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ELISABETH
ou
LES EXILES DE SIBERIE
PAR MME COTTIN
PARIS.
WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, N. 20.
M DCCC XXIX.
NOTICE SUR MADAME COTTIN.
La célèbre madame Dacier, vivement pressée par un voyageur étranger
d'ajouter quelque chose à son nom, dans le livret où il consignait
toutes les illustrations de l'époque, céda enfin à ses honorables
instances, et traça sur les tablettes ce vers d'un poète grec, dont le
sens est que _le silence est le plus bel ornement d'une femme_. Je ne
doute pas que l'aimable et intéressant auteur de _Malvina_, d'_Amélie
Mansfield_, de _Mathilde_, et enfin des _Exilés de Sibérie_, n'eût
opposé la même résistance aux mêmes sollicitations. Mais, arrachée
malgré elle à sa modeste obscurité, devenue auteur sans l'avoir voulu,
et célèbre sans le savoir, madame Cottin dut se résigner pendant sa vie
et après sa mort à l'éclat et aux inconvénients de cette célébrité
qu'elle fuyait, et qui vint la chercher. Celle qui eût voulu n'écrire
que pour _elle_ et _pour ses amis;_ qui bornait ses succès à leurs
suffrages, et ne voyait, au-delà du cercle qui l'environnait, qu'une
bruyante et orageuse renommée souvent disputée péniblement, et presque
toujours payée bien plus qu'elle ne vaut: celle enfin qui ne voulait
pas même qu'une femme écrivît, a pris et conservera parmi les femmes
auteurs un rang distingué; a vu ses ouvrages entre les mains d'une
foule de lecteurs, et a cessé de s'appartenir à elle-même pour mériter
et recueillir les honneurs du triomphe public. Tout cela s'est fait au
hasard, et pour ainsi dire à son insu, sans qu'il y entrât de sa part
aucun calcul d'amour-propre, aucune de ces petites ruses d'un orgueil
hypocrite et maladroitement déguisé sous les couleurs d'une modestie
prétendue, qui n'abuse et ne trompe personne. De pareils moyens étaient
trop étrangers au caractère, aux sentiments, et aux habitudes de madame
Cottin. Suivons-la un moment, pour nous en convaincre, dans les détails
de sa vie privée. Ces détails seront simples: quelques bons ouvrages,
un plus grand nombre de bonnes actions; des services rendus avec la
plus touchante délicatesse; voilà toute l'histoire de l'auteur
d'_Elisabeth_.
Née à Tonneins, en 1773, SOPHIE RISTAUD fut élevée à Bordeaux, par les
soins et sous les yeux d'une mère qui, amie éclairée des arts et des
lettres, en inspira de bonne heure le goût à sa fille. Devenue à
dix-sept ans l'épouse d'un riche banquier, madame Cottin vint prendre
dans la capitale le rang que sa fortune et sa position nouvelle lui
assignaient dans la société. Si jeune encore, et dans l'âge de toutes
les séductions, entourée de tout ce qui peut les provoquer, et avec
tous les moyens de les satisfaire, elle apporta et sut conserver au
milieu de Paris, et dans l'hôtel d'un banquier, la simplicité de ses
goûts, son amour de la retraite et des occupations paisibles. Elle
n'eut que trop tôt la liberté de s'y livrer tout entière! Restée veuve
au bout de trois ans d'une union complètement heureuse si elle n'eût
pas été stérile, madame Cottin chercha et trouva dans l'exercice
habituel de la pensée et la culture de ses talents des consolations
plus dignes d'elle, que les vaines distractions qu'un inonde frivole et
léger s'empressait d'offrir à sa douleur. Jusqu'alors elle s'était
bornée à jeter sur le papier, mais sans suite, sans ordre, et surtout
sans prétention, ce qu'elle appelait ses essais; elle ne songeait point
à s'élever aux grandes compositions, à faire, en un mot, des ouvrages.
Une circonstance imprévue lui inspira le premier. Elle était à la
campagne: une personne de la société lui raconte une histoire, dans
laquelle elle-même avait joué un rôle assez important. Il n'en fallut
pas davantage pour _éveiller l'imagination_ et pour _remuer le coeur_
de Madame Cottin (ce sont ses propres expressions); et le roman de
_Claire d'Albe_ fut écrit _en moins de quinze jours_, tel qu'il a été
publié; car l'auteur, de son propre aveu, ne se donna ni _le temps_ ni
la peine d'y retoucher.
Il n'y avait pas de _temps_ à perdre, en effet; et la noble destination
de l'ouvrage ne laissait guère à l'auteur le loisir de le _retoucher_.
Il s'agissait de sauver un proscrit; et le produit de _Claire d'Albe_
eut ce singulier bonheur. Il ne fallait rien moins qu'un pareil motif
pour faire violer à madame Cottin la clôture de son portefeuille; et si
son premier pas dans la carrière des lettres ne fut pas signalé par un
chef-d'oeuvre, il le fut du moins par une bonne action; ce qui vaut
bien un bon ouvrage. La bonne action resta ignorée; mais l'ouvrage eut
du succès. Il paraissait à une époque où les ames, longtemps ébranlées
par de violentes secousses, éprouvaient encore le triste besoin des
émotions fortes, des situations pénibles. _Claire d'Albe_ leur en
offrait; aussi trouva-t-elle de nombreux partisans, et des détracteurs
non moins nombreux; mais tous se réunirent pour y reconnaître
l'énergique tableau d'une grande passion aux prises avec de grands
devoirs; et la peinture éloquente du trouble, des orages de deux coeurs
que se disputent et cherchent mutuellement à s'arracher le vice et la
vertu. C'était la mode encore des romans épistolaires; et madame Cottin
adopta cette forme, la plus commode peut-être pour l'auteur, mais la
plus propre aussi au développement successif de celui de tous les
sentiments qui a le plus besoin de parler, et de parler longtemps.
_Malvina_ suivit de près _Claire d'Albe_, et marquait déjà un progrès
sensible dans le talent de l'auteur. Ce progrès fut plus sensible
encore dans _Amélie Mansfield;_ et _Mathilde_ ne tarda pas à mettre le
sceau à la réputation de madame Cottin, et à marquer sa place parmi les
romanciers français. L'époque mémorable à laquelle se rattache cet
intéressant épisode (la croisade de Philippe-Auguste et de Richard
Coeur-de-Lion); les beaux caractères de _Malek-Adhel_ et de _Mathilde_,
auxquels (il faut en convenir) les autres personnages sont un peu trop
sacrifiés; l'amour de l'héroïne, aussi tendre qu'aimable, pour un
héros si digne d'elle, s'il professait les mêmes croyances religieuses;
cet amour, motivé, gradué avec tant d'art, et amené à un dénouement si
profondément pathétique, et si moral en même temps; tout se réunit pour
faire de cette belle production le plus beau titre littéraire de madame
Cottin. _Mathilde_ a de plus un mérite tout particulier à nos yeux:
c'est à elle que nous sommes redevables de l'un des plus importants,
des plus grands ouvrages du siècle actuel, l'_Histoire des Croisades_
de M. Michaud. Chargé de rédiger le _tableau historique_ des trois
premières croisades, qui sert d'_introduction_ au roman de _Mathilde_,
M. Michaud sentit tout ce qu'un sujet aussi riche, aussi fécond,
pouvait acquérir d'intérêt sous la plume de l'écrivain qui le
considérerait sous tous ses rapports, et le développerait dans toute
son étendue. C'est ce qu'il osa tenter avec une confiance noblement
récompensée par le succès soutenu et mérité d'une si grande entreprise.
Le dirai-je toutefois? malgré l'incontestable talent qui distingue
_Mathilde_, l'importance de l'action et des personnages, le mérite et
la variété des scènes dont se compose ce grand drame historique et
romanesque, je ne crains pas de lui préférer _les Exilés de Sibérie_,
que je regarde, et avec raison, je crois, comme le chef-d'oeuvre de
madame Cottin. Ce n'est qu'une simple Nouvelle, qui fournit à peine un
petit volume: mais que ce volume est bien rempli! Et cependant, un seul
personnage, une seule action, un sentiment unique, voilà tous les
moyens, tous les prestiges employés par l'auteur, pour s'emparer si
victorieusement de l'ame du lecteur! Mais ce personnage unique, c'est
une créature céleste, un modèle accompli de toutes les vertus,
l'héroïne de la tendresse filiale: mais cette action, c'est le projet
conçu, exécuté avec un courage égal aux dangers qui le menaçaient, et
un succès miraculeux, d'arracher le plus tendre des pères, le plus
infortuné des hommes, à la plus horrible des captivités. Le sentiment
qui avait inspiré ce sublime effort était seul capable de soutenir et
de récompenser dignement la généreuse fille qui osait braver à dix-huit
ans, sans autre appui que la Providence, sans autres ressources que son
courage et son inébranlable confiance en Dieu, les fatigues et les
incalculables dangers d'une route de huit cents lieues, à travers
d'affreux déserts, pour aller à Pétersbourg _demander la grace de son
père!_ Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce n'est point ici
l'un de ces rêves de l'imagination, qui, mécontente des modèles
imparfaits que lui offre l'ordre commun, est obligée de se réfugier
dans l'idéal, pour y réaliser la vertu telle qu'elle la conçoit.
Plus heureuse dans cette circonstance, l'auteur d'_Elisabeth_ n'a point
eu de frais d'invention à faire; et, comme elle le dit elle-même:
"_L'imagination n'invente point des actions si touchantes, ni des
sentiments si généreux_." Pour la gloire de l'humanité et le triomphe
des femmes, le fait est d'une vérité authentique: un témoin bien digne
de foi, l'ingénieux auteur du _Voyage autour de ma chambre_, M. _de
Maistre_, a connu en Russie la véritable héroïne de cette histoire.
Elle existait sans doute encore, lorsque l'ouvrage de Mme Cottin parut;
et si le hasard l'a fait tomber entre ses mains, si elle a pu le lire,
avec quels transports de joie et de reconnaissance elle aura retrouvé
dans ces touchants récits, sinon celui de ses propres infortunes, du
moins les sentiments qui inspirèrent et soutinrent son périlleux
dévouement! Que de fois elle aura mouillé de larmes ces pages
attendrissantes, et rendu grâces à la belle ame qui avait si bien
deviné et si dignement interprété la sienne! Mais si Mme Cottin n'a
point ici le mérite de la création, de quels riches accessoires elle a
su orner, sans chercher à l'embellir, la simplicité du fonds
historique! quelle abondante et rapide succession de sentiments purs,
tendres, délicats ou sublimes, renfermés tous dans une seule et unique
pensée, qui domine tout l'ouvrage, parce qu'elle est la seule qui
occupe Elisabeth: _Je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace
de mon père!_ Voilà sa seule réponse à toutes les questions; voilà le
motif, l'excuse et la récompense de tout ce qu'il y a d'étrange et de
hasardeux dans sa conduite. "Elle ne sait elle-même quand cette pensée
est entrée dans _son_ esprit; il lui semble qu'_elle_ l'a reçue avec la
vie, qu'_elle_ l'a sucée avec le lait: elle s'endort, s'éveille,
respire avec elle." C'est le délire du sentiment, ou plutôt le noble
enthousiasme de la vertu; et combien d'autres vertus découlent de ce
principe si éminemment fécond par lui-même, et si heureusement fécondé
encore par le talent de l'auteur! Quel moment que celui du départ
d'Elisabeth sous la conduite de l'homme de Dieu! mais ce même Dieu, qui
réservait à son courage tous les genres d'épreuves capables d'assurer
son triomphe lui retire bientôt l'appui visible qu'il lui avait prêté;
et il lui reste encore à faire plus de la moitié d'un voyage si long et
si pénible! Mais rien ne l'abat, rien ne l'épouvante: elle a l'intime
et religieuse conviction que la Providence veille sur elle, qu'elle ne
l'abandonnera pas, et que le prix l'attend au terme de la course. Qu'on
aime à la voir donner _le dernier rouble_ qui lui reste, "en rougissant
d'avoir si peu à offrir" à un malheureux exilé, qui n'a pas même un
simple _kopeck_, pour faire parvenir de ses nouvelles à une famille
désolée! Qu'elle est surtout intéressante, lorsque, réduite enfin _à
tendre la main_ aux passants, pour en obtenir une faible aumône, "une
main sur ses yeux, elle avance l'autre vers le premier passant, et lui
dit: _Au nom du père qui vous aime_, de la mère de qui vous tenez le
jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit!" De durs refus,
des paroles pleines de mépris, l'insulte même, voilà ce que la plupart
de ceux auxquels elle s'adresse opposent à des plaintes si touchantes;
alors, et pour la première fois, l'accent du désespoir sort de cette
bouche jusque-là si timide: "O mon Dieu! ô mon père! s'écrie-t-elle, ne
viendrez-vous pas à mon secours!" Son Dieu l'a entendue; ses voeux sont
exaucés: tant de piété, de courage et de résignation vont enfin
recevoir leur récompense. _Elisabeth_ est à Moscou; et cette
Providence, qui n'a cessé de la conduire par la main, l'amène dans
cette grande ville, le jour même du couronnement de l'empereur.
Présente à l'auguste cérémonie, au moment solennel où le nouveau
souverain prononce le serment _de dévouer son temps et sa vie au
bonheur de ses peuples_, Elisabeth croit entendre la voix de la
clémence qui ordonne de briser les chaînes de tous les malheureux:
élevée par une force surnaturelle au-dessus d'elle-même, elle écarte la
foule, se fait jour à travers les soldats, et s'élance vers le trône eu
s'écriant: _Grace! grace!_ Je craindrais d'affaiblir, en essayant de le
retracer après Mme Cottin, l'effet produit dans l'assemblée et sur le
coeur magnanime d'Alexandre, par l'apparition subite de l'intéressante
orpheline, qui obtient, avec la grâce de son père, la restitution de
ses biens et de tons les honneurs, dont la longue et douloureuse
privation n'avait été adoucie pour lui que par les soins d'une épouse
et la tendresse de son incomparable fille. Mme Cottin n'entreprend pas
de décrire les moments qui durent suivre celui de leur réunion; et la
raison qu'elle en donne est l'expression même de son caractère
naturellement rêveur et mélancolique. "La langue, dit-elle, si variée,
si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile
pour celles de la joie: un seul jour de félicité les épuise." C'est
que, profondément pénétré de sa faiblesse, le coeur de l'homme
s'attache, s'intéresse de préférence au récit d'infortunes qui peuvent,
d'un moment à l'autre, lui devenir personnelles; tandis que le
spectacle d'une félicité étrangère a je ne sais quoi qui l'importune
malgré lui et le fatigue bientôt, parce qu'il ne lui offre le plus
souvent que des regrets pour le passé, ou le désespoir pour l'avenir.
Ou sait avec quel empressement les _Exilés de Sibérie_ furent
accueillis, dès leur entrée dans le monde littéraire; et ce succès, qui
n'était ni de vogue ni de convention, durera autant que les sentiments
exprimés dans l'ouvrage avec tant de chaleur, de vérité et
d'entraînement. Oui, _Elisabeth_ a pris entre _Paul et Virginie_ et
_Atala_ une place qu'elle conservera; et l'auteur de _Malvina_,
d'_Amélie Mansfield_, de _Mathilde_, etc., sera toujours cité avec une
honorable distinction à côté des auteurs d'_Adèle et Théodore_, des
_Voeux téméraires_, de _Mademoiselle de Clermont_: de _Delphine_ et de
_Corinne_.
Les bornes d'une simple _Notice_ nous défendent d'entrer ici dans la
discussion du talent comparatif de trois dames qui font, chacune dans
leur genre, un égal honneur aux lettres françaises; mais s'il nous
était permis de hasarder quelques idées, que nous sommes loin de donner
pour des jugements, peut-être pourrait-on dire que, portant bien loin
autour d'elle la rapide vivacité d'un oeil d'aigle, madame de Staël a
écrit le roman de son imagination; que, renfermée dans un cercle
d'observations plus rapprochées et plus positives, madame de Genlis a
fait celui de son siècle; tandis que, uniquement concentrée en
elle-même, madame Cottin ne nous a donné que l'histoire de son propre
coeur. Elle-même le disait: "Lorsqu'on écrit des romans, on y met
toujours _quelque chose de son coeur_". Et qui en a mis plus qu'elle?
Mais elle voulait aussi _que l'on gardât cela pour ses amis;_ et nous
sommes trop heureux qu'il n'en ait pas été tout-à-fait ainsi.
Qui le croirait cependant? le succès toujours croissant de ses ouvrages
et de sa renommée ne la consolait point de ce qu'elle appelait _ses
torts;_ et c'est pour _les expier_, qu'elle voulait consacrer ses
dernières années à la composition d'ouvrages plus graves, plus solides,
et d'une utilité-plus générale. Déjà même elle avait terminé deux
volumes d'un roman sur l'_Education_, lorsqu'une maladie grave la
surprit au milieu de ce travail. Après trois mois de souffrances,
supportées avec un courage qui en donnait à ses amis, et adoucies par
les consolations et les secours de la religion, elle succomba, le 25
août 1807, à peine âgée de trente-quatre ans, à jamais regrettée du
petit nombre d'amis capables de l'apprécier, et pleurée sincèrement par
les malheureux: ils étaient aussi ses amis! car elle les pratiquait,
ces _oeuvres de miséricorde_, dont le prix est tel, suivant
l'expression du grand Bossuet, "qu'il manque, ce semble, quelque chose
au ciel, parce qu'on ne peut pas les y pratiquer."
AMAR.
de la Bibliothèque Mazarine.
PREFACE DE MADAME COTTIN
Le trait qui fait le sujet de cette histoire est vrai: l'imagination
n'invente point des actions si touchantes, ni des sentiments si
généreux; le coeur seul peut les inspirer.
La jeune fille qui a conçu le noble dessein d'arracher son père à
l'exil, qui l'a exécuté en dépit de tous les obstacles, a réellement
existé; sans doute elle existe encore: si on trouve quelque intérêt
dans mon ouvrage, c'est à cette pensée que je le devrai.
J'ai entendu reprocher à quelques écrivains de peindre dans leurs
livres une vertu trop parfaite; je ne parle pas de moi, qui suis si
loin de posséder le talent nécessaire pour atteindre à ce beau idéal:
mais je ne sais quelle plume assez éloquente pourrait ajouter quelques
charmes à la beauté de la vertu. La vertu est si supérieure à tout ce
qu'on en peut dire, qu'elle paraîtrait peut-être impossible si on la
montrait dans toute sa perfection: voilà du moins la difficulté que
j'ai éprouvée en écrivant _Elisabeth_.
La véritable héroïne est bien au-dessus de la mienne; elle a souffert
bien davantage. En donnant un appui à Elisabeth, en terminant son
voyage à Moscou, j'ai beaucoup diminué ses dangers, et par conséquent
son mérite: mais si peu de personnes savent ce qu'un enfant pieux,
soumis et tendre, est capable de faire pour ses parents, que, si
j'avais dit toute la vérité, on m'aurait accusée de manquer de
vraisemblance, et le récit des longues fatigues qui n'ont point lassé
le courage d'une jeune fille de dix-huit ans aurait fini par lasser
l'attention de mes lecteurs.
S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibérie pour trouver le trait principal
de cette histoire, je ne puis m'empêcher de dire que pour les
caractères, les expressions de la piété filiale, et surtout le coeur
d'une bonne mère, je n'ai pas été les chercher si loin* [* C'est dans
la tendresse de sa mère, et dans la bonté de son propre coeur, que
madame Cottin a puisé ces traits sublimes et touchants qui font de son
ouvrage un monument élevé par la piété filiale à l'affection
maternelle.].
ELISABETH
ou
LES EXILES DE SIBERIE
La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives
de l'Irtish; au nord elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent
jusqu'à la mer Glaciale* [* La mer Glaciale, ou Septentrionale, appelée
par les Russes _Ledovlêtoë More_, forme la frontière de tout le nord du
la Russie, depuis la Laponie jusqu'au cap Tschukotskoy ou Tschurtschi,
à l'extrémité septentrionale et orientale de l'Asie, c'est-à-dire
depuis le 50e degré jusqu'au 205e de longitude. Elle baigne les
gouvernements d'Archangel, de Tobolsk, et d'Irkutsk. Sur son immense
côte, il n'y a que trois ports connus. Kola, Archangel, et Mesen. Du
côté du pôle arctique, Phipps, Cook, et d'autres navigateurs célèbres,
ont en vain tenté de passer de la mer Glaciale dans les mers de l'Inde,
qui séparent l'Asie de l'Amérique; mais Cook a observé, en 1778, que le
cap Tschurtschi, ou Tschukotskoynoss n'est éloigné que de trente-six
milles du cap opposé de l'Amérique, auquel il a donné le nom de cap du
prince de Galles.] Dans cet espace de onze cents verstes* [*La verste
est une mesure qui sert à marquer les distances en Russie comme le
mille en Angleterre, ou la lieue en France; elle est de trois mille
cinq cents pieds. Une verste et demie vaut à peu près un mille
d'Angleterre, la verste étant au mille comme 104 et demi est à 69. Le
degré, en Russie, est de cent quatre verstes et demie.] on rencontre
des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges éternelles;
des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds
de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et larges
fleuves, dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu
épanouir une fleur. Eu avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les
sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de
mélèzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de
ces misérables contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent
comme le dernier effort d'une nature expirante; après quoi toute trace
de végétation disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs
d'un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là
que les aurores boréales* [*L'aurore boréale est un phénomène brillant
de la nature, qui appartient presque exclusivement aux régions
septentrionales du globe terrestre, quoique le pôle du midi, suivant
quelques voyageurs, ait aussi des aurores australes. C'est une espèce
de nuage circulaire, étendu sur l'horizon, dont il sort des jets, des
gerbes, des colonnes de feu de diverses couleurs, jaune, rouge,
sanglant, rougeâtre, bleu, violet, etc. La matière de l'aurore boréale
paraît avoir son siège dans l'atmosphère, à des hauteurs considérables,
la même aurore ayant été vue à Pétersbourg, à Naples, à Rome, à
Lisbonne, et même à Cadix. M. de Mairan, dans son _Traité de l'Aurore
boréale_, estime que ces sortes de phénomènes ont ordinairement entre
trois et neuf cents milles d'élévation. Les progrès de l'électricité,
dans le siècle qui vient de s'écouler, promettent une route certaine
aux causes physiques de l'aurore boréale, dont les fusées, les jets,
les nappes de lumière semblent autant de courants électriques qui se
meuvent dans l'air très-raréfié des régions élevées de l'atmosphère.]
sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme
d'arc très-clair, d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles
donnent, à ces régions hyperborées* [*Hyperborée, ou hyperboréen, se
dit des peuples et des pays très-septentrionaux.], des spectacles dont
les merveilles sont inconnues aux peuples du midi. Au sud de Tobolsk
s'étend le cercle d'Ischim* [*Le cercle d'Ischim ou Issim, qui prend
son nom de la rivière de ce nom, est une immense plaine de la Sibérie,
au sud de Tobolsk, entre l'Irtish et la rivière Ischim. Ou l'appelle
aussi la _steppe d'Ischim_, ou le désert d'Ischim.]; des landes,
parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des
Kirguis* [*Les Kirguis sont une peuplade tartare, au nord de la
Tartarie indépendante, divisée en trois hordes, la grande, la moyenne,
et la petite. Le désert d'Ischim les sépare de la Sibérie; on les
appelle aussi Kaizaches], peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est
borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur
les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol* [*Le Tobol prend
sa source dans le pays des Kirguis, au milieu des montagnes qui le
séparent du gouvernement d'Ufa. Il se jette dans l'Irtish près de
Tobolsk, après avoir fourni un cours d'environ cinq cents verstes. Ses
bords sont si peu élevés qu'il les dépasse ordinairement lu printemps,
et inonde une vaste étendue du pays.]. Les rives de ce fleuve sont nues
et stériles; elles ne présentent à l'oeil que des fragments de rocs
brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques
sapins; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village
domanial de Saïmka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents
vertes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays
désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste
comme sou climat.
Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce
qu'il a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit mois;
mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord qui souffle alors
continuellement arrive chargé des glaces des déserts arctiques*
[*Arctique pour septentrional n'est guère en usage que dans ces
phrases: pôle arctique, cercle arctique, terres arctiques.], et en
apporte un froid si pénétrant et si vif, que, dès le mois de septembre,
le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et
ne la quitte plus qu'à la fin de mai. Il est vrai qu'alors quand le
soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la
promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les
champs de verdure; deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire
épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la
végétation; les chatons* [*Le chaton, terme de botanique, _amentum_,
_julus catalus_, en anglois _catkin_. C'est une sorte de réceptacle
commun, qui porte plusieurs petites fleurs, et que l'on distingue
facilement des autres par sa forme particulière, qui offre quelque
ressemblance avec la queue d'un chat. Ces petites fleurs sont souvent
dépourvues de calice; mais le chaton qui les soutient est garni
d'écailles qui y suppléent; les saules, les peupliers, les pins, etc.,
en fournissent des exemples.] des bouleaux exhalent une odeur de rose;
le cytise velu s'empare de tous les endroits humides; des troupes de
cigognes, de canards tigrés, d'oies du nord, se jouent à la surface des
lacs; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires,
pour y faire son nid qu'elle natte industriellement avec de petits
joncs; et dans les bois, l'écureuil volant, sautant d'un arbre à
l'autre, et fendant l'air à l'aide de ses pat[t]es et de sa queue
chargée de laine, va ronger les bourgeons des pins et le tendre
feuillage des bouleaux. Ainsi, pour les êtres animés qui peuplent ces
froides contrées, il est encore d'heureux jours; mais pour les exilés
qui les habitent, il n'en est point.
La plupart de ces infortunés demeurent dans los villages qui bordent le
fleuve, depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Ischim; d'autres
sont relégués dans des cabanes, au milieu des champs. Le gouvernement
fournit à la nourriture de quelques-uns; ceux qu'il abandonne vivent de
leurs chasses d'hiver: presque tous sont en ces lieux l'objet de la
pitié publique, et n'y sont désignés que par le nom de malheureux. A
deux ou trois verstes de Saïmka, au milieu d'une forêt marécageuse, et
remplie de flaques d'eau, sur le bord d'un lac circulaire, profond et
bordé de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exilés. Elle
était composée de trois personnes, d'un homme de quarante-cinq ans, de
sa femme, et de sa fille, belle, et dans toute la fleur de la jeunesse.
Renfermée dans ce désert, cette famille n'avait de communication avec
personne; le père allait tout seul à la chasse; jamais il ne venait à
Saïmka, jamais ou n'y avait vu ni sa femme ni sa fille; hors une pauvre
paysanne tartare qui les servait, nul être au monde ne pouvait entrer
dans leur cabane. On ne connaissait ni leur patrie, ni leur naissance,
ni la cause de leur châtiment; le gouverneur de Tobolsk en avait seul
le secret, et ne l'avait pas même confié au lieutenant de sa
juridiction établie à Saïmka. En mettant ces exilés sous sa
surveillance, il lui avait seulement recommandé de leur fournir un
logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vêtements,
mais d'empêcher qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors, et
surtout d'intercepter sévèrement toutes les lettres qu'ils
hasarderaient de faire passer à la cour de Russie.
Tant d'égards d'un côté, et de l'autre tant de rigueur et de mystère,
faisaient soupçonner que le simple nom de Pierre Springer qu'on donnait
à l'exilé cachait un nom plus illustre, une infortune éclatante, un
grand crime peut-être, ou peut-être une grande injustice.
Mais tous les efforts pour pénétrer ce secret ayant été inutiles,
bientôt la curiosité s'éteignit, et l'intérêt avec elle. On cessa de
s'occuper d'infortunés qu'on ne voyait point, et on finit même par les
oublier tout-à-fait: seulement, lorsque quelques chasseurs se
répandaient dans la forêt, et parvenaient jusque sur les bords du lac,
s'ils demandaient le nom des habitants de cette cabane: "Ce sont des
malheureux," leur répondait-on. Alors ils n'en demandaient pas
davantage, et s'éloignaient émus de pitié, en se disant au fond du
coeur: Dieu veuille les rendre un jour à leur patrie! Pierre Springer
avait bâti lui-même sa demeure; elle était en bois de sapin et couverte
de paille; des masses de rochers la garantissaient des rafales*
[*Rafale est proprement un terme de marine, qui se dit de certains
coups de vent de terre à l'approche des montagnes] du vent du nord et
des inondations du lac. Ces roches, d'un granit tendre, réfléchissaient
en s'exfoliant les rayons du soleil; dans les premiers jours du
printemps, on voyait sortir de leurs fentes des familles de
champignons, les uns d'un rose pâle, les autres couleur de soufre ou
d'un bleu azuré, pareils à ceux du lac Baikal; et, dans les cavités où
les ouragans avaient jeté un peu de terre, des jets de pins et de
sorbiers s'empressaient d'enfoncer leurs racines et d'élever leurs
jeunes rameaux.
Du côté méridional du lac, la forêt n'était plus qu'un taillis
clair-semé, qui laissait apercevoir des landes immenses, couvertes d'un
grand nombre de tombeaux; plusieurs avaient été pillés, et des
ossements de cadavres étaient épars tout autour: reste d'une ancienne
peuplade qui serait demeurée éternellement dans l'oubli si des bijoux
d'or, renfermés avec elle au sein de la terre, n'avaient révélé son
existence à l'avarice.
A l'est de cette grande plaine, une petite chapelle de bois avait été
élevée par des chrétiens; on remarquait que de ce côté les tombeaux
avaient été respectés, et que, devant cette croix qui rappelle toutes
les vertus, l'homme n'avait point osé profaner la cendre des morts.
C'est dans ces landes ou steppes* [*Les steppes ne sont pas des déserts
marécageux, mais de hautes plaines incultes, et pour la plupart dénuées
d'habitants. Dans celles qui soûl couvertes de broussailles et arrosées
de ruisseaux, les peuples nomades voyagent avec leurs troupeaux: on y
rencontre même des villages. Elles sont généralement d'une étendue
immense. La steppe entre Samara et Ouralsk, autrefois dit Yaik, a plus
de sept cents verstes de longueur; il y en a dont le sol est
extrêmement fertile, et propre également à l'agriculture et au
pâturage. Telle est la steppe de la horde moyenne des Kirguis; mais
celles des bords de l'Irtish sont sablonneuses et désertes.], nom
qu'elles portent en Sibérie, que, durant le long et rude hiver de ce
climat, Pierre Springer passait toutes ses matinées à la chasse: il
tuait des élans qui se nourrissent de jeunes feuilles de trembles et de
peupliers. Il attrapait quelquefois des martres zibelines, assez rares
dans ce canton, et plus souvent des hermines qui y sont en grand
nombre; du prix de leur fourrure, il faisait venir de Tobolsk des
meubles commodes et agréables pour sa femme, et des livres pour sa
fille. Les longues soirées étaient employées à l'instruction de la
jeune Elisabeth. Souvent assise entre ses parents, elle leur lisait
tout haut des passages d'histoire; Springer arrêtait son attention sur
tous les traits qui pouvaient élever son ame; et sa mère, Phédora, sur
tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un lui montrait toute la beauté
de la gloire et de l'héroïsme; l'autre, tout le charme des sentiments
pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de
grand et de sublime; sa mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable:
le premier lui apprenait comment il la faut révérer, celle-ci comment
il la faut chérir. De ce concours de soins, il résulta un caractère
courageux, sensible, qui, réunissant l'extraordinaire énergie de
Springer à l'angélique douceur de Phédora, fut tout à-la-fois noble et
fier comme tout ce qui vient de l'honneur, et tendre et dévoué comme
tout ce qui vient de l'amour.
Mais quand les neiges commençaient à fondre, et qu'une légère teinte de
verdure s'étendait sur la terre, alors la famille s'occupait en commun
des soins du jardin: Springer labourait les plates-bandes; Phédora
préparait les semences, et Elisabeth les confiait à la terre. Leur
petit enclos était entouré d'une palissade d'aunes, de cornouillers
blancs, et de bourdaine, espèce d'arbrisseau fort estimé en Sibérie,
parce que sa fleur est la seule qui exhale quelque parfum. Au midi,
Springer avait pratiqué une espèce de serre, où il cultivait, avec un
soin particulier, certaines fleurs inconnues à ce climat; et quand
venait le moment de leur fleuraison, il les pressait contre ses lèvres,
il les montrait à sa femme, et en ornait le front de sa fille, en lui
disant: "Elisabeth, pare-toi des fleurs de ta patrie, elles te
ressemblent; comme toi elles s'embellissent dans l'exil. Ah! puisses-tu
n'y pas mourir comme elles!"
Hors ces instants d'une douce émotion, il était toujours silencieux et
grave: on le voyait demeurer des heures entières enseveli dans une
profonde rêverie, assis sur le même banc, les yeux tournés vers le même
point, poussant de profonds soupirs que les caresses de sa femme ne
calmaient pas, et que la vue de sa fille rendait plus amers. Souvent il
la prenait dans ses bras, la pressait étroitement sur son coeur, et
puis tout-à-coup la rendant à sa mère, il s'écriait: "Emmène, emmène
cette enfant, Phédora; sa détresse, la tienne, me feront mourir: ah!
pourquoi as-tu voulu me suivre! si tu m'avais laissé seul ici, si tu ne
portais pas la moitié de mes maux, si je te savais tranquille et
honorée dans ta patrie, il me semble que je vivrais dans ce désert sans
me plaindre." À ces mots, la tendre Phédora fondait en larmes; ses
regards, ses paroles, ses actions, tout en elle décelait le profond
amour qui l'attachait à son époux. Elle n'aurait pu vivre un seul jour
loin de lui, ni se trouver malheureuse quand ils étaient toujours
ensemble. Dans leur ancienne fortune, peut-être que de grandes
dignités, d'illustres et dangereux emplois le tenaient souvent éloigné
d'elle; dans l'exil ils ne se quittaient plus. Ah! si elle avait pu ne
pas s'affliger du chagrin de sou époux, peut-être aurait-elle aimé leur
exil.
Phédora, quoique âgée de plus de trente ans, était belle encore;
également dévouée à son époux, à sa fille, et à son Dieu, ces trois
amours avaient gravé sur son front des charmes que le temps n'efface
point. On y lisait qu'elle avait été créée pour aimer avec innocence,
et qu'elle remplissait sa destinée. Elle s'occupait à préparer
elle-même les mets qui plaisaient le plus à son époux; attentive à ses
moindres desirs, elle cherchait dans ses yeux ce qu'il allait vouloir,
pour l'avoir fait avant qu'il l'eût demandé. L'ordre, la propreté,
l'aisance même, régnaient dans leur petite demeure. La plus grande
pièce servait de chambre aux deux époux; un grand poêle l'échauffait;
les murs enfumés étaient ornés de quelques broderies et de divers
dessins de la main de Phédora et de sa fille; les fenêtres étaient en
carreaux de verre, luxe assez rare dans ce pays, et qu'on devait au
produit des chasses de Springer. Deux cabinets composaient le reste de
la cabane; Elisabeth couchait dans l'un, l'autre était occupé par la
jeune paysanne tartare, et par tous les ustensiles de cuisine, et les
instruments du jardinage.
Ainsi la semaine se passait dans ces soins intérieurs, soit à tisser
des étoffes avec des peaux de rennes, ou à les doubler avec d'épaisses
fourrures; mais, quand le dimanche arrivait, Phédora soupirait tout bas
de ne pouvoir assister à l'office divin, et passait une partie de ce
jour en prières. Prosternée devant Dieu et devant une image de saint
Basile, pour lequel elle avait une profonde vénération, elle les
invoquait eu faveur des objets de sa tendresse; et si chaque jour sa
dévotion devenait plus vive, c'est qu'elle avait toujours éprouvé qu'à
la suite de ces pieux exercices, son coeur, plus éloquent, savait mieux
trouver les pensées et les expressions qui pouvaient consoler son époux.
Elevée dans ces bois sauvages depuis l'âge de quatre ans, la jeune
Elisabeth ne connaissait point d'autre patrie: elle trouvait dans
celle-ci de ces beautés que la nature offre encore même dans les lieux
qu'elle a le plus maltraités, et de ces plaisirs simples que les coeurs
innocents goûtent partout. Elle s'amusait à grimper sur les rochers qui
bordaient le lac, pour y prendre des oeufs d'éperviers et de vautours
blancs, qui y font leurs nids pendant l'été. Souvent elle attrapait des
ramiers au filet, et en remplissait une volière; d'autres fois elle
péchait des corrasins* [*Corrasin, ou, pour mieux dire, carassin, est
le nom spécifique d'un poisson du genre cyprin, _cyprinus carassius_,
LINN. On l'appelle aussi hamburge. Son corps est très-large,
très-épais, et couvert d'écaillés de moyenne grandeur; il est brun sur
le dos, verdâtre sur les côtés, et jaunâtre avec quelques nuances
rouges sous le ventre. II aime les lacs dont le fond est marneux.] qui
vont par bandes, et dont les écailles pourprées, collées les unes
contre les autres, paraissaient à travers les eaux du lac comme des
couches de feu recouvertes d'un argent liquide. Jamais, durant son
heureuse enfance, il ne lui vint dans la pensée qu'il pouvait y avoir
un sort plus fortuné que le sien. Sa santé se fortifiait par le grand
air, sa taille se développait par l'exercice, et sur son visage, où
reposait la paix de l'innocence, on voyait chaque jour naitre un
agrément de plus. Ainsi, loin du monde et des hommes, croissait en
beauté cette jeune vierge pour les yeux seuls de ses parents, pour
l'unique charme de leur coeur; semblable à la fleur du désert, qui ne
s'épanouit qu'en présence du soleil, et ne se pare pas moins de vives
couleurs, quoiqu'elle ne puisse être vue que par l'astre à qui elle
doit la vie.
Il n'y a d'affections tendres et profondes que celles qui se
concentrent sur peu d'objets: aussi Elisabeth, qui ne connaissait que
ses parents, et n'aimait qu'eux seuls dans le monde, les aima avec
passion; ils étaient tout pour elle: les protecteurs de sa faiblesse,
les compagnons de ses jeux, et son unique société. Elle ne savait rien
qu'ils ne lui eussent appris: ses amusements, ses talents, son
instruction, elle leur devait tout; et, voyant que tout lui venait
d'eux, et que par elle-même elle ne pouvait rien, elle se plaisait dans
une dépendance qu'ils ne lui faisaient sentir que par des bienfaits.
Cependant, quand la jeunesse succéda à l'enfance, et que la raison
commença à se développer, elle s'aperçut des larmes de sa mère, et vit
que son père était malheureux. Plusieurs fois elle les conjura de lui
en dire la cause, et ne put obtenir d'autre réponse, sinon qu'ils
pleuraient leur patrie; mais pour le nom de cette patrie et le rang
qu'ils y occupaient, ils ne les lui confièrent jamais, ne voulant pas
exciter de douloureux regrets dans son ame, en lui apprenant de quelle
hauteur ils avaient été précipités dans l'exil. Mais depuis le moment
qu'Elisabeth eut découvert la tristesse de ses parents, ses pensées ne
furent plus les mêmes, et sa vie changea entièrement. Les plaisirs dont
elle amusait son innocence perdirent tout leur attrait; sa basse-cour
fut négligée; elle oublia ses fleurs, et cessa d'aimer ses oiseaux.
Quand elle venait sur le bord du lac, ce n'était plus pour jeter
l'hameçon ou naviguer dans sa petite nacelle, mais pour se livrer à de
longues méditations, et réfléchir à un projet qui était devenu l'unique
occupation de son esprit et de son coeur. Quelquefois, assise sur la
pointe d'un rocher, les yeux fixés sur les eaux du lac, elle songeait
aux larmes de ses parents et aux moyens de les tarir. Ils pleuraient
une patrie: Elisabeth ne savait point quelle était cette patrie; mais
puisqu'ils étaient malheureux loin d'elle, ce qui lui importait était
bien moins de la connaître que de la leur rendre. Alors elle levait les
yeux au ciel pour lui demander du secours, et demeurait abîmée dans une
si profonde rêverie, que souvent la neige tombant par flocons, et le
vent soufflant avec violence, ne pouvaient l'en arracher. Cependant ses
parents l'appelaient-ils, aussitôt elle entendait leur voix, descendait
légèrement du sommet des rochers, et venait recevoir les leçons de son
père, et aider sa mère aux soins du ménage: mais auprès d'eux, comme en
leur absence, en s'occupant d'une lecture comme en tenant l'aiguille,
dans le sommeil et dans la veille, une seule et unique pensée la
poursuivait toujours; elle la gardoit religieusement au fond de son
coeur, décidée à ne la révéler que quand elle serait au moment de
partir.
Oui, elle voulait partir, elle voulait s'arracher des bras de ses
parents pour aller seule à pied jusqu'à Pétersbourg demander la grâce
de son père: tel était le hardi dessein qu'elle avait conçu, telle
était la téméraire entreprise dont ne s'effrayait point une jeune fille
timide. En vain elle entrevoyait de grands obstacles; la force de sa
volonté, le courage de son coeur, et sa confiance en Dieu, la
rassuraient, et lui répondaient qu'elle triompherait de tout.
Cependant, quand son projet prit un caractère moins vague, et qu'elle
cessa d'y réfléchir pour songer à l'exécuter, son ignorance l'effraya
un peu: elle ne savait seulement pas la route du village le plus
voisin; elle n'était jamais sortie de la forêt: comment trouverait-elle
son chemin jusqu'à Pétersbourg? Comment se ferait-elle entendre en
voyageant au milieu de tant de peuples dont la langue lui était
inconnue? Il lui faudrait toujours vivre d'aumônes. Pour s'y résoudre,
elle appelait à son aide l'humilité qu'elle tenait de la religion de sa
mère; mais elle avait si souvent entendu son père se plaindre de la
dureté des hommes, qu'elle appréhendait beaucoup le malheur d'avoir à
solliciter leur pitié. Elle connaissait trop la tendresse de ses
parents pour se flatter qu'ils faciliteraient son départ; ce n'était
pas à eux qu'elle pouvait avoir recours. Mais à qui s'adresser dans ce
désert où elle vivait séparée du reste du monde? et dans cette cabane
dont l'entrée était interdite à tous les humains, comment attendre un
appui? Cependant elle ne désespéra pas d'en trouver un: le souvenir
d'un accident dont son père avait pensé être la victime, lui rappela
qu'il n'est point de lieu si sauvage où la Providence ne puisse
entendre les prières des malheureux et leur envoyer des secours.
Il y avait quelques années que dans une chasse d'hiver, sur le haut des
âpres rochers qui bordent le Tobol, Springer avait été délivré d'un
péril imminent par l'intrépidité d'un jeune homme. Ce jeune homme était
le fils de M. de Smoloff, gouverneur de Tobolsk; il venait tous les
hivers poursuivre les élans et les martres dans les landes d'Ischim, et
combattre l'ours des monts Ouralsks* [*Les monts Ouralsks (_the Uralian
chain_, _the Uralian mountains_) servent de limites entre l'Europe et
l'Asie septentrionale. Oural ou ural est un mot tartare qui signifie
ceinture. Les Russes donnent également le nom de _Kammenoi_ et _Semnoi
poyas_ à cette chaîne de montagnes, comme si elle formait le ceinturon
du globe terrestre. Du sud au nord, les monts Ouralsks ont presque en
droite ligne une étendue de plus de quinze cents milles d'Angleterre.
On peut les diviser en trois branches principales, l'Oural des Kirguis,
l'Oural fertile en minéraux, l'Oural désert; ce dernier touche à la mer
Glaciale. Le sommet le plus élevé des monts Ouralsks est le Bashkirey,
dans le gouvernement d'Orenbourg. Ils ont pour la plupart riches en
minéraux, et couverts d'épaisses forêts: ils donnent naissance à dix ou
douze rivières considérables, telles que le Tobol, l'Oural, le Yembs,
etc.] dans les environs de Saïmka. C'est dans cette dernière chasse, la
plus dangereuse de toutes, qu'il avait rencontré Springer, et qu'il lui
avait sauvé la vie. Depuis ce moment le nom de Smoloff n'était prononcé
dans la demeure des exilés qu'avec respect et reconnaissance. Elisabeth
et sa mère regrettaient vivement de ne point connaître leur
bienfaiteur, de ne pouvoir point lui offrir leur bénédiction: chaque
jour elles priaient le ciel pour lui; chaque année, quand elles
entendaient dire que les chasses d'hiver avaient recommencé, elles se
flattaient qu'il viendrait peut-être dans leur cabane; mais il n'y
venait point: l'entrée lui en était interdite comme à tout le monde, et
il ne songeait point à trouver cet ordre rigoureux, car il ne savait
pas encore ce que renfermait cette cabane.
Cependant, depuis qu'Elisabeth avait senti la difficulté de sortir de
son désert sans aucun secours humain, sa pensée se reportait plus
souvent sur le jeune Smoloff. Un pareil protecteur l'aurait délivrée de
toutes ses craintes, aurait levé tous les obstacles. Qui mieux que lui
pouvait l'éclairer sur les détails de la route de Saïmka à Pétersbourg,
lui indiquer la plus sûre voie de faire passer une requête à
l'empereur; et si sa fuite irritait le gouverneur de Tobolsk, qui mieux
qu'un fils, se disait-elle, saura désarmer sa colère, émouvoir sa
pitié, et l'empêcher de punir mes parents, en les rendant responsables
de ma faute?
C'est ainsi qu'elle calculait tous les avantages qui lui reviendraient
d'un semblable appui; et, en voyant l'hiver s'approcher, elle résolut
de ne pas laisser passer le temps des chasses sans s'informer si le
jeune Smoloff était dans le canton, et sans chercher les moyens de le
voir et de lui parler.
Springer avait été si touché des terreurs de sa femme et de sa fille au
récit du danger qu'il avait couru, que, depuis cette époque, il leur
avait promis de ne plus retourner à la chasse aux ours, et de ne
s'écarter de la forêt que pour poursuivre l'écureuil et l'hermine.
Malgré cette promesse, Phédora ne pouvait plus le voir s'éloigner sans
effroi, et, jusqu'à son retour, elle demeurait inquiète et tremblante,
comme si cette absence eût été le présage d'un grand malheur.