ensemble d'un exil qui vous empêchait de me

donner un époux? Un époux, ô mes parents! ne m'aurait-il pas séparée de

vous aussi? Des dangers? Il n'y en a point: les hivers de ce climat

m'ont accoutumée à la rigueur des saisons; et mes courses dans nos

landes, à la fatigue d'une longue marche. Avez-vous peur de ma

jeunesse? Elle sera mon appui: on vient au secours de tout ce qui est

faible. Enfin, redoutez-vous mon inexpérience? Je ne serai pas seule:

rappelez-vous les paroles et la lettre du gouverneur. S'il permet à un

pauvre missionnaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner

un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prévu; il n'y a

point de périls, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que

votre consentement et votre bénédiction...--Et ton pain, tu le

mendieras! répondit Springer avec amertume; les aïeux de ta mère, qui

régnèrent jadis dans ces contrées, les miens, qui se sont assis sur le

trône de Pologne, verront l'héritière de leur nom parcourir, en

demandant l'aumône, cette Russie qui a fait de leurs royaumes des

provinces de son empire!--Si tel est le sang d'où je sors, reprit

Elisabeth avec une modeste surprise, si je descends des rois, et que

deux couronnes aient été sur le front de mes aïeux, j'espère me montrer

digne et d'eux et de vous, et ne point avilir le nom qu'ils m'ont

laissé; mais la misère ne l'avilira point. Pourquoi la fille des Séids

et de Sobieski rougirait-elle d'avoir recours à la charité de ses

semblables? tant de grands hommes, précipités du faîte des honneurs,

l'ont implorée pour eux-mêmes! plus heureuse qu'eux tous, je ne

l'implorerai que pour servir mou père."

La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que

faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parents,

donnaient à tout ce qu'elle disait une force et une autorité qui

triomphèrent de Springer: il ne se sentit pas le droit d'empêcher sa

fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la

forcer à les ensevelir dans un désert. "O ma Phédora, s'écria-t-il en

serrant les mains de son épouse, la laisserons-nous mourir ici, la

priverons-nous du bonheur de donner le jour à des enfants qui lui

ressemblent? Prends courage, ma bien-aimée; et puisqu'il n'existe nul

autre moyen de la rendre à ce monde dont elle sera la gloire,

laissons-la partir." Dans ce moment la mère l'emporta sur l'épouse, et,

pour la première fois de sa vie, Phédora s'éleva contre la plus sainte

autorité. "Non, non, je ne la laisserai point partir; en vain mon époux

le demande, je saurai lui résister. Quoi! j'exposerais la vie de mon

enfant! je laisserais partir mon Elisabeth, pour apprendre un jour

qu'elle a péri de froid et de misère dans d'affreux déserts; pour vivre

sans elle, pour la pleurer toujours! voilà ce qu'on ose exiger d'une

mère! O Stanislas! devais-tu m'apprendre qu'il est un sacrifice que je

ne puis te faire, et une douleur dont tu ne me consolerais pas!" En

parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de

délire. Springer, le coeur déchiré de sa peine; s'écria, "Ma fille, si

votre mère n'y peut consentir, vous ne partirez pas.--Non, ma mère, si

tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit Elisabeth en l'accablant des

plus touchantes caresses; je l'obéirai toujours. Mais peut-être Dieu

obtiendra-t-il de toi ce que tu as refusé à mon père; viens le prier

avec moi, ma mère; demandons-lui ensemble ce que nous devons faire:

c'est la lumière qui guide et la force qui soutient: toute vérité vient

de là, et toute résignation aussi."

En priant, Phédora pleura. Cette piété qui calme, adoucit, et ne

s'empare du coeur que pour se mettre à la place de ce qui le tourmente

et le déchire; cette piété divine qui ne prescrit jamais un devoir sans

en montrer la récompense; cette voix de Dieu, si puissante sur les ames

tendres, toucha celle de Phédora. Dans les caractères nobles et fiers,

qui ne composent le bonheur que de gloire, l'estime des hommes peut

obtenir le sacrifice des plus chères affections; mais la religion seule

peut l'obtenir des coeurs qui ne composent le bonheur que d'amour.

Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie · 第 4 / 8 段