Odette depuis un moment donnait des signes d’émotion et d’incertitude.

A défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu’il pouvait rentrer

dans le genre commun des «laïus», et scènes de reproches ou de

supplications dont l’habitude qu’elle avait des hommes lui permettait

sans s’attacher aux détails des mots, de conclure qu’ils ne les

prononceraient pas s’ils n’étaient pas amoureux, que du moment qu’ils

étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu’ils ne le

seraient que plus après. Aussi aurait-elle écouté Swann avec le plus

grand calme si elle n’avait vu que l’heure passait et que pour peu

qu’il parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit

avec un sourire tendre, obstiné et confus, «finir par manquer

l’Ouverture!»

D’autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu’il

cesserait de l’aimer, c’est qu’elle ne voulût pas renoncer à mentir.

«Même au simple point de vue de la coquetterie, lui disait-il, ne

comprends-tu donc pas combien tu perds de ta séduction en t’abaissant

à mentir? Par un aveu! combien de fautes tu pourrais racheter!

Vraiment tu es bien moins intelligente que je ne croyais!» Mais c’est

en vain que Swann lui exposait ainsi toutes les raisons qu’elle avait

de ne pas mentir; elles auraient pu ruiner chez Odette un système

général du mensonge; mais Odette n’en possédait pas; elle se

contentait seulement, dans chaque cas où elle voulait que Swann

ignorât quelque chose qu’elle avait fait, de ne pas le lui dire. Ainsi

le mensonge était pour elle un expédient d’ordre particulier; et ce

qui seul pouvait décider si elle devait s’en servir ou avouer la

vérité, c’était une raison d’ordre particulier aussi, la chance plus

ou moins grande qu’il y avait pour que Swann pût découvrir qu’elle

n’avait pas dit la vérité.

Physiquement, elle traversait une mauvaise phase: elle épaississait;

et le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs

qu’elle avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa première

jeunesse. De sorte qu’elle était devenue si chère à Swann au moment

pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la

regardait longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu’il lui

avait connu, et ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette

chrysalide nouvelle, c’était toujours Odette qui vivait, toujours la

même volonté fugace, insaisissable et sournoise, suffisait à Swann

pour qu’il continuât de mettre la même passion à chercher à la capter.

Puis il regardait des photographies d’il y avait deux ans, il se

rappelait comme elle avait été délicieuse. Et cela le consolait un peu

de se donner tant de mal pour elle.

Quand les Verdurin l’emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan,

souvent, si c’était dans la belle saison, ils proposaient, sur place,

de rester à coucher et de ne revenir que le lendemain. Mme Verdurin

cherchait à apaiser les scrupules du pianiste dont la tante était

restée à Paris.

--Elle sera enchantée d’être débarrassée de vous pour un jour. Et

comment s’inquiéterait-elle, elle vous sait avec nous? d’ailleurs je

prends tout sous mon bonnet.

Mais si elle n’y réussissait pas, M. Verdurin partait en campagne,

trouvait un bureau de télégraphe ou un messager et s’informait de ceux

des fidèles qui avaient quelqu’un à faire prévenir. Mais Odette le

remerciait et disait qu’elle n’avait de dépêche à faire pour personne,

car elle avait dit à Swann une fois pour toutes qu’en lui en envoyant

une aux yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c’était pour

plusieurs jours qu’elle s’absentait, les Verdurin l’emmenaient voir

les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne admirer, sur le conseil du

peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu’au

château de Pierrefonds.

--«Penser qu’elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai

étudié l’architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps

supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la

plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu’à la place elle

va avec les dernières des brutes s’extasier successivement devant les

déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc! Il me

semble qu’il n’y a pas besoin d’être artiste pour cela et que, même

sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d’aller

villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer

des excréments.»

Mais quand elle était partie pour Dreux ou pour Pierrefonds,--hélas,

sans lui permettre d’y aller, comme par hasard, de son côté, car «cela

ferait un effet déplorable», disait-elle,--il se plongeait dans le plus

enivrant des romans d’amour, l’indicateur des chemins de fer, qui lui

apprenait les moyens de la rejoindre, l’après-midi, le soir, ce matin

même! Le moyen? presque davantage: l’autorisation. Car enfin

l’indicateur et les trains eux-mêmes n’étaient pas faits pour des

chiens. Si on faisait savoir au public, par voie d’imprimés, qu’à huit

heures du matin partait un train qui arrivait à Pierrefonds à dix

heures, c’est donc qu’aller à Pierrefonds était un acte licite, pour

lequel la permission d’Odette était superflue; et c’était aussi un

acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de rencontrer

Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas l’accomplissaient

chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût la peine de

faire chauffer des locomotives.

En somme elle ne pouvait tout de même pas l’empêcher d’aller à

Pierrefonds s’il en avait envie! Or, justement, il sentait qu’il en

avait envie, et que s’il n’avait pas connu Odette, certainement il y

serait allé. Il y avait longtemps qu’il voulait se faire une idée plus

précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps

qu’il faisait, il éprouvait l’impérieux désir d’une promenade dans la

forêt de Compiègne.

Ce n’était vraiment pas de chance qu’elle lui défendît le seul endroit

qui le tentait aujourd’hui. Aujourd’hui! S’il y allait, malgré son

interdiction, il pourrait la voir aujourd’hui même! Mais, alors que,

si elle eût retrouvé à Pierrefonds quelque indifférent, elle lui eût

dit joyeusement: «Tiens, vous ici!», et lui aurait demandé d’aller la

voir à l’hôtel où elle était descendue avec les Verdurin, au contraire

si elle l’y rencontrait, lui, Swann, elle serait froissée, elle se

dirait qu’elle était suivie, elle l’aimerait moins, peut-être se

détournerait-elle avec colère en l’apercevant. «Alors, je n’ai plus le

droit de voyager!», lui dirait-elle au retour, tandis qu’en somme

c’était lui qui n’avait plus le droit de voyager!

Il avait eu un moment l’idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à

Pierrefonds sans avoir l’air que ce fût pour rencontrer Odette, de s’y

faire emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait

un château dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait part de

son projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et

s’émerveillait que Swann, pour la première fois depuis quinze ans,

consentît enfin à venir voir sa propriété et, quoiqu’il ne voulait pas

s’y arrêter, lui avait-il dit, lui promît du moins de faire ensemble

des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann

s’imaginait déjà là-bas avec M. de Forestelle. Même avant d’y voir

Odette, même s’il ne réussissait pas à l’y voir, quel bonheur il

aurait à mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas l’endroit

exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la

possibilité de sa brusque apparition: dans la cour du château, devenu

beau pour lui parce que c’était à cause d’elle qu’il était allé le

voir; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblait romanesque;

sur chaque route de la forêt, rosée par un couchant profond et

tendre;--asiles innombrables et alternatifs, où venait simultanément se

réfugier, dans l’incertaine ubiquité de ses espérances, son cœur

heureux, vagabond et multiplié. «Surtout, dirait-il à M. de

Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin;

je viens d’apprendre qu’ils sont justement aujourd’hui à Pierrefonds.

On a assez le temps de se voir à Paris, ce ne serait pas la peine de

le quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres.»

Et son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il changerait

vingt fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les

hôtels de Compiègne sans se décider à s’asseoir dans aucune de celles

où pourtant on n’avait pas vu trace de Verdurin, ayant l’air de

rechercher ce qu’il disait vouloir fuir et du reste le fuyant dès

qu’il l’aurait trouvé, car s’il avait rencontré le petit groupe, il

s’en serait écarté avec affectation, content d’avoir vu Odette et

qu’elle l’eût vu, surtout qu’elle l’eût vu ne se souciant pas d’elle.

Mais non, elle devinerait bien que c’était pour elle qu’il était là.

Et quand M. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui

disait: «Hélas! non, je ne peux pas aller aujourd’hui à Pierrefonds,

Odette y est justement.» Et Swann était heureux malgré tout de sentir

que, si seul de tous les mortels il n’avait pas le droit en ce jour

d’aller à Pierrefonds, c’était parce qu’il était en effet pour Odette

quelqu’un de différent des autres, son amant, et que cette restriction

apportée pour lui au droit universel de libre circulation, n’était

qu’une des formes de cet esclavage, de cet amour qui lui était si

cher. Décidément il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec

elle, patienter, attendre son retour. Il passait ses journées penché

sur une carte de la forêt de Compiègne comme si ç’avait été la carte

du Tendre, s’entourait de photographies du château de Pierrefonds. Dés

que venait le jour où il était possible qu’elle revînt, il rouvrait

l’indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre, et si elle

s’était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de

peur de manquer une dépêche, ne se couchait pas, pour le cas où,

revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise

de venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner à

la porte cochère, il lui semblait qu’on tardait à ouvrir, il voulait

éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre pour appeler Odette si

c’était elle, car malgré les recommandations qu’il était descendu

faire plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire qu’il

n’était pas là. C’était un domestique qui rentrait. Il remarquait le

vol incessant des voitures qui passaient, auquel il n’avait jamais

fait attention autrefois. Il écoutait chacune venir au loin,

s’approcher, dépasser sa porte sans s’être arrêtée et porter plus loin

un message qui n’était pas pour lui. Il attendait toute la nuit, bien

inutilement, car les Verdurin ayant avancé leur retour, Odette était à

Paris depuis midi; elle n’avait pas eu l’idée de l’en prévenir; ne

sachant que faire elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et

il y avait longtemps qu’elle était rentrée se coucher et dormait.

C’est qu’elle n’avait même pas pensé à lui. Et de tels moments où elle

oubliait jusqu’à l’existence de Swann étaient plus utiles à Odette,

servaient mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car

ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà été

assez puissante pour faire éclore son amour le soir où il n’avait pas

trouvé Odette chez les Verdurin et l’avait cherchée toute la soirée.

Et il n’avait pas, comme j’eus à Combray dans mon enfance, des

journées heureuses pendant lesquelles s’oublient les souffrances qui

renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette; et

par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir

ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin

plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s’indignait contre tous

les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage

collectif et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa

jalousie. Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main

sur les yeux, s’écriait: «À la grâce de Dieu», comme ceux qui après

s’être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde

extérieur ou de l’immortalité de l’âme accordent la détente d’un acte

de foi à leur cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l’absente

était indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de

Swann,--déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher,--par la

tristesse même qu’il avait à les accomplir sans elle, comme ces

initiales de Philibert le Beau que dans l’église de Brou, à cause du

regret qu’elle avait de lui, Marguerite d’Autriche entrelaça partout

aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait

prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait

apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n’allait plus

que pour une de ces raisons, à la fois mystiques et saugrenues, qu’on

appelle romanesques; c’est que ce restaurant (lequel existe encore)

portait le même nom que la rue habitée par Odette: Lapérouse.

Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement ce n’est

qu’après plusieurs jours qu’elle songeait à lui faire savoir qu’elle

était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus

prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d’un

petit morceau emprunté à la vérité, qu’elle venait d’y rentrer à

l’instant même par le train du matin. Ces paroles étaient mensongères;

du moins pour Odette elles étaient mensongères, inconsistantes,

n’ayant pas, comme si elles avaient été vraies, un point d’appui dans

le souvenir de son arrivée à la gare; même elle était empêchée de se

les représenter au moment où elle les prononçait, par l’image

contradictoire de ce qu’elle avait fait de tout différent au moment où

elle prétendait être descendue du train. Mais dans l’esprit de Swann

au contraire ces paroles qui ne rencontraient aucun obstacle venaient

s’incruster et prendre l’inamovibilité d’une vérité si indubitable que

si un ami lui disait être venu par ce train et ne pas avoir vu Odette

il était persuadé que c’était l’ami qui se trompait de jour ou d’heure

puisque son dire ne se conciliait pas avec les paroles d’Odette.

Celles-ci ne lui eussent paru mensongères que s’il s’était d’abord

défié qu’elles le fussent. Pour qu’il crût qu’elle mentait, un soupçon

préalable était une condition nécessaire. C’était d’ailleurs aussi une

condition suffisante. Alors tout ce que disait Odette lui paraissait

suspect. L’entendait-il citer un nom, c’était certainement celui d’un

de ses amants; une fois cette supposition forgée, il passait des

semaines à se désoler; il s’aboucha même une fois avec une agence de

renseignements pour savoir l’adresse, l’emploi du temps de l’inconnu

qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en voyage, et

dont il finit par apprendre que c’était un oncle d’Odette mort depuis

vingt ans.

Bien qu’elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des

lieux publics disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une

soirée où il était invité comme elle,--chez Forcheville, chez le

peintre, ou à un bal de charité dans un ministère,--il se trouvât en

même temps qu’elle. Il la voyait mais n’osait pas rester de peur de

l’irriter en ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle prenait avec

d’autres et qui--tandis qu’il rentrait solitaire, qu’il allait se

coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques années plus

tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray--lui

semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin. Et une fois

ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu’on serait tenté,

si elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de

l’inquiétude brusquement arrêtée, d’appeler des joies calmes, parce

qu’elles consistent en un apaisement: il était allé passer un instant

à un raout chez le peintre et s’apprêtait à le quitter; il y laissait

Odette muée en une brillante étrangère, au milieu d’hommes à qui ses

regards et sa gaieté qui n’étaient pas pour lui, semblaient parler de

quelque volupté, qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au «Bal

des Incohérents» où il tremblait qu’elle n’allât ensuite) et qui

causait à Swann plus de jalousie que l’union charnelle même parce

qu’il l’imaginait plus difficilement; il était déjà prêt à passer la

porte de l’atelier quand il s’entendait rappeler par ces mots (qui en

retranchant de la fête cette fin qui l’épouvantait, la lui rendaient

rétrospectivement innocente, faisaient du retour d’Odette une chose

non plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui

tiendrait à côté de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les

jours, dans sa voiture, et dépouillait Odette elle-même de son

apparence trop brillante et gaie, montraient que ce n’était qu’un

déguisement qu’elle avait revêtu un moment, pour lui-même, non en vue

de mystérieux plaisirs, et duquel elle était déjà lasse), par ces mots

qu’Odette lui jetait, comme il était déjà sur le seuil: «Vous ne

voudriez pas m’attendre cinq minutes, je vais partir, nous

reviendrions ensemble, vous me ramèneriez chez moi.»

Il est vrai qu’un jour Forcheville avait demandé à être ramené en même

temps, mais comme, arrivé devant la porte d’Odette il avait sollicité

la permission d’entrer aussi, Odette lui avait répondu en montrant

Swann: «Ah! cela dépend de ce monsieur-là, demandez-lui. Enfin, entrez

un moment si vous voulez, mais pas longtemps parce que je vous

préviens qu’il aime causer tranquillement avec moi, et qu’il n’aime

pas beaucoup qu’il y ait des visites quand il vient. Ah! si vous

connaissiez cet être-là autant que je le connais; n’est-ce pas, my

love, il n’y a que moi qui vous connaisse bien?»

Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui

adresser en présence de Forcheville, non seulement ces paroles de

tendresse, de prédilection, mais encore certaines critiques comme: «Je

suis sûre que vous n’avez pas encore répondu à vos amis pour votre

dîner de dimanche. N’y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au

moins poli», ou: «Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver

Meer pour pouvoir l’avancer un peu demain? Quel paresseux! Je vous

ferai travailler, moi!» qui prouvaient qu’Odette se tenait au courant

de ses invitations dans le monde et de ses études d’art, qu’ils

avaient bien une vie à eux deux. Et en disant cela elle lui adressait

un sourire au fond duquel il la sentait toute à lui.

Alors à ces moments-là, pendant qu’elle leur faisait de l’orangeade,

tout d’un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d’abord promène

autour d’un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques qui

viennent ensuite se replier et s’anéantir en lui, toutes les idées

terribles et mouvantes qu’il se faisait d’Odette s’évanouissaient,

rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le

brusque soupçon que cette heure passée chez Odette, sous la lampe,

n’était peut-être pas une heure factice, à son usage à lui (destinée à

masquer cette chose effrayante et délicieuse à laquelle il pensait

sans cesse sans pouvoir bien se la représenter, une heure de la vraie

vie d’Odette, de la vie d’Odette quand lui n’était pas là), avec des

accessoires de théâtre et des fruits de carton, mais était peut-être

une heure pour de bon de la vie d’Odette, que s’il n’avait pas été là

elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui eût versé non un

breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade; que le monde

habité par Odette n’était pas cet autre monde effroyable et surnaturel

où il passait son temps à la situer et qui n’existait peut-être que

dans son imagination, mais l’univers réel, ne dégageant aucune

tristesse spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir écrire

et cette boisson à laquelle il lui serait permis de goûter, tous ces

objets qu’il contemplait avec autant de curiosité et d’admiration que

de gratitude, car si en absorbant ses rêves ils l’en avaient délivré,

eux en revanche, s’en étaient enrichis, ils lui en montraient la

réalisation palpable, et ils intéressaient son esprit, ils prenaient

du relief devant ses regards, en même temps qu’ils tranquillisaient

son cœur. Ah! si le destin avait permis qu’il pût n’avoir qu’une seule

demeure avec Odette et que chez elle il fût chez lui, si en demandant

au domestique ce qu’il y avait à déjeuner c’eût été le menu d’Odette

qu’il avait appris en réponse, si quand Odette voulait aller le matin

se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son devoir de bon mari l’avait

obligé, n’eût-il pas envie de sortir, à l’accompagner, portant son

manteau quand elle avait trop chaud, et le soir après le dîner si elle

avait envie de rester chez elle en déshabillé, s’il avait été forcé de

rester là près d’elle, à faire ce qu’elle voudrait; alors combien tous

les riens de la vie de Swann qui lui semblaient si tristes, au

contraire parce qu’ils auraient en même temps fait partie de la vie

d’Odette auraient pris, même les plus familiers,--et comme cette lampe,

cette orangeade, ce fauteuil qui contenaient tant de rêve, qui

matérialisaient tant de désir--une sorte de douceur surabondante et de

densité mystérieuse.

Pourtant il se doutait bien que ce qu’il regrettait ainsi c’était un

calme, une paix qui n’auraient pas été pour son amour une atmosphère

favorable. Quand Odette cesserait d’être pour lui une créature

toujours absente, regrettée, imaginaire, quand le sentiment qu’il

aurait pour elle ne serait plus ce même trouble mystérieux que lui

causait la phrase de la sonate, mais de l’affection, de la

reconnaissance quand s’établiraient entre eux des rapports normaux qui

mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les

actes de la vie d’Odette lui paraîtraient peu intéressants en

eux-mêmes--comme il avait déjà eu plusieurs fois le soupçon qu’ils

étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers l’enveloppe la

lettre adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de

sagacité que s’il se l’était inoculé pour en faire l’étude, il se

disait que, quand il serait guéri, ce que pourrait faire Odette lui

serait indifférent. Mais du sein de son état morbide, à vrai dire, il

redoutait à l’égal de la mort une telle guérison, qui eût été en effet

la mort de tout ce qu’il était actuellement.

Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient calmés;

il bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait envoyer

chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la veille

avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se renouveler,

ou un paroxysme d’amour qui avait besoin de se dépenser.

Mais, à d’autres moments, sa douleur le reprenait, il s’imaginait

qu’Odette était la maîtresse de Forcheville et que quand tous deux

l’avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la

fête de Chatou où il n’avait pas été invité, la prier vainement, avec

cet air de désespoir qu’avait remarqué jusqu’à son cocher, de revenir

avec lui, puis s’en retourner de son côté, seul et vaincu, elle avait

dû avoir pour le désigner à Forcheville et lui dire: «Hein! ce qu’il

rage!» les mêmes regards, brillants, malicieux, abaissés et sournois,

que le jour où celui-ci avait chassé Saniette de chez les Verdurin.

Alors Swann la détestait. «Mais aussi, je suis trop bête, se

disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera

tout de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la

corde, car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas,

renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires! Penser que

pas plus tard qu’hier, comme elle disait avoir envie d’assister à la

saison de Bayreuth, j’ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des

jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et

d’ailleurs elle n’a pas paru plus ravie que cela, elle n’a encore dit

ni oui ni non; espérons qu’elle refusera, grand Dieu! Entendre du

Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson

d’une pomme, ce serait gai!» Et sa haine, tout comme son amour, ayant

besoin de se manifester et d’agir, il se plaisait à pousser de plus en

plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies

qu’il prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si--ce

qu’il cherchait à se figurer--elles se trouvaient être vraies, avoir

une occasion de la punir et d’assouvir sur elle sa rage grandissante.

Il alla ainsi jusqu’à supposer qu’il allait recevoir une lettre d’elle

où elle lui demanderait de l’argent pour louer ce château près de

Bayreuth, mais en le prévenant qu’il n’y pourrait pas venir, parce

qu’elle avait promis à Forcheville et aux Verdurin de les inviter. Ah!

comme il eût aimé qu’elle pût avoir cette audace. Quelle joie il

aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont il se

complaisait à choisir, à énoncer tout haut les termes, comme s’il

avait reçu la lettre en réalité.

Or, c’est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les

Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d’assister à ces

représentations de Wagner et que, s’il voulait bien lui envoyer cet

argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez eux,

le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas un

mot, il était sous-entendu que leur présence excluait la sienne.

Alors cette terrible réponse dont il avait arrêté chaque mot la veille

sans oser espérer qu’elle pourrait servir jamais il avait la joie de

la lui faire porter. Hélas! il sentait bien qu’avec l’argent qu’elle

avait, ou qu’elle trouverait facilement, elle pourrait tout de même

louer à Bayreuth puisqu’elle en avait envie, elle qui n’était pas

capable de faire de différence entre Bach et Clapisson. Mais elle y

vivrait malgré tout plus chichement. Pas moyen comme s’il lui eût

envoyé cette fois quelques billets de mille francs, d’organiser chaque

soir, dans un château, de ces soupers fins après lesquels elle se

serait peut-être passé la fantaisie,--qu’il était possible qu’elle

n’eût jamais eue encore--, de tomber dans les bras de Forcheville. Et

puis du moins, ce voyage détesté, ce n’était pas lui, Swann, qui le

paierait!--Ah! s’il avait pu l’empêcher, si elle avait pu se fouler le

pied avant de partir, si le cocher de la voiture qui l’emmènerait à la

gare avait consenti, à n’importe quel prix, à la conduire dans un lieu

où elle fût restée quelque temps séquestrée, cette femme perfide, aux

yeux émaillés par un sourire de complicité adressé à Forcheville,

qu’Odette était pour Swann depuis quarante-huit heures.

Mais elle ne l’était jamais pour très longtemps; au bout de quelques

jours le regard luisant et fourbe perdait de son éclat et de sa

duplicité, cette image d’une Odette exécrée disant à Forcheville: «Ce

qu’il rage!» commençait à pâlir, à s’effacer. Alors, progressivement

reparaissait et s’élevait en brillant doucement, le visage de l’autre

Odette, de celle qui adressait aussi un sourire à Forcheville, mais un

sourire où il n’y avait pour Swann que de la tendresse, quand elle

disait: «Ne restez pas longtemps, car ce monsieur-là n’aime pas

beaucoup que j’aie des visites quand il a envie d’être auprès de moi.

Ah! si vous connaissiez cet être-là autant que je le connais!», ce

même sourire qu’elle avait pour remercier Swann de quelque trait de sa

délicatesse qu’elle prisait si fort, de quelque conseil qu’elle lui

avait demandé dans une de ces circonstances graves où elle n’avait

confiance qu’en lui.

Alors, à cette Odette-là, il se demandait comment il avait pu écrire

cette lettre outrageante dont sans doute jusqu’ici elle ne l’eût pas

cru capable, et qui avait dû le faire descendre du rang élevé, unique,

que par sa bonté, sa loyauté, il avait conquis dans son estime. Il

allait lui devenir moins cher, car c’était pour ces qualités-là,

qu’elle ne trouvait ni à Forcheville ni à aucun autre, qu’elle

l’aimait. C’était à cause d’elles qu’Odette lui témoignait si souvent

une gentillesse qu’il comptait pour rien au moment où il était jaloux,

parce qu’elle n’était pas une marque de désir, et prouvait même plutôt

de l’affection que de l’amour, mais dont il recommençait à sentir

l’importance au fur et à mesure que la détente spontanée de ses

soupçons, souvent accentuée par la distraction que lui apportait une

lecture d’art ou la conversation d’un ami, rendait sa passion moins

exigeante de réciprocités.

Maintenant qu’après cette oscillation, Odette était naturellement

revenue à la place d’où la jalousie de Swann l’avait un moment

écartée, dans l’angle où il la trouvait charmante, il se la figurait

pleine de tendresse, avec un regard de consentement, si jolie ainsi,

qu’il ne pouvait s’empêcher d’avancer les lèvres vers elle comme si

elle avait été là et qu’il eût pu l’embrasser; et il lui gardait de ce

regard enchanteur et bon autant de reconnaissance que si elle venait

de l’avoir réellement et si cela n’eût pas été seulement son

imagination qui venait de le peindre pour donner satisfaction à son

désir.

Comme il avait dû lui faire de la peine! Certes il trouvait des

raisons valables à son ressentiment contre elle, mais elles n’auraient

pas suffi à le lui faire éprouver s’il ne l’avait pas autant aimée.

N’avait-il pas eu des griefs aussi graves contre d’autres femmes,

auxquelles il eût néanmoins volontiers rendu service aujourd’hui,

étant contre elles sans colère parce qu’il ne les aimait plus. S’il

devait jamais un jour se trouver dans le même état d’indifférence

vis-à-vis d’Odette, il comprendrait que c’était sa jalousie seule qui

lui avait fait trouver quelque chose d’atroce, d’impardonnable, à ce

désir, au fond si naturel, provenant d’un peu d’enfantillage et aussi

d’une certaine délicatesse d’âme, de pouvoir à son tour, puisqu’une

occasion s’en présentait, rendre des politesses aux Verdurin, jouer à

la maîtresse de maison.

Il revenait à ce point de vue--opposé à celui de son amour et de sa

jalousie et auquel il se plaçait quelquefois par une sorte d’équité

intellectuelle et pour faire la part des diverses probabilités--d’où il

essayait de juger Odette comme s’il ne l’avait pas aimée, comme si

elle était pour lui une femme comme les autres, comme si la vie

d’Odette n’avait pas été, dès qu’il n’était plus là, différente,

tramée en cachette de lui, ourdie contre lui.

Pourquoi croire qu’elle goûterait là-bas avec Forcheville ou avec

d’autres des plaisirs enivrants qu’elle n’avait pas connus auprès de

lui et que seule sa jalousie forgeait de toutes pièces? A Bayreuth

comme à Paris, s’il arrivait que Forcheville pensât à lui ce n’eût pu

être que comme à quelqu’un qui comptait beaucoup dans la vie d’Odette,

à qui il était obligé de céder la place, quand ils se rencontraient

chez elle. Si Forcheville et elle triomphaient d’être là-bas malgré

lui, c’est lui qui l’aurait voulu en cherchant inutilement à

l’empêcher d’y aller, tandis que s’il avait approuvé son projet,

d’ailleurs défendable, elle aurait eu l’air d’être là-bas d’après son

avis, elle s’y serait sentie envoyée, logée par lui, et le plaisir

qu’elle aurait éprouvé à recevoir ces gens qui l’avaient tant reçue,

c’est à Swann qu’elle en aurait su gré.

Et,--au lieu qu’elle allait partir brouillée avec lui, sans l’avoir

revu--, s’il lui envoyait cet argent, s’il l’encourageait à ce voyage

et s’occupait de le lui rendre agréable, elle allait accourir,

heureuse, reconnaissante, et il aurait cette joie de la voir qu’il

n’avait pas goûtée depuis près d’une semaine et que rien ne pouvait

lui remplacer. Car sitôt que Swann pouvait se la représenter sans

horreur, qu’il revoyait de la bonté dans son sourire, et que le désir

de l’enlever à tout autre, n’était plus ajouté par la jalousie à son

amour, cet amour redevenait surtout un goût pour les sensations que

lui donnait la personne d’Odette, pour le plaisir qu’il avait à

admirer comme un spectacle ou à interroger comme un phénomène, le

lever d’un de ses regards, la formation d’un de ses sourires,

l’émission d’une intonation de sa voix. Et ce plaisir différent de

tous les autres, avait fini par créer en lui un besoin d’elle et

qu’elle seule pouvait assouvir par sa présence ou ses lettres, presque

aussi désintéressé, presque aussi artistique, aussi pervers, qu’un

autre besoin qui caractérisait cette période nouvelle de la vie de

Swann où à la sécheresse, à la dépression des années antérieures avait

succédé une sorte de trop-plein spirituel, sans qu’il sût davantage à

quoi il devait cet enrichissement inespéré de sa vie intérieure qu’une

personne de santé délicate qui à partir d’un certain moment se

fortifie, engraisse, et semble pendant quelque temps s’acheminer vers

une complète guérison--cet autre besoin qui se développait aussi en

dehors du monde réel, c’était celui d’entendre, de connaître de la

musique.

Ainsi, par le chimisme même de son mal, après qu’il avait fait de la

jalousie avec son amour, il recommençait à fabriquer de la tendresse,

de la pitié pour Odette. Elle était redevenue l’Odette charmante et

bonne. Il avait des remords d’avoir été dur pour elle. Il voulait

qu’elle vînt près de lui et, auparavant, il voulait lui avoir procuré

quelque plaisir, pour voir la reconnaissance pétrir son visage et

modeler son sourire.

Aussi Odette, sûre de le voir venir après quelques jours, aussi tendre

et soumis qu’avant, lui demander une réconciliation, prenait-elle

l’habitude de ne plus craindre de lui déplaire et même de l’irriter et

lui refusait-elle, quand cela lui était commode, les faveurs

auxquelles il tenait le plus.

Peut-être ne savait-elle pas combien il avait été sincère vis-à-vis

d’elle pendant la brouille, quand il lui avait dit qu’il ne lui

enverrait pas d’argent et chercherait à lui faire du mal. Peut-être ne

savait-elle pas davantage combien il l’était, vis-à-vis sinon d’elle,

du moins de lui-même, en d’autres cas où dans l’intérêt de l’avenir de

leur liaison, pour montrer à Odette qu’il était capable de se passer

d’elle, qu’une rupture restait toujours possible, il décidait de

rester quelque temps sans aller chez elle.

Parfois c’était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé de

souci nouveau; et comme, des visites prochaines qu’il lui ferait, il

savait qu’il ne pouvait tirer nulle bien grande joie mais plus

probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se

trouvait, il lui écrivait qu’étant très occupé il ne pourrait la voir

aucun des jours qu’il lui avait dit. Or une lettre d’elle, se croisant

avec la sienne, le priait précisément de déplacer un rendez-vous. Il

se demandait pourquoi; ses soupçons, sa douleur le reprenaient. Il ne

pouvait plus tenir, dans l’état nouveau d’agitation où il se trouvait,

l’engagement qu’il avait pris dans l’état antérieur de calme relatif,

il courait chez elle et exigeait de la voir tous les jours suivants.

Et même si elle ne lui avait pas écrit la première, si elle répondait

seulement, cela suffisait pour qu’il ne pût plus rester sans la voir.

Car, contrairement au calcul de Swann, le consentement d’Odette avait

tout changé en lui. Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour

savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il

avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans

le même état que quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce

n’est pas que cela, ce n’est pas un simple manque partiel, c’est un

bouleversement de tout le reste, c’est un état nouveau qu’on ne peut

prévoir dans l’ancien.

Mais d’autres fois au contraire,--Odette était sur le point de partir

en voyage,--c’était après quelque petite querelle dont il choisissait

le prétexte, qu’il se résolvait à ne pas lui écrire et à ne pas la

revoir avant son retour, donnant ainsi les apparences, et demandant le

bénéfice d’une grande brouille, qu’elle croirait peut-être définitive,

à une séparation dont la plus longue part était inévitable du fait du

voyage et qu’il faisait commencer seulement un peu plus tôt. Déjà il

se figurait Odette inquiète, affligée, de n’avoir reçu ni visite ni

lettre et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de

se déshabituer de la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de

son esprit où sa résolution la refoulait grâce à toute la longueur

interposée des trois semaines de séparation acceptée, c’était avec

plaisir qu’il considérait l’idée qu’il reverrait Odette à son retour:

mais c’était aussi avec si peu d’impatience qu’il commençait à se

demander s’il ne doublerait pas volontairement la durée d’une

abstinence si facile. Elle ne datait encore que de trois jours, temps

beaucoup moins long que celui qu’il avait souvent passé en ne voyant

pas Odette, et sans l’avoir comme maintenant prémédité. Et pourtant

voici qu’une légère contrariété ou un malaise physique,--en l’incitant

à considérer le moment présent comme un moment exceptionnel, en dehors

de la règle, où la sagesse même admettrait d’accueillir l’apaisement

qu’apporte un plaisir et de donner congé, jusqu’à la reprise utile de

l’effort, à la volonté--suspendait l’action de celle-ci qui cessait

d’exercer sa compression; ou, moins que cela, le souvenir d’un

renseignement qu’il avait oublié de demander à Odette, si elle avait

décidé la couleur dont elle voulait faire repeindre sa voiture, ou

pour une certaine valeur de bourse, si c’était des actions ordinaires

ou privilégiées qu’elle désirait acquérir (c’était très joli de lui

montrer qu’il pouvait rester sans la voir, mais si après ça la

peinture était à refaire ou si les actions ne donnaient pas de

dividende, il serait bien avancé), voici que comme un caoutchouc tendu

qu’on lâche ou comme l’air dans une machine pneumatique qu’on

entr’ouvre, l’idée de la revoir, des lointains où elle était

maintenue, revenait d’un bond dans le champ du présent et des

possibilités immédiates.

Elle y revenait sans plus trouver de résistance, et d’ailleurs si

irrésistible que Swann avait eu bien moins de peine à sentir

s’approcher un à un les quinze jours qu’il devait rester séparé

d’Odette, qu’il n’en avait à attendre les dix minutes que son cocher

mettait pour atteler la voiture qui allait l’emmener chez elle et

qu’il passait dans des transports d’impatience et de joie où il

ressaisissait mille fois pour lui prodiguer sa tendresse cette idée de

la retrouver qui, par un retour si brusque, au moment où il la croyait

si loin, était de nouveau près de lui dans sa plus proche conscience.

C’est qu’elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le désir de

chercher sans plus tarder à lui résister qui n’existait plus chez

Swann depuis que s’étant prouvé à lui-même,--il le croyait du

moins,--qu’il en était si aisément capable, il ne voyait plus aucun

inconvénient à ajourner un essai de séparation qu’il était certain

maintenant de mettre à exécution dès qu’il le voudrait. C’est aussi

que cette idée de la revoir revenait parée pour lui d’une nouveauté,

d’une séduction, douée d’une virulence que l’habitude avait émoussées,

mais qui s’étaient retrempées dans cette privation non de trois jours

mais de quinze (car la durée d’un renoncement doit se calculer, par

anticipation, sur le terme assigné), et de ce qui jusque-là eût été un

plaisir attendu qu’on sacrifie aisément, avait fait un bonheur

inespéré contre lequel on est sans force. C’est enfin qu’elle y

revenait embellie par l’ignorance où était Swann de ce qu’Odette avait

pu penser, faire peut-être en voyant qu’il ne lui avait pas donné

signe de vie, si bien que ce qu’il allait trouver c’était la

révélation passionnante d’une Odette presque inconnue.

Mais elle, de même qu’elle avait cru que son refus d’argent n’était

qu’une feinte, ne voyait qu’un prétexte dans le renseignement que

Swann venait lui demander, sur la voiture à repeindre, ou la valeur à

acheter. Car elle ne reconstituait pas les diverses phases de ces

crises qu’il traversait et dans l’idée qu’elle s’en faisait, elle

omettait d’en comprendre le mécanisme, ne croyant qu’à ce qu’elle

connaissait d’avance, à la nécessaire, à l’infaillible et toujours

identique terminaison. Idée incomplète,--d’autant plus profonde

peut-être--si on la jugeait du point de vue de Swann qui eût sans doute

trouvé qu’il était incompris d’Odette, comme un morphinomane ou un

tuberculeux, persuadés qu’ils ont été arrêtés, l’un par un événement

extérieur au moment où il allait se délivrer de son habitude

invétérée, l’autre par une indisposition accidentelle au moment où il

allait être enfin rétabli, se sentent incompris du médecin qui

n’attache pas la même importance qu’eux à ces prétendues contingences,

simples déguisements, selon lui, revêtus, pour redevenir sensibles à

ses malades, par le vice et l’état morbide qui, en réalité, n’ont pas

cessé de peser incurablement sur eux tandis qu’ils berçaient des rêves

de sagesse ou de guérison. Et de fait, l’amour de Swann en était

arrivé à ce degré où le médecin et, dans certaines affections, le

chirurgien le plus audacieux, se demandent si priver un malade de son

vice ou lui ôter son mal, est encore raisonnable ou même possible.

Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience

directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois

qu’il semblât diminué, presque réduit à rien; par exemple, le peu de

goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimât

Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait

à certains jours. «Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le

lendemain; à voir exactement les choses, je n’avais presque aucun

plaisir hier à être dans son lit, c’est curieux je la trouvais même

laide.» Et certes, il était sincère, mais son amour s’étendait bien

au-delà des régions du désir physique. La personne même d’Odette n’y

tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa

table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le voir, il avait

peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble

douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec

étonnement: «C’est elle» comme si tout d’un coup on nous montrait

extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la

trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. «Elle», il

essayait de se demander ce que c’était; car c’est une ressemblance de

l’amour et de la mort, plutôt que celles si vagues, que l’on redit

toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa

réalité se dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie

qu’était l’amour de Swann avait tellement multiplié, il était si

étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à

sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu’il

désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec

lui, qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même

à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour n’était

plus opérable.

Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts,

que quand par hasard il retournait dans le monde en se disant que ses

relations comme une monture élégante qu’elle n’aurait pas d’ailleurs

su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à lui-même un peu de

prix aux yeux d’Odette (et ç’aurait peut-être été vrai en effet si

elles n’avaient été avilies par cet amour même, qui pour Odette

dépréciait toutes les choses qu’il touchait par le fait qu’il semblait

les proclamer moins précieuses), il y éprouvait, à côté de la détresse

d’être dans des lieux, au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas,

le plaisir désintéressé qu’il aurait pris à un roman ou à un tableau

où sont peints les divertissements d’une classe oisive, comme, chez

lui, il se complaisait à considérer le fonctionnement de sa vie

domestique, l’élégance de sa garde-robe et de sa livrée, le bon

placement de ses valeurs, de la même façon qu’à lire dans Saint-Simon,

qui était un de ses auteurs favoris, la mécanique des journées, le

menu des repas de Mme de Maintenon, ou l’avarice avisée et le grand

train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce détachement n’était pas

absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann, c’était de

pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées

presque étrangères à son amour, à son chagrin. A cet égard cette

personnalité, que lui attribuait ma grand’tante, de «fils Swann»,

distincte de sa personnalité plus individuelle de Charles Swann, était

celle où il se plaisait maintenant le mieux. Un jour que, pour

l’anniversaire de la princesse de Parme (et parce qu’elle pouvait

souvent être indirectement agréable à Odette en lui faisant avoir des

places pour des galas, des jubilés), il avait voulu lui envoyer des

fruits, ne sachant pas trop comment les commander, il en avait chargé

une cousine de sa mère qui, ravie de faire une commission pour lui,

lui avait écrit, en lui rendant compte qu’elle n’avait pas pris tous

les fruits au même endroit, mais les raisins chez Crapote dont c’est

la spécialité, les fraises chez Jauret, les poires chez Chevet où

elles étaient plus belles, etc., «chaque fruit visité et examiné un

par un par moi». Et en effet, par les remerciements de la princesse,

il avait pu juger du parfum des fraises et du moelleux des poires.

Mais surtout le «chaque fruit visité et examiné un par un par moi»

avait été un apaisement à sa souffrance, en emmenant sa conscience

dans une région où il se rendait rarement, bien qu’elle lui appartînt

comme héritier d’une famille de riche et bonne bourgeoisie où

s’étaient conservés héréditairement, tout prêts à être mis à son

service dès qu’il le souhaitait, la connaissance des «bonnes adresses»

et l’art de savoir bien faire une commande.

Certes, il avait trop longtemps oublié qu’il était le «fils Swann»

pour ne pas ressentir quand il le redevenait un moment, un plaisir

plus vif que ceux qu’il eût pu éprouver le reste du temps et sur

lesquels il était blasé; et si l’amabilité des bourgeois, pour

lesquels il restait surtout cela, était moins vive que celle de

l’aristocratie (mais plus flatteuse d’ailleurs, car chez eux du moins

elle ne se sépare jamais de la considération), une lettre d’altesse,

quelques divertissements princiers qu’elle lui proposât, ne pouvait

lui être aussi agréable que celle qui lui demandait d’être témoin, ou

seulement d’assister à un mariage dans la famille de vieux amis de ses

parents dont les uns avaient continué à le voir--comme mon grand-père

qui, l’année précédente, l’avait invité au mariage de ma mère--et dont

certains autres le connaissaient personnellement à peine mais se

croyaient des devoirs de politesse envers le fils, envers le digne

successeur de feu M. Swann.

Mais, par les intimités déjà anciennes qu’il avait parmi eux, les gens

du monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa

maison, de son domestique et de sa famille. Il se sentait, à

considérer ses brillantes amitiés, le même appui hors de lui-même, le

même confort, qu’à regarder les belles terres, la belle argenterie, le

beau linge de table, qui lui venaient des siens. Et la pensée que s’il

tombait chez lui frappé d’une attaque ce serait tout naturellement le

duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg et le baron

de Charlus, que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait

la même consolation qu’à notre vieille Françoise de savoir qu’elle

serait ensevelie dans des draps fins à elle, marqués, non reprisés (ou

si finement que cela ne donnait qu’une plus haute idée du soin de

l’ouvrière), linceul de l’image fréquente duquel elle tirait une

certaine satisfaction, sinon de bien-être, au moins d’amour-propre.

Mais surtout, comme dans toutes celles de ses actions, et de ses

pensées qui se rapportaient à Odette, Swann était constamment dominé

et dirigé par le sentiment inavoué qu’il lui était peut-être pas moins

cher, mais moins agréable à voir que quiconque, que le plus ennuyeux

fidèle des Verdurin, quand il se reportait à un monde pour qui il

était l’homme exquis par excellence, qu’on faisait tout pour attirer,

qu’on se désolait de ne pas voir, il recommençait à croire à

l’existence d’une vie plus heureuse, presque à en éprouver l’appétit,

comme il arrive à un malade alité depuis des mois, à la diète, et qui

aperçoit dans un journal le menu d’un déjeuner officiel ou l’annonce

d’une croisière en Sicile.

S’il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas

leur faire de visites, c’était de lui en faire qu’il cherchait à

s’excuser auprès d’Odette. Encore les payait-il (se demandant à la fin

du mois, pour peu qu’il eût un peu abusé de sa patience et fût allé

souvent la voir, si c’était assez de lui envoyer quatre mille francs),

et pour chacune trouvait un prétexte, un présent à lui apporter, un

renseignement dont elle avait besoin, M. de Charlus qu’elle avait

rencontré allant chez elle, et qui avait exigé qu’il l’accompagnât. Et

à défaut d’aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui

dire comme spontanément, au cours de la conversation, qu’il se

rappelait avoir à parler à Swann, qu’elle voulût bien lui faire

demander de passer tout de suite chez elle; mais le plus souvent Swann

attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen

n’avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de

fréquentes absences, même à Paris, quand elle y restait, elle le

voyait peu, et elle qui, quand elle l’aimait, lui disait: «Je suis

toujours libre» et «Qu’est-ce que l’opinion des autres peut me

faire?», maintenant, chaque fois qu’il voulait la voir, elle invoquait

les convenances ou prétextait des occupations. Quand il parlait

d’aller à une fête de charité, à un vernissage, à une première, où

elle serait, elle lui disait qu’il voulait afficher leur liaison,

qu’il la traitait comme une fille. C’est au point que pour tâcher de

n’être pas partout privé de la rencontrer, Swann qui savait qu’elle

connaissait et affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il

avait été lui-même l’ami, alla le voir un jour dans son petit

appartement de la rue de Bellechasse afin de lui demander d’user de

son influence sur Odette. Comme elle prenait toujours, quand elle

parlait à Swann, de mon oncle, des airs poétiques, disant: «Ah! lui,

ce n’est pas comme toi, c’est une si belle chose, si grande, si jolie,

que son amitié pour moi. Ce n’est pas lui qui me considérerait assez

peu pour vouloir se montrer avec moi dans tous les lieux publics»,

Swann fut embarrassé et ne savait pas à quel ton il devait se hausser

pour parler d’elle à mon oncle. Il posa d’abord l’excellence a priori

d’Odette, l’axiome de sa supra-humanité séraphique, la révélation de

ses vertus indémontrables et dont la notion ne pouvait dériver de

l’expérience. «Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme

au-dessus de toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est

Odette. Mais vous savez ce que c’est que la vie de Paris. Tout le

monde ne connaît pas Odette sous le jour où nous la connaissons vous

et moi. Alors il y a des gens qui trouvent que je joue un rôle un peu

ridicule; elle ne peut même pas admettre que je la rencontre dehors,

au théâtre. Vous, en qui elle a tant de confiance, ne pourriez-vous

lui dire quelques mots pour moi, lui assurer qu’elle s’exagère le tort

qu’un salut de moi lui cause?»

Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne

l’en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver

partout où cela lui plairait. Quelques jours après, Odette disait à

Swann qu’elle venait d’avoir une déception en voyant que mon oncle

était pareil à tous les hommes: il venait d’essayer de la prendre de

force. Elle calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer

mon oncle, mais il refusa de lui serrer la main quand il le rencontra.

Il regretta d’autant plus cette brouille avec mon oncle Adolphe qu’il

avait espéré, s’il l’avait revu quelquefois et avait pu causer en

toute confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains bruits

relatifs à la vie qu’Odette avait menée autrefois à Nice. Or mon oncle

Adolphe y passait l’hiver. Et Swann pensait que c’était même peut-être

là qu’il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à quelqu’un

devant lui, relativement à un homme qui aurait été l’amant d’Odette

avait bouleversé Swann. Mais les choses qu’il aurait avant de les

connaître, trouvé le plus affreux d’apprendre et le plus impossible de

croire, une fois qu’il les savait, elles étaient incorporées à tout

jamais à sa tristesse, il les admettait, il n’aurait plus pu

comprendre qu’elles n’eussent pas été. Seulement chacune opérait sur

l’idée qu’il se faisait de sa maîtresse une retouche ineffaçable. Il

crut même comprendre, une fois, que cette légèreté des mœurs d’Odette

qu’il n’eût pas soupçonnée, était assez connue, et qu’à Bade et à

Nice, quand elle y passait jadis plusieurs mois, elle avait eu une

sorte de notoriété galante. Il chercha, pour les interroger, à se

rapprocher de certains viveurs; mais ceux-ci savaient qu’il

connaissait Odette; et puis il avait peur de les faire penser de

nouveau à elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui à qui jusque-là

rien n’aurait pu paraître aussi fastidieux que tout ce qui se

rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant

qu’Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de

plaisir, sans qu’il dût jamais arriver à savoir si c’était seulement

pour satisfaire à des besoins d’argent que grâce à lui elle n’avait

plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se

penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers

l’abîme sans fond où étaient allées s’engloutir ces années du début du

Septennat pendant lesquelles on passait l’hiver sur la promenade des

Anglais, l’été sous les tilleuls de Bade, et il leur trouvait une

profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur eût prêtée

un poète; et il eût mis à reconstituer les petits faits de la

chronique de la Côte d’Azur d’alors, si elle avait pu l’aider à

comprendre quelque chose du sourire ou des regards--pourtant si

honnêtes et si simples--d’Odette, plus de passion que l’esthéticien qui

interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle pour

tâcher d’entrer plus avant dans l’âme de la Primavera, de la bella

Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli. Souvent sans lui rien dire il la

regardait, il songeait; elle lui disait: «Comme tu as l’air triste!»

Il n’y avait pas bien longtemps encore, de l’idée qu’elle était une

créature bonne, analogue aux meilleures qu’il eût connues, il avait

passé à l’idée qu’elle était une femme entretenue; inversement il lui

était arrivé depuis de revenir de l’Odette de Crécy, peut-être trop

connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce visage d’une expression

parfois si douce, à cette nature si humaine. Il se disait: «Qu’est-ce

que cela veut dire qu’à Nice tout le monde sache qui est Odette de

Crécy? Ces réputations-là, même vraies, sont faites avec les idées des

autres»; il pensait que cette légende--fût-elle authentique--était

extérieure à Odette, n’était pas en elle comme une personnalité

irréductible et malfaisante; que la créature qui avait pu être amenée

à mal faire, c’était une femme aux bons yeux, au cœur plein de pitié

pour la souffrance, au corps docile qu’il avait tenu, qu’il avait

serré dans ses bras et manié, une femme qu’il pourrait arriver un jour

à posséder toute, s’il réussissait à se rendre indispensable à elle.

Elle était là, souvent fatiguée, le visage vidé pour un instant de la

préoccupation fébrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient

souffrir Swann; elle écartait ses cheveux avec ses mains; son front,

sa figure paraissaient plus larges; alors, tout d’un coup, quelque

pensée simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe

dans toutes les créatures, quand dans un moment de repos ou de

repliement elles sont livrées à elles-mêmes, jaillissait dans ses yeux

comme un rayon jaune. Et aussitôt tout son visage s’éclairait comme

une campagne grise, couverte de nuages qui soudain s’écartent, pour sa

transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui était en

Odette à ce moment-là, l’avenir même qu’elle semblait rêveusement

regarder, Swann aurait pu les partager avec elle; aucune agitation

mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu’ils

devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir

Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme

en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard

(comme on le verra dans la deuxième partie de cet ouvrage) des

sacrifices que l’autre Odette n’eût pas obtenus. Mais que ces moments

étaient rares, et que maintenant il la voyait peu! Même pour leur

rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu’à la dernière minute si

elle pourrait le lui accorder car, comptant qu’elle le trouverait

toujours libre, elle voulait d’abord être certaine que personne

d’autre ne lui proposerait de venir. Elle alléguait qu’elle était

obligée d’attendre une réponse de la plus haute importance pour elle,

et même si après qu’elle avait fait venir Swann des amis demandaient à

Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les rejoindre au

théâtre ou à souper, elle faisait un bond joyeux et s’habillait à la

hâte. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa toilette, chaque

mouvement qu’elle faisait rapprochait Swann du moment où il faudrait

la quitter, où elle s’enfuirait d’un élan irrésistible; et quand,

enfin prête, plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards

tendus et éclairés par l’attention, elle remettait un peu de rouge à

ses lèvres, fixait une mèche sur son front et demandait son manteau de

soirée bleu ciel avec des glands d’or, Swann avait l’air si triste

qu’elle ne pouvait réprimer un geste d’impatience et disait: «Voilà

comme tu me remercies de t’avoir gardé jusqu’à la dernière minute. Moi

qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C’est bon à savoir

pour une autre fois!» Parfois, au risque de la fâcher, il se

promettait de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d’une

alliance avec Forcheville qui peut-être aurait pu le renseigner.

D’ailleurs quand il savait avec qui elle passait la soirée, il était

bien rare qu’il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui

quelqu’un qui connaissait fût-ce indirectement l’homme avec qui elle

était sortie et pouvait facilement en obtenir tel ou tel

renseignement. Et tandis qu’il écrivait à un de ses amis pour lui

demander de chercher à éclaircir tel ou tel point, il éprouvait le

repos de cesser de se poser ses questions sans réponses et de

transférer à un autre la fatigue d’interroger. Il est vrai que Swann

n’était guère plus avancé quand il avait certains renseignements.

Savoir ne permet pas toujours d’empêcher, mais du moins les choses que

nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans

notre pensée où nous les disposons à notre gré, ce qui nous donne

l’illusion d’une sorte de pouvoir sur elles. Il était heureux toutes

les fois où M. de Charlus était avec Odette. Entre M. de Charlus et

elle, Swann savait qu’il ne pouvait rien se passer, que quand M. de

Charlus sortait avec elle c’était par amitié pour lui et qu’il ne

ferait pas difficulté à lui raconter ce qu’elle avait fait.

Quelquefois elle avait déclaré si catégoriquement à Swann qu’il lui

était impossible de le voir un certain soir, elle avait l’air de tenir

tant à une sortie, que Swann attachait une véritable importance à ce

que M. de Charlus fût libre de l’accompagner. Le lendemain, sans oser

poser beaucoup de questions à M. de Charlus, il le contraignait, en

ayant l’air de ne pas bien comprendre ses premières réponses, à lui en

donner de nouvelles, après chacune desquelles il se sentait plus

soulagé, car il apprenait bien vite qu’Odette avait occupé sa soirée

aux plaisirs les plus innocents. «Mais comment, mon petit Mémé, je ne

comprends pas bien..., ce n’est pas en sortant de chez elle que vous

êtes allés au musée Grévin? Vous étiez allés ailleurs d’abord. Non?

Oh! que c’est drôle! Vous ne savez pas comme vous m’amusez, mon petit

Mémé. Mais quelle drôle d’idée elle a eue d’aller ensuite au Chat

Noir, c’est bien une idée d’elle... Non? c’est vous. C’est curieux.

Après tout ce n’est pas une mauvaise idée, elle devait y connaître

beaucoup de monde? Non? elle n’a parlé à personne? C’est

extraordinaire. Alors vous êtes restés là comme cela tous les deux

tous seuls? Je vois d’ici cette scène. Vous êtes gentil, mon petit

Mémé, je vous aime bien.» Swann se sentait soulagé. Pour lui, à qui il

était arrivé en causant avec des indifférents qu’il écoutait à peine,

d’entendre quelquefois certaines phrases (celle-ci par exemple: «J’ai

vu hier Mme de Crécy, elle était avec un monsieur que je ne connais

pas»), phrases qui aussitôt dans le cœur de Swann passaient à l’état

solide, s’y durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n’en

bougeaient plus, qu’ils étaient doux au contraire ces mots: «Elle ne

connaissait personne, elle n’a parlé à personne», comme ils

circulaient aisément en lui, qu’ils étaient fluides, faciles,

respirables! Et pourtant au bout d’un instant il se disait qu’Odette

devait le trouver bien ennuyeux pour que ce fussent là les plaisirs

qu’elle préférait à sa compagnie. Et leur insignifiance, si elle le

rassurait, lui faisait pourtant de la peine comme une trahison.

Même quand il ne pouvait savoir où elle était allée, il lui aurait

suffi pour calmer l’angoisse qu’il éprouvait alors, et contre laquelle

la présence d’Odette, la douceur d’être auprès d’elle était le seul

spécifique (un spécifique qui à la longue aggravait le mal avec bien

des remèdes, mais du moins calmait momentanément la souffrance), il

lui aurait suffi, si Odette l’avait seulement permis, de rester chez

elle tant qu’elle ne serait pas là, de l’attendre jusqu’à cette heure

du retour dans l’apaisement de laquelle seraient venues se confondre

les heures qu’un prestige, un maléfice lui avaient fait croire

différentes des autres. Mais elle ne le voulait pas; il revenait chez

lui; il se forçait en chemin à former divers projets, il cessait de

songer à Odette; même il arrivait, tout en se déshabillant, à rouler

en lui des pensées assez joyeuses; c’est le cœur plein de l’espoir

d’aller le lendemain voir quelque chef-d’œuvre qu’il se mettait au lit

et éteignait sa lumière; mais, dès que, pour se préparer à dormir, il

cessait d’exercer sur lui-même une contrainte dont il n’avait même pas

conscience tant elle était devenue habituelle, au même instant un

frisson glacé refluait en lui et il se mettait à sangloter. Il ne

voulait même pas savoir pourquoi, s’essuyait les yeux, se disait en

riant: «C’est charmant, je deviens névropathe.» Puis il ne pouvait

penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait

recommencer de chercher à savoir ce qu’Odette avait fait, à mettre en

jeu des influences pour tâcher de la voir. Cette nécessité d’une

activité sans trêve, sans variété, sans résultats, lui était si

cruelle qu’un jour apercevant une grosseur sur son ventre, il

ressentit une véritable joie à la pensée qu’il avait peut-être une

tumeur mortelle, qu’il n’allait plus avoir à s’occuper de rien, que

c’était la maladie qui allait le gouverner, faire de lui son jouet,

jusqu’à la fin prochaine. Et en effet si, à cette époque, il lui

arriva souvent sans se l’avouer de désirer la mort, c’était pour

échapper moins à l’acuité de ses souffrances qu’à la monotonie de son

effort.

Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu’à l’époque où il ne l’aimerait

plus, où elle n’aurait aucune raison de lui mentir et où il pourrait

enfin apprendre d’elle si le jour où il était allé la voir dans

l’après-midi, elle était ou non couchée avec Forcheville. Souvent

pendant quelques jours, le soupçon qu’elle aimait quelqu’un d’autre le

détournait de se poser cette question relative à Forcheville, la lui

rendait presque indifférente, comme ces formes nouvelles d’un même

état maladif qui semblent momentanément nous avoir délivrés des

précédentes. Même il y avait des jours où il n’était tourmenté par

aucun soupçon. Il se croyait guéri. Mais le lendemain matin, au

réveil, il sentait à la même place la même douleur dont, la veille

pendant la journée, il avait comme dilué la sensation dans le torrent

des impressions différentes. Mais elle n’avait pas bougé de place. Et

même, c’était l’acuité de cette douleur qui avait réveillé Swann.

Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si

importantes qui l’occupaient tant chaque jour (bien qu’il eût assez

vécu pour savoir qu’il n’y en a jamais d’autres que les plaisirs), il

ne pouvait pas chercher longtemps de suite à les imaginer, son cerveau

fonctionnait à vide; alors il passait son doigt sur ses paupières

fatiguées comme il aurait essuyé le verre de son lorgnon, et cessait

entièrement de penser. Il surnageait pourtant à cet inconnu certaines

occupations qui réapparaissaient de temps en temps, vaguement

rattachées par elle à quelque obligation envers des parents éloignés

ou des amis d’autrefois, qui, parce qu’ils étaient les seuls qu’elle

lui citait souvent comme l’empêchant de le voir, paraissaient à Swann

former le cadre fixe, nécessaire, de la vie d’Odette. A cause du ton

dont elle lui disait de temps à autre «le jour où je vais avec mon

amie à l’Hippodrome», si, s’étant senti malade et ayant pensé:

«peut-être Odette voudrait bien passer chez moi», il se rappelait

brusquement que c’était justement ce jour-là, il se disait: «Ah! non,

ce n’est pas la peine de lui demander de venir, j’aurais dû y penser

plus tôt, c’est le jour où elle va avec son amie à l’Hippodrome.

Réservons-nous pour ce qui est possible; c’est inutile de s’user à

proposer des choses inacceptables et refusées d’avance.» Et ce devoir

qui incombait à Odette d’aller à l’Hippodrome et devant lequel Swann

s’inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inéluctable; mais ce

caractère de nécessité dont il était empreint semblait rendre

plausible et légitime tout ce qui de près ou de loin se rapportait à

lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d’un passant un salut qui avait

éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux questions de celui-ci

en rattachant l’existence de l’inconnu à un des deux ou trois grands

devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait: «C’est un

monsieur qui était dans la loge de mon amie avec qui je vais à

l’Hippodrome», cette explication calmait les soupçons de Swann, qui en

effet trouvait inévitable que l’amie eût d’autre invités qu’Odette

dans sa loge à l’Hippodrome, mais n’avait jamais cherché ou réussi à

se les figurer. Ah! comme il eût aimé la connaître, l’amie qui allait

à l’Hippodrome, et qu’elle l’y emmenât avec Odette! Comme il aurait

donné toutes ses relations pour n’importe quelle personne qu’avait

l’habitude de voir Odette, fût-ce une manucure ou une demoiselle de

magasin. Il eût fait pour elles plus de frais que pour des reines. Ne

lui auraient-elles pas fourni, dans ce qu’elles contenaient de la vie

d’Odette, le seul calmant efficace pour ses souffrances? Comme il

aurait couru avec joie passer les journées chez telle de ces petites

gens avec lesquelles Odette gardait des relations, soit par intérêt,

soit par simplicité véritable. Comme il eût volontiers élu domicile à

jamais au cinquième étage de telle maison sordide et enviée où Odette

ne l’emmenait pas, et où, s’il y avait habité avec la petite

couturière retirée dont il eût volontiers fait semblant d’être

l’amant, il aurait presque chaque jour reçu sa visite. Dans ces

quartiers presque populaires, quelle existence modeste, abjecte, mais

douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût accepté de vivre

indéfiniment.

Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait

s’approcher d’elle quelqu’un qu’il ne connaissait pas, qu’il pût

remarquer sur le visage d’Odette cette tristesse qu’elle avait eue le

jour où il était venu pour la voir pendant que Forcheville était là.

Mais c’était rare; car les jours où malgré tout ce qu’elle avait à

faire et la crainte de ce que penserait le monde, elle arrivait à voir

Swann, ce qui dominait maintenant dans son attitude était l’assurance:

grand contraste, peut-être revanche inconsciente ou réaction naturelle

de l’émotion craintive qu’aux premiers temps où elle l’avait connu,

elle éprouvait auprès de lui, et même loin de lui, quand elle

commençait une lettre par ces mots: «Mon ami, ma main tremble si fort

que je peux à peine écrire» (elle le prétendait du moins et un peu de

cet émoi devait être sincère pour qu’elle désirât d’en feindre

davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour

soi, que pour ceux qu’on aime. Quand notre bonheur n’est plus dans

leurs mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on

jouit auprès d’eux! En lui parlant, en lui écrivant, elle n’avait plus

de ces mots par lesquels elle cherchait à se donner l’illusion qu’il

lui appartenait, faisant naître les occasions de dire «mon», «mien»,

quand il s’agissait de lui: «Vous êtes mon bien, c’est le parfum de

notre amitié, je le garde», de lui parler de l’avenir, de la mort

même, comme d’une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-là, à tout

de qu’il disait, elle répondait avec admiration: «Vous, vous ne serez

jamais comme tout le monde»; elle regardait sa longue tête un peu

chauve, dont les gens qui connaissaient les succès de Swann pensaient:

«Il n’est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic: ce

toupet, ce monocle, ce sourire!», et, plus curieuse peut-être de

connaître ce qu’il était que désireuse d’être sa maîtresse, elle

disait:

--«Si je pouvais savoir ce qu’il y a dans cette tête là!»

Maintenant, à toutes les paroles de Swann elle répondait d’un ton

parfois irrité, parfois indulgent:

--«Ah! tu ne seras donc jamais comme tout le monde!»

Elle regardait cette tête qui n’était qu’un peu plus vieillie par le

souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même

aptitude qui permet de découvrir les intentions d’un morceau

symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d’un

enfant quand on connaît sa parenté: «Il n’est pas positivement laid si

vous voulez, mais il est ridicule: ce monocle, ce toupet, ce

sourire!», réalisant dans leur imagination suggestionnée la

démarcation immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une

tête d’amant de cœur et une tête de cocu), elle disait:

--«Ah! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu’il y a dans

cette tête-là.»

Toujours prêt à croire ce qu’il souhaitait si seulement les manières

d’être d’Odette avec lui laissaient place au doute, il se jetait

avidement sur cette parole:

--«Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.»

Et il tâchait de lui montrer que l’apaiser, le diriger, le faire

travailler, serait une noble tâche à laquelle ne demandaient qu’à se

vouer d’autres femmes qu’elle, entre les mains desquelles il est vrai

d’ajouter que la noble tâche ne lui eût paru plus qu’une indiscrète et

insupportable usurpation de sa liberté. «Si elle ne m’aimait pas un

peu, se disait-il, elle ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me

transformer, il faudra qu’elle me voie davantage.» Ainsi trouvait-il

dans ce reproche qu’elle lui faisait, comme une preuve d’intérêt,

d’amour peut-être; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu

qu’il était obligé de considérer comme telles les défenses qu’elle lui

faisait d’une chose ou d’une autre. Un jour, elle lui déclara qu’elle

n’aimait pas son cocher, qu’il lui montait peut-être la tête contre

elle, qu’en tous cas il n’était pas avec lui de l’exactitude et de la

déférence qu’elle voulait. Elle sentait qu’il désirait lui entendre

dire: «Ne le prends plus pour venir chez moi», comme il aurait désiré

un baiser. Comme elle était de bonne humeur, elle le lui dit; il fut

attendri. Le soir, causant avec M. de Charlus avec qui il avait la

douceur de pouvoir parler d’elle ouvertement (car les moindres propos

qu’il tenait, même aux personnes qui ne la connaissaient pas, se

rapportaient en quelque manière à elle), il lui dit:

--Je crois pourtant qu’elle m’aime; elle est si gentille pour moi, ce

que je fais ne lui est certainement pas indifférent.

Et si, au moment d’aller chez elle, montant dans sa voiture avec un

ami qu’il devait laisser en route, l’autre lui disait:

--«Tiens, ce n’est pas Lorédan qui est sur le siège?», avec quelle joie

mélancolique Swann lui répondait:

--«Oh! sapristi non! je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand

je vais rue La Pérouse. Odette n’aime pas que je prenne Lorédan, elle

ne le trouve pas bien pour moi; enfin que veux-tu, les femmes, tu

sais! je sais que ça lui déplairait beaucoup. Ah bien oui! je n’aurais

eu qu’à prendre Rémi! j’en aurais eu une histoire!»

Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui

étaient maintenant celles d’Odette avec lui, certes Swann en

souffrait; mais il ne connaissait pas sa souffrance; comme c’était

progressivement, jour par jour, qu’Odette s’était refroidie à son

égard, ce n’est qu’en mettant en regard de ce qu’elle était

aujourd’hui ce qu’elle avait été au début, qu’il aurait pu sonder la

profondeur du changement qui s’était accompli. Or ce changement

c’était sa profonde, sa secrète blessure, qui lui faisait mal jour et

nuit, et dès qu’il sentait que ses pensées allaient un peu trop près

d’elle, vivement il les dirigeait d’un autre côté de peur de trop

souffrir. Il se disait bien d’une façon abstraite: «Il fut un temps où

Odette m’aimait davantage», mais jamais il ne revoyait ce temps. De

même qu’il y avait dans son cabinet une commode qu’il s’arrangeait à

ne pas regarder, qu’il faisait un crochet pour éviter en entrant et en

sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème

qu’elle lui avait donné le premier soir où il l’avait reconduite, les

lettres où elle disait: «Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je

ne vous aurais pas laissé le reprendre» et: «A quelque heure du jour

et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et

disposez de ma vie», de même il y avait en lui une place dont il ne

laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s’il le

fallait le détour d’un long raisonnement pour qu’il n’eût pas à passer

devant elle: c’était celle où vivait le souvenir des jours heureux.

Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu’il était

allé dans le monde.

C’était chez la marquise de Saint-Euverte, à la dernière, pour cette

année-là, des soirées où elle faisait entendre des artistes qui lui

servaient ensuite pour ses concerts de charité. Swann, qui avait voulu

successivement aller à toutes les précédentes et n’avait pu s’y

résoudre, avait reçu, tandis qu’il s’habillait pour se rendre à

celle-ci, la visite du baron de Charlus qui venait lui offrir de

retourner avec lui chez la marquise, si sa compagnie devait l’aider à

s’y ennuyer un peu moins, à s’y trouver moins triste. Mais Swann lui

avait répondu:

--«Vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à être avec vous. Mais le

plus grand plaisir que vous puissiez me faire c’est d’aller plutôt

voir Odette. Vous savez l’excellente influence que vous avez sur elle.

Je crois qu’elle ne sort pas ce soir avant d’aller chez son ancienne

couturière où du reste elle sera sûrement contente que vous

l’accompagniez. En tous cas vous la trouveriez chez elle avant. Tâchez

de la distraire et aussi de lui parler raison. Si vous pouviez

arranger quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous

pourrions faire tous les trois ensemble. Tâchez aussi de poser des

jalons pour cet été, si elle avait envie de quelque chose, d’une

croisière que nous ferions tous les trois, que sais-je? Quant à ce

soir, je ne compte pas la voir; maintenant si elle le désirait ou si

vous trouviez un joint, vous n’avez qu’à m’envoyer un mot chez Mme de

Saint-Euverte jusqu’à minuit, et après chez moi. Merci de tout ce que

vous faites pour moi, vous savez comme je vous aime.»

Le baron lui promit d’aller faire la visite qu’il désirait après qu’il

l’aurait conduit jusqu’à la porte de l’hôtel Saint-Euverte, où Swann

arriva tranquillisé par la pensée que M. de Charlus passerait la

soirée rue La Pérouse, mais dans un état de mélancolique indifférence

à toutes les choses qui ne touchaient pas Odette, et en particulier

aux choses mondaines, qui leur donnait le charme de ce qui, n’étant

plus un but pour notre volonté, nous apparaît en soi-même. Dès sa

descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de leur vie

domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à leurs

invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à respecter la

vérité du costume et celle du décor, Swann prit plaisir à voir les

héritiers des «tigres» de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de

la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant

l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des

jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. La

disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des

analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées

s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale;

c’est la vie mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché,

qui se présentait à lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule

où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait enveloppé dans

son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s’y

était passé, étant par la pensée, pendant les quelques instants qu’il

y séjournait, ou bien encore dans la fête qu’il venait de quitter, ou

bien déjà dans la fête où on allait l’introduire, pour la première

fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi

tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée de grands valets de

pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui,

soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et,

rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à

l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des

supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses

affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la

douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il

semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son

chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure

donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait

presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses

aides, nouveau, et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en

roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une

bête captive dans les premières heures de sa domesticité.

A quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile,

sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit

dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur

son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de

lui; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient autour de

Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène,

qu’il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si ç’eût

été le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il

semblait précisément appartenir à cette race disparue--ou qui peut-être

n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des

Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore--issue de

la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du

Maître ou quelque saxon d’Albert Dürer. Et les mèches de ses cheveux

roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient

largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque

qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la

création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses

simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la

nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs

aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et

fleurissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet

d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une

torsade de serpent.

D’autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d’un

escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité

marmoréenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal:

«l’Escalier des Géants» et dans lequel Swann s’engagea avec la

tristesse de penser qu’Odette ne l’avait jamais gravi. Ah! avec quelle

joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, mal odorants et

casse-cou de la petite couturière retirée, dans le «cinquième» de

laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu’une

avant-scène hebdomadaire à l’Opéra le droit de passer la soirée quand

Odette y venait et même les autres jours pour pouvoir parler d’elle,

vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était

pas là et qui à cause de cela lui paraissaient recéler, de la vie de

sa maîtresse, quelque chose de plus réel, de plus inaccessible et de

plus mystérieux. Tandis que dans cet escalier pestilentiel et désiré

de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le

service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide

et sale préparée sur le paillasson, dans l’escalier magnifique et

dédaigné que Swann montait à ce moment, d’un côté et de l’autre, à des

hauteurs différentes, devant chaque anfractuosité que faisait dans le

mur la fenêtre de la loge, ou la porte d’un appartement, représentant

le service intérieur qu’ils dirigeaient et en faisant hommage aux

invités, un concierge, un majordome, un argentier (braves gens qui

vivaient le reste de la semaine un peu indépendants dans leur domaine,

y dînaient chez eux comme de petits boutiquiers et seraient peut-être

demain au service bourgeois d’un médecin ou d’un industriel) attentifs

à ne pas manquer aux recommandations qu’on leur avait faites avant de

leur laisser endosser la livrée éclatante qu’ils ne revêtaient qu’à de

rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur

aise, se tenaient sous l’arcature de leur portail avec un éclat

pompeux tempéré de bonhomie populaire, comme des saints dans leur

niche; et un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les

dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de

l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême,

avec une petite queue de cheveux, noués d’un catogan, derrière la

tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann

passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant

de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa

alors un petit vestibule qui,--tel que certaines pièces aménagées par

leur propriétaire pour servir de cadre à une seule œuvre d’art, dont

elles tirent leur nom, et d’une nudité voulue, ne contiennent rien

d’autre--, exhibait à son entrée, comme quelque précieuse effigie de

Benvenuto Cellini représentant un homme de guet, un jeune valet de

pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col

rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de

feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries

d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son

regard impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une

impassibilité militaire ou une foi surnaturelle,--allégorie de

l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du

branle-bas,--d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de

cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement. Il ne

restait plus à Swann qu’à pénétrer dans la salle du concert dont un

huissier chargé de chaînes lui ouvrit les portes, en s’inclinant,

comme il lui aurait remis les clefs d’une ville. Mais il pensait à la

maison où il aurait pu se trouver en ce moment même, si Odette l’avait

permis, et le souvenir entrevu d’une boîte au lait vide sur un

paillasson lui serra le cœur.

Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand,

au delà de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques

succéda celui des invités. Mais cette laideur même de visages qu’il

connaissait pourtant si bien, lui semblait neuve depuis que leurs

traits,--au lieu d’être pour lui des signes pratiquement utilisables à

l’identification de telle personne qui lui avait représenté jusque-là

un faisceau de plaisirs à poursuivre, d’ennuis à éviter, ou de

politesses à rendre,--reposaient, coordonnés seulement par des rapports

esthétiques, dans l’autonomie de leurs lignes. Et en ces hommes, au

milieu desquels Swann se trouva enserré, il n’était pas jusqu’aux

monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au

plus permis à Swann de dire qu’ils portaient un monocle), qui, déliés

maintenant de signifier une habitude, la même pour tous, ne lui

apparussent chacun avec une sorte d’individualité. Peut-être parce

qu’il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté

qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un

tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles

qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle

du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa

figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il

éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une

blessure monstrueuse qu’il pouvait être glorieux d’avoir reçue, mais

qu’il était indécent d’exhiber; tandis que celui que M. de Bréauté

ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au «gibus», à

la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait

Swann lui-même) pour aller dans le monde, portait collé à son revers,

comme une préparation d’histoire naturelle sous un microscope, un

regard infinitésimal et grouillant d’amabilité, qui ne cessait de

sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à l’intérêt

des programmes et à la qualité des rafraîchissements.

--Tiens, vous voilà, mais il y a des éternités qu’on ne vous a vu, dit

à Swann le général qui, remarquant ses traits tirés et en concluant

que c’était peut-être une maladie grave qui l’éloignait du monde,

ajouta: «Vous avez bonne mine, vous savez!» pendant que M. de Bréauté

demandait:

--«Comment, vous, mon cher, qu’est-ce que vous pouvez bien faire ici?»

à un romancier mondain qui venait d’installer au coin de son œil un

monocle, son seul organe d’investigation psychologique et

d’impitoyable analyse, et répondit d’un air important et mystérieux,

en roulant l’r:

--«J’observe.»

Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune

bordure et obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil

où il s’incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est

inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis

une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme

capable de grands chagrins d’amour. Mais celui de M. de Saint-Candé,

entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de

gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui,

dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique

tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants

d’esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer aux

plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dépravées

qu’il faisait rêver de charmes artificiels et d’un raffinement de

volupté; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui avec sa

grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu

des fêtes, en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme

pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement

avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du

vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela

à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue,

cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se

cache son repaire.

Swann s’était avancé, sur l’insistance de Mme de Saint-Euverte et pour

entendre un air d’Orphée qu’exécutait un flûtiste, s’était mis dans un

coin où il avait malheureusement comme seule perspective deux dames

déjà mûres assises l’une à côté de l’autre, la marquise de Cambremer

et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu’elles étaient

cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs sacs et

suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et

n’étaient tranquilles que quand elles avaient marqué, par leur

éventail ou leur mouchoir, deux places voisines: Mme de Cambremer,

comme elle avait très peu de relations, étant d’autant plus heureuse

d’avoir une compagne, Mme de Franquetot, qui était au contraire très

lancée, trouvait quelque chose d’élégant, d’original, à montrer à

toutes ses belles connaissances qu’elle leur préférait une dame

obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein

d’une mélancolique ironie, Swann les regardait écouter l’intermède de

piano («Saint François parlant aux oiseaux», de Liszt) qui avait

succédé à l’air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose.

Mme de Franquetot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches

sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de

trapèzes d’où il pouvait tomber d’une hauteur de quatre-vingts mètres,

et non sans lancer à sa voisine des regards d’étonnement, de

dénégation qui signifiaient: «Ce n’est pas croyable, je n’aurais

jamais pensé qu’un homme pût faire cela», Mme de Cambremer, en femme

qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa

tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la

rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles

(avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les

douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et

disent: «Que voulez-vous!») qu’à tout moment elle accrochait avec ses

solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les

raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela

d’accélérer le mouvement. De l’autre côté de Mme de Franquetot, mais

un peu en avant, était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée

favorite, l’alliance qu’elle avait avec les Guermantes et d’où elle

tirait pour le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque

honte, les plus brillants d’entre eux la tenant un peu à l’écart,

peut-être parce qu’elle était ennuyeuse, ou parce qu’elle était

méchante, ou parce qu’elle était d’une branche inférieure, ou

peut-être sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de

quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme

de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu’elle avait de sa

parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en

caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises

byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une

colonne verticale, à côté d’un Saint Personnage les mots qu’il est

censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu’elle n’avait jamais

reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des

Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée. Cette pensée la

remplissait de colère, mais aussi de fierté; car à force de dire aux

personnes qui s’étonnaient de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que

c’est parce qu’elle aurait été exposée à y rencontrer la princesse

Mathilde--ce que sa famille ultra-légitimiste ne lui aurait jamais

pardonné, elle avait fini par croire que c’était en effet la raison

pour laquelle elle n’allait pas chez sa jeune cousine. Elle se

rappelait pourtant qu’elle avait demandé plusieurs fois à Mme des

Laumes comment elle pourrait faire pour la rencontrer, mais ne se le

rappelait que confusément et d’ailleurs neutralisait et au delà ce

souvenir un peu humiliant en murmurant: «Ce n’est tout de même pas à

moi à faire les premiers pas, j’ai vingt ans de plus qu’elle.» Grâce à

la vertu de ces paroles intérieures, elle rejetait fièrement en

arrière ses épaules détachées de son buste et sur lesquelles sa tête

posée presque horizontalement faisait penser à la tête «rapportée»

d’un orgueilleux faisan qu’on sert sur une table avec toutes ses

plumes. Ce n’est pas qu’elle ne fût par nature courtaude, hommasse et

boulotte; mais les camouflets l’avaient redressée comme ces arbres

qui, nés dans une mauvaise position au bord d’un précipice, sont

forcés de croître en arrière pour garder leur équilibre. Obligée, pour

se consoler de ne pas être tout à fait l’égale des autres Guermantes,

de se dire sans cesse que c’était par intransigeance de principes et

fierté qu’elle les voyait peu, cette pensée avait fini par modeler son

corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux

des bourgeoises pour un signe de race et troublait quelquefois d’un

désir fugitif le regard fatigué des hommes de cercle. Si on avait fait

subir à la conversation de Mme de Gallardon ces analyses qui en

relevant la fréquence plus ou moins grande de chaque terme permettent

de découvrir la clef d’un langage chiffré, on se fût rendu compte

qu’aucune expression, même la plus usuelle, n’y revenait aussi souvent

que «chez mes cousins de Guermantes», «chez ma tante de Guermantes»,

«la santé d’Elzéar de Guermantes», «la baignoire de ma cousine de

Guermantes». Quand on lui parlait d’un personnage illustre, elle

répondait que, sans le connaître personnellement, elle l’avait

rencontré mille fois chez sa tante de Guermantes, mais elle répondait

cela d’un ton si glacial et d’une voix si sourde qu’il était clair que

si elle ne le connaissait pas personnellement c’était en vertu de tous

les principes indéracinables et entêtés auxquels ses épaules

touchaient en arrière, comme à ces échelles sur lesquelles les

professeurs de gymnastique vous font étendre pour vous développer le

thorax.

Or, la princesse des Laumes qu’on ne se serait pas attendu à voir chez

Mme de Saint-Euverte, venait précisément d’arriver. Pour montrer

qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon où elle ne

venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était

entrée en effaçant les épaules là même où il n’y avait aucune foule à

fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le fond, de

l’air d’y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à la porte

d’un théâtre tant que les autorités n’ont pas été prévenues qu’il est

là; et, bornant simplement son regard--pour ne pas avoir l’air de

signaler sa présence et de réclamer des égards--à la considération d’un

dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait debout à

l’endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d’où elle savait bien

qu’une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la tirer dès

que celle-ci l’aurait aperçue), à côté de Mme de Cambremer qui lui

était inconnue. Elle observait la mimique de sa voisine mélomane, mais

ne l’imitait pas. Ce n’est pas que, pour une fois qu’elle venait

passer cinq minutes chez Mme de Saint-Euverte, la princesse des Laumes

n’eût souhaité, pour que la politesse qu’elle lui faisait comptât

double, se montrer le plus aimable possible. Mais par nature, elle

avait horreur de ce qu’elle appelait «les exagérations» et tenait à

montrer qu’elle «n’avait pas à» se livrer à des manifestations qui

n’allaient pas avec le «genre» de la coterie où elle vivait, mais qui

pourtant d’autre part ne laissaient pas de l’impressionner, à la

faveur de cet esprit d’imitation voisin de la timidité que développe

chez les gens les plus sûrs d’eux-mêmes l’ambiance d’un milieu

nouveau, fût-il inférieur. Elle commençait à se demander si cette

gesticulation n’était pas rendue nécessaire par le morceau qu’on

jouait et qui ne rentrait peut-être pas dans le cadre de la musique

qu’elle avait entendue jusqu’à ce jour, si s’abstenir n’était pas

faire preuve d’incompréhension à l’égard de l’œuvre et d’inconvenance

vis-à-vis de la maîtresse de la maison: de sorte que pour exprimer par

une «cote mal taillée» ses sentiments contradictoires, tantôt elle se

contentait de remonter la bride de ses épaulettes ou d’assurer dans

ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d’émail rose,

givrées de diamant, qui lui faisaient une coiffure simple et

charmante, en examinant avec une froide curiosité sa fougueuse

voisine, tantôt de son éventail elle battait pendant un instant la

mesure, mais, pour ne pas abdiquer son indépendance, à contretemps. Le

pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un

prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un

sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé.

Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col

sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles,

qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien

loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu

espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet

écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément,--d’un retour

plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui

résonnerait jusqu’à faire crier,--vous frapper au cœur.

Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations,

n’allant guère au bal, elle s’était grisée dans la solitude de son

manoir, à ralentir, à précipiter la danse de tous ces couples

imaginaires, à les égrener comme des fleurs, à quitter un moment le

bal pour entendre le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et

à y voir tout d’un coup s’avancer, plus différent de tout ce qu’on a

jamais rêvé que ne sont les amants de la terre, un mince jeune homme à

la voix un peu chantante, étrangère et fausse, en gants blancs. Mais

aujourd’hui la beauté démodée de cette musique semblait défraîchie.

Privée depuis quelques années de l’estime des connaisseurs, elle avait

perdu son honneur et son charme et ceux mêmes dont le goût est mauvais

n’y trouvaient plus qu’un plaisir inavoué et médiocre. Mme de

Cambremer jeta un regard furtif derrière elle. Elle savait que sa

jeune bru (pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui

touchait les choses de l’esprit sur lesquelles, sachant jusqu’à

l’harmonie et jusqu’au grec, elle avait des lumières spéciales)

méprisait Chopin et souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin

de la surveillance de cette wagnérienne qui était plus loin avec un

groupe de personnes de son âge, Mme de Cambremer se laissait aller à

des impressions délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait

aussi. Sans être par nature douée pour la musique, elle avait reçu il

y a quinze ans les leçons qu’un professeur de piano du faubourg

Saint-Germain, femme de génie qui avait été à la fin de sa vie réduite

à la misère, avait recommencé, à l’âge de soixante-dix ans, à donner

aux filles et aux petites-filles de ses anciennes élèves. Elle était

morte aujourd’hui. Mais sa méthode, son beau son, renaissaient parfois

sous les doigts de ses élèves, même de celles qui étaient devenues

pour le reste des personnes médiocres, avaient abandonné la musique et

n’ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes

put-elle secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une

appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude

qu’elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta

d’elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura «C’est toujours charmant»,

avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de

délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si romanesquement

froissées comme une belle fleur, qu’elle harmonisa instinctivement son

regard avec elles en lui donnant à ce moment-là une sorte de

sentimentalité et de vague. Cependant Mme de Gallardon était en train

de se dire qu’il était fâcheux qu’elle n’eût que bien rarement

l’occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle souhaitait

lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut. Elle ne savait

pas que sa cousine fût là. Un mouvement de tête de Mme de Franquetot

la lui découvrit. Aussitôt elle se précipita vers elle en dérangeant

tout le monde; mais désireuse de garder un air hautain et glacial qui

rappelât à tous qu’elle ne désirait pas avoir de relations avec une

personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez avec la princesse

Mathilde, et au-devant de qui elle n’avait pas à aller car elle

n’était pas «sa contemporaine», elle voulut pourtant compenser cet air

de hauteur et de réserve par quelque propos qui justifiât sa démarche

et forçât la princesse à engager la conversation; aussi une fois

arrivée près de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une

main tendue comme une carte forcée, lui dit: «Comment va ton mari?» de

la même voix soucieuse que si le prince avait été gravement malade. La

princesse éclatant d’un rire qui lui était particulier et qui était

destiné à la fois à montrer aux autres qu’elle se moquait de quelqu’un

et aussi à se faire paraître plus jolie en concentrant les traits de

son visage autour de sa bouche animée et de son regard brillant, lui

répondit:

--Mais le mieux du monde!

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et

refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l’état du prince,

Mme de Gallardon dit à sa cousine:

--Oriane (ici Mme des Laumes regarda d’un air étonné et rieur un tiers

invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu’elle

n’avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l’appeler par son prénom),

je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez

moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir

ton appréciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un

service, et avoir besoin de l’avis de la princesse sur le quintette de

Mozart comme si ç’avait été un plat de la composition d’une nouvelle

cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de

recueillir l’opinion d’un gourmet.

--Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite... que je

l’aime!

--Tu sais, mon mari n’est pas bien, son foie..., cela lui ferait grand

plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant à la

princesse une obligation de charité de paraître à sa soirée.

La princesse n’aimait pas à dire aux gens qu’elle ne voulait pas aller

chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d’avoir été

privée--par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation de

son beau-frère, par l’Opéra, par une partie de campagne--d’une soirée à

laquelle elle n’aurait jamais songé à se rendre. Elle donnait ainsi à

beaucoup de gens la joie de croire qu’elle était de leurs relations,

qu’elle eût été volontiers chez eux, qu’elle n’avait été empêchée de

le faire que par les contretemps princiers qu’ils étaient flattés de

voir entrer en concurrence avec leur soirée. Puis, faisant partie de

cette spirituelle coterie des Guermantes où survivait quelque chose de

l’esprit alerte, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus,

qui descend de Mérimée,--et a trouvé sa dernière expression dans le

théâtre de Meilhac et Halévy,--elle l’adaptait même aux rapports

sociaux, le transposait jusque dans sa politesse qui s’efforçait

d’être positive, précise, de se rapprocher de l’humble vérité. Elle ne

développait pas longuement à une maîtresse de maison l’expression du

désir qu’elle avait d’aller à sa soirée; elle trouvait plus aimable de

lui exposer quelques petits faits d’où dépendrait qu’il lui fût ou non

possible de s’y rendre.

--Ecoute, je vais te dire, dit-elle à Mme de Gallardon, il faut demain

soir que j’aille chez une amie qui m’a demandé mon jour depuis

longtemps. Si elle nous emmène au théâtre, il n’y aura pas, avec la

meilleure volonté, possibilité que j’aille chez toi; mais si nous

restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la

quitter.

--Tiens, tu as vu ton ami M. Swann?

--Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu’il fût là, je

vais tâcher qu’il me voie.

--C’est drôle qu’il aille même chez la mère Saint-Euverte, dit Mme de

Gallardon. Oh! je sais qu’il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant

dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un juif chez la sœur et

la belle-sœur de deux archevêques!

--J’avoue à ma honte que je n’en suis pas choquée, dit la princesse des

Laumes.

--Je sais qu’il est converti, et même déjà ses parents et ses

grands-parents. Mais on dit que les convertis restent plus attachés à

leur religion que les autres, que c’est une frime, est-ce vrai?

--Je suis sans lumières à ce sujet.

Le pianiste qui avait à jouer deux morceaux de Chopin, après avoir

terminé le prélude avait attaqué aussitôt une polonaise. Mais depuis

que Mme de Gallardon avait signalé à sa cousine la présence de Swann,

Chopin ressuscité aurait pu venir jouer lui-même toutes ses œuvres

sans que Mme des Laumes pût y faire attention. Elle faisait partie

d’une de ces deux moitiés de l’humanité chez qui la curiosité qu’a

l’autre moitié pour les êtres qu’elle ne connaît pas est remplacée par

l’intérêt pour les êtres qu’elle connaît. Comme beaucoup de femmes du

faubourg Saint-Germain la présence dans un endroit où elle se trouvait

de quelqu’un de sa coterie, et auquel d’ailleurs elle n’avait rien de

particulier à dire, accaparait exclusivement son attention aux dépens

de tout le reste. A partir de ce moment, dans l’espoir que Swann la

remarquerait, la princesse ne fit plus, comme une souris blanche

apprivoisée à qui on tend puis on retire un morceau de sucre, que

tourner sa figure, remplie de mille signes de connivence dénués de

rapports avec le sentiment de la polonaise de Chopin, dans la

direction où était Swann et si celui-ci changeait de place, elle

déplaçait parallèlement son sourire aimanté.

--Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait

jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et

d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de

dire quelque chose de désagréable, il y a des gens qui prétendent que

ce M. Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi,

est-ce vrai?

--Mais... tu dois bien savoir que c’est vrai, répondit la princesse des

Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais

venu.

Et quittant sa cousine mortifiée, elle éclata de nouveau d’un rire qui

scandalisa les personnes qui écoutaient la musique, mais attira

l’attention de Mme de Saint-Euverte, restée par politesse près du

piano et qui aperçut seulement alors la princesse. Mme de

Saint-Euverte était d’autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu’elle

la croyait encore à Guermantes en train de soigner son beau-père

malade.

--Mais comment, princesse, vous étiez là?

--Oui, je m’étais mise dans un petit coin, j’ai entendu de belles

choses.

--Comment, vous êtes là depuis déjà un long moment!

Du côté de chez Swann · 第 15 / 17 题