degrés, couvrait la terre; on était en plein hiver, lorsque, dans une
belle matinée de décembre, Springer prit son fusil pour aller chasser
dans la steppe. Avant de partir, il embrassa sa femme et sa fille, et
leur promit de revenir avant la fin du jour: mais l'heure passa, la
nuit s'approchait, et Springer ne revenait point. Depuis l'événement
qui avait menacé sa vie, c'était la première fois qu'il manquait
d'exactitude, et les frayeurs de Phédora furent sans bornes: tout en
cherchant à les calmer, Elisabeth les partageait; elle voulait aller au
secours de son père, et ne pouvait se résoudre à quitter sa mère en
pleurs. Jusqu'à cet instant, Phédora, délicate et faible, n'avait
jamais été au-delà des rives du lac; mais la violence de son inquiétude
lui persuada qu'elle aurait des forces pour suivre sa fille, et aller
chercher son époux. Toutes deux sortirent ensemble, et marchèrent vers
la lande à travers le taillis. L'air était très-froid, les sapins
paraissaient des arbres de glace; un givre épais s'était attaché à
chaque rameau et en blanchissait la superficie; une brume sombre
couvrait l'horizon; l'approche de la nuit donnait encore à tous ces
objets une teinte plus lugubre, et la neige, unie comme un miroir,
faisait chanceler à chaque pas la faible Phédora. Elisabeth, élevée
dans ces climats, et accoutumée à braver les froids les plus rigoureux,
soutenait sa mère et lui prêtait sa force. Ainsi on voit un arbre
transplanté hors de sa patrie languir dans une terre étrangère, tandis
que le jeune rejeton qui naît de ses racines, habitué à ce nouveau sol,
élève des jets vigoureux, et en peu d'années soutient les branches du
tronc qui l'a nourri, et protège de son ombre l'arbre qui lui donna la
vie. En approchant de la plaine, Phédora ne pouvait plus marcher;
Elisabeth lui dit: "Ma mère, le jour va finir, repose-toi ici, et
laisse-moi aller seule jusqu'à la lisière de la forêt; si nous
attendions plus longtemps, la nuit m'empêcherait de distinguer mon père
dans la lande." Phédora s'appuya contre un sapin, et laissa partir sa
fille. En peu d'instants celle-ci eut atteint la plaine; les tombeaux
dont elle est couverte y forment d'assez hauts monticules. Debout sur
l'un d'eux, Elisabeth, le coeur navré, les yeux pleins de larmes,
regardait si elle n'apercevait pas son père; elle ne voyait rien, tout
était solitaire, silencieux, et l'obscurité commençait à unir le ciel
et la terre. Cependant un coup de fusil, parti à peu de distance, lui
rend toutes ses espérances. Ce bruit, qu'elle n'entendit jamais que de
la main de son père, lui parait un signe assuré que son père est là;
elle se précipite de ce côté. Derrière une masse de rochers elle voit
un homme courbé à demi, et qui paraissait chercher quelque chose par
terre; elle lui crie: "Mon père! mon père! est-ce toi?" Cet homme se
retourne; ce n'était point Springer: son visage était jeune, beau, et à
l'aspect d'Elisabeth il exprima une grande surprise. "Vous n'êtes point
mon père, reprit-elle avec douleur; mais ne l'avez-vous point vu dans
la steppe? ne pouvez-vous me dire de quel côté je pourrais le
trouver?--Je ne connais point votre père, répondit-il; mais je sais
qu'à cette heure-ci vous ne devez point rester seule dans cette lande;
vous y courez plusieurs dangers, et vous devez craindre....--Ah!
interrompit-elle, je ne crains rien dans le monde que de ne pas trouver
mon père." En parlant ainsi, elle élevait vers le ciel ses yeux, dont
la fierté et la tendresse, le courage et la douleur, peignaient si bien
son ame et semblaient présager sa destinée. Le jeune homme en fut ému;
il croyait rêver; il n'avait rien vu, jamais rien imaginé de pareil à
Elisabeth. Il lui demanda le nom de son père. "Pierre Springer, lui
dit-elle.--Quoi! s'écria-t-il, vous êtes la fille de l'exilé de la
cabane du lac? Tranquillisez-vous, je connais votre père; il n'y a pas
une heure que je l'ai quitté; il a fuit un détour pour se rendre dans
sa demeure; niais il doit y être arrivé maintenant." Elisabeth n'en
écoute pas davantage; elle court vers le lieu où elle a laissé sa mère;
elle l'appelle avec des cris de joie, afin que sa voix la rassure avant
même qu'elle ait pu lui parler; elle ne la trouve plus: éperdue, elle
fait retentir la forêt du nom de ses parents. Du côté du lac, des voix
lui répondent; elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la
cabane, elle voit son père et sa mère; ils lui tendent les bras, elle
s'y jette: en s'embrassant ils s'expliquent; chacun d'eux était revenu
dans la chaumière par un chemin différent; mais les voilà réunis, les
voilà tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune
homme l'a suivie. Springer le regarde, le reconnaît, et lui dit avec un
profond regret: "II est bien tard, M. de Smoloff; et cependant vous
savez qu'il ne m'est pas permis de vous offrir un asyle, même pour une
seule nuit.--M. de Smoloff! s'écrient Elisabeth et sa mère, notre
libérateur! c'est lui qui est ici?" Et toutes deux tombent ensemble à
ses pieds. Phédora les baigne de pleurs; Elisabeth lui dit: "M. de
Smoloff, depuis trois ans que vous avez sauvé la vie de mon père, nous
n'avons pas passé un seul jour sans demander à Dieu de vous bénir.--Ah!
il vous a entendue, puisqu'il m'a envoyé ici, répond le jeune homme
avec une profonde émotion; car le peu que j'ai fait ne méritait
assurément pas un pareil prix."
Cependant il était fort tard; une profonde obscurité enveloppait toute
la forêt; le retour à Saïmka au milieu do la nuit n'était pas sans
danger, et Springer ne pouvait se résoudre à refuser l'hospitalité à
son libérateur: mais il avait promis, sur la foi de l'honneur, au
gouverneur de Tobolsk, de ne recevoir personne dans sa demeure, et il
lui était affreux de manquer à un pareil serment. Il proposa au jeune
homme de l'accompagner jusqu'à Saïmka. "J'allumerai un flambeau, lui
dit-il; je connais les détours de la forêt, les marais, les stagnes
d'eau* [*Les stagnes d'eau, au lieu de dire les eaux stagnantes.] qu'il
faut éviter; je marcherai le premier." Phédora effrayée se jeta
au-devant de lui pour l'arrêter. Smoloff prit la parole:
"Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de rester dans votre cabane
jusqu'au jour; je sais quels sont les ordres de mon père, et les motifs
qui l'obligent à vous montrer tant de rigueur: mais je suis sûr qu'il
me permettrait en cette occasion de vous délier de votre serment, et je
vous réponds de revenir bientôt vous remercier de sa part de l'asile
que vous m'aurez accordé." Springer prit alors la main du jeune homme,
il entra avec lui dans la cabane, et tous deux s'assirent près du
poêle, tandis que Phédora et sa fille préparaient le souper.
Elisabeth était vêtue, selon l'usage des paysannes tartares, avec un
court jupon rouge relevé sur le côté; la jambe couverte d'un pantalon
de peau de renne, et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses
talons; un corset étroit et boutonné sur le coté laissait voir toute
l'élégance de sa taille, et ses manches retroussées jusqu'au coude ne
dérobaient point la beauté de ses bras. La simplicité de son costume
semblait rehausser encore la dignité de son maintien, et tous ses
mouvements étaient accompagnés d'une grâce que Smoloff admirait avec
une singulière émotion, et dont il ne pouvait détacher ni ses regards
ni son coeur. Elisabeth ne le regardait pas avec moins de plaisir; mais
dans ce plaisir tout était pur; il ne venait que de la reconnaissance
qu'elle lui devait, et des espérances qu'elle fondait sur lui. Dieu
lui-même, qui sonde jusqu'aux derniers replis du coeur, n'aurait pas
trouvé dans celui d'Elisabeth un seul sentiment qui ne se rapportât à
ses parents, et qui ne fût entièrement pour eux. Pendant le souper, le
jeune Smoloff dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois jours à
Saïmka; qu'il avait appris que des loups affamés ravageaient tout le
canton, et qu'avant peu on ferait une chasse générale pour les
détruire. A cette nouvelle, Phédora se pressa contre son époux en
pâlissant: "Vous n'irez point, j'espère, lui dit-elle, à cette chasse
dangereuse; vous n'exposerez pas votre vie, votre vie, le plus précieux
de mes biens!--Hélas! Phédora, que dites-vous? reprit Springer avec un
sentiment d'amertume. Qu'est-ce que ma vie? sans moi seriez-vous ici?
savez-vous ce qui vous rendrait la liberté, à vous et à notre enfant?
le savez-vous?" Sa femme l'interrompit par un cri douloureux: Elisabeth
quitta sa place, vint auprès de son père, lui prit la main, et lui dit:
"Mon père, tu le sais, élevée dans ces forêts, je ne connais point
d'autre patrie; ici, à tes côtés, ma mère et moi nous vivons heureuses:
mais j'atteste son coeur comme le mien, que dans aucun lieu de la terre
nous ne pourrions vivre sans toi, fût-ce dans ta
patrie.--Entendez-vous, M. de Smoloff, répliqua Springer; vous croyez
que de telles paroles devraient me consoler, et elles enfoncent au
contraire le poignard plus avant dans mon sein: des vertus qui devaient
faire ma joie font mon désespoir, quand je pense qu'à cause de moi
elles demeureront ensevelies dans ce désert; qu'à cause de moi
Elisabeth ne sera point connue, ne sera point aimée." La jeune fille
l'interrompit vivement par ces mots: "O mon père! me voici entre ma
mère et toi, et tu dis que je ne serai point aimée?" Springer, sans
pouvoir modérer sa douleur, continua ainsi: "Jamais tu ne jouiras de ce
plaisir que je te dois, jamais la voix d'un enfant adoré ne te fera
entendre de si douces paroles; tu vivras seule ici, sans époux, sans
famille, comme un faible oiseau égaré dans le désert. Innocente
victime, tu ne connais point les biens que tu perds; mais moi qui ne
peux plus te les donner, j'ai tout perdu." Fendant cette scène, le
jeune Smoloff avait essuyé ses larmes plus d'une fois; il voulut
parler, sa voix était altérée. Cependant il dit: "Monsieur, dans la
triste place qu'occupe mon père, vous devez croire que je ne suis pas
étranger au malheur; souvent j'ai parcouru les divers cercles de son
vaste gouvernement: que de larmes j'ai recueillies! que de douleurs
solitaires j'ai entendues gémir! J'ai vu, j'ai vu dans les déserts de
l'affreux Beresof* [*Beresof, Beresov ou Beresow, est une ville de la
Sibérie, située dans la province du même nom, au nord-ouest et à trois
cent soixante-douze milles de Tobolsk, au 64e degré de latitude
septentrionale, et au 65e degré 14 minutes de longitude orientale: le
prince de Menzikof y mourut en exil en 1729. Le district de Beresof a
des mines d'or qui, depuis l'année 1754, ont valu à la couronne de
Russie un revenu net de près de 860,000 roubles par an.] des infortunés
qui vivaient sans amis, sans famille; jamais ils ne recevaient une
tendre caresse, jamais une douce parole ne réjouissait leur coeur;
isolés dans le monde, séparés de tout, ils n'étaient pas seulement
exilés, ils étaient malheureux.--Et quand le ciel t'a laissé ta fille,
interrompit Phédora, d'un ton de reproche et d'amour, tu dis que tu as
tout perdu; si le ciel te l'ôtait, que dirais-tu donc?" Springer
tressaillit; il prit la main de sa fille, et la serrant sur son coeur
avec celle de sa femme, il répondit en les regardant toutes deux: "Ah!
je le sens, je n'ai pas tout perdu!"
Quand le jour parut, le jeune Smoloff prit congé des exilés; Elisabeth
le voyait partir avec regret, car elle était impatiente de lui révéler
son projet, de lui demander sa protection; elle n'avait pas trouvé un
moment pour lui parler en particulier, ses parents ne l'avaient pas
quittée, et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux; elle espéra
qu'en le voyant souvent, elle trouverait l'occasion de l'entretenir.
Aussi lui dit-elle très-vivement: "Ne reviendrez-vous pas, monsieur?
Ah! promettez-moi que ce jour-ci ne sera pas le dernier où j'aurai vu
le sauveur de mon père." Springer fut surpris de ces paroles, surtout
de l'air dont elles étaient prononcées; une secrète inquiétude le
saisit. Il se rappela les ordres du gouverneur, et assura qu'il n'y
désobéirait pas deux fois. Smoloff répondit qu'il était certain
d'obtenir de son père une exception pour lui, et que dès ce jour même
il allait retourner à Tobolsk pour la solliciter. "Mais, monsieur,
continua-t-il, eu réclamant ses bontés pour moi, ne lui dirai-je rien
pour vous? ne serai-je pas assez heureux pour vous servir? n'avez-vous
rien à lui demander?--Rien, monsieur," répliqua Springer d'un air
grave. Le jeune homme baissa tristement les yeux vers la terre, et puis
s'adressant à Phédora, il lui fit la même question. "Monsieur,
répondit-elle, je voudrais qu'il me donnât la permission d'aller tous
les dimanches entendre la messe à Saïmka avec ma fille." Smoloff
s'engagea à la lui faire obtenir, et s'éloigna, emportant toutes les
bénédictions de la famille et les voeux secrets d'Elisabeth pour son
prompt retour. En s'en retournant, il n'était occupé que d'elle; il
n'avait plus d'autre pensée. Cette jeune fille, qui lui était apparue
la veille dans ce désert sous une forme si belle, avait commencé par
frapper son imagination: bientôt, en la voyant auprès de ses parents,
son coeur avait été profondément touché; il se retraçait ses moindres
paroles, son air, ses regards, surtout le dernier mot qu'elle lui avait
dit. Sans ce mot, peut-être une sorte de respect l'eût-il empêché de
l'aimer: mais cette vivacité avec laquelle Elisabeth avait exprimé le
desir de le revoir, cette prière dont l'accent décelait un sentiment si
tendre, lui firent croire qu'elle avait été émue comme lui. Sa jeune
imagination s'exaltant par cette pensée, il se persuada que la
rencontre de la veille n'était pas un coup du hasard, qu'une mutuelle
sympathie avait agi sur Elisabeth comme sur lui, et il était impatient
de lire dans ce coeur innocent la confirmation de tout ce qu'il osait
espérer. Ah! qu'il était loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour!
Cependant, depuis la visite de Smoloff, la tristesse de Springer avait
pris un caractère plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si
aimable, si généreux, si intrépide, lui rappelait sans cesse l'époux
qu'il aurait desiré à sa fille: mais sa triste position lui interdisant
toute pensée de ce genre, loin de desirer le retour de Smoloff, il le
craignait; car Elisabeth pouvait être sensible, et c'eût été le dernier
terme du malheur pour son coeur paternel, que de voir sa fille atteinte
par la secrète douleur d'un amour sans espoir.
Un soir, plongé dans ces rêveries, la tête entre ses deux mains, le
coude appuyé sur le poêle, il poussait de profonds soupirs. Phédora, à
cet aspect, avait laissé tomber son aiguille; les yeux fixés sur son
époux, le coeur plein d'anxiété, elle demandait au ciel de lui inspirer
ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le
malheur. Un peu plus loin, dans l'ombre, Elisabeth les regardait tous
deux, et songeait avec joie qu'un jour viendrait peut-être où ils ne
pleureraient plus. Elle ne doutait point que Smoloff ne consentît à
favoriser son entreprise: un secret instinct lui répondait d'avance
qu'il en serait touché, et qu'il la protégerait; mais elle craignait le
refus de ses parents, surtout celui de sa mère. Cependant, comment
partir sans leur aveu, sans savoir le nom de leur patrie, et pour
quelle faute elle allait demander grâce? Elle sentit qu'il fallait leur
ouvrir son coeur, et que le moment était venu. Elle mit un genou en
terre pour demander à Dieu de disposer ses parents à l'entendre;
ensuite elle s'approcha doucement de son père, et demeura debout
derrière lui, appuyée contre le dossier de la chaise où il était assis.
Elle garda le silence un moment, dans l'espoir qu'il lui parlerait
peut-être le premier; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude
pensive, elle commença ainsi: "Mon père, permets-moi de t'adresser une
question." II releva la tête, et lui fit signe qu'elle le pouvait.
"L'autre jour, quand le jeune Smoloff te demanda si tu ne desirais
rien, Rien, lui répondis-tu: est-il vrai, ne desires-tu rien?--Rien
qu'il puisse me donner.--Et qui pourrait te donner ce que tu
desires?--L'équité, la justice.--Mon père, où peut-on les
trouver?--Dans le ciel, sans doute; mais sur la terre, jamais, jamais!"
Ayant parlé ainsi, les noirs soucis qui ombrageaient son front prirent
une teinte plus sombre, et il laissa retomber sa tête dans ses mains.
Après une courte pause, Elisabeth reprit la parole, et d'une voix plus
animée elle dit: "Mon père, ma mère, écoutez-moi; c'est aujourd'hui que
j'accomplis ma dix-septième année; c'est aujourd'hui que j'ai reçu de
vous cette vie, qui me sera si chère, si je puis vous la consacrer; ce
coeur, avec lequel je vous aime et vous révère comme les images
vivantes du Dieu du ciel. Depuis ma naissance, chacun de mes jours a
été marqué par vos bienfaits; je n'ai pu y répondre encore que par ma
reconnaissance et ma tendresse: mais qu'est-ce que ma reconnaissance,
si elle ne se montre point? qu'est-ce que ma tendresse, si je ne puis
vous la prouver! O mes parents! pardonnez à l'audace de votre fille,
mais, une fois en sa vie, elle voudrait faire pour vous ce que vous
n'avez cessé de faire pour elle depuis sa naissance. Ah! daignez enfin
verser dans sou sein le secret de tous vos malheurs!--Ma fille, que me
demandes-tu? interrompit très-vivement son père.--Que vous
m'instruisiez de tout ce que j'ai besoin de savoir pour vous montrer
tout mon amour, et Dieu sait quel motif m'anime, lorsque j'ose vous
adresser un pareil voeu." En disant ces mots, elle tomba aux genoux de
son père, et éleva vers lui des regards suppliants. Un sentiment si
grand, si noble, brillait dans ses yeux, à travers les larmes dont ils
étaient pleins, et l'héroïsme de son ame jetait quelque chose de si
divin sur l'humilité de son attitude, que Springer entrevit à l'instant
une partie de ce que sa fille pouvait vouloir. Sa poitrine s'oppressa:
il ne pouvait ni parler ni pleurer; il demeurait silencieux, immobile,
accablé comme devant la présence d'un ange: l'excès de l'infortune
n'avait point eu la puissance de remuer son coeur, comme venaient de
faire les paroles d'Elisabeth; et cette ame si ferme, que les rois
n'intimidaient point, et que l'adversité ne pouvait abattre, attendrie
à la voix de son enfant, cherchait en vain sa force et ne la trouvait
plus. Pendant que Springer gardait le silence, Elisabeth demeurait
toujours prosternée devant lui. Sa mère s'approcha pour la relever.
Placée derrière sa fille, elle n'avait pu voir, lorsque celle-ci était
tombée à genoux, ni le geste ni le regard qui venaient de révéler son
sublime secret à son père; elle était restée bien loin du malheur qui
menaçait sa tendresse. "Pourquoi, dit-elle à son époux, pourquoi
refuserais-tu de lui confier nos secrets? est-ce que sa jeunesse
l'effraie? crains-tu que l'ame d'Elisabeth ne s'afflige jusqu'à la
faiblesse de la grandeur de nos revers?--Non, reprit le père, en
regardant fixement sa fille, non, ce n'est pas sa faiblesse que je
crains." A ce mot, Elisabeth ne douta pas que son père ne l'eût
comprise; elle lui serra la main, mais en silence, afin de n'être
entendue que de lui, car elle connaissait le coeur de sa mère, et était
bien aise de retarder l'instant qui devait le déchirer. "Mon Dieu!
s'écria Springer, pardonnez mes murmures; je connaissais tous les biens
que vous m'aviez ravis, et non ceux que vous me destiniez; Elisabeth,
tu as effacé en ce jour douze années d'adversité.--Mon père,
répondit-elle, puisqu'on entend de semblables paroles sur la terre, ne
dis plus qu'il ne s'y trouve plus de bonheur; mais parle, réponds-moi,
je t'en conjure, quel est ton nom, ta patrie, tes malheurs?--Mes
malheurs, je n'en ai plus; ma patrie, où je vis près de toi; mon nom,
l'heureux père d'Elisabeth.--O mon enfant! interrompit Phédora, je
pouvais donc t'aimer davantage; tu viens de consoler ton père." A ces
mots, la fermeté de Springer fut tout-à-fait vaincue; il serra dans ses
bras sa femme et sa fille; et, les baignant de ses larmes, il répétait
d'une voix entrecoupée: "Mon Dieu, pardonnez, j'étais un ingrat;
pardonnez, ne punissez pas." Quand cette violente émotion fut un peu
calmée, Springer dit à sa fille: "Mon enfant, je vous promets de vous
instruire de tout ce que vous desirez savoir; mais attendez quelques
jours encore, je ne pourrais vous parler de mes malheurs aujourd'hui;
vous venez de me les faire oublier."
L'obéissante Elisabeth n'osa point le presser davantage, et attendit
avec respect l'instant où il voudrait s'expliquer; mais elle l'attendit
vainement: Springer semblait le craindre et le fuir; il avoit deviné
son projet, et aucun terme ne pourrait exprimer l'admiration et la
reconnaissance de ce tendre père: il ne se sentait pas le droit de
refuser à sa fille le consentement qu'elle allait lui demander; mais il
ne se sentait pas non plus le courage de le donner. Sans doute ce moyen
était le seul qui lui laissât quelque espérance de sortir de l'exil, et
de replacer Elisabeth au rang qui lui était dû: mais quand il
considérait les fatigues inouïes et les terribles dangers de ce voyage,
il n'en pouvait supporter la pensée. Pour rétablir sa famille et
retrouver son pays, il eût donné sa vie: mais il ne pouvait pas risquer
celle de sa fille.
Le silence de Springer dictait à Elisabeth la conduite qu'elle devait
tenir; elle était sûre que son père l'avait devinée, qu'il était touché
de ce qu'elle voulait faire: mais s'il eût approuvé son projet,
aurait-il évité avec tant de soin de lui en parler? En effet, ce projet
était si extraordinaire que ses parents ne pouvaient le voir que comme
une pieuse et tendre folie. Pour parvenir à le leur faire adopter, il
était nécessaire qu'elle le présentât sous le jour le plus favorable,
dégagé de ses plus grands obstacles, protégé de l'aide et des conseils
de Smoloff. Jusque-là il serait rejeté, elle n'en doutait point. Elle
se décida donc à se taire encore, et à n'achever d'ouvrir son coeur à
ses parents que quand elle aurait eu un entretien avec Smoloff sur ce
sujet. Comme elle prévoyait aussi qu'une des plus fortes raisons que
ses parents opposeraient à son départ serait l'impossibilité de lui
laisser faire, à son âge, huit cents lieues à pied, dans le climat le
plus rigoureux du monde, et pour répondre d'avance à cette difficulté,
elle essayait chaque jour ses forces dans les landes d'Ischim: aucun
temps ne la retenait; soit que le vent chassât la neige avec violence,
soit qu'un brouillard épais lui cachât la vue de tous les objets, elle
partait toujours, quelquefois malgré ses parents, et s'exerçait ainsi
peu à peu à braver leurs ordres et les tempêtes.
Les hivers de Sibérie sont sujets aux orages; souvent, au moment où le
ciel paraît le plus serein, des ouragans terribles viennent l'obscurcir
tout-à-coup. Partis des deux points opposés de l'horizon, l'un arrive
chargé de toutes les glaces de la mer du Nord* [*La mer du Nord dont il
est parlé ici n'est point cette partie de l'Océan qui est entre
l'Angleterre, l'Allemagne, le Danemarck et la Norwège; mais cette mer
qui baigne les côtes orientales de l'Amérique (_the North Pacific
Ocean_). Elle est appelée ainsi par opposition à celle qui en baigne
les côtes occidentales, et qui s'appelle mer du Sud (_the Pacific
Ocean_ or _Great South Sea_).], et l'autre des tourbillons orageux de
la mer Caspienne: s'ils se rencontrent, s'ils se choquent, les sapins
opposent en vain à leur furie leurs troncs robustes et leurs longues
pyramides; en vain les bouleaux plient jusqu'à terre leurs flexibles
rameaux et leur mobile feuillage: tout est rompu, tout est renversé;
les neiges roulent du haut des montagnes; entraînées par leur chute,
d'énormes masses de glace éclatent et se brisent contre la pointe des
rochers qui se brisent à leur tour; et les vents s'emparant des débris
des monts qui s'écroulent, des cabanes qui s'abîment, des animaux qui
succombent, les enlèvent dans les airs, les poussent, les dispersent,
les rejettent vers la terre, et couvrent des espaces immenses des
ruines de toute la nature.
Dans une matinée du mois de janvier, Elisabeth fut surprise par une de
ces horribles tempêtes; elle était alors dans la grande plaine des
Tombeaux, près de la petite chapelle de bois. A peine vit-elle le ciel
s'obscurcir, qu'elle se réfugia dans cet asile sacré. Bientôt les vents
déchaînés vinrent heurter contre ce frêle édifice, et, l'ébranlant
jusqu'en ses fondements, menaçaient à toute heure de le renverser.
Cependant Elisabeth, courbée devant l'autel, n'éprouvait aucun effroi,
et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle atteignait tout,
hors son coeur. Sa vie pouvant être utile à ses parents, elle était
sûre qu'à cause d'eux Dieu veillerait sur sa vie, et qu'il ne la
laisserait pas mourir avant qu'elle les eût délivrés. Ce sentiment
qu'on nommera superstitieux peut-être, mais qui n'était autre chose
que cette voix du ciel que la piété seule sait entendre; ce sentiment,
dis-je, inspirait à Elisabeth un courage si tranquille, qu'au milieu du
bouleversement des éléments et sous l'atteinte même de la foudre, elle
ne put s'empêcher de céder à la fatigue qui l'accablait; et, se
couchant au pied de l'autel où elle venait de prier, elle s'endormit
paisiblement comme l'innocence dans les bras d'un père, comme la vertu
sur la foi d'un Dieu.
En ce même jour, Smoloff était revenu de Tobolsk; son premier soin, eu
arrivant à Saïmka, avait été de se rendre à la cabane des exilés. Il
apportait à Phédora la permission qu'elle avait sollicitée. Elle et sa
fille allaient être libres de se rendre tous les dimanches à l'office
de Saïmka; mais loin que cette grâce s'étendît jusqu'à Springer, les
ordres de la cour à son égard étaient plus sévères que jamais; et en
permettant à Smoloff de le revoir une fois encore, le gouverneur de
Tobolsk avait plus consulté son coeur que son devoir. Au reste, cette
visite devait être la dernière, le jeune homme l'avait juré à son père.
Il était cruellement affligé de tant de rigueur; mais en s'avançant
vers la demeure d'Elisabeth, insensiblement sa tristesse se changeait
en joie, et il sentait moins le chagrin qu'il aurait à la quitter, que
le charme qu'il allait goûter à la revoir.