Dans la première jeunesse, la jouissance du bonheur présent a quelque

chose de si vif, de si complet, qu'elle fait oublier toute pensée

d'avenir. On est alors trop occupé d'être heureux pour songer si on le

sera toujours, et la félicité remplit si bien le coeur, que la crainte

de la perdre n'y peut trouver place. Mais, en entrant dans la cabane,

Smoloff chercha vainement Elisabeth; elle n'y était point; il prévit

qu'il serait peut-être obligé de repartir avant qu'elle fût de retour,

et le sincère jeune homme ne sut point dissimuler sa peine. En vain

Phédora, bénissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu et celle

qui avait sauvé son époux, lui adressait les plus tendres expressions

de sa reconnaissance; en vain Springer le nommait l'appui, la

providence des infortunés: il demeurait faiblement touché de ce qu'il

entendait; il répondait à peine, et le nom d'Elisabeth s'échappait à

tout moment de sa bouche. Son trouble révéla aux exilés une partie de

son secret; peut-être en devint-il plus cher à Phédora. Cet amour, dont

sa fille était l'objet, flattait vivement son orgueil; et ce n'est pas

un faible orgueil que celui d'une mère. Springer, moins accessible à

cette tendre faiblesse, et craignant seulement que sa fille ne

s'aperçût d'un sentiment qui pouvait troubler son repos, pressait

Smoloff d'obéir à son père, en terminant au plus tôt une visite que,

sous mille prétextes, ce jeune homme s'efforçait de prolonger. Sur ces

entrefaites l'orage se déclara, et les exilés tremblèrent pour leur

fille. "Elisabeth! que va devenir mon Elisabeth?", s'écriait la mère

désolée. Springer prit son bâton en silence, et ouvrit la porte pour

aller chercher sa fille; Smoloff se précipita sur ses pas. Le vent

soufflait avec violence; les arbres se rompaient de tous côtés, il y

allait de la vie à travers la forêt; Springer voulut le représenter à

Smoloff et l'empêcher de le suivre; il ne put y réussir: le jeune homme

voyait bien le péril, mais il le voyait avec joie; il était heureux de

le braver pour Elisabeth. Les voilà tous deux dans la forêt: "De quel

côté irons-nous? demande Smoloff.--Vers la grande lande, reprend

Springer: c'est là qu'elle va tous les jours; j'espère qu'elle se sera

réfugiée dans la chapelle." Ils n'en disent pas davantage, ils ne se

parlent point; leur inquiétude est pareille, ils n'ont rien à

s'apprendre; ils marchent avec la même intrépidité, s'inclinant, se

baissant pour se garantir du choc des branches fracassées, de la neige

que le vent chassait dans leurs yeux, et des éclats de rochers que la

tempête faisait tourbillonner sur leurs têtes. En atteignant la lande,

ils cessèrent d'être menacés par le déchirement des arbres de la forêt:

mais sur cette plaine rase, ils étaient poussés, renversés par les

rafales de vent qui soufflaient avec furie. Enfin, après bien des

efforts, ils gagnèrent la petite chapelle de bois où ils espéraient

qu'Elisabeth se serait réfugiée: mais en apercevant de loin ce pauvre

et faible abri dont les planches disjointes craquaient horriblement et

semblaient prêtes à s'enfoncer, ils commencèrent à frémir de l'idée

qu'elle était là. Animé d'une ardeur extraordinaire, Smoloff devance le

père de quelques pas; il entre le premier, il voit..... est-ce un

songe? il voit Elisabeth, non pas effrayée, pâle et tremblante, mais

doucement endormie au pied de l'autel. Frappé d'une inexprimable

surprise, il s'arrête, la montre à Springer en silence; et tous deux,

par un même sentiment de respect, tombent à genoux auprès de l'ange qui

dort sous la protection du ciel. Le père se penche sur le visage de son

enfant; le jeune homme baisse les yeux avec modestie, et se recule,

comme n'osant regarder de trop près une si divine innocence. Elisabeth

s'éveille, reconnaît son père, se jette dans ses bras, et s'écrie: "Ah!

je le savais bien que tu veillais sur moi." Springer la serre dans ses

bras avec une sorte d'étreinte convulsive. "Malheureuse enfant, lui

dit-il, dans quelles angoisses tu nous as jetés, ta pauvre mère et

moi!--Mon père, pardonne-moi ses larmes, répond Elisabeth, et allons

les essuyer." Elle se lève, et voit Smoloff. "Ah! dit-elle avec une

douce surprise, tous mes protecteurs veillaient donc sur moi: Dieu, mon

père, et vous." Le jeune homme ému retient son coeur prêt à s'échapper.

"Imprudente! reprend Springer, tu parles d'aller retrouver ta mère!

sais-tu seulement si le retour est possible, et si ta faiblesse

résistera à la violence de la tempête, quand M. de Smoloff et moi n'y

avons échappé que par miracle?--Essayons, répond-elle: j'ai plus de

force que tu ne crois; je suis bien aise que tu t'en assures, et que tu

voies toi-même ce que je puis faire pour consoler ma mère." En parlant

ainsi, ses yeux brillent d'un si grand courage, que Springer voit bien

qu'elle n'a point abandonné son projet; elle s'appuie sur le bras de

son père, elle s'appuie aussi sur celui de Smoloff: tous deux la

soutiennent, tous deux garantissent sa tête, en la couvrant de leurs

vastes manteaux. Ah! c'est bien alors que Smoloff ne peut s'empêcher

d'aimer ce tonnerre, ces vents épouvantables qui font chanceler

Elisabeth, et l'obligent à se presser contre lui. Il ne craint point

pour sa propre vie, qu'il exposerait mille fois pour prolonger de

pareils moments; il ne craint point pour celle d'Elisabeth, il est sûr

de la sauver: dans l'exaltation qui le possède, il défierait toutes les

tempêtes de pouvoir l'en empêcher.

Cependant le ciel ne menace plus, les nuages s'éclairassent, ils

cessent de fuir avec une effrayante rapidité; le vent tombe et

s'apaise; le coeur de Springer se rassure, celui de Smoloff gémit.

Elisabeth dégage son bras; elle veut marcher seule; elle veut braver,

aux yeux de son père, ce reste d'orage qui agile encore les airs; elle

est fière de ses forces, elle éprouve une sorte d'orgueil à les montrer

à son père; elle espère le convaincre qu'elle n'en manquera point pour

aller chercher sa grace, fallût-il aller la chercher à l'autre

extrémité du monde.

Phédora les reçoit tous trois dans ses bras, en bénissant le Dieu qui

les ramène, et console sa fille des larmes que sa fille vient de lui

coûter. Elle fait sécher ses bottes de poil d'écureuil, lui ôte son

bonnet fourré, et peigne ses longs cheveux. Ces soins maternels, si

simples et si tendres, qu'Elisabeth reçoit tous les jours, et dont son

coeur est tous les jours plus touché, émeuvent vivement le jeune

Smoloff; il sent qu'il est impossible d'aimer Elisabeth sans aimer

aussi sa mère, et qu'au bonheur d'être l'époux de cette jeune fille,

tient un bonheur presque aussi grand, celui d'être le fils de Phédora.

L'orage était entièrement dissipé, le ciel était serein, la nuit

s'approchait. Springer prit la main du jeune homme, la serra avec un

sentiment douloureux et tendre, et lui rappela qu'il était temps de

partir. Alors seulement Elisabeth apprit qu'il était venu pour la

dernière fois; elle rougit et se troubla: "Quoi! lui dit-elle, ne vous

reverrai-je plus?--Ah! répond-il avec une grande vivacité, tant que je

serai libre, et aussi long-temps que vous habiterez ces déserts, je ne

quitte plus Saïmka: je vous verrai dans la forêt, dans la plaine, sur

les bords du fleuve; je vous verrai partout." II s'arrête subitement,

surpris lui-même de ce qu'il éprouve et de ce qu'il exprime; mais il

n'a point été compris par Elisabeth: dans ce qu'il vient de dire, elle

n'a vu que la certitude de pouvoir bientôt lui confier ses projets; et,

rassurée par cette espérance, elle le voit partir avec moins de regret.

Quand le dimanche fut arrivé, Elisabeth et sa mère se préparèrent de

bonne heure à partir pour Saïmka. Springer leur dit adieu, le coeur un

peu serré; depuis leur exil, c'était la première fois qu'il restait

seul dans sa chaumière: mais il sut dérober son émotion à leurs yeux,

et les bénit d'une voix calme, en les recommandant aux bontés du Dieu

qu'elles allaient implorer. Le temps était beau, la route leur parut

courte; la jeune paysanne tartare leur servit de guide dans la forêt et

jusqu'au village de Saïmka. En entrant dans l'église, les regards de

tout le monde se tournèrent vers elles; mais elles ne tournèrent les

leurs que vers Dieu.

Le coeur plein d'une égale piété, la tête baissée, elles s'avancèrent

vers l'autel, se prosternèrent humblement, prononcèrent les mêmes voeux

en faveur du même objet; et si ceux d'Elisabeth furent plus étendus que

ceux de sa mère, Dieu ne les entendit pas moins.

Pendant tout le temps de la cérémonie, cette jeune fille ne leva pas le

voile qui couvrait son visage; sa pensée, toute à Dieu et à son père,

ne fut pas même jusqu'à celui dont elle attendait du secours. Le pieux

concert de toutes les voix qui se réunissaient pour chanter l'hymne

divin lui fit une impression profonde, et qui tenait de l'extase; elle

n'avait jamais entendu rien de pareil; il lui semblait voir les cieux

ouverts, et Dieu lui-même lui présenter un de ses anges pour la

conduire pendant sa route. Cette vision ne cessa qu'avec la musique;

alors seulement Elisabeth leva la tête, et le premier objet qu'elle vit

fut le jeune Smoloff, debout à quelques pas, le dos appuyé contre un

pilier, et les yeux fixés sur elle avec la plus tendre expression. Elle

crut voir l'ange que Dieu venait de lui promettre, l'ange qui devait

l'aider à délivrer son père; elle le regarda avec beaucoup de

reconnaissance. Smoloff fut ému; ce regard lui semblait d'accord avec

ce qu'il trouvait dans son propre coeur.

En sortant de l'église, il proposa à Phédora de la reconduire dans son

traîneau jusqu'à l'entrée de la forêt; elle y consentit avec joie,

c'était un moyen de retrouver plus tôt son époux; mais Elisabeth

éprouva un véritable chagrin de cet arrangement. En marchant à pied,

elle se flattait de trouver le moment de parler en secret à Smoloff:

dans un traîneau cela devenait impossible. Pouvait-elle s'ouvrir devant

sa mère, qui, n'ayant aucune idée de son projet, le repousserait avec

effroi, et défendrait au jeune homme d'y donner le moindre

encouragement? Cependant allait-elle encore perdre cette occasion

peut-être unique île révéler son projet à Smoloff? Le trouble,

l'incertitude, agitaient son coeur; déjà le traîneau touchait aux

premiers arbres de la forêt; Smoloff lui-même avait déclaré ne pouvoir

pas aller plus loin. Cependant, ne pouvant se résoudre à quitter sitôt

Elisabeth, il poussa jusqu'aux bords du lac; mais là il fallut

s'arrêter. Phédora descendit la première; en lui donnant la main il lui

dit: "Ne venez-vous pas vous promener ici quelquefois?" Elisabeth, qui

descend après sa mère, répond d'une voix basse et précipitée: "Non pas

ici; mais demain, demain, dans la petite chapelle de la plaine." Elle

venait de donner un rendez-vous; mais elle ne le savait pas, elle

croyait n'avoir parlé que pour son père; et, en voyant dans les yeux de

Smoloff qu'il avait entendu sa prière, une douce joie éclata dans les

siens.

Tandis que sa mère et elle marchent vers leur cabane, Smoloff s'en

retourne seul à travers la forêt, plongé dans les plus délicieuses

rêveries. Après ce qu'il vient d'entendre, comment ne serait-il pas sûr

d'être aimé d'Elisabeth? et, avec ce qu'il connaît d'elle, comment ne

serait-il pas transporté de son bonheur?

Ce ne fut point avec le trouble d'une démarche hasardée, mais avec

toute la sécurité de l'innocence, qu'Elisabeth se rendit le lendemain à

la petite chapelle de bois. Sa marche était plus légère, plus rapide;

elle faisait les premiers pas vers la délivrance de son père. Le soleil

jetait sa lumière sur une plaine de neige; mille glaçons attachés aux

arbres multipliaient sa brillante image sous toutes les formes et dans

des miroirs de toutes les grandeurs: mais cet éclat si divin et si pur

était moins pur et moins divin que le coeur d'Elisabeth. Elle entre

dans la chapelle; Smoloff n'y est point encore: ce retard la trouble,

un léger nuage parait dans ses yeux. Ah! ce n'est ni la vanité ni

l'amour qui l'y place. En ce moment, ni les faiblesses ni les passions

ne peuvent s'élever jusqu'à Elisabeth; mais elle craint qu'un accident,

une circonstance imprévue, n'arrêtent les pas de celui qu'elle attend.

Inquiète, elle demande à Dieu de ne pas prolonger plus long-temps

l'incertitude où elle vit. Tandis qu'elle prie, Smoloff accourt; il est

surpris qu'elle l'ait devancé, il s'était hâté beaucoup. On va vite

sans doute quand c'est la passion qui entraîne; mais Elisabeth venait

de prouver en ce jour que la vertu qui court à son devoir peut aller

plus vite encore.

En voyant Smoloff, elle lève les yeux et les mains au ciel, et se

tournant vers lui avec une grâce vive et touchante: "Ah, monsieur! lui

dit-elle, avec quelle impatience je vous attendais!" Ces mots,

l'expression de ses regards, ce rendez-vous, l'exactitude qu'elle a

mise à s'y rendre, tout confirme au jeune homme qu'il est aimé; il va

aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le temps: "Monsieur

Smoloff, s'écrie-t-elle, écoutez-moi; j'ai besoin de vous pour sauver

mon père, promettez-moi voire appui." Ce peu de mots confond toutes les

idées du jeune homme: troublé, confus, il pressent sa méprise, mais

n'en aime pas moins Elisabeth. Il tombe à genoux; elle croit que c'est

devant Dieu, non, c'est devant elle; il jure d'obéir. Elle reprend

ainsi: "Depuis que j'ai commencé à me connaître, mes parents ont été ma

seule pensée, leur amour mon unique bien, leur bonheur le but de ma vie

entière. Ils sont malheureux; Dieu m'appelle à les secourir, et il ne

vous a envoyé ici que pour m'aider à remplir ma destinée. Monsieur de

Smoloff, je veux aller à Pétersbourg demander la grâce de mon père." II

fit un geste de surprise comme pour combattre ce projet; elle se hâta

d'ajouter: "Je ne pourrais vous dire moi-même depuis quel temps cette

pensée est entrée dans mon esprit; il me semble que je l'ai reçue avec

la vie, que je l'ai sucée avec le lait; elle est la première dont je me

souvienne, elle ne m'a jamais quittée: je m'endors, je m'éveille, je

respire avec elle; c'est elle qui m'a toujours occupée auprès de vous;

c'est elle qui m'amène ici; c'est elle qui m'inspire le courage de ne

craindre ni la fatigue, ni la misère, ni la mort, ni les rebuts; c'est

elle qui me ferait désobéir à mes parents s'ils m'ordonnaient de ne pas

partir. Vous voyez, monsieur de Smoloff, qu'il serait inutile de me

combattre, et que de pareilles résolutions ne peuvent être ébranlées."

Pendant ce discours, les tendres espérances du jeune homme s'étaient

toutes évanouies; mais il goûtait jusqu'à l'ivresse le sentiment de

l'admiration; et l'héroïsme de cette jeune fille lui arrachait des

larmes aussi douces peut-être que celles de l'amour. "Ah! lui dit-il,

heureux, mille fois heureux que vous m'ayez choisi pour vous entendre,

pour vous aider! Mais vous ne connaissez point tous les

obstacles.....--Deux seuls m'ont inquiétée, interrompit-elle, et il n'y

a peut-être que vous au monde qui puissiez les lever.--Parlez, parlez,

lui dit-il, impatient d'obéir: que pouvez-vous demander qui ne soit

au-dessous de ce que je voudrais faire?--Ces obstacles, les voici,

répondit Elisabeth: j'ignore la route que je dois prendre, et je ne

suis pas sûre que ma fuite ne nuise pas à mon père; il faut donc que

vous m'indiquiez mon chemin, les villes que je trouverai sur mon

passage, les maisons hospitalières qui recueilleront ma misère, le

moyen le plus sûr de faire passer ma requête à l'empereur; mais, avant

tout, il faut que vous me répondiez que votre père ne punira pas le

mien de mon absence." Smoloff en répondit. "Mais, Elisabeth,

ajouta-t-il, savez-vous à quel point l'empereur est irrité contre votre

père? savez-vous qu'il le regarde comme son plus mortel

ennemi?--J'ignore, dit-elle, de quel crime on peut l'accuser; je ne

connais encore ni son vrai nom ni sa patrie, mais je suis sûre de son

innocence.--Quoi! repartit Smoloff, vous ne savez point quel était le

rang de votre père, ni le nom que vous lui rendrez?--Non, je ne le sais

point, répondit-elle.--O fille étonnante! s'écria-t-il, pas un

mouvement d'orgueil, de vanité, dans ton dévouement! tu ne sais point

ce que tu vas reconquérir: tu n'as pensé qu'à tes parents; mais

qu'est-ce que la grandeur de ta naissance devant celle de ton ame?

qu'est-ce auprès de tes sentiments que le nom des....?--Arrêtez,

interrompit-elle vivement, ce secret est celui de mon père, et je ne

dois l'apprendre que de lui.--Elle a raison, repartit Smoloff dans une

sorte d'enthousiasme; rien n'est assez bien pour elle quand elle peut

encore faire mieux." La jeune fille reprit la parole pour lui demander

quand il lui donnerait les lumières dont elle avait besoin pour sa

route. "Je vais y travailler, lui dit-il; mais, Elisabeth, croyez-vous

que vous puissiez traverser les trois mille cinq cents verstes qui

séparent le cercle d'Ischim de la province d'Ingrie, seule, à pied,

sans secours?--Ah! s'écria-t-elle en se prosternant devant l'autel,

celui qui m'envoie au secours de mes parents ne m'abandonnera pas."

Smoloff, les yeux pleins de larmes, lui répondit après un moment de

silence: "Il est impossible que vous songiez à une telle entreprise

avant les beaux jours; maintenant elle serait impraticable: voici la

saison où les traînages vont être interrompus, et où vous seriez

inondée dans les forêts humides de la Sibérie. Je vous reverrai dans

quelques jours, Elisabeth; alors seulement je pourrai vous dire tout ce

que je pense d'un projet qui m'a trop ému pour que j'aie pu le juger.

Je retournerai à Tobolsk, je veux parler à mon père... Mon père est le

meilleur des hommes; il y aurait bien plus d'infortunés ici s'il n'y

commandait pas. Les grandes actions plaisent à son coeur. [I]l n'est

pas libre de vous aider, son devoir le lui défend; mais, je vous le

jure, il ne punira pas votre père d'avoir donné le jour à une fille si

vertueuse. Ah! qu'il s'enorgueillirait au contraire de vous nommer la

sienne! Elisabeth, pardonnez, c'est malgré moi que mon coeur se

déclare: je sais bien qu'il ne peut y avoir de place dans le vôtre pour

un autre sentiment que pour celui qui l'occupe, je n'attends donc rien;

mais, s'il vient un jour où vos parents, rendus à leur patrie, soient

heureux, et vous tranquille, souvenez-vous alors que dans ces déserts

Smoloff vous vit, vous aima, et qu'il eût préféré y vivre obscur et

pauvre avec Elisabeth, fille d'un exilé, à tous les honneurs que le

monde pourrait lui offrir." II ne peut achever, des larmes étouffent sa

voix: lui-même s'étonne d'une si extraordinaire émotion; car

jusqu'alors il n'avait jamais été faible, mais jusqu'alors il n'avait

point aimé.

Cependant Elisabeth est demeurée immobile; l'idée d'un autre amour que

l'amour filial lui paraît si nouvelle, qu'à peine elle la conçoit:

peut-être lui eût-elle paru moins étrange, si son coeur avait eu de la

place pour la recevoir; peut-être que si elle avait vu ses parents

heureux, Smoloff aurait été aimé; s'ils le sont un jour, peut-être

l'aimera-t-elle: mais tant qu'ils seront dans l'infortune, elle

demeurera fidèle à sa pieuse passion; pour en contenir deux, le coeur

humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore assez.

Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde, elle en ignore les usages et

les bienséances; cependant une sorte de pudeur, qui est comme

l'instinct de la vertu, lui apprend qu'après l'aveu qu'elle vient

d'entendre une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune

homme qui l'a osé faire. Elle marche vers la porte, elle va sortir.

Smoloff, qui voit sou dessein, lui dit: "Elisabeth, vous aurais-je

offensée? ah! j'atteste ce Dieu ici présent que s'il y a de l'amour

dans mon coeur, il n'y a pas moins de respect; il sait que, si vous me

l'ordonnez, je puis me taire et mourir: comment donc, Elisabeth,

pourrais-je vous avoir offensée?--Vous ne m'avez point offensée,

répondit-elle avec douceur; mais je ne suis venue ici que pour vous

parler en faveur de mes parents: maintenant que vous m'avez entendue,

je n'ai plus rien à vous dire, et je vais les retrouver.--Eh bien!

noble fille, retourne à ton devoir; en m'associant à lui, tu m'as rendu

digne de toi; et loin de jamais songer à t'en écarter, même dans ma

plus secrète pensée, je ne vais m'occuper qu'à t'aider à le remplir."

Alors il lui promit de lui remettre, le dimanche suivant, à l'église de

Saïmka, toutes les notes et les renseignements dont elle aurait besoin

pour l'exécution de son projet; et ils se séparèrent.

Quand le dimanche arriva, Elisabeth suivit sa mère avec joie à Saïmka;

elle était impatiente de retrouver Smoloff, et de recevoir enfin toutes

les instructions qui allaient faciliter son départ. Cependant la

cérémonie finit, et Smoloff ne parut point; Elisabeth devint inquiète.

Pendant que sa mère priait encore, elle demanda à une vieille femme si

M. de Smoloff n'était point dans l'église; on lui répondit que non, et

qu'il était parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot, Elisabeth

fut frappée d'une véritable douleur: l'objet de ses plus chers desirs

semblait toujours fuir devant elle, au moment où elle se croyait prête

à l'atteindre. Mille craintes funestes la troublèrent: puisque Smoloff

avait quitté Saïmka sans se souvenir de sa promesse, qui lui répondait

qu'il s'en souviendrait à Tobolsk? et alors quel serait son recours?

Cette pensée la poursuivit tout le jour; et le soir, accablée d'un

chagrin d'autant plus cruel qu'elle en portait seule tout le poids, et

qu'elle employait tout son courage à le dérober aux yeux de ses

parents, elle se retira de bonne heure dans son petit réduit, afin de

se livrer du moins sans contrainte à l'inquiétude qui la tourmentait.

Aussitôt qu'elle fut sortie, Phédora pencha sa tête sur le sein de son

époux, et lui dit: "Ecoute la sollicitude qui pèse sur mon coeur.

N'as-tu pas remarqué le changement de notre Elisabeth? Près de nous

elle est pensive: le nom de Smoloff la fait rougir, son absence

l'inquiète; ce matin à l'église elle était préoccupée, ses regards

erraient de tous cotés; je l'ai entendue demander si Smoloff n'était

point à Saïmka, et elle est devenue pâle comme la mort quand on lui a

dit qu'il était parti pour Tobolsk. O Stanislas! je m'en souviens, dans

ces jours qui précédèrent celui où je devins ton heureuse épouse, c'est

ainsi que je rougissais quand on me parlait de toi; c'est ainsi que mes

yeux te cherchaient partout, et qu'ils se remplissaient de larmes quand

ils ne te rencontraient pas..... Hélas! ces symptômes d'un amour qui ne

devait point finir, comment ne les verrais-je point avec terreur dans

l'ame de ma fille? elle n'est pas destinée à être heureuse comme sa

mère.--Heureuse! reprit Springer avec amertume; heureuse dans le

désert, dans l'exil!--Oui, dans le désert, dans l'exil, interrompit

vivement Phédora, heureuse partout où l'on aime." Et ses bras serrèrent

sou époux contre son sein. Mais bientôt, revenant à la première pensée

qui l'occupait, elle dit: "Je crains que mon Elisabeth n'aime le jeune

Smoloff: toute charmante qu'elle est, cependant il ne verra en elle que

la fille d'un pauvre exilé; il la dédaignera; et mon unique enfant, née

de mon sang, nourrie de mon lait, mourra comme sa mère avec son

amour....["]

En parlant ainsi, elle pleurait, et la vue de son époux, qui la console

de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer

réfléchit un moment, puis il répondit: "Phédora, ma bien-aimée, calme

tes craintes; j'ai étudié aussi notre Elisabeth; peut-être ai-je vu

plus avant que toi dans son ame; une autre pensée que celle de Smoloff

l'occupe tout entière, j'en suis sûr; je suis sûr aussi que si nous la

voulions donner à Smoloff, il ne la dédaignerait point, même dans ce

désert; et ce sentiment le rendrait digue de l'obtenir, si jamais....

Non, Elisabeth ne restera pas toujours dans ce désert, elle ne

demeurera pas inconnue, elle ne sera pas malheureuse, cela est

impossible: tant de vertus sur la terre annoncent une justice dans le

ciel; tôt ou tard elle se montrera."

Depuis leur exil, c'était la première fois que Springer n'avait pas

désespéré de l'avenir. Phédora en conçut les plus doux présages; et,

rassurée par les paroles de son époux, elle s'endormit paisiblement

entre ses bras.

Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie · 第 3 / 8 段