Comme tout ce qui environnait Odette et n’était en quelque sorte que

le mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait

la société des Verdurin. Là, comme au fond de tous les

divertissements, repas, musique, jeux, soupers costumés, parties de

campagne, parties de théâtre, même les rares «grandes soirées» données

pour les «ennuyeux», il y avait la présence d’Odette, la vue d’Odette,

la conversation avec Odette, dont les Verdurin faisaient à Swann, en

l’invitant, le don inestimable, il se plaisait mieux que partout

ailleurs dans le «petit noyau», et cherchait à lui attribuer des

mérites réels, car il s’imaginait ainsi que par goût il le

fréquenterait toute sa vie. Or, n’osant pas se dire, par peur de ne

pas le croire, qu’il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant à

supposer qu’il fréquenterait toujours les Verdurin (proposition qui, a

priori, soulevait moins d’objections de principe de la part de son

intelligence), il se voyait dans l’avenir continuant à rencontrer

chaque soir Odette; cela ne revenait peut-être pas tout à fait au même

que l’aimer toujours, mais, pour le moment, pendant qu’il l’aimait,

croire qu’il ne cesserait pas un jour de la voir, c’est tout ce qu’il

demandait. «Quel charmant milieu, se disait-il. Comme c’est au fond la

vraie vie qu’on mène là! Comme on y est plus intelligent, plus artiste

que dans le monde. Comme Mme Verdurin, malgré de petites exagérations

un peu risibles, a un amour sincère de la peinture, de la musique!

quelle passion pour les œuvres, quel désir de faire plaisir aux

artistes! Elle se fait une idée inexacte des gens du monde; mais avec

cela que le monde n’en a pas une plus fausse encore des milieux

artistes! Peut-être n’ai-je pas de grands besoins intellectuels à

assouvir dans la conversation, mais je me plais parfaitement bien avec

Cottard, quoiqu’il fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre,

si sa prétention est déplaisante quand il cherche à étonner, en

revanche c’est une des plus belles intelligences que j’aie connues. Et

puis surtout, là, on se sent libre, on fait ce qu’on veut sans

contrainte, sans cérémonie. Quelle dépense de bonne humeur il se fait

par jour dans ce salon-là! Décidément, sauf quelques rares exceptions,

je n’irai plus jamais que dans ce milieu. C’est là que j’aurai de plus

en plus mes habitudes et ma vie.»

Et comme les qualités qu’il croyait intrinsèques aux Verdurin

n’étaient que le reflet sur eux de plaisirs qu’avait goûtés chez eux

son amour pour Odette, ces qualités devenaient plus sérieuses, plus

profondes, plus vitales, quand ces plaisirs l’étaient aussi. Comme Mme

Verdurin donnait parfois à Swann ce qui seul pouvait constituer pour

lui le bonheur; comme, tel soir où il se sentait anxieux parce

qu’Odette avait causé avec un invité plus qu’avec un autre, et où,

irrité contre elle, il ne voulait pas prendre l’initiative de lui

demander si elle reviendrait avec lui, Mme Verdurin lui apportait la

paix et la joie en disant spontanément: «Odette, vous allez ramener M.

Swann, n’est-ce pas»? comme cet été qui venait et où il s’était

d’abord demandé avec inquiétude si Odette ne s’absenterait pas sans

lui, s’il pourrait continuer à la voir tous les jours, Mme Verdurin

allait les inviter à le passer tous deux chez elle à la

campagne,--Swann laissant à son insu la reconnaissance et l’intérêt

s’infiltrer dans son intelligence et influer sur ses idées, allait

jusqu’à proclamer que Mme Verdurin était une grande âme. De quelques

gens exquis ou éminents que tel de ses anciens camarades de l’école du

Louvre lui parlât: «Je préfère cent fois les Verdurin, lui

répondait-il.» Et, avec une solennité qui était nouvelle chez lui: «Ce

sont des êtres magnanimes, et la magnanimité est, au fond, la seule

chose qui importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n’y a que deux

classes d’êtres: les magnanimes et les autres; et je suis arrivé à un

âge où il faut prendre parti, décider une fois pour toutes qui on veut

aimer et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu’on aime et, pour

réparer le temps qu’on a gâché avec les autres, ne plus les quitter

jusqu’à sa mort. Eh bien! ajoutait-il avec cette légère émotion qu’on

éprouve quand même sans bien s’en rendre compte, on dit une chose non

parce qu’elle est vraie, mais parce qu’on a plaisir à la dire et qu’on

l’écoute dans sa propre voix comme si elle venait d’ailleurs que de

nous-mêmes, le sort en est jeté, j’ai choisi d’aimer les seuls cœurs

magnanimes et de ne plus vivre que dans la magnanimité. Tu me demandes

si Mme Verdurin est véritablement intelligente. Je t’assure qu’elle

m’a donné les preuves d’une noblesse de cœur, d’une hauteur d’âme où,

que veux-tu, on n’atteint pas sans une hauteur égale de pensée. Certes

elle a la profonde intelligence des arts. Mais ce n’est peut-être pas

là qu’elle est le plus admirable; et telle petite action

ingénieusement, exquisement bonne, qu’elle a accomplie pour moi, telle

géniale attention, tel geste familièrement sublime, révèlent une

compréhension plus profonde de l’existence que tous les traités de

philosophie.»

Il aurait pourtant pu se dire qu’il y avait des anciens amis de ses

parents aussi simples que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse

aussi épris d’art, qu’il connaissait d’autres êtres d’un grand cœur,

et que, pourtant, depuis qu’il avait opté pour la simplicité, les arts

et la magnanimité, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne

connaissaient pas Odette, et, s’ils l’avaient connue, ne se seraient

pas souciés de la rapprocher de lui.

Ainsi il n’y avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un

seul fidèle qui les aimât ou crût les aimer autant que Swann. Et

pourtant, quand M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas,

non seulement il avait exprimé sa propre pensée, mais il avait deviné

celle de sa femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection

trop particulière et dont il avait négligé de faire de Mme Verdurin la

confidente quotidienne: sans doute la discrétion même avec laquelle il

usait de l’hospitalité des Verdurin, s’abstenant souvent de venir

dîner pour une raison qu’ils ne soupçonnaient pas et à la place de

laquelle ils voyaient le désir de ne pas manquer une invitation chez

des «ennuyeux», sans doute aussi, et malgré toutes les précautions

qu’il avait prises pour la leur cacher, la découverte progressive

qu’ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela

contribuait à leur irritation contre lui. Mais la raison profonde en

était autre. C’est qu’ils avaient très vite senti en lui un espace

réservé, impénétrable, où il continuait à professer silencieusement

pour lui-même que la princesse de Sagan n’était pas grotesque et que

les plaisanteries de Cottard n’étaient pas drôles, enfin et bien que

jamais il ne se départît de son amabilité et ne se révoltât contre

leurs dogmes, une impossibilité de les lui imposer, de l’y convertir

entièrement, comme ils n’en avaient jamais rencontré une pareille chez

personne. Ils lui auraient pardonné de fréquenter des ennuyeux

(auxquels d’ailleurs, dans le fond de son cœur, il préférait mille

fois les Verdurin et tout le petit noyau) s’il avait consenti, pour le

bon exemple, à les renier en présence des fidèles. Mais c’est une

abjuration qu’ils comprirent qu’on ne pourrait pas lui arracher.

Quelle différence avec un «nouveau» qu’Odette leur avait demandé

d’inviter, quoiqu’elle ne l’eût rencontré que peu de fois, et sur

lequel ils fondaient beaucoup d’espoir, le comte de Forcheville! (Il

se trouva qu’il était justement le beau-frère de Saniette, ce qui

remplit d’étonnement les fidèles: le vieil archiviste avait des

manières si humbles qu’ils l’avaient toujours cru d’un rang social

inférieur au leur et ne s’attendaient pas à apprendre qu’il

appartenait à un monde riche et relativement aristocratique.) Sans

doute Forcheville était grossièrement snob, alors que Swann ne l’était

pas; sans doute il était bien loin de placer, comme lui, le milieu des

Verdurin au-dessus de tous les autres. Mais il n’avait pas cette

délicatesse de nature qui empêchait Swann de s’associer aux critiques

trop manifestement fausses que dirigeait Mme Verdurin contre des gens

qu’il connaissait. Quant aux tirades prétentieuses et vulgaires que le

peintre lançait à certains jours, aux plaisanteries de commis voyageur

que risquait Cottard et auxquelles Swann, qui les aimait l’un et

l’autre, trouvait facilement des excuses mais n’avait pas le courage

et l’hypocrisie d’applaudir, Forcheville était au contraire d’un

niveau intellectuel qui lui permettait d’être abasourdi, émerveillé

par les unes, sans d’ailleurs les comprendre, et de se délecter aux

autres. Et justement le premier dîner chez les Verdurin auquel assista

Forcheville, mit en lumière toutes ces différences, fit ressortir ses

qualités et précipita la disgrâce de Swann.

Il y avait, à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la

Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et

si ses fonctions universitaires et ses travaux d’érudition n’avaient

pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu

souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de

la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l’objet de leurs

études, donne dans n’importe quelle profession, à certains hommes

intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs

de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d’esprits

larges, brillants, et même supérieurs. Il affectait, chez Mme

Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu’il y avait de plus

actuel quand il parlait de philosophie et d’histoire, d’abord parce

qu’il croyait qu’elles ne sont qu’une préparation à la vie et qu’il

s’imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu’il n’avait

connu jusqu’ici que dans les livres, puis peut-être aussi parce que,

s’étant vu inculquer autrefois, et ayant gardé à son insu, le respect

de certains sujets, il croyait dépouiller l’universitaire en prenant

avec eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles,

que parce qu’il l’était resté.

Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la

droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le «nouveau» de grands

frais de toilette, lui disait: «C’est original, cette robe blanche»,

le docteur qui n’avait cessé de l’observer, tant il était curieux de

savoir comment était fait ce qu’il appelait un «de», et qui cherchait

une occasion d’attirer son attention et d’entrer plus en contact avec

lui, saisit au vol le mot «blanche» et, sans lever le nez de son

assiette, dit: «blanche? Blanche de Castille?», puis sans bouger la

tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains

et souriants. Tandis que Swann, par l’effort douloureux et vain qu’il

fit pour sourire, témoigna qu’il jugeait ce calembour stupide,

Forcheville avait montré à la fois qu’il en goûtait la finesse et

qu’il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaieté

dont la franchise avait charmé Mme Verdurin.

--Qu’est-ce que vous dites d’un savant comme cela? avait-elle demandé à

Forcheville. Il n’y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes

avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital?

avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas être

ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu’il va falloir que je

demande à m’y faire admettre.

--Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie

de Blanche de Castille, si j’ose m’exprimer ainsi. N’est-il pas vrai,

madame? demanda Brichot à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés,

précipita sa figure dans ses mains d’où s’échappèrent des cris

étouffés.

«Mon Dieu, Madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes respectueuses

s’il y en a autour de cette table, sub rosa... Je reconnais d’ailleurs

que notre ineffable république athénienne--ô combien!--pourrait honorer

en cette capétienne obscurantiste le premier des préfets de police à

poigne. Si fait, mon cher hôte, si fait, reprit-il de sa voix bien

timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une objection de M.

Verdurin. La chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester

la sûreté d’information ne laisse aucun doute à cet égard. Nulle ne

pourrait être mieux choisie comme patronne par un prolétariat

laïcisateur que cette mère d’un saint à qui elle en fit d’ailleurs

voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard; car avec

elle chacun en prenait pour son grade.

--Quel est ce monsieur? demanda Forcheville à Mme Verdurin, il a l’air

d’être de première force.

--Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot? il est célèbre

dans toute l’Europe.

--Ah! c’est Bréchot, s’écria Forcheville qui n’avait pas bien entendu,

vous m’en direz tant, ajouta-t-il tout en attachant sur l’homme

célèbre des yeux écarquillés. C’est toujours intéressant de dîner avec

un homme en vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez-là avec des

convives de choix. On ne s’ennuie pas chez vous.

--Oh! vous savez ce qu’il y a surtout, dit modestement Mme Verdurin,

c’est qu’ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu’ils

veulent, et la conversation rejaillit en fusées. Ainsi Brichot, ce

soir, ce n’est rien: je l’ai vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à

se mettre à genoux devant; eh bien! chez les autres, ce n’est plus le

même homme, il n’a plus d’esprit, il faut lui arracher les mots, il

est même ennuyeux.

--C’est curieux! dit Forcheville étonné.

Un genre d’esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour

stupidité pure dans la coterie où Swann avait passé sa jeunesse, bien

qu’il soit compatible avec une intelligence réelle. Et celle du

professeur, vigoureuse et bien nourrie, aurait probablement pu être

enviée par bien des gens du monde que Swann trouvait spirituels. Mais

ceux-ci avaient fini par lui inculquer si bien leurs goûts et leurs

répugnances, au moins en tout ce qui touche à la vie mondaine et même

en celle de ses parties annexes qui devrait plutôt relever du domaine

de l’intelligence: la conversation, que Swann ne put trouver les

plaisanteries de Brichot que pédantesques, vulgaires et grasses à

écœurer. Puis il était choqué, dans l’habitude qu’il avait des bonnes

manières, par le ton rude et militaire qu’affectait, en s’adressant à

chacun, l’universitaire cocardier. Enfin, peut-être avait-il surtout

perdu, ce soir-là, de son indulgence en voyant l’amabilité que Mme

Verdurin déployait pour ce Forcheville qu’Odette avait eu la

singulière idée d’amener. Un peu gênée vis-à-vis de Swann, elle lui

avait demandé en arrivant:

--Comment trouvez-vous mon invité?

Et lui, s’apercevant pour la première fois que Forcheville qu’il

connaissait depuis longtemps pouvait plaire à une femme et était assez

bel homme, avait répondu: «Immonde!» Certes, il n’avait pas l’idée

d’être jaloux d’Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que

d’habitude et quand Brichot, ayant commencé à raconter l’histoire de

la mère de Blanche de Castille qui «avait été avec Henri Plantagenet

des années avant de l’épouser», voulut s’en faire demander la suite

par Swann en lui disant: «n’est-ce pas, monsieur Swann?» sur le ton

martial qu’on prend pour se mettre à la portée d’un paysan ou pour

donner du cœur à un troupier, Swann coupa l’effet de Brichot à la

grande fureur de la maîtresse de la maison, en répondant qu’on voulût

bien l’excuser de s’intéresser si peu à Blanche de Castille, mais

qu’il avait quelque chose à demander au peintre. Celui-ci, en effet,

était allé dans l’après-midi visiter l’exposition d’un artiste, ami de

Mme Verdurin qui était mort récemment, et Swann aurait voulu savoir

par lui (car il appréciait son goût) si vraiment il y avait dans ces

dernières œuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait déjà dans les

précédentes.

--A ce point de vue-là, c’était extraordinaire, mais cela ne semblait

pas d’un art, comme on dit, très «élevé», dit Swann en souriant.

--Élevé... à la hauteur d’une institution, interrompit Cottard en

levant les bras avec une gravité simulée.

Toute la table éclata de rire.

--Quand je vous disais qu’on ne peut pas garder son sérieux avec lui,

dit Mme Verdurin à Forcheville. Au moment où on s’y attend le moins,

il vous sort une calembredaine.

Mais elle remarqua que seul Swann ne s’était pas déridé. Du reste il

n’était pas très content que Cottard fît rire de lui devant

Forcheville. Mais le peintre, au lieu de répondre d’une façon

intéressante à Swann, ce qu’il eût probablement fait s’il eût été seul

avec lui, préféra se faire admirer des convives en plaçant un morceau

sur l’habileté du maître disparu.

--Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c’était fait, j’ai mis

le nez dessus. Ah! bien ouiche! on ne pourrait pas dire si c’est fait

avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec

du soleil, avec du caca!

--Et un font douze, s’écria trop tard le docteur dont personne ne

comprit l’interruption.

--«Ça a l’air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de

découvrir le truc que dans la Ronde ou les Régentes et c’est encore

plus fort comme patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non,

je vous jure.»

Et comme les chanteurs parvenus à la note la plus haute qu’ils

puissent donner continuent en voix de tête, piano, il se contenta de

murmurer, et en riant, comme si en effet cette peinture eût été

dérisoire à force de beauté:

--«Ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la respiration,

ça vous fait des chatouilles, et pas mèche de savoir avec quoi c’est

fait, c’en est sorcier, c’est de la rouerie, c’est du miracle

(éclatant tout à fait de rire): c’en est malhonnête!» En s’arrêtant,

redressant gravement la tête, prenant une note de basse profonde qu’il

tâcha de rendre harmonieuse, il ajouta: «et c’est si loyal!»

Sauf au moment où il avait dit: «plus fort que la Ronde», blasphème

qui avait provoqué une protestation de Mme Verdurin qui tenait «la

Ronde» pour le plus grand chef-d’œuvre de l’univers avec «la Neuvième»

et «la Samothrace», et à: «fait avec du caca» qui avait fait jeter à

Forcheville un coup d’œil circulaire sur la table pour voir si le mot

passait et avait ensuite amené sur sa bouche un sourire prude et

conciliant, tous les convives, excepté Swann, avaient attaché sur le

peintre des regards fascinés par l’admiration.

--«Ce qu’il m’amuse quand il s’emballe comme ça, s’écria, quand il eut

terminé, Mme Verdurin, ravie que la table fût justement si

intéressante le jour où M. de Forcheville venait pour la première

fois. Et toi, qu’est-ce que tu as à rester comme cela, bouche bée

comme une grande bête? dit-elle à son mari. Tu sais pourtant qu’il

parle bien; on dirait que c’est la première fois qu’il vous entend. Si

vous l’aviez vu pendant que vous parliez, il vous buvait. Et demain il

nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot.»

--Mais non, c’est pas de la blague, dit le peintre, enchanté de son

succès, vous avez l’air de croire que je fais le boniment, que c’est

du chiqué; je vous y mènerai voir, vous direz si j’ai exagéré, je vous

fiche mon billet que vous revenez plus emballée que moi!

--Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons seulement

que vous mangiez, et que mon mari mange aussi; redonnez de la sole

normande à Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide. Nous ne

sommes pas si pressés, vous servez comme s’il y avait le feu, attendez

donc un peu pour donner la salade.

Mme Cottard qui était modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas

manquer d’assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait

trouver un mot juste. Elle sentait qu’il aurait du succès, cela la

mettait en confiance, et ce qu’elle en faisait était moins pour

briller que pour être utile à la carrière de son mari. Aussi ne

laissa-t-elle pas échapper le mot de salade que venait de prononcer

Mme Verdurin.

--Ce n’est pas de la salade japonaise? dit-elle à mi-voix en se

tournant vers Odette.

Et ravie et confuse de l’à-propos et de la hardiesse qu’il y avait à

faire ainsi une allusion discrète, mais claire, à la nouvelle et

retentissante pièce de Dumas, elle éclata d’un rire charmant

d’ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu’elle resta quelques

instants sans pouvoir le maîtriser. «Qui est cette dame? elle a de

l’esprit», dit Forcheville.

--«Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi.»

--Je vais vous paraître bien provinciale, monsieur, dit Mme Cottard à

Swann, mais je n’ai pas encore vu cette fameuse Francillon dont tout

le monde parle. Le docteur y est allé (je me rappelle même qu’il m’a

dit avoir eu le très grand plaisir de passer la soirée avec vous) et

j’avoue que je n’ai pas trouvé raisonnable qu’il louât des places pour

y retourner avec moi. Évidemment, au Théâtre-Français, on ne regrette

jamais sa soirée, c’est toujours si bien joué, mais comme nous avons

des amis très aimables (Mme Cottard prononçait rarement un nom propre

et se contentait de dire «des amis à nous», «une de mes amies», par

«distinction», sur un ton factice, et avec l’air d’importance d’une

personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont souvent des loges et

ont la bonne idée de nous emmener à toutes les nouveautés qui en

valent la peine, je suis toujours sûre de voir Francillon un peu plus

tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me former une opinion. Je dois

pourtant confesser que je me trouve assez sotte, car, dans tous les

salons où je vais en visite, on ne parle naturellement que de cette

malheureuse salade japonaise. On commence même à en être un peu

fatigué, ajouta-t-elle en voyant que Swann n’avait pas l’air aussi

intéressé qu’elle aurait cru par une si brûlante actualité. Il faut

avouer pourtant que cela donne quelquefois prétexte à des idées assez

amusantes. Ainsi j’ai une de mes amies qui est très originale, quoique

très jolie femme, très entourée, très lancée, et qui prétend qu’elle a

fait faire chez elle cette salade japonaise, mais en faisant mettre

tout ce qu’Alexandre Dumas fils dit dans la pièce. Elle avait invité

quelques amies à venir en manger. Malheureusement je n’étais pas des

élues. Mais elle nous l’a raconté tantôt, à son jour; il paraît que

c’était détestable, elle nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez,

tout est dans la manière de raconter, dit-elle en voyant que Swann

gardait un air grave.

Et supposant que c’était peut-être parce qu’il n’aimait pas

Francillon:

--Du reste, je crois que j’aurai une déception. Je ne crois pas que

cela vaille Serge Panine, l’idole de Mme de Crécy. Voilà au moins des

sujets qui ont du fond, qui font réfléchir; mais donner une recette de

salade sur la scène du Théâtre-Français! Tandis que Serge Panine! Du

reste, comme tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c’est

toujours si bien écrit. Je ne sais pas si vous connaissez Le Maître de

Forges que je préférerais encore à Serge Panine.

--«Pardonnez-moi, lui dit Swann d’un air ironique, mais j’avoue que mon

manque d’admiration est à peu près égal pour ces deux chefs-d’œuvre.»

--«Vraiment, qu’est-ce que vous leur reprochez? Est-ce un parti pris?

Trouvez-vous peut-être que c’est un peu triste? D’ailleurs, comme je

dis toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les

pièces de théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez trouver

détestable ce que j’aime le mieux.»

Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet,

tandis que Mme Cottard parlait de Francillon, Forcheville avait

exprimé à Mme Verdurin son admiration pour ce qu’il avait appelé le

petit «speech» du peintre.

--Monsieur a une facilité de parole, une mémoire! avait-il dit à Mme

Verdurin quand le peintre eut terminé, comme j’en ai rarement

rencontré. Bigre! je voudrais bien en avoir autant. Il ferait un

excellent prédicateur. On peut dire qu’avec M. Bréchot, vous avez là

deux numéros qui se valent, je ne sais même pas si comme platine,

celui-ci ne damerait pas encore le pion au professeur. Ça vient plus

naturellement, c’est moins recherché. Quoiqu’il ait chemin faisant

quelques mots un peu réalistes, mais c’est le goût du jour, je n’ai

pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextérité, comme

nous disions au régiment, où pourtant j’avais un camarade que

justement monsieur me rappelait un peu. A propos de n’importe quoi, je

ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dégoiser

pendant des heures, non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est

stupide; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous

voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous

n’auriez jamais pensé. Du reste Swann était dans le même régiment; il

a dû le connaître.»

--Vous voyez souvent M. Swann? demanda Mme Verdurin.

--Mais non, répondit M. de Forcheville et comme pour se rapprocher plus

aisément d’Odette, il désirait être agréable à Swann, voulant saisir

cette occasion, pour le flatter, de parler de ses belles relations,

mais d’en parler en homme du monde sur un ton de critique cordiale et

n’avoir pas l’air de l’en féliciter comme d’un succès inespéré:

«N’est-ce pas, Swann? je ne vous vois jamais. D’ailleurs, comment

faire pour le voir? Cet animal-là est tout le temps fourré chez les La

Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout ça!...» Imputation d’autant plus

fausse d’ailleurs que depuis un an Swann n’allait plus guère que chez

les Verdurin. Mais le seul nom de personnes qu’ils ne connaissaient

pas était accueilli chez eux par un silence réprobateur. M. Verdurin,

craignant la pénible impression que ces noms d’«ennuyeux», surtout

lancés ainsi sans tact à la face de tous les fidèles, avaient dû

produire sur sa femme, jeta sur elle à la dérobée un regard plein

d’inquiète sollicitude. Il vit alors que dans sa résolution de ne pas

prendre acte, de ne pas avoir été touchée par la nouvelle qui venait

de lui être notifiée, de ne pas seulement rester muette, mais d’avoir

été sourde comme nous l’affectons, quand un ami fautif essaye de

glisser dans la conversation une excuse que ce serait avoir l’air

d’admettre que de l’avoir écoutée sans protester, ou quand on prononce

devant nous le nom défendu d’un ingrat, Mme Verdurin, pour que son

silence n’eût pas l’air d’un consentement, mais du silence ignorant

des choses inanimées, avait soudain dépouillé son visage de toute vie,

de toute motilité; son front bombé n’était plus qu’une belle étude de

ronde bosse où le nom de ces La Trémoïlle chez qui était toujours

fourré Swann, n’avait pu pénétrer; son nez légèrement froncé laissait

voir une échancrure qui semblait calquée sur la vie. On eût dit que sa

bouche entr’ouverte allait parler. Ce n’était plus qu’une cire perdue,

qu’un masque de plâtre, qu’une maquette pour un monument, qu’un buste

pour le Palais de l’Industrie devant lequel le public s’arrêterait

certainement pour admirer comment le sculpteur, en exprimant

l’imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des La

Trémoïlle et des Laumes qu’ils valent certes ainsi que tous les

ennuyeux de la terre, était arrivé à donner une majesté presque papale

à la blancheur et à la rigidité de la pierre. Mais le marbre finit par

s’animer et fit entendre qu’il fallait ne pas être dégoûté pour aller

chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le mari si

ignorant qu’il disait collidor pour corridor.

--«On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça chez

moi», conclut Mme Verdurin, en regardant Swann d’un air impérieux.

Sans doute elle n’espérait pas qu’il se soumettrait jusqu’à imiter la

sainte simplicité de la tante du pianiste qui venait de s’écrier:

--Voyez-vous ça? Ce qui m’étonne, c’est qu’ils trouvent encore des

personnes qui consentent à leur causer; il me semble que j’aurais

peur: un mauvais coup est si vite reçu! Comment y a-t-il encore du

peuple assez brute pour leur courir après.

Que ne répondait-il du moins comme Forcheville: «Dame, c’est une

duchesse; il y a des gens que ça impressionne encore», ce qui avait

permis au moins à Mme Verdurin de répliquer: «Grand bien leur fasse!»

Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d’un air qui signifiait

qu’il ne pouvait même pas prendre au sérieux une pareille

extravagance. M. Verdurin, continuant à jeter sur sa femme des regards

furtifs, voyait avec tristesse et comprenait trop bien qu’elle

éprouvait la colère d’un grand inquisiteur qui ne parvient pas à

extirper l’hérésie, et pour tâcher d’amener Swann à une rétractation,

comme le courage de ses opinions paraît toujours un calcul et une

lâcheté aux yeux de ceux à l’encontre de qui il s’exerce, M. Verdurin

l’interpella:

--Dites donc franchement votre pensée, nous n’irons pas le leur

répéter.

A quoi Swann répondit:

--Mais ce n’est pas du tout par peur de la duchesse (si c’est des La

Trémoïlle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime

aller chez elle. Je ne vous dis pas qu’elle soit «profonde» (il

prononça profonde, comme si ç’avait été un mot ridicule, car son

langage gardait la trace d’habitudes d’esprit qu’une certaine

rénovation, marquée par l’amour de la musique, lui avait momentanément

fait perdre--il exprimait parfois ses opinions avec chaleur--) mais,

très sincèrement, elle est intelligente et son mari est un véritable

lettré. Ce sont des gens charmants.

Si bien que Mme Verdurin, sentant que, par ce seul infidèle, elle

serait empêchée de réaliser l’unité morale du petit noyau, ne put pas

s’empêcher dans sa rage contre cet obstiné qui ne voyait pas combien

ses paroles la faisaient souffrir, de lui crier du fond du cœur:

--Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.

--Tout dépend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville qui

voulait briller à son tour. Voyons, Swann, qu’entendez-vous par

intelligence?

--Voilà! s’écria Odette, voilà les grandes choses dont je lui demande

de me parler, mais il ne veut jamais.

--Mais si... protesta Swann.

--Cette blague! dit Odette.

--Blague à tabac? demanda le docteur.

--Pour vous, reprit Forcheville, l’intelligence, est-ce le bagout du

monde, les personnes qui savent s’insinuer?

--Finissez votre entremets qu’on puisse enlever votre assiette, dit Mme

Verdurin d’un ton aigre en s’adressant à Saniette, lequel absorbé dans

des réflexions, avait cessé de manger. Et peut-être un peu honteuse du

ton qu’elle avait pris: «Cela ne fait rien, vous avez votre temps,

mais, si je vous le dis, c’est pour les autres, parce que cela empêche

de servir.»

--Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une définition bien

curieuse de l’intelligence dans ce doux anarchiste de Fénelon...

--Ecoutez! dit à Forcheville et au docteur Mme Verdurin, il va nous

dire la définition de l’intelligence par Fénelon, c’est intéressant,

on n’a pas toujours l’occasion d’apprendre cela.

Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne

répondit pas et en se dérobant fit manquer la brillante joute que Mme

Verdurin se réjouissait d’offrir à Forcheville.

--Naturellement, c’est comme avec moi, dit Odette d’un ton boudeur, je

ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu’il ne trouve

pas à la hauteur.

--Ces de La Trémouaille que Mme Verdurin nous a montrés comme si peu

recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force,

descendent-ils de ceux que cette bonne snob de Mme de Sévigné avouait

être heureuse de connaître parce que cela faisait bien pour ses

paysans? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui

pour elle devait primer celle-là, car gendelettre dans l’âme, elle

faisait passer la copie avant tout. Or dans le journal qu’elle

envoyait régulièrement à sa fille, c’est Mme de la Trémouaille, bien

documentée par ses grandes alliances, qui faisait la politique

étrangère.

--Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille, dit à tout

hasard Mme Verdurin.

Saniette qui, depuis qu’il avait rendu précipitamment au maître

d’hôtel son assiette encore pleine, s’était replongé dans un silence

méditatif, en sortit enfin pour raconter en riant l’histoire d’un

dîner qu’il avait fait avec le duc de La Trémoïlle et d’où il

résultait que celui-ci ne savait pas que George Sand était le

pseudonyme d’une femme. Swann qui avait de la sympathie pour Saniette

crut devoir lui donner sur la culture du duc des détails montrant

qu’une telle ignorance de la part de celui-ci était matériellement

impossible; mais tout d’un coup il s’arrêta, il venait de comprendre

que Saniette n’avait pas besoin de ces preuves et savait que

l’histoire était fausse pour la raison qu’il venait de l’inventer il y

avait un moment. Cet excellent homme souffrait d’être trouvé si

ennuyeux par les Verdurin; et ayant conscience d’avoir été plus terne

encore à ce dîner que d’habitude, il n’avait voulu le laisser finir

sans avoir réussi à amuser. Il capitula si vite, eut l’air si

malheureux de voir manqué l’effet sur lequel il avait compté et

répondit d’un ton si lâche à Swann pour que celui-ci ne s’acharnât pas

à une réfutation désormais inutile: «C’est bon, c’est bon; en tous

cas, même si je me trompe, ce n’est pas un crime, je pense» que Swann

aurait voulu pouvoir dire que l’histoire était vraie et délicieuse. Le

docteur qui les avait écoutés eut l’idée que c’était le cas de dire:

«Se non e vero», mais il n’était pas assez sûr des mots et craignit de

s’embrouiller.

Après le dîner Forcheville alla de lui-même vers le docteur.

--«Elle n’a pas dû être mal, Mme Verdurin, et puis c’est une femme avec

qui on peut causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à

avoir un peu de bouteille. Mais Mme de Crécy voilà une petite femme

qui a l’air intelligente, ah! saperlipopette, on voit tout de suite

qu’elle a l’œil américain, celle-là! Nous parlons de Mme de Crécy,

dit-il à M. Verdurin qui s’approchait, la pipe à la bouche. Je me

figure que comme corps de femme...»

--«J’aimerais mieux l’avoir dans mon lit que le tonnerre», dit

précipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain

que Forcheville reprît haleine pour placer cette vieille plaisanterie

dont il craignait que ne revînt pas l’à-propos si la conversation

changeait de cours, et qu’il débita avec cet excès de spontanéité et

d’assurance qui cherche à masquer la froideur et l’émoi inséparables

d’une récitation. Forcheville la connaissait, il la comprit et s’en

amusa. Quant à M. Verdurin, il ne marchanda pas sa gaieté, car il

avait trouvé depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui

dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. A peine

avait-il commencé à faire le mouvement de tête et d’épaules de

quelqu’un qui s’esclaffe qu’aussitôt il se mettait à tousser comme

si, en riant trop fort, il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la

gardant toujours au coin de sa bouche, il prolongeait indéfiniment le

simulacre de suffocation et d’hilarité. Ainsi lui et Mme Verdurin, qui

en face, écoutant le peintre qui lui racontait une histoire, fermait

les yeux avant de précipiter son visage dans ses mains, avaient l’air

de deux masques de théâtre qui figuraient différemment la gaieté.

M. Verdurin avait d’ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe

de sa bouche, car Cottard qui avait besoin de s’éloigner un instant

fit à mi-voix une plaisanterie qu’il avait apprise depuis peu et qu’il

renouvelait chaque fois qu’il avait à aller au même endroit: «Il faut

que j’aille entretenir un instant le duc d’Aumale», de sorte que la

quinte de M. Verdurin recommença.

--Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que tu vas

t’étouffer à te retenir de rire comme ça, lui dit Mme Verdurin qui

venait offrir des liqueurs.

--«Quel homme charmant que votre mari, il a de l’esprit comme quatre,

déclara Forcheville à Mme Cottard. Merci madame. Un vieux troupier

comme moi, ça ne refuse jamais la goutte.»

--«M. de Forcheville trouve Odette charmante», dit M. Verdurin à sa

femme.

--Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous allons

combiner ça, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il

met un peu de froid. Ça ne vous empêchera pas de venir dîner,

naturellement, nous espérons vous avoir très souvent. Avec la belle

saison qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous

ennuie pas les petits dîners au Bois? bien, bien, ce sera très gentil.

Est-ce que vous n’allez pas travailler de votre métier, vous!

cria-t-elle au petit pianiste, afin de faire montre, devant un nouveau

de l’importance de Forcheville, à la fois de son esprit et de son

pouvoir tyrannique sur les fidèles.

--M. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi, dit Mme

Cottard à son mari quand il rentra au salon.

Et lui, poursuivant l’idée de la noblesse de Forcheville qui

l’occupait depuis le commencement du dîner, lui dit:

--«Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus, les Putbus

étaient aux Croisades, n’est-ce pas? Ils ont, en Poméranie, un lac qui

est grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de

l’arthrite sèche, c’est une femme charmante. Elle connaît du reste Mme

Verdurin, je crois.

Ce qui permit à Forcheville, quand il se retrouva, un moment après,

seul avec Mme Cottard, de compléter le jugement favorable qu’il avait

porté sur son mari:

--Et puis il est intéressant, on voit qu’il connaît du monde. Dame, ça

sait tant de choses, les médecins.

--Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann? dit le pianiste.

--Ah! bigre! ce n’est pas au moins le «Serpent à Sonates»? demanda M.

de Forcheville pour faire de l’effet.

Mais le docteur Cottard, qui n’avait jamais entendu ce calembour, ne

le comprit pas et crut à une erreur de M. de Forcheville. Il

s’approcha vivement pour la rectifier:

--«Mais non, ce n’est pas serpent à sonates qu’on dit, c’est serpent à

sonnettes», dit-il d’un ton zélé, impatient et triomphal.

Forcheville lui expliqua le calembour. Le docteur rougit.

--Avouez qu’il est drôle, docteur?

--Oh! je le connais depuis si longtemps, répondit Cottard.

Mais ils se turent; sous l’agitation des trémolos de violon qui la

protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là--et comme

dans un pays de montagne, derrière l’immobilité apparente et

vertigineuse d’une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la

forme minuscule d’une promeneuse--la petite phrase venait d’apparaître,

lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau

transparent, incessant et sonore. Et Swann, en son cœur, s’adressa à

elle comme à une confidente de son amour, comme à une amie d’Odette

qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention à ce Forcheville.

--Ah! vous arrivez tard, dit Mme Verdurin à un fidèle qu’elle n’avait

invité qu’en «cure-dents», «nous avons eu «un» Brichot incomparable,

d’une éloquence! Mais il est parti. N’est-ce pas, monsieur Swann? Je

crois que c’est la première fois que vous vous rencontriez avec lui,

dit-elle pour lui faire remarquer que c’était à elle qu’il devait de

le connaître. «N’est-ce pas, il a été délicieux, notre Brichot?»

Swann s’inclina poliment.

--Non? il ne vous a pas intéressé? lui demanda sèchement Mme Verdurin.

--«Mais si, madame, beaucoup, j’ai été ravi. Il est peut-être un peu

péremptoire et un peu jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un

peu d’hésitations et de douceur, mais on sent qu’il sait tant de

choses et il a l’air d’un bien brave homme.

Tour le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard à sa

femme furent:

--J’ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir.

--Qu’est-ce que c’est exactement que cette Mme Verdurin, un

demi-castor? dit Forcheville au peintre à qui il proposa de revenir

avec lui.

Odette le vit s’éloigner avec regret, elle n’osa pas ne pas revenir

avec Swann, mais fut de mauvaise humeur en voiture, et quand il lui

demanda s’il devait entrer chez elle, elle lui dit: «Bien entendu» en

haussant les épaules avec impatience. Quand tous les invités furent

partis, Mme Verdurin dit à son mari:

--As-tu remarqué comme Swann a ri d’un rire niais quand nous avons

parlé de Mme La Trémoïlle?»

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient

plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour

montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait

d’imiter leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme

grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler

l’emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore

les de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les

paroles des chansons de café-concert et les légendes des

caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La Trémoïlle, mais elle

se rattrapait en disant: «Madame La Trémoïlle.» «La Duchesse, comme

dit Swann», ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait

qu’elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une

dénomination aussi naïve et ridicule.

--Je te dirai que je l’ai trouvé extrêmement bête.

Et M. Verdurin lui répondit:

--Il n’est pas franc, c’est un monsieur cauteleux, toujours entre le

zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle

différence avec Forcheville. Voilà au moins un homme qui vous dit

carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît pas.

Ce n’est pas comme l’autre qui n’est jamais ni figue ni raisin. Du

reste Odette a l’air de préférer joliment le Forcheville, et je lui

donne raison. Et puis enfin puisque Swann veut nous la faire à l’homme

du monde, au champion des duchesses, au moins l’autre a son titre; il

est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il d’un air délicat, comme

si, au courant de l’histoire de ce comté, il en soupesait

minutieusement la valeur particulière.

--Je te dirai, dit Mme Verdurin, qu’il a cru devoir lancer contre

Brichot quelques insinuations venimeuses et assez ridicules.

Naturellement, comme il a vu que Brichot était aimé dans la maison,

c’était une manière de nous atteindre, de bêcher notre dîner. On sent

le bon petit camarade qui vous débinera en sortant.

--Mais je te l’ai dit, répondit M. Verdurin, c’est le raté, le petit

individu envieux de tout ce qui est un peu grand.

En réalité il n’y avait pas un fidèle qui ne fût plus malveillant que

Swann; mais tous ils avaient la précaution d’assaisonner leurs

médisances de plaisanteries connues, d’une petite pointe d’émotion et

de cordialité; tandis que la moindre réserve que se permettait Swann,

dépouillée des formules de convention telles que: «Ce n’est pas du mal

que nous disons» et auxquelles il dédaignait de s’abaisser, paraissait

une perfidie. Il y a des auteurs originaux dont la moindre hardiesse

révolte parce qu’ils n’ont pas d’abord flatté les goûts du public et

ne lui ont pas servi les lieux communs auxquels il est habitué; c’est

de la même manière que Swann indignait M. Verdurin. Pour Swann comme

pour eux, c’était la nouveauté de son langage qui faisait croire à là

noirceur de ses intentions.

Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les

Verdurin et continuait à voir leurs ridicules en beau, au travers de

son amour.

Il n’avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que

le soir; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez

elle, il aurait aimé du moins ne pas cesser d’occuper sa pensée, et à

tous moments il cherchait à trouver une occasion d’y intervenir, mais

d’une façon agréable pour elle. Si, à la devanture d’un fleuriste ou

d’un joaillier, la vue d’un arbuste ou d’un bijou le charmait,

aussitôt il pensait à les envoyer à Odette, imaginant le plaisir

qu’ils lui avaient procuré, ressenti par elle, venant accroître la

tendresse qu’elle avait pour lui, et les faisait porter immédiatement

rue La Pérouse, pour ne pas retarder l’instant où, comme elle

recevrait quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte près

d’elle. Il voulait surtout qu’elle les reçût avant de sortir pour que

la reconnaissance qu’elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre

quand elle le verrait chez les Verdurin, ou même, qui sait, si le

fournisseur faisait assez diligence, peut-être une lettre qu’elle lui

enverrait avant le dîner, ou sa venue à elle en personne chez lui, en

une visite supplémentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il

expérimentait sur la nature d’Odette les réactions du dépit, il

cherchait par celles de la gratitude à tirer d’elle des parcelles

intimes de sentiment qu’elle ne lui avait pas révélées encore.

Souvent elle avait des embarras d’argent et, pressée par une dette, le

priait de lui venir en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui

pouvait donner à Odette une grande idée de l’amour qu’il avait pour

elle, ou simplement une grande idée de son influence, de l’utilité

dont il pouvait lui être. Sans doute si on lui avait dit au début:

«c’est ta situation qui lui plaît», et maintenant: «c’est pour ta

fortune qu’elle t’aime», il ne l’aurait pas cru, et n’aurait pas été

d’ailleurs très mécontent qu’on se la figurât tenant à lui,--qu’on les

sentît unis l’un à l’autre--par quelque chose d’aussi fort que le

snobisme ou l’argent. Mais, même s’il avait pensé que c’était vrai,

peut-être n’eût-il pas souffert de découvrir à l’amour d’Odette pour

lui cet état plus durable que l’agrément ou les qualités qu’elle

pouvait lui trouver: l’intérêt, l’intérêt qui empêcherait de venir

jamais le jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir.

Pour l’instant, en la comblant de présents, en lui rendant des

services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa

personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par

lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour,

de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il

la payait, en dilettante de sensations immatérielles, lui en

augmentait la valeur,--comme on voit des gens incertains si le

spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en

convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés,

en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de

les goûter.

Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au

souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme

entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette

personnification étrange: la femme entretenue,--chatoyant amalgame

d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de

Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux

précieux,--et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les

mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une

injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver

autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les

propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux

lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au

banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière

image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En

effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans

ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il

lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une

rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle

cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette

reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de

lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les

manifestations devenir moins grandes, avait diminué. Alors, tout d’un

coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’«entretenir»

(comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite

d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond

quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs,

domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre,

après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans

le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec

quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette,

depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant

qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot

qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de «femme entretenue». Il

ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit,

qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint

à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi

brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage

électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée

tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya

les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que

quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir

qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille

francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie

que cela lui causerait.

Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l’heure de

retrouver Odette chez les Verdurin ou plutôt dans un des restaurants

d’été qu’ils affectionnaient au Bois et surtout à Saint-Cloud, il

allait dîner dans quelqu’une de ces maisons élégantes dont il était

jadis le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des

gens qui--savait-on? pourraient peut-être un jour être utiles à Odette,

et grâce auxquels en attendant il réussissait souvent à lui être

agréable. Puis l’habitude qu’il avait eue longtemps du monde, du luxe,

lui en avait donné, en même temps que le dédain, le besoin, de sorte

qu’à partir du moment où les réduits les plus modestes lui étaient

apparus exactement sur le même pied que les plus princières demeures,

ses sens étaient tellement accoutumés aux secondes qu’il eût éprouvé

quelque malaise à se trouver dans les premiers. Il avait la même

considération--à un degré d’identité qu’ils n’auraient pu croire--pour

des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième étage d’un

escalier D, palier à gauche, que pour la princesse de Parme qui

donnait les plus belles fêtes de Paris; mais il n’avait pas la

sensation d’être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre à

coucher de la maîtresse de la maison et la vue des lavabos recouverts

de serviettes, des lits transformés en vestiaires, sur le couvre-pied

desquels s’entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la

même sensation d’étouffement que peut causer aujourd’hui à des gens

habitués à vingt ans d’électricité l’odeur d’une lampe qui charbonne

ou d’une veilleuse qui file.

Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et

demie; il s’habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se

trouvait pas seul, car la pensée constante d’Odette donnait aux

moments où il était loin d’elle le même charme particulier qu’à ceux

où elle était là. Il montait en voiture, mais il sentait que cette

pensée y avait sauté en même temps et s’installait sur ses genoux

comme une bête aimée qu’on emmène partout et qu’il garderait avec lui

à table, à l’insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à

elle, et éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un léger

frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau chez

lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d’ancolies. Se sentant

souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis qu’Odette

avait présenté Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé aller se

reposer un peu à la campagne. Mais il n’aurait pas eu le courage de

quitter Paris un seul jour pendant qu’Odette y était. L’air était

chaud; c’étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait beau

traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel clos, ce

qui était sans cesse devant ses yeux, c’était un parc qu’il possédait

près de Combray, où, dès quatre heures, avant d’arriver au plant

d’asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on

pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu’au bord de

l’étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait,

enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les

groseilles et les roses.

Après dîner, si le rendez-vous au bois ou à Saint-Cloud était de bonne

heure, il partait si vite en sortant de table,--surtout si la pluie

menaçait de tomber et de faire rentrer plus tôt les «fidèles»,--qu’une

fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann

avait quittée avant qu’on servît le café pour rejoindre les Verdurin

dans l’île du Bois) dit:

--«Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la

vessie, on l’excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque

du monde.»

Il se disait que le charme du printemps qu’il ne pouvait pas aller

goûter à Combray, il le trouverait du moins dans l’île des Cygnes ou à

Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait penser qu’à Odette, il ne savait

même pas, s’il avait senti l’odeur des feuilles, s’il y avait eu du

clair de lune. Il était accueilli par la petite phrase de la Sonate

jouée dans le jardin sur le piano du restaurant. S’il n’y en avait pas

là, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre un

d’une chambre ou d’une salle à manger: ce n’est pas que Swann fût

rentré en faveur auprès d’eux, au contraire. Mais l’idée d’organiser

un plaisir ingénieux pour quelqu’un, même pour quelqu’un qu’ils

n’aimaient pas, développait chez eux, pendant les moments nécessaires

à ces préparatifs, des sentiments éphémères et occasionnels de

sympathie et de cordialité. Parfois il se disait que c’était un

nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait à

faire attention aux arbres, au ciel. Mais l’agitation où le mettait la

présence d’Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le

quittait guère depuis quelque temps, le privait du calme et du

bien-être qui sont le fond indispensable aux impressions que peut

donner la nature.

Un soir où Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, comme

pendant le dîner il venait de dire que le lendemain il avait un

banquet d’anciens camarades, Odette lui avait répondu en pleine table,

devant Forcheville, qui était maintenant un des fidèles, devant le

peintre, devant Cottard:

--«Oui, je sais que vous avez votre banquet, je ne vous verrai donc que

chez moi, mais ne venez pas trop tard.»

Bien que Swann n’eût encore jamais pris bien sérieusement ombrage de

l’amitié d’Odette pour tel ou tel fidèle, il éprouvait une douceur

profonde à l’entendre avouer ainsi devant tous, avec cette tranquille

impudeur, leurs rendez-vous quotidiens du soir, la situation

privilégiée qu’il avait chez elle et la préférence pour lui qui y

était impliquée. Certes Swann avait souvent pensé qu’Odette n’était à

aucun degré une femme remarquable; et la suprématie qu’il exerçait sur

un être qui lui était si inférieur n’avait rien qui dût lui paraître

si flatteur à voir proclamer à la face des «fidèles», mais depuis

qu’il s’était aperçu qu’à beaucoup d’hommes Odette semblait une femme

ravissante et désirable, le charme qu’avait pour eux son corps avait

éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entièrement dans

les moindres parties de son cœur. Et il avait commencé d’attacher un

prix inestimable à ces moments passés chez elle le soir, où il

l’asseyait sur ses genoux, lui faisait dire ce qu’elle pensait d’une

chose, d’une autre, où il recensait les seuls biens à la possession

desquels il tînt maintenant sur terre. Aussi, après ce dîner, la

prenant à part, il ne manqua pas de la remercier avec effusion,

cherchant à lui enseigner selon les degrés de la reconnaissance qu’il

lui témoignait, l’échelle des plaisirs qu’elle pouvait lui causer, et

dont le suprême était de le garantir, pendant le temps que son amour

durerait et l’y rendrait vulnérable, des atteintes de la jalousie.

Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il

n’avait à sa disposition que sa victoria; un ami lui proposa de le

reconduire chez lui en coupé, et comme Odette, par le fait qu’elle lui

avait demandé de venir, lui avait donné la certitude qu’elle

n’attendait personne, c’est l’esprit tranquille et le cœur content

que, plutôt que de partir ainsi dans la pluie, il serait rentré chez

lui se coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu’il n’avait pas l’air

de tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de

la soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où

il l’aurait particulièrement désiré.

Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s’excusait de

n’avoir pu venir plus tôt, elle se plaignit que ce fût en effet bien

tard, l’orage l’avait rendue souffrante, elle se sentait mal à la tête

et le prévint qu’elle ne le garderait pas plus d’une demi-heure, qu’à

minuit, elle le renverrait; et, peu après, elle se sentit fatiguée et

désira s’endormir.

--Alors, pas de catleyas ce soir? lui dit-il, moi qui espérais un bon

petit catleya.

Et d’un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit:

--«Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je

suis souffrante!»

--«Cela t’aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n’insiste pas.»

Elle le pria d’éteindre la lumière avant de s’en aller, il referma

lui-même les rideaux du lit et partit. Mais quand il fut rentré chez

lui, l’idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait

quelqu’un ce soir, qu’elle avait seulement simulé la fatigue et

qu’elle ne lui avait demandé d’éteindre que pour qu’il crût qu’elle

allait s’endormir, qu’aussitôt qu’il avait été parti, elle l’avait

rallumée, et fait rentrer celui qui devait passer la nuit auprès

d’elle. Il regarda l’heure. Il y avait à peu près une heure et demie

qu’il l’avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter

tout près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle

sur laquelle donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois

frapper à la fenêtre de sa chambre à coucher pour qu’elle vînt lui

ouvrir; il descendit de voiture, tout était désert et noir dans ce

quartier, il n’eut que quelques pas à faire à pied et déboucha presque

devant chez elle. Parmi l’obscurité de toutes les fenêtres éteintes

depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d’où

débordait,--entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et

dorée,--la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant d’autres

soirs, du plus loin qu’il l’apercevait, en arrivant dans la rue le

réjouissait et lui annonçait: «elle est là qui t’attend» et qui

maintenant, le torturait en lui disant: «elle est là avec celui

qu’elle attendait». Il voulait savoir qui; il se glissa le long du mur

jusqu’à la fenêtre, mais entre les lames obliques des volets il ne

pouvait rien voir; il entendait seulement dans le silence de la nuit

le murmure d’une conversation. Certes, il souffrait de voir cette

lumière dans l’atmosphère d’or de laquelle se mouvait derrière le

châssis le couple invisible et détesté, d’entendre ce murmure qui

révélait la présence de celui qui était venu après son départ, la

fausseté d’Odette, le bonheur qu’elle était en train de goûter avec

lui.

Et pourtant il était content d’être venu: le tourment qui l’avait

forcé de sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de

son vague, maintenant que l’autre vie d’Odette, dont il avait eu, à ce

moment-là, le brusque et impuissant soupçon, il la tenait là, éclairée

en plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans cette chambre

où, quand il le voudrait, il entrerait la surprendre et la capturer;

ou plutôt il allait frapper aux volets comme il faisait souvent quand

il venait très tard; ainsi du moins, Odette apprendrait qu’il avait

su, qu’il avait vu la lumière et entendu la causerie, et lui, qui,

tout à l’heure, se la représentait comme se riant avec l’autre de ses

illusions, maintenant, c’était eux qu’il voyait, confiants dans leur

erreur, trompés en somme par lui qu’ils croyaient bien loin d’ici et

qui, lui, savait déjà qu’il allait frapper aux volets. Et peut-être,

ce qu’il ressentait en ce moment de presque agréable, c’était autre

chose aussi que l’apaisement d’un doute et d’une douleur: un plaisir

de l’intelligence. Si, depuis qu’il était amoureux, les choses avaient

repris pour lui un peu de l’intérêt délicieux qu’il leur trouvait

autrefois, mais seulement là où elles étaient éclairées par le

souvenir d’Odette, maintenant, c’était une autre faculté de sa

studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vérité,

mais d’une vérité, elle aussi, interposée entre lui et sa maîtresse,

ne recevant sa lumière que d’elle, vérité tout individuelle qui avait

pour objet unique, d’un prix infini et presque d’une beauté

désintéressée, les actions d’Odette, ses relations, ses projets, son

passé. A toute autre époque de sa vie, les petits faits et gestes

quotidiens d’une personne avaient toujours paru sans valeur à Swann:

si on lui en faisait le commérage, il le trouvait insignifiant, et,

tandis qu’il l’écoutait, ce n’était que sa plus vulgaire attention qui

y était intéressée; c’était pour lui un des moments où il se sentait

le plus médiocre. Mais dans cette étrange période de l’amour,

l’individuel prend quelque chose de si profond, que cette curiosité

qu’il sentait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occupations

d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autrefois pour l’Histoire.

Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner devant une

fenêtre, qui sait, demain, peut-être faire parler habilement les

indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui

semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la

comparaison des témoignages et l’interprétation des monuments, que des

méthodes d’investigation scientifique d’une véritable valeur

intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité.

Sur le point de frapper contre les volets, il eut un moment de honte

en pensant qu’Odette allait savoir qu’il avait eu des soupçons, qu’il

était revenu, qu’il s’était posté dans la rue. Elle lui avait dit

souvent l’horreur qu’elle avait des jaloux, des amants qui espionnent.

Ce qu’il allait faire était bien maladroit, et elle allait le détester

désormais, tandis qu’en ce moment encore, tant qu’il n’avait pas

frappé, peut-être, même en le trompant, l’aimait-elle. Que de bonheurs

possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à l’impatience d’un

plaisir immédiat. Mais le désir de connaître la vérité était plus fort

et lui sembla plus noble. Il savait que la réalité de circonstances

qu’il eût donné sa vie pour restituer exactement, était lisible

derrière cette fenêtre striée de lumière, comme sous la couverture

enluminée d’or d’un de ces manuscrits précieux à la richesse

artistique elle-même desquels le savant qui les consulte ne peut

rester indifférent. Il éprouvait une volupté à connaître la vérité qui

le passionnait dans cet exemplaire unique, éphémère et précieux, d’une

matière translucide, si chaude et si belle. Et puis l’avantage qu’il

se sentait,--qu’il avait tant besoin de se sentir,--sur eux, était

peut-être moins de savoir, que de pouvoir leur montrer qu’il savait.

Il se haussa sur la pointe des pieds. Il frappa. On n’avait pas

entendu, il refrappa plus fort, la conversation s’arrêta. Une voix

d’homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux des amis d’Odette

qu’il connaissait elle pouvait appartenir, demanda:

--«Qui est là?»

Il n’était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On

ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n’y avait plus

moyen de reculer, et, puisqu’elle allait tout savoir, pour ne pas

avoir l’air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de

crier d’un air négligent et gai:

--«Ne vous dérangez pas, je passais par là, j’ai vu de la lumière, j’ai

voulu savoir si vous n’étiez plus souffrante.»

Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre,

l’un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre

inconnue. Ayant l’habitude, quand il venait chez Odette très tard, de

reconnaître sa fenêtre à ce que c’était la seule éclairée entre les

fenêtres toutes pareilles, il s’était trompé et avait frappé à la

fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine. Il s’éloigna en

s’excusant et rentra chez lui, heureux que la satisfaction de sa

curiosité eût laissé leur amour intact et qu’après avoir simulé depuis

si longtemps vis-à-vis d’Odette une sorte d’indifférence, il ne lui

eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu’il l’aimait trop, qui,

entre deux amants, dispense, à tout jamais, d’aimer assez, celui qui

la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n’y

songeait plus. Mais, par moments, un mouvement de sa pensée venait en

rencontrer le souvenir qu’elle n’avait pas aperçu, le heurtait,

l’enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et

profonde. Comme si ç’avait été une douleur physique, les pensées de

Swann ne pouvaient pas l’amoindrir; mais du moins la douleur physique,

parce qu’elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s’arrêter

sur elle, constater qu’elle a diminué, qu’elle a momentanément cessé!

Mais cette douleur-là, la pensée, rien qu’en se la rappelant, la

recréait. Vouloir n’y pas penser, c’était y penser encore, en souffrir

encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait son mal, tout

d’un coup un mot qu’on lui disait le faisait changer de visage, comme

un blessé dont un maladroit vient de toucher sans précaution le membre

douloureux. Quand il quittait Odette, il était heureux, il se sentait

calme, il se rappelait les sourires qu’elle avait eus, railleurs, en

parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la lourdeur de sa

tête qu’elle avait détachée de son axe pour l’incliner, la laisser

tomber, presque malgré elle, sur ses lèvres, comme elle avait fait la

première fois en voiture, les regards mourants qu’elle lui avait jetés

pendant qu’elle était dans ses bras, tout en contractant frileusement

contre l’épaule sa tête inclinée.

Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l’ombre de son amour,

se complétait du double de ce nouveau sourire qu’elle lui avait

adressé le soir même--et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se

chargeait d’amour pour un autre--, de cette inclinaison de sa tête mais

renversée vers d’autres lèvres, et, données à un autre, de toutes les

marques de tendresse qu’elle avait eues pour lui. Et tous les

souvenirs voluptueux qu’il emportait de chez elle, étaient comme

autant d’esquisses, de «projets» pareils à ceux que vous soumet un

décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des

attitudes ardentes ou pâmées qu’elle pouvait avoir avec d’autres. De

sorte qu’il en arrivait à regretter chaque plaisir qu’il goûtait près

d’elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l’imprudence de

lui signaler la douceur, chaque grâce qu’il lui découvrait, car il

savait qu’un instant après, elles allaient enrichir d’instruments

nouveaux son supplice.

Celui-ci était rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le

souvenir d’un bref regard qu’il avait surpris, il y avait quelques

jours, et pour la première fois, dans les yeux d’Odette. C’était après

dîner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que Saniette,

son beau-frère, n’était pas en faveur chez eux, eût voulu le prendre

comme tête de Turc et briller devant eux à ses dépens, soit qu’il eût

été irrité par un mot maladroit que celui-ci venait de lui dire et

qui, d’ailleurs, passa inaperçu pour les assistants qui ne savaient

pas quelle allusion désobligeante il pouvait renfermer, bien contre le

gré de celui qui le prononçait sans malice aucune, soit enfin qu’il

cherchât depuis quelque temps une occasion de faire sortir de la

maison quelqu’un qui le connaissait trop bien et qu’il savait trop

délicat pour qu’il ne se sentît pas gêné à certains moments rien que

de sa présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de Saniette

avec une telle grossièreté, se mettant à l’insulter, s’enhardissant,

au fur et à mesure qu’il vociférait, de l’effroi, de la douleur, des

supplications de l’autre, que le malheureux, après avoir demandé à Mme

Verdurin s’il devait rester, et n’ayant pas reçu de réponse, s’était

retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette avait assisté

impassible à cette scène, mais quand la porte se fut refermée sur

Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs crans

l’expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver dans la

bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillanté ses

prunelles d’un sourire sournois de félicitations pour l’audace qu’il

avait eue, d’ironie pour celui qui en avait été victime; elle lui

avait jeté un regard de complicité dans le mal, qui voulait si bien

dire: «voilà une exécution, ou je ne m’y connais pas. Avez-vous vu son

air penaud, il en pleurait», que Forcheville, quand ses yeux

rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain de la colère ou de la

simulation de colère dont il était encore chaud, sourit et répondit:

--«Il n’avait qu’à être aimable, il serait encore ici, une bonne

correction peut être utile à tout âge.»

Un jour que Swann était sorti au milieu de l’après-midi pour faire une

visite, n’ayant pas trouvé la personne qu’il voulait rencontrer, il

eut l’idée d’entrer chez Odette à cette heure où il n’allait jamais

chez elle, mais où il savait qu’elle était toujours à la maison à

faire sa sieste ou à écrire des lettres avant l’heure du thé, et où il

aurait plaisir à la voir un peu sans la déranger. Le concierge lui dit

qu’il croyait qu’elle était là; il sonna, crut entendre du bruit,

entendre marcher, mais on n’ouvrit pas. Anxieux, irrité, il alla dans

la petite rue où donnait l’autre face de l’hôtel, se mit devant la

fenêtre de la chambre d’Odette; les rideaux l’empêchaient de rien

voir, il frappa avec force aux carreaux, appela; personne n’ouvrit. Il

vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu’après tout,

il s’était peut-être trompé en croyant entendre des pas; mais il en

resta si préoccupé qu’il ne pouvait penser à autre chose. Une heure

après, il revint. Il la trouva; elle lui dit qu’elle était chez elle

tantôt quand il avait sonné, mais dormait; la sonnette l’avait

éveillée, elle avait deviné que c’était Swann, elle avait couru après

lui, mais il était déjà parti. Elle avait bien entendu frapper aux

carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces

fragments d’un fait exact que les menteurs pris de court se consolent

de faire entrer dans la composition du fait faux qu’ils inventent,

croyant y faire sa part et y dérober sa ressemblance à la Vérité.

Certes quand Odette venait de faire quelque chose qu’elle ne voulait

pas révéler, elle le cachait bien au fond d’elle-même. Mais dès

qu’elle se trouvait en présence de celui à qui elle voulait mentir, un

trouble la prenait, toutes ses idées s’effondraient, ses facultés

d’invention et de raisonnement étaient paralysées, elle ne trouvait

plus dans sa tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose

et elle rencontrait à sa portée précisément la chose qu’elle avait

voulu dissimuler et qui étant vraie, était restée là. Elle en

détachait un petit morceau, sans importance par lui-même, se disant

qu’après tout c’était mieux ainsi puisque c’était un détail véritable

qui n’offrait pas les mêmes dangers qu’un détail faux. «Ça du moins,

c’est vrai, se disait-elle, c’est toujours autant de gagné, il peut

s’informer, il reconnaîtra que c’est vrai, ce n’est toujours pas ça

qui me trahira.» Elle se trompait, c’était cela qui la trahissait,

elle ne se rendait pas compte que ce détail vrai avait des angles qui

ne pouvaient s’emboîter que dans les détails contigus du fait vrai

dont elle l’avait arbitrairement détaché et qui, quels que fussent les

détails inventés entre lesquels elle le placerait, révéleraient

toujours par la matière excédante et les vides non remplis, que ce

n’était pas d’entre ceux-là qu’il venait. «Elle avoue qu’elle m’avait

entendu sonner, puis frapper, et qu’elle avait cru que c’était moi,

qu’elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela ne

s’arrange pas avec le fait qu’elle n’ait pas fait ouvrir.»

Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait

que, livrée à elle-même, Odette produirait peut-être quelque mensonge

qui serait un faible indice de la vérité; elle parlait; il ne

l’interrompait pas, il recueillait avec une piété avide et douloureuse

ces mots qu’elle lui disait et qu’il sentait (justement, parce qu’elle

la cachait derrière eux tout en lui parlant) garder vaguement, comme

le voile sacré, l’empreinte, dessiner l’incertain modelé, de cette

réalité infiniment précieuse et hélas introuvable:--ce qu’elle faisait

tantôt à trois heures, quand il était venu,--de laquelle il ne

posséderait jamais que ces mensonges, illisibles et divins vestiges,

et qui n’existait plus que dans le souvenir receleur de cet être qui

la contemplait sans savoir l’apprécier, mais ne la lui livrerait pas.

Certes il se doutait bien par moments qu’en elles-mêmes les actions

quotidiennes d’Odette n’étaient pas passionnément intéressantes, et

que les relations qu’elle pouvait avoir avec d’autres hommes

n’exhalaient pas naturellement d’une façon universelle et pour tout

être pensant, une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du

suicide. Il se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse

n’existaient qu’en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait

guérie, les actes d’Odette, les baisers qu’elle aurait pu donner

redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d’autres femmes. Mais

que la curiosité douloureuse que Swann y portait maintenant n’eût sa

cause qu’en lui, n’était pas pour lui faire trouver déraisonnable de

considérer cette curiosité comme importante et de mettre tout en œuvre

pour lui donner satisfaction. C’est que Swann arrivait à un âge dont

la philosophie--favorisée par celle de l’époque, par celle aussi du

milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la princesse

des Laumes où il était convenu qu’on est intelligent dans la mesure où

on doute de tout et où on ne trouvait de réel et d’incontestable que

les goûts de chacun--n’est déjà plus celle de la jeunesse, mais une

philosophie positive, presque médicale, d’hommes qui au lieu

d’extérioriser les objets de leurs aspirations, essayent de dégager de

leurs années déjà écoulées un résidu fixe d’habitudes, de passions

qu’ils puissent considérer en eux comme caractéristiques et

permanentes et auxquelles, délibérément, ils veilleront d’abord que le

genre d’existence qu’ils adoptent puisse donner satisfaction. Swann

trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il

éprouvait à ignorer ce qu’avait fait Odette, aussi bien que la part de

la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma; de prévoir

dans son budget une disponibilité importante pour obtenir sur l’emploi

des journées d’Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait

malheureux, aussi bien qu’il en réservait pour d’autres goûts dont il

savait qu’il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu’il fût

amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine.

Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de

rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au

moment où il allait ouvrir là porte pour sortir. Mais il n’y prit pas

garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits

incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous

passions, sans y rien remarquer qui éveille notre attention, près de

ceux qui cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et

que nous nous arrêtions au contraire à ceux sous lesquels il n’y a

rien. Elle lui redisait tout le temps: «Quel malheur que toi, qui ne

viens jamais l’après-midi, pour une fois que cela t’arrive, je ne

t’aie pas vu.» Il savait bien qu’elle n’était pas assez amoureuse de

lui pour avoir un regret si vif d’avoir manqué sa visite, mais comme

elle était bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste

quand elle l’avait contrarié, il trouva tout naturel qu’elle le fût

cette fois de l’avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble

qui était très grand, non pour elle, mais pour lui. C’était pourtant

une chose assez peu importante pour que l’air douloureux qu’elle

continuait d’avoir finît par l’étonner. Elle rappelait ainsi plus

encore qu’il ne le trouvait d’habitude, les figures de femmes du

peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et

navré qui semble succomber sous le poids d’une douleur trop lourde

pour elles, simplement quand elles laissent l’enfant Jésus jouer avec

une grenade ou regardent Moïse verser de l’eau dans une auge. Il lui

avait déjà vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand.

Et tout d’un coup, il se rappela: c’était quand Odette avait menti en

parlant à Mme Verdurin le lendemain de ce dîner où elle n’était pas

venue sous prétexte qu’elle était malade et en réalité pour rester

avec Swann. Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes

qu’elle n’aurait pu avoir de remords d’un mensonge aussi innocent.

Mais ceux que faisait couramment Odette l’étaient moins et servaient à

empêcher des découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou

avec les autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait,

prise de peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du

succès, elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains

enfants qui n’ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait

d’ordinaire gravement l’homme à qui elle le faisait, et à la merci

duquel elle allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se

sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à

faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de

sensations et de souvenirs, elle éprouvait le malaise d’un surmenage

et le regret d’une méchanceté.

Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour

qu’elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient

fléchir sous l’effort qu’elle s’imposait, et demander grâce? Il eut

l’idée que ce n’était pas seulement la vérité sur l’incident de

l’après-midi qu’elle s’efforçait de lui cacher, mais quelque chose de

plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et

qui pourrait l’éclairer sur cette vérité. A ce moment, il entendit un

coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles

n’étaient qu’un gémissement: son regret de ne pas avoir vu Swann dans

l’après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable

désespoir.

On entendit la porte d’entrée se refermer et le bruit d’une voiture,

comme si repartait une personne--celle probablement que Swann ne devait

pas rencontrer--à qui on avait dit qu’Odette était sortie. Alors en

songeant que rien qu’en venant à une heure où il n’en avait pas

l’habitude, il s’était trouvé déranger tant de choses qu’elle ne

voulait pas qu’il sût, il éprouva un sentiment de découragement,

presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait

l’habitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié qu’il eût

pu s’inspirer à lui-même ce fut pour elle qu’il la ressentit, et il

murmura: «Pauvre chérie!» Quand il la quitta, elle prit plusieurs

lettres qu’elle avait sur sa table et lui demanda s’il ne pourrait pas

les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré, s’aperçut

qu’il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu’à la poste,

les tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les

adresses. Elles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour

Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait: «Si je voyais ce

qu’il y a dedans, je saurais comment elle l’appelle, comment elle lui

parle, s’il y a quelque chose entre eux. Peut-être même qu’en ne la

regardant pas, je commets une indélicatesse à l’égard d’Odette, car

c’est la seule manière de me délivrer d’un soupçon peut-être

calomnieux pour elle, destiné en tous cas à la faire souffrir et que

rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie.»

Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui

cette dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l’enveloppe

qu’il n’avait pas osé ouvrir. D’abord il ne put rien lire, mais

l’enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui

y était incluse, il put à travers sa transparence, lire les derniers

mots. C’était une formule finale très froide. Si, au lieu que ce fût

lui qui regardât une lettre adressée à Forcheville, c’eût été

Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il aurait pu voir

des mots autrement tendres! Il maintint immobile la carte qui dansait

dans l’enveloppe plus grande qu’elle, puis, la faisant glisser avec le

pouce, en amena successivement les différentes lignes sous la partie

de l’enveloppe qui n’était pas doublée, la seule à travers laquelle on

pouvait lire.

Malgré cela il ne distinguait pas bien. D’ailleurs cela ne faisait

rien car il en avait assez vu pour se rendre compte qu’il s’agissait

d’un petit événement sans importance et qui ne touchait nullement à

des relations amoureuses, c’était quelque chose qui se rapportait à un

oncle d’Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne: «J’ai

eu raison», mais ne comprenait pas ce qu’Odette avait eu raison de

faire, quand soudain, un mot qu’il n’avait pas pu déchiffrer d’abord,

apparut et éclaira le sens de la phrase tout entière: «J’ai eu raison

d’ouvrir, c’était mon oncle.» D’ouvrir! alors Forcheville était là

tantôt quand Swann avait sonné et elle l’avait fait partir, d’où le

bruit qu’il avait entendu.

Alors il lut toute la lettre; à la fin elle s’excusait d’avoir agi

aussi sans façon avec lui et lui disait qu’il avait oublié ses

cigarettes chez elle, la même phrase qu’elle avait écrite à Swann une

des premières fois qu’il était venu. Mais pour Swann elle avait

ajouté: puissiez-vous y avoir laissé votre cœur, je ne vous aurais pas

laissé le reprendre. Pour Forcheville rien de tel: aucune allusion qui

pût faire supposer une intrigue entre eux. A vrai dire d’ailleurs,

Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui puisque Odette lui

écrivait pour lui faire croire que le visiteur était son oncle. En

somme, c’était lui, Swann, l’homme à qui elle attachait de

l’importance et pour qui elle avait congédié l’autre. Et pourtant,

s’il n’y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n’avoir pas

ouvert tout de suite, pourquoi avoir dit: «J’ai bien fait d’ouvrir,

c’était mon oncle»; si elle ne faisait rien de mal à ce moment-là,

comment Forcheville pourrait-il même s’expliquer qu’elle eût pu ne pas

ouvrir? Swann restait là, désolé, confus et pourtant heureux, devant

cette enveloppe qu’Odette lui avait remise sans crainte, tant était

absolue la confiance qu’elle avait en sa délicatesse, mais à travers

le vitrage transparent de laquelle se dévoilait à lui, avec le secret

d’un incident qu’il n’aurait jamais cru possible de connaître, un peu

de la vie d’Odette, comme dans une étroite section lumineuse pratiquée

à même l’inconnu. Puis sa jalousie s’en réjouissait, comme si cette

jalousie eût eu une vitalité indépendante, égoïste, vorace de tout ce

qui la nourrirait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant elle

avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s’inquiéter

chaque jour des visites qu’Odette avait reçues vers cinq heures, à

chercher à apprendre où se trouvait Forcheville à cette heure-là. Car

la tendresse de Swann continuait à garder le même caractère que lui

avait imprimé dès le début à la fois l’ignorance où il était de

l’emploi des journées d’Odette et la paresse cérébrale qui l’empêchait

de suppléer à l’ignorance par l’imagination. Il ne fut pas jaloux

d’abord de toute la vie d’Odette, mais des seuls moments où une

circonstance, peut-être mal interprétée, l’avait amené à supposer

qu’Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre qui

jette une première, puis une seconde, puis une troisième amarre,

s’attacha solidement à ce moment de cinq heures du soir, puis à un

autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses

souffrances. Elles n’étaient que le souvenir, la perpétuation d’une

souffrance qui lui était venue du dehors.

Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de

Forcheville, l’emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait

qu’elle était désirée par tous les hommes qui se trouvaient dans

l’hôtel et qu’elle-même les désirait. Aussi lui qui jadis en voyage

recherchait les gens nouveaux, les assemblées nombreuses, on le voyait

sauvage, fuyant la société des hommes comme si elle l’eût cruellement

blessé. Et comment n’aurait-il pas été misanthrope quand dans tout

homme il voyait un amant possible pour Odette? Et ainsi sa jalousie

plus encore que n’avait fait le goût voluptueux et riant qu’il avait

d’abord pour Odette, altérait le caractère de Swann et changeait du

tout au tout, aux yeux des autres, l’aspect même des signes extérieurs

par lesquels ce caractère se manifestait.

Un mois après le jour où il avait lu la lettre adressée par Odette à

Forcheville, Swann alla à un dîner que les Verdurin donnaient au Bois.

Au moment où on se préparait à partir, il remarqua des conciliabules

entre Mme Verdurin et plusieurs des invités et crut comprendre qu’on

rappelait au pianiste de venir le lendemain à une partie à Chatou; or,

lui, Swann, n’y était pas invité.

Les Verdurin n’avaient parlé qu’à demi-voix et en termes vagues, mais

le peintre, distrait sans doute, s’écria:

--«Il ne faudra aucune lumière et qu’il joue la sonate Clair de lune

dans l’obscurité pour mieux voir s’éclairer les choses.»

Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression

où le désir de faire taire celui qui parle et de garder un air

innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullité

intense du regard, où l’immobile signe d’intelligence du complice se

dissimule sous les sourires de l’ingénu et qui enfin, commune à tous

ceux qui s’aperçoivent d’une gaffe, la révèle instantanément sinon à

ceux qui la font, du moins à celui qui en est l’objet. Odette eut

soudain l’air d’une désespérée qui renonce à lutter contre les

difficultés écrasantes de la vie, et Swann comptait anxieusement les

minutes qui le séparaient du moment où, après avoir quitté ce

restaurant, pendant le retour avec elle, il allait pouvoir lui

demander des explications, obtenir qu’elle n’allât pas le lendemain à

Chatou ou qu’elle l’y fit inviter et apaiser dans ses bras l’angoisse

qu’il ressentait. Enfin on demanda leurs voitures. Mme Verdurin dit à

Swann:

--Alors, adieu, à bientôt, n’est-ce pas? tâchant par l’amabilité du

regard et la contrainte du sourire de l’empêcher de penser qu’elle ne

lui disait pas, comme elle eût toujours fait jusqu’ici:

«A demain à Chatou, à après-demain chez moi.»

M. et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de

Swann s’était rangée derrière la leur dont il attendait le départ pour

faire monter Odette dans la sienne.

--«Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin, nous avons une petite

place pour vous à côté de M. de Forcheville.

--«Oui, Madame», répondit Odette.

--«Comment, mais je croyais que je vous reconduisais», s’écria Swann,

disant sans dissimulation, les mots nécessaires, car la portière était

ouverte, les secondes étaient comptées, et il ne pouvait rentrer sans

elle dans l’état où il était.

--«Mais Mme Verdurin m’a demandé...»

--«Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l’avons laissée

assez de fois, dit Mme Verdurin.»

--Mais c’est que j’avais une chose importante à dire à Madame.

--Eh bien! vous la lui écrirez...

--Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main.

Il essaya de sourire mais il avait l’air atterré.

--As-tu vu les façons que Swann se permet maintenant avec nous? dit Mme

Verdurin à son mari quand ils furent rentrés. J’ai cru qu’il allait me

manger, parce que nous ramenions Odette. C’est d’une inconvenance,

vraiment! Alors, qu’il dise tout de suite que nous tenons une maison

de rendez-vous! Je ne comprends pas qu’Odette supporte des manières

pareilles. Il a absolument l’air de dire: vous m’appartenez. Je dirai

ma manière de penser à Odette, j’espère qu’elle comprendra.»

Et elle ajouta encore un instant après, avec colère:

--Non, mais voyez-vous, cette sale bête! employant sans s’en rendre

compte, et peut-être en obéissant au même besoin obscur de se

justifier--comme Françoise à Combray quand le poulet ne voulait pas

mourir--les mots qu’arrachent les derniers sursauts d’un animal

inoffensif qui agonise, au paysan qui est en train de l’écraser.

Et quand la voiture de Mme Verdurin fut partie et que celle de Swann

s’avança, son cocher le regardant lui demanda s’il n’était pas malade

ou s’il n’était pas arrivé de malheur.

Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut à pied, par le Bois,

qu’il rentra. Il parlait seul, à haute voix, et sur le même ton un peu

factice qu’il avait pris jusqu’ici quand il détaillait les charmes du

petit noyau et exaltait la magnanimité des Verdurin. Mais de même que

les propos, les sourires, les baisers d’Odette lui devenaient aussi

odieux qu’il les avait trouvés doux, s’ils étaient adressés à d’autres

que lui, de même, le salon des Verdurin, qui tout à l’heure encore lui

semblait amusant, respirant un goût vrai pour l’art et même une sorte

de noblesse morale, maintenant que c’était un autre que lui qu’Odette

allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses ridicules, sa

sottise, son ignominie.

Il se représentait avec dégoût la soirée du lendemain à Chatou.

«D’abord cette idée d’aller à Chatou! Comme des merciers qui viennent

de fermer leur boutique! vraiment ces gens sont sublimes de

bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils doivent

sortir du théâtre de Labiche!»

Il y aurait là les Cottard, peut-être Brichot. «Est-ce assez grotesque

cette vie de petites gens qui vivent les uns sur les autres, qui se

croiraient perdus, ma parole, s’ils ne se retrouvaient pas tous demain

à Chatou!» Hélas! il y aurait aussi le peintre, le peintre qui aimait

à «faire des mariages», qui inviterait Forcheville à venir avec Odette

à son atelier. Il voyait Odette avec une toilette trop habillée pour

cette partie de campagne, «car elle est si vulgaire et surtout, la

pauvre petite, elle est tellement bête!!!»

Il entendit les plaisanteries que ferait Mme Verdurin après dîner, les

plaisanteries qui, quel que fût l’ennuyeux qu’elles eussent pour

cible, l’avaient toujours amusé parce qu’il voyait Odette en rire, en

rire avec lui, presque en lui. Maintenant il sentait que c’était

peut-être de lui qu’on allait faire rire Odette. «Quelle gaieté

fétide! disait-il en donnant à sa bouche une expression de dégoût si

forte qu’il avait lui-même la sensation musculaire de sa grimace

jusque dans son cou révulsé contre le col de sa chemise. Et comment

une créature dont le visage est fait à l’image de Dieu peut-elle

trouver matière à rire dans ces plaisanteries nauséabondes? Toute

narine un peu délicate se détournerait avec horreur pour ne pas se

laisser offusquer par de tels relents. C’est vraiment incroyable de

penser qu’un être humain peut ne pas comprendre qu’en se permettant un

sourire à l’égard d’un semblable qui lui a tendu loyalement la main,

il se dégrade jusqu’à une fange d’où il ne sera plus possible à la

meilleure volonté du monde de jamais le relever. J’habite à trop de

milliers de mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et

clabaudent de tels sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé

par les plaisanteries d’une Verdurin, s’écria-t-il, en relevant la

tête, en redressant fièrement son corps en arrière. Dieu m’est témoin

que j’ai sincèrement voulu tirer Odette de là, et l’élever dans une

atmosphère plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des

bornes, et la mienne est à bout, se dit-il, comme si cette mission

d’arracher Odette à une atmosphère de sarcasmes datait de plus

longtemps que de quelques minutes, et comme s’il ne se l’était pas

donnée seulement depuis qu’il pensait que ces sarcasmes l’avaient

peut-être lui-même pour objet et tentaient de détacher Odette de lui.

Il voyait le pianiste prêt à jouer la sonate Clair de lune et les

mines de Mme Verdurin s’effrayant du mal que la musique de Beethoven

allait faire à ses nerfs: «Idiote, menteuse! s’écria-t-il, et ça croit

aimer l’Art!». Elle dirait à Odette, après lui avoir insinué

adroitement quelques mots louangeurs pour Forcheville, comme elle

avait fait si souvent pour lui: «Vous allez faire une petite place à

côté de vous à M. de Forcheville.» «Dans l’obscurité! maquerelle,

entremetteuse!». «Entremetteuse», c’était le nom qu’il donnait aussi à

la musique qui les convierait à se taire, à rêver ensemble, à se

regarder, à se prendre la main. Il trouvait du bon à la sévérité

contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation

française.

En somme la vie qu’on menait chez les Verdurin et qu’il avait appelée

si souvent «la vraie vie», lui semblait la pire de toutes, et leur

petit noyau le dernier des milieux. «C’est vraiment, disait-il, ce

qu’il y a de plus bas dans l’échelle sociale, le dernier cercle de

Dante. Nul doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin! Au

fond, comme les gens du monde dont on peut médire, mais qui tout de

même sont autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde

sagesse en refusant de les connaître, d’y salir même le bout de leurs

doigts. Quelle divination dans ce «Noli me tangere» du faubourg

Saint-Germain.» Il avait quitté depuis bien longtemps les allées du

Bois, il était presque arrivé chez lui, que, pas encore dégrisé de sa

douleur et de la verve d’insincérité dont les intonations menteuses,

la sonorité artificielle de sa propre voix lui versaient d’instant en

instant plus abondamment l’ivresse, il continuait encore à pérorer

tout haut dans le silence de la nuit: «Les gens du monde ont leurs

défauts que personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce sont

tout de même des gens avec qui certaines choses sont impossibles.

Telle femme élégante que j’ai connue était loin d’être parfaite, mais

enfin il y avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une

loyauté dans les procédés qui l’auraient rendue, quoi qu’il arrivât,

incapable d’une félonie et qui suffisent à mettre des abîmes entre

elle et une mégère comme la Verdurin. Verdurin! quel nom! Ah! on peut

dire qu’ils sont complets, qu’ils sont beaux dans leur genre! Dieu

merci, il n’était que temps de ne plus condescendre à la promiscuité

avec cette infamie, avec ces ordures.»

Mais, comme les vertus qu’il attribuait tantôt encore aux Verdurin,

n’auraient pas suffi, même s’ils les avaient vraiment possédées, mais

s’ils n’avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez

Swann cette ivresse où il s’attendrissait sur leur magnanimité et qui,

même propagée à travers d’autres personnes, ne pouvait lui venir que

d’Odette,--de même, l’immoralité, eût-elle été réelle, qu’il trouvait

aujourd’hui aux Verdurin aurait été impuissante, s’ils n’avaient pas

invité Odette avec Forcheville et sans lui, à déchaîner son

indignation et à lui faire flétrir «leur infamie». Et sans doute la

voix de Swann était plus clairvoyante que lui-même, quand elle se

refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le milieu Verdurin

et de la joie d’en avoir fini avec lui, autrement que sur un ton

factice et comme s’ils étaient choisis plutôt pour assouvir sa colère

que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant qu’il se

livrait à ces invectives, était probablement, sans qu’il s’en aperçût,

occupée d’un objet tout à fait différent, car une fois arrivé chez

lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que brusquement il se

frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en s’écriant d’une

voix naturelle cette fois: «Je crois que j’ai trouvé le moyen de me

faire inviter demain au dîner de Chatou!» Mais le moyen devait être

mauvais, car Swann ne fut pas invité: le docteur Cottard qui, appelé

en province pour un cas grave, n’avait pas vu les Verdurin depuis

plusieurs jours et n’avait pu aller à Chatou, dit, le lendemain de ce

dîner, en se mettant à table chez eux:

--«Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir? Il est bien

ce qu’on appelle un ami personnel du...»

--«Mais j’espère bien que non! s’écria Mme Verdurin, Dieu nous en

préserve, il est assommant, bête et mal élevé.»

Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa

soumission, comme devant une vérité contraire à tout ce qu’il avait

cru jusque-là, mais d’une évidence irrésistible; et, baissant d’un air

ému et peureux son nez dans son assiette, il se contenta de répondre:

«Ah!-ah!-ah!-ah!-ah!» en traversant à reculons, dans sa retraite

repliée en bon ordre jusqu’au fond de lui-même, le long d’une gamme

descendante, tout le registre de sa voix. Et il ne fut plus question

de Swann chez les Verdurin.

Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à

leurs rendez-vous. Elle ne lui disait plus comme au premier temps de

leur amour: «Nous nous venons en tous cas demain soir, il y a un

souper chez les Verdurin.» Mais: «Nous ne pourrons pas nous voir

demain soir, il y a un souper chez les Verdurin.» Ou bien les Verdurin

devaient l’emmener à l’Opéra-Comique voir «Une nuit de Cléopâtre» et

Swann lisait dans les yeux d’Odette cet effroi qu’il lui demandât de

n’y pas aller, que naguère il n’aurait pu se retenir de baiser au

passage sur le visage de sa maîtresse, et qui maintenant l’exaspérait.

«Ce n’est pas de la colère, pourtant, se disait-il à lui-même, que

j’éprouve en voyant l’envie qu’elle a d’aller picorer dans cette

musique stercoraire. C’est du chagrin, non pas certes pour moi, mais

pour elle; du chagrin de voir qu’après avoir vécu plus de six mois en

contact quotidien avec moi, elle n’a pas su devenir assez une autre

pour éliminer spontanément Victor Massé! Surtout pour ne pas être

arrivée à comprendre qu’il y a des soirs où un être d’une essence un

peu délicate doit savoir renoncer à un plaisir, quand on le lui

demande. Elle devrait savoir dire «je n’irai pas», ne fût-ce que par

intelligence, puisque c’est sur sa réponse qu’on classera une fois

pour toutes sa qualité d’âme. «Et s’étant persuadé à lui-même que

c’était seulement en effet pour pouvoir porter un jugement plus

favorable sur la valeur spirituelle d’Odette qu’il désirait que ce

soir-là elle restât avec lui au lieu d’aller à l’Opéra-Comique, il lui

tenait le même raisonnement, au même degré d’insincérité qu’à

soi-même, et même, à un degré de plus, car alors il obéissait aussi au

désir de la prendre par l’amour-propre.

--Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu’elle partît

pour le théâtre, qu’en te demandant de ne pas sortir, tous mes

souhaits, si j’étais égoïste, seraient pour que tu me refuses, car

j’ai mille choses à faire ce soir et je me trouverai moi-même pris au

piège et bien ennuyé si contre toute attente tu me réponds que tu

n’iras pas. Mais mes occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je

dois penser à toi. Il peut venir un jour où me voyant à jamais détaché

de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t’avoir avertie

dans les minutes décisives où je sentais que j’allais porter sur toi

un de ces jugements sévères auxquels l’amour ne résiste pas longtemps.

Vois-tu, «Une nuit de Cléopâtre» (quel titre!) n’est rien dans la

circonstance. Ce qu’il faut savoir c’est si vraiment tu es cet être

qui est au dernier rang de l’esprit, et même du charme, l’être

méprisable qui n’est pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si

tu es cela, comment pourrait-on t’aimer, car tu n’es même pas une

personne, une créature définie, imparfaite, mais du moins perfectible?

Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu’on lui offre, un

poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu’il vivra dans son

aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu’il

continuera à prendre pour de l’eau. Comprends-tu que ta réponse, je ne

dis pas aura pour effet que je cesserai de t’aimer immédiatement, bien

entendu, mais te rendra moins séduisante à mes yeux quand je

comprendrai que tu n’es pas une personne, que tu es au-dessous de

toutes les choses et ne sais te placer au-dessus d’aucune? Évidemment

j’aurais mieux aimé te demander comme une chose sans importance, de

renoncer à «Une nuit de Cléopâtre» (puisque tu m’obliges à me souiller

les lèvres de ce nom abject) dans l’espoir que tu irais cependant.

Mais, décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles conséquences de

ta réponse, j’ai trouvé plus loyal de t’en prévenir.»

Du côté de chez Swann · 第 14 / 17 题