M. Verdurin ne put s’empêcher de rire.

--«Qu’est-ce qu’ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l’air de

ne pas engendrer la mélancolie dans votre petit coin là-bas, s’écria

Mme Verdurin. Si vous croyez que je m’amuse, moi, à rester toute seule

en pénitence», ajouta-t-elle sur un ton dépité, en faisant l’enfant.

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré,

qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait

quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux

meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence

les cadeaux que les fidèles avaient l’habitude de lui faire de temps

en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître

quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu’on s’en tînt

aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent; mais elle n’y

réussissait pas et c’était chez elle une collection de chauffe-pieds,

de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches,

dans une accumulation de redites et un disparate d’étrennes.

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des

fidèles et s’égayait de leurs «fumisteries», mais depuis l’accident

qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine

de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique

conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle,

qu’elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre

un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des

ennuyeux,--et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu

longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui

riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu

par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité--, elle poussait un

petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie

commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le

temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel,

plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en

laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer,

d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à

l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaieté des fidèles, ivre de

camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur

son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet

dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité.

Cependant, M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission

d’allumer sa pipe («ici on ne se gêne pas, on est entre camarades»),

priait le jeune artiste de se mettre au piano.

--«Allons, voyons, ne l’ennuie pas, il n’est pas ici pour être

tourmenté, s’écria Mme Verdurin, je ne veux pas qu’on le tourmente

moi!»

--«Mais pourquoi veux-tu que ça l’ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann ne

connaît peut-être pas la sonate en fa dièse que nous avons découverte,

il va nous jouer l’arrangement pour piano.»

--«Ah! non, non, pas ma sonate! cria Mme Verdurin, je n’ai pas envie à

force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies

faciales, comme la dernière fois; merci du cadeau, je ne tiens pas à

recommencer; vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce n’est pas

vous qui garderez le lit huit jours!»

Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste

allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été

nouvelle, comme une preuve de la séduisante originalité de la

«Patronne» et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près d’elle

faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes,

de se rapprocher, qu’il se passait quelque chose, leur disant, comme

on fait au Reichstag dans les moments intéressants: «Écoutez,

écoutez.» Et le lendemain on donnait des regrets à ceux qui n’avaient

pas pu venir en leur disant que la scène avait été encore plus

amusante que d’habitude.

--Eh bien! voyons, c’est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que

l’andante.

--«Que l’andante, comme tu y vas» s’écria Mme Verdurin. «C’est

justement l’andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment

superbe le Patron! C’est comme si dans la «Neuvième» il disait: nous

n’entendrons que le finale, ou dans «les Maîtres» que l’ouverture.»

Le docteur cependant, poussait Mme Verdurin à laisser jouer le

pianiste, non pas qu’il crût feints les troubles que la musique lui

donnait--il y reconnaissait certains états neurasthéniques--mais par

cette habitude qu’ont beaucoup de médecins, de faire fléchir

immédiatement la sévérité de leurs prescriptions dès qu’est en jeu,

chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque réunion

mondaine dont ils font partie et dont la personne à qui ils

conseillent d’oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un

des facteurs essentiels.

--Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, lui dit-il en

cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes malade nous

vous soignerons.

--Bien vrai? répondit Mme Verdurin, comme si devant l’espérance d’une

telle faveur il n’y avait plus qu’à capituler. Peut-être aussi à force

de dire qu’elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne se

rappelait plus que c’était un mensonge et prenait une âme de malade.

Or ceux-ci, fatigués d’être toujours obligés de faire dépendre de leur

sagesse la rareté de leurs accès, aiment se laisser aller à croire

qu’ils pourront faire impunément tout ce qui leur plaît et leur fait

mal d’habitude, à condition de se remettre en les mains d’un être

puissant, qui, sans qu’ils aient aucune peine à prendre, d’un mot ou

d’une pilule, les remettra sur pied.

Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui était

près du piano:

--Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin.

Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever:

--«Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette,

n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann?»

--«Quel joli Beauvais, dit avant de s’asseoir Swann qui cherchait à

être aimable.»

--«Ah! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Mme

Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d’aussi beau,

vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n’ont rien fait de

pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l’heure

vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit

sujet du siège; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous

voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les

petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge

de l’Ours et les Raisins. Est-ce dessiné? Qu’est-ce que vous en dites,

je crois qu’ils le savaient plutôt, dessiner! Est-elle assez

appétissante cette vigne? Mon mari prétend que je n’aime pas les

fruits parce que j’en mange moins que lui. Mais non, je suis plus

gourmande que vous tous, mais je n’ai pas besoin de me les mettre dans

la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu’est ce que vous avez tous

à rire? demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me

purgent. D’autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma

petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne partirez pas

sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux

comme patine? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien.

--Ah! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous

n’entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.

--«Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant

vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins

voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas une chair comparable à cela!

Quand M. Verdurin me faisait l’honneur d’être jaloux de moi--allons,

sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l’as jamais été...--»

--«Mais je ne dis absolument rien. Voyons docteur je vous prends à

témoin: est-ce que j’ai dit quelque chose?»

Swann palpait les bronzes par politesse et n’osait pas cesser tout de

suite.

--Allons, vous les caresserez plus tard; maintenant c’est vous qu’on va

caresser, qu’on va caresser dans l’oreille; vous aimez cela, je pense;

voilà un petit jeune homme qui va s’en charger.

Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec lui

qu’avec les autres personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi:

L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre

musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que

la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et

ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne

du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout

d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de

la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme

la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune.

Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour,

donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait

cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie--il ne savait lui-même--qui

passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines

odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété

de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la

musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de

ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement

musicales, inattendues, entièrement originales, irréductibles à tout

autre ordre d’impressions. Une impression de ce genre pendant un

instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que

nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur

quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions

variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de

largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont

évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour

ne pas être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes

suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à

envelopper de sa liquidité et de son «fondu» les motifs qui par

instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et

disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils

donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer,

ineffables,--si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir

des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous

des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les

comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à

peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle

expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une

transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté

les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que quand la même

impression était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus

insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les groupements

symétriques, la graphie, la valeur expressive; il avait devant lui

cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de

l’architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique.

Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant

quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé

aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée

avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne

pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme

un amour inconnu.

D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis

ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout

d’un coup au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la

suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de

direction et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique,

incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives

inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une

troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus

clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais

rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la

vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire

entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité

une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir

jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom.

Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir

amorcer chez Swann la possibilité d’une sorte de rajeunissement.

Depuis si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal

et la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu’il

croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait

plus jusqu’à sa mort; bien plus, ne se sentant plus d’idées élevées

dans l’esprit, il avait cessé de croire à leur réalité, sans pouvoir

non plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris l’habitude de se

réfugier dans des pensées sans importance qui lui permettaient de

laisser de côté le fond des choses. De même qu’il ne se demandait pas

s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en

revanche savait avec certitude que s’il avait accepté une invitation

il devait s’y rendre et que s’il ne faisait pas de visite après il lui

fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il

s’efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les

choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque

sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il

était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de

la naissance ou de la mort d’un peintre, pour la nomenclature de ses

œuvres. Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un

jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais il

donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s’il n’adhérait pas

tout entier à ce qu’il disait. Or, comme certains valétudinaires chez

qui tout d’un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime différent,

quelquefois une évolution organique, spontanée et mystérieuse,

semblent amener une telle régression de leur mal qu’ils commencent à

envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie

toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase

qu’il avait entendue, dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer,

pour voir s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces

réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles,

comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont il

souffrait une sorte d’influence élective, il se sentait de nouveau le

désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n’étant pas arrivé

à savoir de qui était l’œuvre qu’il avait entendue, il n’avait pu se

la procurer et avait fini par l’oublier. Il avait bien rencontré dans

la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui à cette

soirée et les avait interrogées; mais plusieurs étaient arrivées après

la musique ou parties avant; certaines pourtant étaient là pendant

qu’on l’exécutait mais étaient allées causer dans un autre salon, et

d’autres restées à écouter n’avaient pas entendu plus que les

premières. Quant aux maîtres de maison ils savaient que c’était une

œuvre nouvelle que les artistes qu’ils avaient engagés avaient demandé

à jouer; ceux-ci étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir

davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant

le plaisir spécial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en

voyant devant ses yeux les formes qu’elle dessinait, il était pourtant

incapable de la leur chanter. Puis il cessa d’y penser.

Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait

commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note

haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher,

s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau

sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète,

bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et

elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et

qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il

eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans

la rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s’éloigna,

indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum,

laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais

maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que

c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il

la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait,

essayer d’apprendre son langage et son secret.

Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s’approcha-t-il de lui pour

lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à Mme

Verdurin.

--Quel charmeur, n’est-ce pas, dit-elle à Swann; la comprend-il assez,

sa sonate, le petit misérable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait

atteindre à ça. C’est tout excepté du piano, ma parole! Chaque fois

j’y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C’est même plus beau

que l’orchestre, plus complet.

Le jeune pianiste s’inclina, et, souriant, soulignant les mots comme

s’il avait fait un trait d’esprit:

--«Vous êtes très indulgente pour moi», dit-il.

Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari: «Allons, donne-lui de

l’orangeade, il l’a bien méritée», Swann racontait à Odette comment il

avait été amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin, ayant

dit d’un peu loin: «Eh bien! il me semble qu’on est en train de vous

dire de belles choses, Odette», elle répondit: «Oui, de très belles»

et Swann trouva délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait des

renseignements sur Vinteuil, sur son œuvre, sur l’époque de sa vie où

il avait composé cette sonate, sur ce qu’avait pu signifier pour lui

la petite phrase, c’est cela surtout qu’il aurait voulu savoir.

Mais tous ces gens qui faisaient profession d’admirer ce musicien

(quand Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle, Mme

Verdurin s’était écriée: «Je vous crois un peu qu’elle est belle! Mais

on n’avoue pas qu’on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n’a pas

le droit de ne pas la connaître», et le peintre avait ajouté: «Ah!

c’est tout à fait une très grande machine, n’est-ce pas. Ce n’est pas

si vous voulez la chose «cher» et «public», n’est-ce pas, mais c’est

la très grosse impression pour les artistes»), ces gens semblaient ne

s’être jamais posé ces questions car ils furent incapables d’y

répondre.

Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur sa phrase

préférée:

--«Tiens, c’est amusant, je n’avais jamais fait attention; je vous

dirai que je n’aime pas beaucoup chercher la petite bête et m’égarer

dans des pointes d’aiguille; on ne perd pas son temps à couper les

cheveux en quatre ici, ce n’est pas le genre de la maison», répondit

Mme Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration

béate et un zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d’expressions

toutes faites. D’ailleurs lui et Mme Cottard avec une sorte de bon

sens comme en ont aussi certaines gens du peuple se gardaient bien de

donner une opinion ou de feindre l’admiration pour une musique qu’ils

s’avouaient l’un à l’autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus

comprendre que la peinture de «M. Biche». Comme le public ne connaît

du charme, de la grâce, des formes de la nature que ce qu’il en a

puisé dans les poncifs d’un art lentement assimilé, et qu’un artiste

original commence par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en

cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans

les portraits du peintre, ce qui faisait pour eux l’harmonie de la

musique et la beauté de la peinture. Il leur semblait quand le

pianiste jouait la sonate qu’il accrochait au hasard sur le piano des

notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils étaient

habitués, et que le peintre jetait au hasard des couleurs sur ses

toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient reconnaître une forme,

ils la trouvaient alourdie et vulgarisée (c’est-à-dire dépourvue de

l’élégance de l’école de peinture à travers laquelle ils voyaient dans

la rue même, les êtres vivants), et sans vérité, comme si M. Biche

n’eût pas su comment était construite une épaule et que les femmes

n’ont pas les cheveux mauves.

Pourtant les fidèles s’étant dispersés, le docteur sentit qu’il y

avait là une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un

dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant qui se

jette à l’eau pour apprendre, mais choisit un moment où il n’y a pas

trop de monde pour le voir:

--Alors, c’est ce qu’on appelle un musicien di primo cartello!

s’écria-t-il avec une brusque résolution.

Swann apprit seulement que l’apparition récente de la sonate de

Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de

tendances très avancées mais était entièrement inconnue du grand

public.

--Je connais bien quelqu’un qui s’appelle Vinteuil, dit Swann, en

pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand’mère.

--C’est peut-être lui, s’écria Mme Verdurin.

--Oh! non, répondit Swann en riant. Si vous l’aviez vu deux minutes,

vous ne vous poseriez pas la question.

--Alors poser la question c’est la résoudre? dit le docteur.

--Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez

triste, mais enfin un homme de génie peut être le cousin d’une vieille

bête. Si cela était, j’avoue qu’il n’y a pas de supplice que je ne

m’imposerais pour que la vieille bête me présentât à l’auteur de la

sonate: d’abord le supplice de fréquenter la vieille bête, et qui doit

être affreux.

Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et que le

docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.

--Comment, s’écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se font

soigner par Potain!

--Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous

oubliez que vous parlez d’un de mes confères, je devrais dire un de

mes maîtres.

Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d’aliénation

mentale. Et il assurait qu’on pouvait s’en apercevoir à certains

passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde,

mais elle le troubla; car une œuvre de musique pure ne contenant aucun

des rapports logiques dont l’altération dans le langage dénonce la

folie, la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose

d’aussi mystérieux que la folie d’une chienne, la folie d’un cheval,

qui pourtant s’observent en effet.

--Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix fois

autant que lui, répondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d’une

personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tête à

ceux qui ne sont pas du même avis qu’elle. Vous ne tuez pas vos

malades, vous, au moins!

--Mais, Madame, il est de l’Académie, répliqua le docteur d’un ton air

ironique. Si un malade préfère mourir de la main d’un des princes de

la science... C’est beaucoup plus chic de pouvoir dire: «C’est Potain

qui me soigne.»

--Ah! c’est plus chic? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic dans les

maladies, maintenant? je ne savais pas ça... Ce que vous m’amusez,

s’écria-t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et

moi, bonne bête qui discutais sérieusement sans m’apercevoir que vous

me faisiez monter à l’arbre.

Quant à M. Verdurin, trouvant que c’était un peu fatigant de se mettre

à rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe en

songeant avec tristesse qu’il ne pouvait plus rattraper sa femme sur

le terrain de l’amabilité.

--Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin à

Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple,

charmant; si vous n’avez jamais à nous présenter que des amis comme

cela, vous pouvez les amener.

M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n’avait pas apprécié la

tante du pianiste.

--Il s’est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mme Verdurin, tu

ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de

la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis

plusieurs années. La première fois ne compte pas, c’était utile pour

prendre langue. Odette, il est convenu qu’il viendra nous retrouver

demain au Châtelet. Si vous alliez le prendre?

--Mais non, il ne veut pas.

--Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu’il n’aille pas lâcher au

dernier moment!

À la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait

les rejoindre n’importe où, quelquefois dans les restaurants de

banlieue où on allait peu encore, car ce n’était pas la saison, plus

souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup, et comme un

jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premières,

de galas, un coupe-file leur eût été fort utile, que cela les avait

beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de l’enterrement de

Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes,

mais seulement de celles mal cotées qu’il eût jugé peu délicat de

cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg

Saint-Germain l’habitude de ranger les relations avec le monde

officiel, répondit:

--Je vous promets de m’en occuper, vous l’aurez à temps pour la reprise

des Danicheff, je déjeune justement demain avec le Préfet de police à

l’Elysée.

--Comment ça, à l’Elysée? cria le docteur Cottard d’une voix tonnante.

--Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet que sa

phrase avait produit.

Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie:

--Ça vous prend souvent?

Généralement, une fois l’explication donnée, Cottard disait: «Ah! bon,

bon, ça va bien» et ne montrait plus trace d’émotion.

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui

procurer l’apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement

qu’un homme avec qui il dînait, qui n’avait ni fonctions officielles,

ni illustration d’aucune sorte, frayât avec le Chef de l’État.

--Comment ça, M. Grévy? vous connaissez M. Grévy? dit-il à Swann de

l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui un inconnu demande à

voir le Président de la République et qui, comprenant par ces mots «à

qui il a affaire», comme disent les journaux, assure au pauvre dément

qu’il va être reçu à l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale

du dépôt.

--Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n’osa pas dire

que c’était le prince de Galles), du reste il invite très facilement

et je vous assure que ces déjeuners n’ont rien d’amusant, ils sont

d’ailleurs très simples, on n’est jamais plus de huit à table,

répondit Swann qui tâchait d’effacer ce que semblaient avoir de trop

éclatant aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le

Président de la République.

Aussitôt Cottard, s’en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette

opinion, au sujet de la valeur d’une invitation chez M. Grévy, que

c’était chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors il

ne s’étonna plus que Swann, aussi bien qu’un autre, fréquentât

l’Elysée, et même il le plaignait un peu d’aller à des déjeuners que

l’invité avouait lui-même être ennuyeux.

--«Ah! bien, bien, ça va bien», dit-il sur le ton d’un douanier,

méfiant tout à l’heure, mais qui, après vos explications, vous donne

son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.

--«Ah! je vous crois qu’ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners,

vous avez de la vertu d’y aller, dit Mme Verdurin, à qui le Président

de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement

redoutable parce qu’il disposait de moyens de séduction et de

contrainte qui, employés à l’égard des fidèles, eussent été capables

de les faire lâcher. Il paraît qu’il est sourd comme un pot et qu’il

mange avec ses doigts.»

--«En effet, alors, cela ne doit pas beaucoup vous amuser d’y aller»,

dit le docteur avec une nuance de commisération; et, se rappelant le

chiffre de huit convives: «Sont-ce des déjeuners intimes?»

demanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu’une

curiosité de badaud.

Mais le prestige qu’avait à ses yeux le Président de la République

finit pourtant par triompher et de l’humilité de Swann et de la

malveillance de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait

avec intérêt: «Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations

personnelles avec M. Grévy. C’est bien ce qu’on appelle un gentleman?»

Il alla même jusqu’à lui offrir une carte d’invitation pour

l’exposition dentaire.

--«Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne

laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez je vous dis cela parce

que j’ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s’en sont mordu les

doigts.»

Quant à M. Verdurin il remarqua le mauvais effet qu’avait produit sur

sa femme cette découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont

il n’avait jamais parlé.

Si l’on n’avait pas arrangé une partie au dehors, c’est chez les

Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le

soir et n’acceptait presque jamais à dîner malgré les instances

d’Odette.

--«Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux cela»,

lui disait-elle.

--«Et Mme Verdurin?»

--«Oh! ce serait bien simple. Je n’aurais qu’à dire que ma robe n’a pas

été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de

s’arranger.

--«Vous êtes gentille.»

Mais Swann se disait que s’il montrait à Odette (en consentant

seulement à la retrouver après dîner), qu’il y avait des plaisirs

qu’il préférait à celui d’être avec elle, le goût qu’elle ressentait

pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et, d’autre part,

préférant infiniment à celle d’Odette, la beauté d’une petite ouvrière

fraîche et bouffie comme une rose et dont il était épris, il aimait

mieux passer le commencement de la soirée avec elle, étant sûr de voir

Odette ensuite. C’est pour les mêmes raisons qu’il n’acceptait jamais

qu’Odette vînt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite

ouvrière l’attendait près de chez lui à un coin de rue que son cocher

Rémi connaissait, elle montait à côté de Swann et restait dans ses

bras jusqu’au moment où la voiture l’arrêtait devant chez les

Verdurin. A son entrée, tandis que Mme Verdurin montrant des roses

qu’il avait envoyées le matin lui disait: «Je vous gronde» et lui

indiquait une place à côté d’Odette, le pianiste jouait pour eux deux,

la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur

amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant

quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis

tout d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de

Pieter de Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte

entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une

lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante,

pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde. Elle

passait à plis simples et immortels, distribuant çà et là les dons de

sa grâce, avec le même ineffable sourire; mais Swann y croyait

distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la

vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grâce légère,

elle avait quelque chose d’accompli, comme le détachement qui succède

au regret. Mais peu lui importait, il la considérait moins en

elle-même,--en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien qui

ignorait l’existence et de lui et d’Odette quand il l’avait composée,

et pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles--, que comme un

gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin que pour le

petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu’à lui, les

unissait; c’était au point que, comme Odette, par caprice, l’en avait

prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste

la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce passage.

«Qu’avez-vous besoin du reste? lui avait-elle dit. C’est ça notre

morceau.» Et même, souffrant de songer, au moment où elle passait si

proche et pourtant à l’infini, que tandis qu’elle s’adressait à eux,

elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu’elle eût une

signification, une beauté intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme

en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une femme

aimée, nous en voulons à l’eau de la gemme, et aux mots du langage, de

ne pas être faits uniquement de l’essence d’une liaison passagère et

d’un être particulier.

Souvent il se trouvait qu’il s’était tant attardé avec la jeune

ouvrière avant d’aller chez les Verdurin, qu’une fois la petite phrase

jouée par le pianiste, Swann s’apercevait qu’il était bientôt l’heure

qu’Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu’à la porte de son petit

hôtel, rue La Pérouse, derrière l’Arc de Triomphe. Et c’était

peut-être à cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les

faveurs, qu’il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui de la

voir plus tôt, d’arriver chez les Verdurin avec elle, à l’exercice de

ce droit qu’elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il

attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l’impression

que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l’empêchait

d’être encore avec lui, après qu’il l’avait quittée.

Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir comme elle

venait d’en descendre et qu’il lui disait à demain, elle cueillit

précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un dernier

chrysanthème et le lui donna avant qu’il fût reparti. Il le tint serré

contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours

la fleur fut fanée, il l’enferma précieusement dans son secrétaire.

Mais il n’entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans

l’après-midi, il était allé participer à cette opération capitale pour

elle «prendre le thé». L’isolement et le vide de ces courtes rues

(faites presque toutes de petits hôtels contigus, dont tout à coup

venait rompre la monotonie quelque sinistre échoppe, témoignage

historique et reste sordide du temps où ces quartiers étaient encore

mal famés), la neige qui était restée dans le jardin et aux arbres, le

négligé de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque

chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu’il avait trouvées

en entrant.

Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à coucher

d’Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un

escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d’où

tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une

grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais

qui, pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la

civilisation occidentale s’éclairait au gaz), montait au salon et au

petit salon. Ils étaient précédés d’un étroit vestibule dont le mur

quadrillé d’un treillage de jardin, mais doré, était bordé dans toute

sa longueur d’une caisse rectangulaire où fleurissaient comme dans une

serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares à cette

époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les horticulteurs

réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par la mode qui

depuis l’année dernière se portait sur eux, mais il avait eu plaisir,

cette fois, à voir la pénombre de la pièce zébrée de rose, d’oranger

et de blanc par les rayons odorants de ces astres éphémères qui

s’allument dans les jours gris. Odette l’avait reçu en robe de chambre

de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l’avait fait asseoir près

d’elle dans un des nombreux retraits mystérieux qui étaient ménagés

dans les enfoncements du salon, protégés par d’immenses palmiers

contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des paravents auxquels

étaient fixés des photographies, des nœuds de rubans et des éventails.

Elle lui avait dit: «Vous n’êtes pas confortable comme cela, attendez,

moi je vais bien vous arranger», et avec le petit rire vaniteux

qu’elle aurait eu pour quelque invention particulière à elle, avait

installé derrière la tête de Swann, sous ses pieds, des coussins de

soie japonaise qu’elle pétrissait comme si elle avait été prodigue de

ces richesses et insoucieuse de leur valeur. Mais quand le valet de

chambre était venu apporter successivement les nombreuses lampes qui,

presque toutes enfermées dans des potiches chinoises, brûlaient

isolées ou par couples, toutes sur des meubles différents comme sur

des autels et qui dans le crépuscule déjà presque nocturne de cette

fin d’après-midi d’hiver avaient fait reparaître un coucher de soleil

plus durable, plus rose et plus humain,--faisant peut-être rêver dans

la rue quelque amoureux arrêté devant le mystère de la présence que

décelaient et cachaient à la fois les vitres rallumées--, elle avait

surveillé sévèrement du coin de l’œil le domestique pour voir s’il les

posait bien à leur place consacrée. Elle pensait qu’en en mettant une

seule là où il ne fallait pas, l’effet d’ensemble de son salon eût été

détruit, et son portrait, placé sur un chevalet oblique drapé de

peluche, mal éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de

cet homme grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu’il avait

passé trop près de deux jardinières qu’elle se réservait de nettoyer

elle-même dans sa peur qu’on ne les abîmât et qu’elle alla regarder de

près pour voir s’il ne les avait pas écornées. Elle trouvait à tous

ses bibelots chinois des formes «amusantes», et aussi aux orchidées,

aux catleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs

préférées, parce qu’ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler à

des fleurs, mais d’être en soie, en satin. «Celle-là a l’air d’être

découpée dans la doublure de mon manteau», dit-elle à Swann en lui

montrant une orchidée, avec une nuance d’estime pour cette fleur si

«chic», pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui

donnait, si loin d’elle dans l’échelle des êtres et pourtant raffinée,

plus digne que bien des femmes qu’elle lui fit une place dans son

salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de feu

décorant une potiche ou brodées sur un écran, les corolles d’un

bouquet d’orchidées, un dromadaire d’argent niellé aux yeux incrustés

de rubis qui voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade, elle

affectait tour à tour d’avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la

cocasserie des monstres, de rougir de l’indécence des fleurs et

d’éprouver un irrésistible désir d’aller embrasser le dromadaire et le

crapaud qu’elle appelait: «chéris». Et ces affectations contrastaient

avec la sincérité de certaines de ses dévotions, notamment à

Notre-Dame du Laghet qui l’avait jadis, quand elle habitait Nice,

guérie d’une maladie mortelle et dont elle portait toujours sur elle

une médaille d’or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans limites.

Odette fit à Swann «son» thé, lui demanda: «Citron ou crème?» et comme

il répondit «crème», lui dit en riant: «Un nuage!» Et comme il le

trouvait bon: «Vous voyez que je sais ce que vous aimez.» Ce thé en

effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même

et l’amour a tellement besoin de se trouver une justification, une

garantie de durée, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n’en

seraient pas et finissent avec lui, que quand il l’avait quittée à

sept heures pour rentrer chez lui s’habiller, pendant tout le trajet

qu’il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la joie que cet

après-midi lui avait causée, il se répétait: «Ce serait bien agréable

d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette

chose si rare, du bon thé.» Une heure après, il reçut un mot d’Odette,

et reconnut tout de suite cette grande écriture dans laquelle une

affectation de raideur britannique imposait une apparence de

discipline à des caractères informes qui eussent signifié peut-être

pour des yeux moins prévenus le désordre de la pensée, l’insuffisance

de l’éducation, le manque de franchise et de volonté. Swann avait

oublié son étui à cigarettes chez Odette. «Que n’y avez-vous oublié

aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre.»

Une seconde visite qu’il lui fit eut plus d’importance peut-être. En

se rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu’il devait la voir

d’avance, il se la représentait; et la nécessité où il était pour

trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et

fraîches, les joues qu’elle avait si souvent jaunes, languissantes,

parfois piquées de petits points rouges, l’affligeait comme une preuve

que l’idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait

une gravure qu’elle désirait voir. Elle était un peu souffrante; elle

le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa

poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à côté

de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait

dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante

pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle

regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et

maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa

ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on

voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu

ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres

non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous

entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de

généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons:

ainsi, dans la matière d’un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo,

la saillie des pommettes, l’obliquité des sourcils, enfin la

ressemblance criante de son cocher Rémi; sous les couleurs d’un

Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy; dans un portrait de Tintoret,

l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers

poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la

congestion des paupières du docteur du Boulbon. Peut-être ayant

toujours gardé un remords d’avoir borné sa vie aux relations

mondaines, à la conversation, croyait-il trouver une sorte d’indulgent

pardon à lui accordé par les grands artistes, dans ce fait qu’ils

avaient eux aussi considéré avec plaisir, fait entrer dans leur œuvre,

de tels visages qui donnent à celle-ci un singulier certificat de

réalité et de vie, une saveur moderne; peut-être aussi s’était-il

tellement laissé gagner par la frivolité des gens du monde qu’il

éprouvait le besoin de trouver dans une œuvre ancienne ces allusions

anticipées et rajeunissantes à des noms propres d’aujourd’hui.

Peut-être au contraire avait-il gardé suffisamment une nature

d’artiste pour que ces caractéristiques individuelles lui causassent

du plaisir en prenant une signification plus générale, dès qu’il les

apercevait déracinées, délivrées, dans la ressemblance d’un portrait

plus ancien avec un original qu’il ne représentait pas. Quoi qu’il en

soit et peut-être parce que la plénitude d’impressions qu’il avait

depuis quelque temps et bien qu’elle lui fût venue plutôt avec l’amour

de la musique, avait enrichi même son goût pour la peinture, le

plaisir fut plus profond et devait exercer sur Swann une influence

durable, qu’il trouva à ce moment-là dans la ressemblance d’Odette

avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano auquel on ne donne plus

volontiers son surnom populaire de Botticelli depuis que celui-ci

évoque au lieu de l’œuvre véritable du peintre l’idée banale et fausse

qui s’en est vulgarisée. Il n’estima plus le visage d’Odette selon la

plus ou moins bonne qualité de ses joues et d’après la douceur

purement carnée qu’il supposait devoir leur trouver en les touchant

avec ses lèvres si jamais il osait l’embrasser, mais comme un écheveau

de lignes subtiles et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant

la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à

l’effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme en un

portrait d’elle en lequel son type devenait intelligible et clair.

Il la regardait; un fragment de la fresque apparaissait dans son

visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y

retrouver soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensât seulement

à elle, et bien qu’il ne tînt sans doute au chef-d’œuvre florentin que

parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui

conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. Swann se

reprocha d’avoir méconnu le prix d’un être qui eût paru adorable au

grand Sandro, et il se félicita que le plaisir qu’il avait à voir

Odette trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il

se dit qu’en associant la pensée d’Odette à ses rêves de bonheur il ne

s’était pas résigné à un pis-aller aussi imparfait qu’il l’avait cru

jusqu’ici, puisqu’elle contentait en lui ses goûts d’art les plus

raffinés. Il oubliait qu’Odette n’était pas plus pour cela une femme

selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été

orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques. Le mot d’«œuvre

florentine» rendit un grand service à Swann. Il lui permit, comme un

titre, de faire pénétrer l’image d’Odette dans un monde de rêves, où

elle n’avait pas eu accès jusqu’ici et où elle s’imprégna de noblesse.

Et tandis que la vue purement charnelle qu’il avait eue de cette

femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité de son

visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son amour, ces

doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la place pour

base les données d’une esthétique certaine; sans compter que le baiser

et la possession qui semblaient naturels et médiocres s’ils lui

étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner l’adoration

d’une pièce de musée, lui parurent devoir être surnaturels et

délicieux.

Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît

plus que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner

beaucoup de son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une

fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse, en un

exemplaire rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la

spiritualité et le désintéressement d’un artiste, tantôt avec

l’orgueil, l’égoïsme et la sensualité d’un collectionneur.

Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d’Odette, une

reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le

délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles

merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce

qu’il trouvait beau jusque-là d’une façon esthétique à l’idée d’une

femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu’il se

félicitait de trouver réunis dans un être qu’il pourrait posséder.

Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d’œuvre que nous

regardons, maintenant qu’il connaissait l’original charnel de la fille

de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le

corps d’Odette ne lui avait pas d’abord inspiré. Quand il avait

regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui

qu’il trouvait plus beau encore et approchant de lui la photographie

de Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur.

Et cependant ce n’était pas seulement la lassitude d’Odette qu’il

s’ingéniait à prévenir, c’était quelquefois aussi la sienne propre;

sentant que depuis qu’Odette avait toutes facilités pour le voir, elle

semblait n’avoir pas grand’chose à lui dire, il craignait que les

façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement

fixées, qui étaient maintenant les siennes quand ils étaient ensemble,

ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d’un jour où elle

voudrait déclarer sa passion, qui seul l’avait rendu et gardé

amoureux. Et pour renouveler un peu l’aspect moral, trop figé,

d’Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui écrivait tout

d’un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères

simulées qu’il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu’elle

allait être effrayée, lui répondre et il espérait que dans la

contraction que la peur de le perdre ferait subir à son âme,

jailliraient des mots qu’elle ne lui avait encore jamais dits; et en

effet c’est de cette façon qu’il avait obtenu les lettres les plus

tendres qu’elle lui eût encore écrites dont l’une, qu’elle lui avait

fait porter à midi de la «Maison Dorée» (c’était le jour de la fête de

Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par ces

mots: «Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire»,

et qu’il avait gardée dans le même tiroir que la fleur séchée du

chrysanthème. Ou bien si elle n’avait pas eu le temps de lui écrire,

quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement à lui et

lui dirait: «J’ai à vous parler», et il contemplerait avec curiosité

sur son visage et dans ses paroles ce qu’elle lui avait caché

jusque-là de son cœur.

Rien qu’en approchant de chez les Verdurin quand il apercevait,

éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait

jamais les volets, il s’attendrissait en pensant à l’être charmant

qu’il allait voir épanoui dans leur lumière d’or. Parfois les ombres

des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les

lampes, comme ces petites gravures qu’on intercale de place en place

dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que

clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d’Odette. Puis, dès

qu’il était arrivé, sans qu’il s’en rendit compte, ses yeux brillaient

d’une telle joie que M. Verdurin disait au peintre: «Je crois que ça

chauffe.» Et la présence d’Odette ajoutait en effet pour Swann à cette

maison ce dont n’était pourvue aucune de celles où il était reçu: une

sorte d’appareil sensitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans

toutes les pièces et apportait des excitations constantes à son cœur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu’était le

petit «clan» prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous

quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à

la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas

courir de grands risques, puisque, quoi qu’il lui eût écrit dans la

journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.

Mais une fois qu’ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour

ensemble, il avait emmené jusqu’au bois sa jeune ouvrière pour

retarder le moment d’aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si

tard qu’Odette, croyant qu’il ne viendrait plus, était partie. En

voyant qu’elle n’était plus dans le salon, Swann ressentit une

souffrance au cœur; il tremblait d’être privé d’un plaisir qu’il

mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de

le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous

diminue ou même nous empêche d’apercevoir aucunement leur grandeur.

--«As-tu vu la tête qu’il a fait quand il s’est aperçu qu’elle n’était

pas là? dit M. Verdurin à sa femme, je crois qu’on peut dire qu’il est

pincé!»

--«La tête qu’il a fait?» demanda avec violence le docteur Cottard qui,

étant allé un instant voir un malade, revenait chercher sa femme et ne

savait pas de qui on parlait.

--«Comment vous n’avez pas rencontré devant la porte le plus beau des

Swann»?

--«Non. M. Swann est venu»?

--Oh! un instant seulement. Nous avons eu un Swann très agité, très

nerveux. Vous comprenez, Odette était partie.

--«Vous voulez dire qu’elle est du dernier bien avec lui, qu’elle lui a

fait voir l’heure du berger», dit le docteur, expérimentant avec

prudence le sens de ces expressions.

--«Mais non, il n’y a absolument rien, et entre nous, je trouve qu’elle

a bien tort et qu’elle se conduit comme une fameuse cruche, qu’elle

est du reste.»

--«Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu’est-ce que tu en sais qu’il n’y a

rien, nous n’avons pas été y voir, n’est-ce pas.»

--«A moi, elle me l’aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je

vous dis qu’elle me raconte toutes ses petites affaires! Comme elle

n’a plus personne en ce moment, je lui ai dit qu’elle devrait coucher

avec lui. Elle prétend qu’elle ne peut pas, qu’elle a bien eu un fort

béguin pour lui mais qu’il est timide avec elle, que cela l’intimide à

son tour, et puis qu’elle ne l’aime pas de cette manière-là, que c’est

un être idéal, qu’elle a peur de déflorer le sentiment qu’elle a pour

lui, est-ce que je sais, moi. Ce serait pourtant absolument ce qu’il

lui faut.»

--«Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin, il ne

me revient qu’à demi ce monsieur; je le trouve poseur.»

Mme Verdurin s’immobilisa, prit une expression inerte comme si elle

était devenue une statue, fiction qui lui permit d’être censée ne pas

avoir entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l’air

d’impliquer qu’on pouvait «poser» avec eux, donc qu’on était «plus

qu’eux».

--«Enfin, s’il n’y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur

la croit VERTUEUSE, dit ironiquement M. Verdurin. Et après tout, on ne

peut rien dire, puisqu’il a l’air de la croire intelligente. Je ne

sais si tu as entendu ce qu’il lui débitait l’autre soir sur la sonate

de Vinteuil; j’aime Odette de tout mon cœur, mais pour lui faire des

théories d’esthétique, il faut tout de même être un fameux jobard!»

--«Voyons, ne dites pas du mal d’Odette, dit Mme Verdurin en faisant

l’enfant. Elle est charmante.»

--«Mais cela ne l’empêche pas d’être charmante; nous ne disons pas du

mal d’elle, nous disons que ce n’est pas une vertu ni une

intelligence. Au fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que ça à ce

qu’elle soit vertueuse? Elle serait peut-être beaucoup moins

charmante, qui sait?»

Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d’hôtel qui ne se

trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été chargé par

Odette de lui dire,--mais il y avait bien une heure déjà,--au cas où il

viendrait encore, qu’elle irait probablement prendre du chocolat chez

Prévost avant de rentrer. Swann partit chez Prévost, mais à chaque pas

sa voiture était arrêtée par d’autres ou par des gens qui

traversaient, odieux obstacles qu’il eût été heureux de renverser si

le procès-verbal de l’agent ne l’eût retardé plus encore que le

passage du piéton. Il comptait le temps qu’il mettait, ajoutait

quelques secondes à toutes les minutes pour être sûr de ne pas les

avoir faites trop courtes, ce qui lui eût laissé croire plus grande

qu’elle n’était en réalité sa chance d’arriver assez tôt et de trouver

encore Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient de dormir

et qui prend conscience de l’absurdité des rêvasseries qu’il ruminait

sans se distinguer nettement d’elles, Swann tout d’un coup aperçut en

lui l’étrangeté des pensées qu’il roulait depuis le moment où on lui

avait dit chez les Verdurin qu’Odette était déjà partie, la nouveauté

de la douleur au cœur dont il souffrait, mais qu’il constata seulement

comme s’il venait de s’éveiller. Quoi? toute cette agitation parce

qu’il ne verrait Odette que demain, ce que précisément il avait

souhaité, il y a une heure, en se rendant chez Mme Verdurin. Il fut

bien obligé de constater que dans cette même voiture qui l’emmenait

chez Prévost, il n’était plus le même, et qu’il n’était plus seul,

qu’un être nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel

il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être

obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une maladie.

Et pourtant depuis un moment qu’il sentait qu’une nouvelle personne

s’était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante.

C’est à peine s’il se disait que cette rencontre possible chez Prévost

(de laquelle l’attente saccageait, dénudait à ce point les moments qui

la précédaient qu’il ne trouvait plus une seule idée, un seul souvenir

derrière lequel il pût faire reposer son esprit), il était probable

pourtant, si elle avait lieu, qu’elle serait comme les autres, fort

peu de chose. Comme chaque soir, dès qu’il serait avec Odette, jetant

furtivement sur son changeant visage un regard aussitôt détourné de

peur qu’elle n’y vît l’avance d’un désir et ne crût plus à son

désintéressement, il cesserait de pouvoir penser à elle, trop occupé à

trouver des prétextes qui lui permissent de ne pas la quitter tout de

suite et de s’assurer, sans avoir l’air d’y tenir, qu’il la

retrouverait le lendemain chez les Verdurin: c’est-à-dire de prolonger

pour l’instant et de renouveler un jour de plus la déception et la

torture que lui apportait la vaine présence de cette femme qu’il

approchait sans oser l’étreindre.

Elle n’était pas chez Prévost; il voulut chercher dans tous les

restaurants des boulevards. Pour gagner du temps, pendant qu’il

visitait les uns, il envoya dans les autres son cocher Rémi (le doge

Lorédan de Rizzo) qu’il alla attendre ensuite--n’ayant rien trouvé

lui-même--à l’endroit qu’il lui avait désigné. La voiture ne revenait

pas et Swann se représentait le moment qui approchait, à la fois comme

celui où Rémi lui dirait: «Cette dame est là», et comme celui où Rémi

lui dirait, «cette dame n’était dans aucun des cafés.» Et ainsi il

voyait la fin de la soirée devant lui, une et pourtant alternative,

précédée soit par la rencontre d’Odette qui abolirait son angoisse,

soit, par le renoncement forcé à la trouver ce soir, par l’acceptation

de rentrer chez lui sans l’avoir vue.

Le cocher revint, mais, au moment où il s’arrêta devant Swann,

celui-ci ne lui dit pas: «Avez-vous trouvé cette dame?» mais:

«Faites-moi donc penser demain à commander du bois, je crois que la

provision doit commencer à s’épuiser.» Peut-être se disait-il que si

Rémi avait trouvé Odette dans un café où elle l’attendait, la fin de

la soirée néfaste était déjà anéantie par la réalisation commencée de

la fin de soirée bienheureuse et qu’il n’avait pas besoin de se

presser d’atteindre un bonheur capturé et en lieu sûr, qui ne

s’échapperait plus. Mais aussi c’était par force d’inertie; il avait

dans l’âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le

corps, ceux-là qui au moment d’éviter un choc, d’éloigner une flamme

de leur habit, d’accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps,

commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient

auparavant comme pour y trouver leur point d’appui, leur élan. Et sans

doute si le cocher l’avait interrompu en lui disant: «Cette dame est

là», il eut répondu: «Ah! oui, c’est vrai, la course que je vous avais

donnée, tiens je n’aurais pas cru», et aurait continué à lui parler

provision de bois pour lui cacher l’émotion qu’il avait eue et se

laisser à lui-même le temps de rompre avec l’inquiétude et de se

donner au bonheur.

Mais le cocher revint lui dire qu’il ne l’avait trouvée nulle part, et

ajouta son avis, en vieux serviteur:

--Je crois que Monsieur n’a plus qu’à rentrer.

Mais l’indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait

plus rien changer à la réponse qu’il apportait tomba, quand il le vit

essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche:

--«Mais pas du tout, s’écria-t-il, il faut que nous trouvions cette

dame; c’est de la plus haute importance. Elle serait extrêmement

ennuyée, pour une affaire, et froissée, si elle ne m’avait pas vu.»

--«Je ne vois pas comment cette dame pourrait être froissée, répondit

Rémi, puisque c’est elle qui est partie sans attendre Monsieur,

qu’elle a dit qu’elle allait chez Prévost et qu’elle n’y était pas,»

D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des

boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares

erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui

s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant

de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces

corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume

sombre, il eût cherché Eurydice.

De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de

dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce

grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être

avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est

lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût

jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est

que notre goût pour lui devint exclusif. Et cette condition-là est

réalisée quand--à ce moment où il nous fait défaut--à la recherche des

plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en

nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet être même, un besoin

absurde, que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et

difficile à guérir--le besoin insensé et douloureux de le posséder.

Swann se fit conduire dans les derniers restaurants; c’est la seule

hypothèse du bonheur qu’il avait envisagée avec calme; il ne cachait

plus maintenant son agitation, le prix qu’il attachait à cette

rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher,

comme si en lui inspirant le désir de réussir qui viendrait s’ajouter

à celui qu’il en avait lui-même, il pouvait faire qu’Odette, au cas où

elle fût déjà rentrée se coucher, se trouvât pourtant dans un

restaurant du boulevard. Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux

fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir

du Café Anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre

sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il

heurta une personne qui venait en sens contraire: c’était Odette; elle

lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost,

elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne

l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.

Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi.

Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de

la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer. Mais

cette joie que sa raison n’avait cessé d’estimer, pour ce soir,

irréalisable, ne lui en paraissait maintenant que plus réelle; car, il

n’y avait pas collaboré par la prévision des vraisemblances, elle lui

restait extérieure; il n’avait pas besoin de tirer de son esprit pour

la lui fournir,--c’est d’elle-même qu’émanait, c’est elle-même qui

projetait vers lui--cette vérité qui rayonnait au point de dissiper

comme un songe l’isolement qu’il avait redouté, et sur laquelle il

appuyait, il reposait, sans penser, sa rêverie heureuse. Ainsi un

voyageur arrivé par un beau temps au bord de la Méditerranée,

incertain de l’existence des pays qu’il vient de quitter, laisse

éblouir sa vue, plutôt qu’il ne leur jette des regards, par les rayons

qu’émet vers lui l’azur lumineux et résistant des eaux.

Il monta avec elle dans la voiture qu’elle avait et dit à la sienne de

suivre.

Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa

fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de

cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. Elle

était habillée sous sa mantille, d’un flot de velours noir qui, par un

rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d’une jupe de

faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille

blanche, à l’ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées

d’autres fleurs de catleyas. Elle était à peine remise de la frayeur

que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au

cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et

restait toute palpitante, sans respiration.

--«Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur.»

Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la maintenir;

puis il lui dit:

--Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas

vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette

droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc.

J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.

Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de

façons avec elle, dit en souriant:

--«Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.»

Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l’air

d’avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même,

commençant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écria:

--«Oh! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler,

vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien.

Sincèrement je ne vous gêne pas? Voyez, il y a un peu... je pense que

c’est du pollen qui s’est répandu sur vous, vous permettez que je

l’essuie avec ma main? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop

brutal? Je vous chatouille peut-être un peu? mais c’est que je ne

voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper.

Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer ils

seraient tombés; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même...

Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable? Et en les respirant

pour voir s’ils n’ont vraiment pas d’odeur non plus? Je n’en ai jamais

senti, je peux? dites la vérité.»?

Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire «vous

êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît».

Il élevait son autre main le long de la joue d’Odette; elle le regarda

fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître

florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance;

amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces,

comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes.

Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les

scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude

qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces

moments-là et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre,

elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage,

comme si une force invisible l’eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann,

qui, avant qu’elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses

lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux

mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de

reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à

sa réalisation, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part

du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann

attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédée, ni même

encore embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce

regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage

qu’on va quitter pour toujours.

Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce

soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la

froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit

manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là

(qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fiché Odette la

première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle

avait des catleyas à son corsage, il disait: «C’est malheureux, ce

soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été

déplacés comme l’autre soir; il me semble pourtant que celui-ci n’est

pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les

autres?» Ou bien, si elle n’en avait pas: «Oh! pas de catleyas ce

soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements.» De sorte que,

pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le

premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres

sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient

chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou

le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé

en désuétude, la métaphore «faire catleya», devenue un simple vocable

qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte

de la possession physique--où d’ailleurs l’on ne possède rien,--survécut

dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et

peut-être cette manière particulière de dire «faire l’amour» ne

signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a

beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus

différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au

contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles--ou

crues telles par nous--pour que nous soyons obligés de la faire naître

de quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait

été la première fois pour Swann l’arrangement des catleyas. Il

espérait en tremblant, ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle

était dupe de sa ruse, ne pouvait le deviner), que c’était la

possession de cette femme qui allait sortir d’entre leurs larges

pétales mauves; et le plaisir qu’il éprouvait déjà et qu’Odette ne

tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu’elle ne l’avait pas

reconnu, lui semblait, à cause de cela--comme il put paraître au

premier homme qui le goûta parmi les fleurs du paradis terrestre--un

plaisir qui n’avait pas existé jusque-là, qu’il cherchait à créer, un

plaisir--ainsi que le nom spécial qu’il lui donna en garda la

trace--entièrement particulier et nouveau.

Maintenant, tous les soirs, quand il l’avait ramenée chez elle, il

fallait qu’il entrât et souvent elle ressortait en robe de chambre et

le conduisait jusqu’à sa voiture, l’embrassait aux yeux du cocher,

disant: «Qu’est-ce que cela peut me faire, que me font les autres?»

Les soirs où il n’allait pas chez les Verdurin (ce qui arrivait

parfois depuis qu’il pouvait la voir autrement), les soirs de plus en

plus rares où il allait dans le monde, elle lui demandait de venir

chez elle avant de rentrer, quelque heure qu’il fût. C’était le

printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait

dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait

aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui demandaient de

revenir avec eux qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du même

côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux

s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait

plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il

ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les

endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il

avait l’attitude inversée de celle à quoi, hier encore, on l’eût

reconnu et qui avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une

passion est en nous comme un caractère momentané et différent qui se

substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par

lesquels il s’exprimait! En revanche ce qui était invariable

maintenant, c’était que où que Swann se trouvât, il ne manquât pas

d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui

qu’il parcourait inévitablement et comme la pente même irrésistible et

rapide de sa vie. A vrai dire, souvent resté tard dans le monde, il

aurait mieux aimé rentrer directement chez lui sans faire cette longue

course et ne la voir que le lendemain; mais le fait même de se

déranger à une heure anormale pour aller chez elle, de deviner que les

amis qui le quittaient se disaient: «Il est très tenu, il y a

certainement une femme qui le force à aller chez elle à n’importe

quelle heure», lui faisait sentir qu’il menait la vie des hommes qui

ont une affaire amoureuse dans leur existence, et en qui le sacrifice

qu’ils font de leur repos et de leurs intérêts à une rêverie

voluptueuse fait naître un charme intérieur. Puis sans qu’il s’en

rendît compte, cette certitude qu’elle l’attendait, qu’elle n’était

pas ailleurs avec d’autres, qu’il ne reviendrait pas sans l’avoir vue,

neutralisait cette angoisse oubliée mais toujours prête à renaître

qu’il avait éprouvée le soir où Odette n’était plus chez les Verdurin

et dont l’apaisement actuel était si doux que cela pouvait s’appeler

du bonheur. Peut-être était-ce à cette angoisse qu’il était redevable

de l’importance qu’Odette avait prise pour lui. Les êtres nous sont

d’habitude si indifférents, que quand nous avons mis dans l’un d’eux

de telles possibilités de souffrance et de joie, pour nous il nous

semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait

de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins

rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce

qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir.

Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la

lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues

désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée

comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi dans sa pensée et,

depuis projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il

le voyait. S’il arrivait après l’heure où Odette envoyait ses

domestiques se coucher, avant de sonner à la porte du petit jardin, il

allait d’abord dans la rue, où donnait au rez-de-chaussée, entre les

fenêtres toutes pareilles, mais obscures, des hôtels contigus, la

fenêtre, seule éclairée, de sa chambre. Il frappait au carreau, et

elle, avertie, répondait et allait l’attendre de l’autre côté, à la

porte d’entrée. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des

morceaux qu’elle préférait: la VALSE DES ROSES ou PAUVRE FOU de

Tagliafico (qu’on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à

son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite

phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu’Odette jouât fort mal, mais

la vision la plus belle qui nous reste d’une œuvre est souvent celle

qui s’éleva au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles,

d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait à s’associer pour

Swann à l’amour qu’il avait pour Odette. Il sentait bien que cet

amour, c’était quelque chose qui ne correspondait à rien d’extérieur,

de constatable par d’autres que lui; il se rendait compte que les

qualités d’Odette ne justifiaient pas qu’il attachât tant de prix aux

moments passés auprès d’elle. Et souvent, quand c’était l’intelligence

positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier

tant d’intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais

la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui

l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de

Swann s’en trouvaient changées; une marge y était réservée à une

jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur

et qui pourtant au lieu d’être purement individuelle comme celle de

l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses

concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase

l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour

l’assouvir. De sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite

phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les

considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées

vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette.

Puis à ce que l’affection d’Odette pouvait avoir d’un peu court et

décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence

mystérieuse. A voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la

phrase, on aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique

qui donnait plus d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui

donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable

besoin, ressemblait en effet, à ces moments-là, au plaisir qu’il

aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un

monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme

parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce

qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un

seul sens. Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann,--pour lui

dont les yeux quoique délicats amateurs de peinture, dont l’esprit

quoique fin observateur de mœurs, portaient à jamais la trace

indélébile de la sécheresse de sa vie--de se sentir transformé en une

créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés

logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne

percevant le monde que par l’ouïe. Et comme dans la petite phrase il

cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre,

quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus

intérieure de tous les secours du raisonnement et à la faire passer

seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son. Il commençait à

se rendre compte de tout ce qu’il y avait de douloureux, peut-être

même de secrètement inapaisé au fond de la douceur de cette phrase,

mais il ne pouvait pas en souffrir. Qu’importait qu’elle lui dît que

l’amour est fragile, le sien était si fort! Il jouait avec la

tristesse qu’elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme

une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu’il

avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à

Odette, exigeant qu’en même temps elle ne cessât pas de l’embrasser.

Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah! dans ces premiers temps où

l’on aime, les baisers naissent si naturellement! Ils foisonnent si

pressés les uns contre les autres; et l’on aurait autant de peine à

compter les baisers qu’on s’est donnés pendant une heure que les

fleurs d’un champ au mois de mai. Alors elle faisait mine de

s’arrêter, disant: «Comment veux-tu que je joue comme cela si tu me

tiens, je ne peux tout faire à la fois, sache au moins ce que tu veux,

est-ce que je dois jouer la phrase ou faire des petites caresses», lui

se fâchait et elle éclatait d’un rire qui se changeait et retombait

sur lui, en une pluie de baisers. Ou bien elle le regardait d’un air

maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans la Vie de Moïse

de Botticelli, il l’y situait, il donnait au cou d’Odette

l’inclinaison nécessaire; et quand il l’avait bien peinte à la

détrempe, au XVe siècle, sur la muraille de la Sixtine, l’idée qu’elle

était cependant restée là, près du piano, dans le moment actuel, prête

à être embrassée et possédée, l’idée de sa matérialité et de sa vie

venait l’enivrer avec une telle force que, l’œil égaré, les mâchoires

tendues comme pour dévorer, il se précipitait sur cette vierge de

Botticelli et se mettait à lui pincer les joues. Puis, une fois qu’il

l’avait quittée, non sans être rentré pour l’embrasser encore parce

qu’il avait oublié d’emporter dans son souvenir quelque particularité

de son odeur ou de ses traits, tandis qu’il revenait dans sa victoria,

bénissant Odette de lui permettre ces visites quotidiennes, dont il

sentait qu’elles ne devaient pas lui causer à elle une bien grande

joie, mais qui en le préservant de devenir jaloux,--en lui ôtant

l’occasion de souffrir de nouveau du mal qui s’était déclaré en lui le

soir où il ne l’avait pas trouvée chez les Verdurin--l’aideraient à

arriver, sans avoir plus d’autres de ces crises dont la première avait

été si douloureuse et resterait la seule, au bout de ces heures

singulières de sa vie, heures presque enchantées, à la façon de celles

où il traversait Paris au clair de lune. Et, remarquant, pendant ce

retour, que l’astre était maintenant déplacé par rapport à lui, et

presque au bout de l’horizon, sentant que son amour obéissait, lui

aussi, à des lois immuables et naturelles, il se demandait si cette

période où il était entré durerait encore longtemps, si bientôt sa

pensée ne verrait plus le cher visage qu’occupant une position

lointaine et diminuée, et près de cesser de répandre du charme. Car

Swann en trouvait aux choses, depuis qu’il était amoureux, comme au

temps où, adolescent, il se croyait artiste; mais ce n’était plus le

même charme, celui-ci c’est Odette seule qui le leur conférait. Il

sentait renaître en lui les inspirations de sa jeunesse qu’une vie

frivole avait dissipées, mais elles portaient toutes le reflet, la

marque d’un être particulier; et, dans les longues heures qu’il

prenait maintenant un plaisir délicat à passer chez lui, seul avec son

âme en convalescence, il redevenait peu à peu lui-même, mais à une

autre.

Il n’allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l’emploi de

son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu’il

lui manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous

permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne

envie de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu’elle pouvait

faire, ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois

en pensant qu’il y a quelques années, quand il ne la connaissait pas,

on lui avait parlé d’une femme, qui, s’il se rappelait bien, devait

certainement être elle, comme d’une fille, d’une femme entretenue, une

de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vécu

dans leur société, le caractère entier, foncièrement pervers, dont les

dota longtemps l’imagination de certains romanciers. Il se disait

qu’il n’y a souvent qu’à prendre le contre-pied des réputations que

fait le monde pour juger exactement une personne, quand, à un tel

caractère, il opposait celui d’Odette, bonne, naïve, éprise d’idéal,

presque si incapable de ne pas dire la vérité, que, l’ayant un jour

priée, pour pouvoir dîner seul avec elle, d’écrire aux Verdurin

qu’elle était souffrante, le lendemain, il l’avait vue, devant Mme

Verdurin qui lui demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et

refléter malgré elle, sur son visage, le chagrin, le supplice que cela

lui était de mentir, et, tandis qu’elle multipliait dans sa réponse

les détails inventés sur sa prétendue indisposition de la veille,

avoir l’air de faire demander pardon par ses regards suppliants et sa

voix désolée de la fausseté de ses paroles.

Certains jours pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans

l’après-midi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à

laquelle il s’était remis dernièrement. On venait lui dire que Mme de

Crécy était dans son petit salon. Il allait l’y retrouver, et quand il

ouvrait la porte, au visage rosé d’Odette, dès qu’elle avait aperçu

Swann, venait--, changeant la forme de sa bouche, le regard de ses

yeux, le modelé de ses joues--se mélanger un sourire. Une fois seul, il

revoyait ce sourire, celui qu’elle avait eu la veille, un autre dont

elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa

réponse, en voiture, quand il lui avait demandé s’il lui était

désagréable en redressant les catleyas; et la vie d’Odette pendant le

reste du temps, comme il n’en connaissait rien, lui apparaissait avec

son fond neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d’études de

Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens,

dessinés aux trois crayons sur le papier chamois, d’innombrables

sourires. Mais, parfois, dans un coin de cette vie que Swann voyait

toute vide, si même son esprit lui disait qu’elle ne l’était pas,

parce qu’il ne pouvait pas l’imaginer, quelque ami, qui, se doutant

qu’ils s’aimaient, ne se fût pas risqué à lui rien dire d’elle que

d’insignifiant, lui décrivait la silhouette d’Odette, qu’il avait

aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbatucci dans une

«visite» garnie de skunks, sous un chapeau «à la Rembrandt» et un

bouquet de violettes à son corsage. Ce simple croquis bouleversait

Swann parce qu’il lui faisait tout d’un coup apercevoir qu’Odette

avait une vie qui n’était pas tout entière à lui; il voulait savoir à

qui elle avait cherché à plaire par cette toilette qu’il ne lui

connaissait pas; il se promettait de lui demander où elle allait, à ce

moment-là, comme si dans toute la vie incolore,--presque inexistante,

parce qu’elle lui était invisible--, de sa maîtresse, il n’y avait

qu’une seule chose en dehors de tous ces sourires adressés à lui: sa

démarche sous un chapeau à la Rembrandt, avec un bouquet de violettes

au corsage.

Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la Valse

des Roses, Swann ne cherchait pas à lui faire jouer plutôt des choses

qu’il aimât, et pas plus en musique qu’en littérature, à corriger son

mauvais goût. Il se rendait bien compte qu’elle n’était pas

intelligente. En lui disant qu’elle aimerait tant qu’il lui parlât des

grands poètes, elle s’était imaginé qu’elle allait connaître tout de

suite des couplets héroïques et romanesques dans le genre de ceux du

vicomte de Borelli, en plus émouvant encore. Pour Ver Meer de Delft,

elle lui demanda s’il avait souffert par une femme, si c’était une

femme qui l’avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu’on n’en savait

rien, elle s’était désintéressée de ce peintre. Elle disait souvent:

«Je crois bien, la poésie, naturellement, il n’y aurait rien de plus

beau si c’était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu’ils disent.

Mais bien souvent, il n’y a pas plus intéressé que ces gens-là. J’en

sais quelque chose, j’avais une amie qui a aimé une espèce de poète.

Dans ses vers il ne parlait que de l’amour, du ciel, des étoiles. Ah!

ce qu’elle a été refaite! Il lui a croqué plus de trois cent mille

francs.» Si alors Swann cherchait à lui apprendre en quoi consistait

la beauté artistique, comment il fallait admirer les vers ou les

tableaux, au bout d’un instant, elle cessait d’écouter, disant:

«Oui... je ne me figurais pas que c’était comme cela.» Et il sentait

qu’elle éprouvait une telle déception qu’il préférait mentir en lui

disant que tout cela n’était rien, que ce n’était encore que des

bagatelles, qu’il n’avait pas le temps d’aborder le fond, qu’il y

avait autre chose. Mais elle lui disait vivement: «Autre chose?

quoi?... Dis-le alors», mais il ne le disait pas, sachant combien cela

lui paraîtrait mince et différent de ce qu’elle espérait, moins

sensationnel et moins touchant, et craignant que, désillusionnée de

l’art, elle ne le fût en même temps de l’amour.

Et en effet elle trouvait Swann, intellectuellement, inférieur à ce

qu’elle aurait cru. «Tu gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te

définir.» Elle s’émerveillait davantage de son indifférence à

l’argent, de sa gentillesse pour chacun, de sa délicatesse. Et il

arrive en effet souvent pour de plus grands que n’était Swann, pour un

savant, pour un artiste, quand il n’est pas méconnu par ceux qui

l’entourent, que celui de leurs sentiments qui prouve que la

supériorité de son intelligence s’est imposée à eux, ce n’est pas leur

admiration pour ses idées, car elles leur échappent, mais leur respect

pour sa bonté. C’est aussi du respect qu’inspirait à Odette la

situation qu’avait Swann dans le monde, mais elle ne désirait pas

qu’il cherchât à l’y faire recevoir. Peut-être sentait-elle qu’il ne

pourrait pas y réussir, et même craignait-elle, que rien qu’en parlant

d’elle, il ne provoquât des révélations qu’elle redoutait. Toujours

est-il qu’elle lui avait fait promettre de ne jamais prononcer son

nom. La raison pour laquelle elle ne voulait pas aller dans le monde,

lui avait-elle dit, était une brouille qu’elle avait eue autrefois

avec une amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du mal d’elle.

Swann objectait: «Mais tout le monde n’a pas connu ton amie.»--«Mais

si, ça fait la tache d’huile, le monde est si méchant.» D’une part

Swann ne comprit pas cette histoire, mais d’autre part il savait que

ces propositions: «Le monde est si méchant», «un propos calomnieux

fait la tache d’huile», sont généralement tenues pour vraies; il

devait y avoir des cas auxquels elles s’appliquaient. Celui d’Odette

était-il l’un de ceux-là? Il se le demandait, mais pas longtemps, car

il était sujet, lui aussi, à cette lourdeur d’esprit qui

s’appesantissait sur son père, quand il se posait un problème

difficile. D’ailleurs, ce monde qui faisait si peur à Odette, ne lui

inspirait peut-être pas de grands désirs, car pour qu’elle se le

représentât bien nettement, il était trop éloigné de celui qu’elle

connaissait. Pourtant, tout en étant restée à certains égards vraiment

simple (elle avait par exemple gardé pour amie une petite couturière

retirée dont elle grimpait presque chaque jour l’escalier raide,

obscur et fétide), elle avait soif de chic, mais ne s’en faisait pas

la même idée que les gens du monde. Pour eux, le chic est une

émanation de quelques personnes peu nombreuses qui le projettent

jusqu’à un degré assez éloigné

--et plus ou moins affaibli dans la mesure où l’on est distant du

centre de leur intimité--, dans le cercle de leurs amis ou des amis de

leurs amis dont les noms forment une sorte de répertoire. Les gens du

monde le possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une

érudition d’où ils ont extrait une sorte de goût, de tact, si bien que

Swann par exemple, sans avoir besoin de faire appel à son savoir

mondain, s’il lisait dans un journal les noms des personnes qui se

trouvaient à un dîner pouvait dire immédiatement la nuance du chic de

ce dîner, comme un lettré, à la simple lecture d’une phrase, apprécie

exactement la qualité littéraire de son auteur. Mais Odette faisait

partie des personnes (extrêmement nombreuses quoi qu’en pensent les

gens du monde, et comme il y en a dans toutes les classes de la

société), qui ne possèdent pas ces notions, imaginent un chic tout

autre, qui revêt divers aspects selon le milieu auquel elles

appartiennent, mais a pour caractère particulier,--que ce soit celui

dont rêvait Odette, ou celui devant lequel s’inclinait Mme

Cottard,--d’être directement accessible à tous. L’autre, celui des gens

du monde, l’est à vrai dire aussi, mais il y faut quelque délai.

Odette disait de quelqu’un:

--«Il ne va jamais que dans les endroits chics.»

Et si Swann lui demandait ce qu’elle entendait par là, elle lui

répondait avec un peu de mépris:

--«Mais les endroits chics, parbleu! Si, à ton âge, il faut t’apprendre

ce que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi,

par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq

heures le tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi

l’Hippodrome, les bals...»

--Mais quels bals?

--«Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire.

Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier? mais si,

tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand

jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la

boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs; il est avec ce

vieux tableau qu’il promène à toutes les premières. Eh bien! il a

donné un bal, l’autre soir, il y avait tout ce qu’il y a de chic à

Paris. Ce que j’aurais aimé y aller! mais il fallait présenter sa

carte d’invitation à la porte et je n’avais pas pu en avoir. Au fond

j’aime autant ne pas y être allée, c’était une tuerie, je n’aurais

rien vu. C’est plutôt pour pouvoir dire qu’on était chez Herbinger. Et

tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent

qui racontent qu’elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n’est

pas vrai... Mais ça m’étonne que toi, un homme si «pschutt», tu n’y

étais pas.»

Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette

conception du chic; pensant que la sienne n’était pas plus vraie,

était aussi sotte, dénuée d’importance, il ne trouvait aucun intérêt à

en instruire sa maîtresse, si bien qu’après des mois elle ne

s’intéressait aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de

pesage, de concours hippique, les billets de première qu’il pouvait

avoir par elles. Elle souhaitait qu’il cultivât des relations si

utiles mais elle était par ailleurs, portée à les croire peu chic,

depuis qu’elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis

en robe de laine noire, avec un bonnet à brides.

--Mais elle a l’air d’une ouvreuse, d’une vieille concierge, darling!

Ça, une marquise! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer

bien cher pour me faire sortir nippée comme ça!

Elle ne comprenait pas que Swann habitât l’hôtel du quai d’Orléans

que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui.

Certes, elle avait la prétention d’aimer les «antiquités» et prenait

un air ravi et fin pour dire qu’elle adorait passer toute une journée

à «bibeloter», à chercher «du bric-à-brac», des choses «du temps».

Bien qu’elle s’entêtât dans une sorte de point d’honneur (et semblât

pratiquer quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux

questions et en ne «rendant pas de comptes» sur l’emploi de ses

journées, elle parla une fois à Swann d’une amie qui l’avait invitée

et chez qui tout était «de l’époque». Mais Swann ne put arriver à lui

faire dire quelle était cette époque. Pourtant, après avoir réfléchi,

elle répondit que c’était «moyenâgeux». Elle entendait par là qu’il y

avait des boiseries. Quelque temps après, elle lui reparla de son amie

et ajouta, sur le ton hésitant et de l’air entendu dont on cite

quelqu’un avec qui on a dîné la veille et dont on n’avait jamais

entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l’air de considérer

comme quelqu’un de si célèbre qu’on espère que l’interlocuteur saura

bien de qui vous voulez parler: «Elle a une salle à manger... du...

dix-huitième!» Elle trouvait du reste cela affreux, nu, comme si la

maison n’était pas finie, les femmes y paraissaient affreuses et la

mode n’en prendrait jamais. Enfin, une troisième fois, elle en reparla

et montra à Swann l’adresse de l’homme qui avait fait cette salle à

manger et qu’elle avait envie de faire venir, quand elle aurait de

l’argent pour voir s’il ne pourrait pas lui en faire, non pas certes

une pareille, mais celle qu’elle rêvait et que, malheureusement, les

dimensions de son petit hôtel ne comportaient pas, avec de hauts

dressoirs, des meubles Renaissance et des cheminées comme au château

de Blois. Ce jour-là, elle laissa échapper devant Swann ce qu’elle

pensait de son habitation du quai d’Orléans; comme il avait critiqué

que l’amie d’Odette donnât non pas dans le Louis XVI, car, disait-il,

bien que cela ne se fasse pas, cela peut être charmant, mais dans le

faux ancien: «Tu ne voudrais pas qu’elle vécût comme toi au milieu de

meubles cassés et de tapis usés», lui dit-elle, le respect humain de

la bourgeoise l’emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la

cocotte.

De ceux qui aimaient à bibeloter, qui aimaient les vers, méprisaient

les bas calculs, rêvaient d’honneur et d’amour, elle faisait une élite

supérieure au reste de l’humanité. Il n’y avait pas besoin qu’on eût

réellement ces goûts pourvu qu’on les proclamât; d’un homme qui lui

avait avoué à dîner qu’il aimait à flâner, à se salir les doigts dans

les vieilles boutiques, qu’il ne serait jamais apprécié par ce siècle

commercial, car il ne se souciait pas de ses intérêts et qu’il était

pour cela d’un autre temps, elle revenait en disant: «Mais c’est une

âme adorable, un sensible, je ne m’en étais jamais doutée!» et elle se

sentait pour lui une immense et soudaine amitié. Mais, en revanche

ceux, qui comme Swann, avaient ces goûts, mais n’en parlaient pas, la

laissaient froide. Sans doute elle était obligée d’avouer que Swann ne

tenait pas à l’argent, mais elle ajoutait d’un air boudeur: «Mais lui,

ça n’est pas la même chose»; et en effet, ce qui parlait à son

imagination, ce n’était pas la pratique du désintéressement, c’en

était le vocabulaire.

Sentant que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu’elle rêvait, il

cherchait du moins à ce qu’elle se plût avec lui, à ne pas

contrecarrer ces idées vulgaires, ce mauvais goût qu’elle avait en

toutes choses, et qu’il aimait d’ailleurs comme tout ce qui venait

d’elle, qui l’enchantaient même, car c’était autant de traits

particuliers grâce auxquels l’essence de cette femme lui apparaissait,

devenait visible. Aussi, quand elle avait l’air heureux parce qu’elle

devait aller à la Reine Topaze, ou que son regard devenait sérieux,

inquiet et volontaire, si elle avait peur de manquer la rite des

fleurs ou simplement l’heure du thé, avec muffins et toasts, au «Thé

de la Rue Royale» où elle croyait que l’assiduité était indispensable

pour consacrer la réputation d’élégance d’une femme, Swann, transporté

comme nous le sommes par le naturel d’un enfant ou par la vérité d’un

portrait qui semble sur le point de parler, sentait si bien l’âme de

sa maîtresse affleurer à son visage qu’il ne pouvait résister à venir

l’y toucher avec ses lèvres. «Ah! elle veut qu’on la mène à la fête

des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on

l’y mènera, nous n’avons qu’à nous incliner.» Comme la vue de Swann

était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour

travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le

monocle qui le défigurait moins. La première fois qu’elle lui en vit

un dans l’œil, elle ne put contenir sa joie: «Je trouve que pour un

homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic! Comme tu es bien

ainsi! tu as l’air d’un vrai gentleman. Il ne te manque qu’un titre!»

ajouta-t-elle, avec une nuance de regret. Il aimait qu’Odette fût

ainsi, de même que, s’il avait été épris d’une Bretonne, il aurait été

heureux de la voir en coiffe et de lui entendre dire qu’elle croyait

aux revenants. Jusque-là, comme beaucoup d’hommes chez qui leur goût

pour les arts se développe indépendamment de la sensualité, une

disparate bizarre avait existé entre les satisfactions qu’il accordait

à l’un et à l’autre, jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en

plus grossières, des séductions d’œuvres de plus en plus raffinées,

emmenant une petite bonne dans une baignoire grillée à la

représentation d’une pièce décadente qu’il avait envie d’entendre ou à

une exposition de peinture impressionniste, et persuadé d’ailleurs

qu’une femme du monde cultivée n’y eut pas compris davantage, mais

n’aurait pas su se taire aussi gentiment. Mais, au contraire, depuis

qu’il aimait Odette, sympathiser avec elle, tâcher de n’avoir qu’une

âme à eux deux lui était si doux, qu’il cherchait à se plaire aux

choses qu’elle aimait, et il trouvait un plaisir d’autant plus profond

non seulement à imiter ses habitudes, mais à adopter ses opinions,

que, comme elles n’avaient aucune racine dans sa propre intelligence,

elles lui rappelaient seulement son amour, à cause duquel il les avait

préférées. S’il retournait à Serge Panine, s’il recherchait les

occasions d’aller voir conduire Olivier Métra, c’était pour la douceur

d’être initié dans toutes les conceptions d’Odette, de se sentir de

moitié dans tous ses goûts. Ce charme de le rapprocher d’elle,

qu’avaient les ouvrages ou les lieux qu’elle aimait, lui semblait plus

mystérieux que celui qui est intrinsèque à de plus beaux, mais qui ne

la lui rappelaient pas. D’ailleurs, ayant laissé s’affaiblir les

croyances intellectuelles de sa jeunesse, et son scepticisme d’homme

du monde ayant à son insu pénétré jusqu’à elles, il pensait (ou du

moins il avait si longtemps pensé cela qu’il le disait encore) que les

objets de nos goûts n’ont pas en eux une valeur absolue, mais que tout

est affaire d’époque, de classe, consiste en modes, dont les plus

vulgaires valent celles qui passent pour les plus distinguées. Et

comme il jugeait que l’importance attachée par Odette à avoir des

cartes pour le vernissage n’était pas en soi quelque chose de plus

ridicule que le plaisir qu’il avait autrefois à déjeuner chez le

prince de Galles, de même, il ne pensait pas que l’admiration qu’elle

professait pour Monte-Carlo ou pour le Righi fût plus déraisonnable

que le goût qu’il avait, lui, pour la Hollande qu’elle se figurait

laide et pour Versailles qu’elle trouvait triste. Aussi, se privait-il

d’y aller, ayant plaisir à se dire que c’était pour elle, qu’il

voulait ne sentir, n’aimer qu’avec elle.

Du côté de chez Swann · 第 13 / 17 题