LE MIEUX EST DE NE RIEN VOIR.»

Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de

Swann: «Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup?» la figure de

l’interlocuteur s’allongeait: «Ne prononcez jamais son nom devant

moi!»--«Mais je croyais que vous étiez si liés...» Il avait été ainsi

pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand’mère, dînant

presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans

avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand’mère

allait envoyer demander de ses nouvelles quand à l’office elle trouva

une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de

la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu’il allait quitter

Paris, qu’il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au

moment de rompre, c’était elle seule qu’il avait jugé utile d’avertir.

Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne mondaine

ou du moins une personne qu’une extraction trop humble ou une

situation trop irrégulière n’empêchait pas qu’il fît recevoir dans le

monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l’orbite

particulier où elle se mouvait ou bien où il l’avait entraînée.

«Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que

c’est le jour d’Opéra de son Américaine.» Il la faisait inviter dans

les salons particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses

dîners hebdomadaires, son poker; chaque soir, après qu’un léger

crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de

quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une

fleur pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à

dîner chez l’une ou l’autre des femmes de sa coterie; et alors,

pensant à l’admiration et à l’amitié que les gens à la mode pour qui

il faisait la pluie et le beau temps et qu’il allait retrouver là, lui

prodigueraient devant la femme qu’il aimait, il retrouvait du charme à

cette vie mondaine sur laquelle il s’était blasé, mais dont la

matière, pénétrée et colorée chaudement d’une flamme insinuée qui s’y

jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu’il y avait incorporé

un nouvel amour.

Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts,

avait été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né de la vue

d’un visage ou d’un corps que Swann avait, spontanément, sans s’y

efforcer, trouvés charmants, en revanche quand un jour au théâtre il

fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d’autrefois, qui lui

avait parlé d’elle comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait

peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus

difficile qu’elle n’était en réalité afin de paraître lui-même avoir

fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle

était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de

beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir,

lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme

tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont

l’opposé du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait un

profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop

saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux mais si

grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le

reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise

mine ou d’être de mauvaise humeur. Quelque temps après cette

présentation au théâtre, elle lui avait écrit pour lui demander à voir

ses collections qui l’intéressaient tant, «elle, ignorante qui avait

le goût des jolies choses», disant qu’il lui semblait qu’elle le

connaîtrait mieux, quand elle l’aurait vu dans «son home» où elle

l’imaginait «si confortable avec son thé et ses livres», quoiqu’elle

ne lui eût pas caché sa surprise qu’il habitât ce quartier qui devait

être si triste et «qui était si peu smart pour lui qui l’était tant».

Et après qu’il l’eut laissée venir, en le quittant elle lui avait dit

son regret d’être restée si peu dans cette demeure où elle avait été

heureuse de pénétrer, parlant de lui comme s’il avait été pour elle

quelque chose de plus que les autres êtres qu’elle connaissait et

semblant établir entre leurs deux personnes une sorte de trait d’union

romanesque qui l’avait fait sourire. Mais à l’âge déjà un peu désabusé

dont approchait Swann et où l’on sait se contenter d’être amoureux

pour le plaisir de l’être sans trop exiger de réciprocité, ce

rapprochement des cœurs, s’il n’est plus comme dans la première

jeunesse le but vers lequel tend nécessairement l’amour, lui reste uni

en revanche par une association d’idées si forte, qu’il peut en

devenir la cause, s’il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de

posséder le cœur de la femme dont on était amoureux; plus tard sentir

qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre

amoureux. Ainsi, à l’âge où il semblerait, comme on cherche surtout

dans l’amour un plaisir subjectif, que la part du goût pour la beauté

d’une femme devait y être la plus grande, l’amour peut naître--l’amour

le plus physique--sans qu’il y ait eu, à sa base, un désir préalable. A

cette époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par

l’amour; il n’évolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et

fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous venons à son aide,

nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. En reconnaissant

un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons renaître les

autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous tout entière,

nous n’avons pas besoin qu’une femme nous en dise le début--rempli par

l’admiration qu’inspire la beauté--, pour en trouver la suite. Et si

elle commence au milieu,--là où les cœurs se rapprochent, où l’on parle

de n’exister plus que l’un pour l’autre--, nous avons assez l’habitude

de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au

passage où elle nous attend.

Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et

sans doute chacune d’elles renouvelait pour lui la déception qu’il

éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié

les particularités dans l’intervalle, et qu’il ne s’était rappelé ni

si expressif ni, malgré sa jeunesse, si fané; il regrettait, pendant

qu’elle causait avec lui, que la grande beauté qu’elle avait ne fût

pas du genre de celles qu’il aurait spontanément préférées. Il faut

d’ailleurs dire que le visage d’Odette paraissait plus maigre et plus

proéminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie

et plus plane était recouverte par la masse de cheveux qu’on portait,

alors, prolongés en «devants», soulevés en «crêpés», répandus en

mèches folles le long des oreilles; et quant à son corps qui était

admirablement fait, il était difficile d’en apercevoir la continuité

(à cause des modes de l’époque et quoiqu’elle fût une des femmes de

Paris qui s’habillaient le mieux), tant le corsage, s’avançant en

saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en

pointe pendant que par en dessous commençait à s’enfler le ballon des

doubles jupes, donnait à la femme l’air d’être composée de pièces

différentes mal emmanchées les unes dans les autres; tant les ruchés,

les volants, le gilet suivaient en toute indépendance, selon la

fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe, la ligne

qui les conduisait aux nœuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés

de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais

ne s’attachaient nullement à l’être vivant, qui selon que

l’architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s’écartait trop

de la sienne, s’y trouvait engoncé ou perdu.

Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu’elle lui

avait dit combien le temps lui durerait jusqu’à ce qu’il lui permît de

revenir; il se rappelait l’air inquiet, timide avec lequel elle

l’avait une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les

regards qu’elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une

imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet

de fleurs de pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de

paille blanche, à brides de velours noir. «Et vous, avait-elle dit,

vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le thé?» Il avait

allégué des travaux en train, une étude--en réalité abandonnée depuis

des années--sur Ver Meer de Delft. «Je comprends que je ne peux rien

faire, moi chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui

avait-elle répondu. Je serais comme la grenouille devant l’aréopage.

Et pourtant j’aimerais tant m’instruire, savoir, être initiée. Comme

cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux

papiers, avait-elle ajouté avec l’air de contentement de soi-même que

prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer

sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la

cuisine en «mettant elle-même les mains à la pâte». «Vous allez vous

moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait

parler de Ver Meer), je n’avais jamais entendu parler de lui; vit-il

encore? Est-ce qu’on peut voir de ses œuvres à Paris, pour que je

puisse me représenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu’il y a

sous ce grand front qui travaille tant, dans cette tête qu’on sent

toujours en train de réfléchir, me dire: voilà, c’est à cela qu’il est

en train de penser. Quel rêve ce serait d’être mêlée à vos travaux!»

Il s’était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu’il avait

appelé, par galanterie, sa peur d’être malheureux. «Vous avez peur

d’une affection? comme c’est drôle, moi qui ne cherche que cela, qui

donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d’une voix si

naturelle, si convaincue, qu’il en avait été remué. Vous avez dû

souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle.

Elle n’a pas su vous comprendre; vous êtes un être si à part. C’est

cela que j’ai aimé d’abord en vous, j’ai bien senti que vous n’étiez

pas comme tout le monde.»--«Et puis d’ailleurs vous aussi, lui avait-il

dit, je sais bien ce que c’est que les femmes, vous devez avoir des

tas d’occupations, être peu libre.»--«Moi, je n’ai jamais rien à faire!

Je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. A n’importe

quelle heure du jour ou de la nuit où il pourrait vous être commode de

me voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d’accourir. Le

ferez-vous? Savez-vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire

présenter à Mme Verdurin chez qui je vais tous les soirs. Croyez-vous!

si on s’y retrouvait et si je pensais que c’est un peu pour moi que

vous y êtes!»

Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant

ainsi à elle quand il était seul, il faisait seulement jouer son image

entre beaucoup d’autres images de femmes dans des rêveries

romanesques; mais si, grâce à une circonstance quelconque (ou même

peut-être sans que ce fût grâce à elle, la circonstance qui se

présente au moment où un état, latent jusque-là, se déclare, pouvant

n’avoir influé en rien sur lui) l’image d’Odette de Crécy venait à

absorber toutes ces rêveries, si celles-ci n’étaient plus séparables

de son souvenir, alors l’imperfection de son corps ne garderait plus

aucune importance, ni qu’il eût été, plus ou moins qu’un autre corps,

selon le goût de Swann, puisque devenu le corps de celle qu’il aimait,

il serait désormais le seul qui fût capable de lui causer des joies et

des tourments.

Mon grand-père avait précisément connu, ce qu’on n’aurait pu dire

d’aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il

avait perdu toute relation avec celui qu’il appelait le «jeune

Verdurin» et qu’il considérait, un peu en gros, comme tombé--tout en

gardant de nombreux millions--dans la bohème et la racaille. Un jour il

reçut une lettre de Swann lui demandant s’il ne pourrait pas le mettre

en rapport avec les Verdurin: «À la garde! à la garde! s’était écrié

mon grand-père, ça ne m’étonne pas du tout, c’est bien par là que

devait finir Swann. Joli milieu! D’abord je ne peux pas faire ce qu’il

me demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit

cacher une histoire de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah

bien! nous allons avoir de l’agrément si Swann s’affuble des petits

Verdurin.»

Et sur la réponse négative de mon grand-père, c’est Odette qui avait

amené elle-même Swann chez les Verdurin.

Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts, le

docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre

qui avait alors leur faveur, auxquels s’étaient joints dans la soirée

quelques autres fidèles.

Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de quel ton

il devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur voulait rire ou

était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions

de physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la

finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le

propos qu’on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais

comme pour faire face à l’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce

sourire s’affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter

perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu’il n’osait

pas poser: «Dites-vous cela pour de bon?» Il n’était pas plus assuré

de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en

général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux

passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait

d’avance à son attitude toute impropriété puisqu’il prouvait, si elle

n’était pas de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté

celle-là, c’était par plaisanterie.

Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait

permise, le docteur ne se faisait pas faute de s’efforcer de

restreindre le champ de ses doutes et de compléter son instruction.

C’est ainsi que, sur les conseils qu’une mère prévoyante lui avait

donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait jamais passer

soit une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus, sans

tâcher de se faire documenter sur eux.

Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur

supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont, il eût désiré

savoir ce qu’on voulait dire exactement par celles qu’il entendait le

plus souvent employer: la beauté du diable, du sang bleu, une vie de

bâtons de chaise, le quart d’heure de Rabelais, être le prince des

élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans

quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses

propos. A leur défaut il plaçait des jeux de mots qu’il avait appris.

Quant aux noms de personnes nouveaux qu’on prononçait devant lui il se

contentait seulement de les répéter sur un ton interrogatif qu’il

pensait suffisant pour lui valoir des explications qu’il n’aurait pas

l’air de demander.

Comme le sens critique qu’il croyait exercer sur tout lui faisait

complètement défaut, le raffinement de politesse qui consiste à

affirmer, à quelqu’un qu’on oblige, sans souhaiter d’en être cru, que

c’est à lui qu’on a obligation, était peine perdue avec lui, il

prenait tout au pied de la lettre. Quel que fût l’aveuglement de Mme

Verdurin à son égard, elle avait fini, tout en continuant à le trouver

très fin, par être agacée de voir que quand elle l’invitait dans une

avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de

grâce: «Vous êtes trop aimable d’être venu, docteur, d’autant plus que

je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et

puis nous sommes peut-être trop près de la scène», le docteur Cottard

qui était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se

préciser ou pour disparaître que quelqu’un d’autorisé le renseignât

sur la valeur du spectacle, lui répondait: «En effet on est beaucoup

trop près et on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous

m’avez exprimé le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont des

ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne

ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne!» Et il

ajoutait: «Sarah Bernhardt c’est bien la Voix d’Or, n’est-ce pas? On

écrit souvent aussi qu’elle brûle les planches. C’est une expression

bizarre, n’est-ce pas?» dans l’espoir de commentaires qui ne venaient

point.

«Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons

fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au

docteur. C’est un savant qui vit en dehors de l’existence pratique, il

ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s’en rapporte à

ce que nous lui en disons.»--«Je n’avais pas osé te le dire, mais je

l’avais remarqué», répondit M. Verdurin. Et au jour de l’an suivant,

au lieu d’envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en

lui disant que c’était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour

trois cents francs une pierre reconstituée en laissant entendre qu’on

pouvait difficilement en voir d’aussi belle.

Quand Mme Verdurin avait annoncé qu’on aurait, dans la soirée, M.

Swann: «Swann?» s’était écrié le docteur d’un accent rendu brutal par

la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dépourvu

que quiconque cet homme qui se croyait perpétuellement préparé à tout.

Et voyant qu’on ne lui répondait pas: «Swann? Qui ça, Swann!»

hurla-t-il au comble d’une anxiété qui se détendit soudain quand Mme

Verdurin eut dit: «Mais l’ami dont Odette nous avait parlé.»--«Ah! bon,

bon, ça va bien», répondit le docteur apaisé. Quant au peintre il se

réjouissait de l’introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu’il

le supposait amoureux d’Odette et qu’il aimait à favoriser les

liaisons. «Rien ne m’amuse comme de faire des mariages, confia-t-il,

dans l’oreille, au docteur Cottard, j’en ai déjà réussi beaucoup, même

entre femmes!»

En disant aux Verdurin que Swann était très «smart», Odette leur avait

fait craindre un «ennuyeux». Il leur fit au contraire une excellente

impression dont à leur insu sa fréquentation dans la société élégante

était une des causes indirectes. Il avait en effet sur les hommes même

intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde, une des

supériorités de ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus le

transfigurer par le désir ou par l’horreur qu’il inspire à

l’imagination, de le considérer comme sans aucune importance. Leur

amabilité, séparée de tout snobisme et de la peur de paraître trop

aimable, devenue indépendante, a cette aisance, cette grâce des

mouvements de ceux dont les membres assouplis exécutent exactement ce

qu’ils veulent, sans participation indiscrète et maladroite du reste

du corps. La simple gymnastique élémentaire de l’homme du monde

tendant la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu qu’on lui

présente et s’inclinant avec réserve devant l’ambassadeur à qui on le

présente, avait fini par passer sans qu’il en fût conscient dans toute

l’attitude sociale de Swann, qui vis-à-vis de gens d’un milieu

inférieur au sien comme étaient les Verdurin et leurs amis, fit

instinctivement montre d’un empressement, se livra à des avances,

dont, selon eux, un ennuyeux se fût abstenu. Il n’eut un moment de

froideur qu’avec le docteur Cottard: en le voyant lui cligner de l’œil

et lui sourire d’un air ambigu avant qu’ils se fussent encore parlé

(mimique que Cottard appelait «laisser venir»), Swann crut que le

docteur le connaissait sans doute pour s’être trouvé avec lui en

quelque lieu de plaisir, bien que lui-même y allât pourtant fort peu,

n’ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant l’allusion de

mauvais goût, surtout en présence d’Odette qui pourrait en prendre une

mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit

qu’une dame qui se trouvait près de lui était Mme Cottard, il pensa

qu’un mari aussi jeune n’aurait pas cherché à faire allusion devant sa

femme à des divertissements de ce genre; et il cessa de donner à l’air

entendu du docteur la signification qu’il redoutait. Le peintre invita

tout de suite Swann à venir avec Odette à son atelier, Swann le trouva

gentil. «Peut-être qu’on vous favorisera plus que moi, dit Mme

Verdurin, sur un ton qui feignait d’être piqué, et qu’on vous montrera

le portrait de Cottard (elle l’avait commandé au peintre). Pensez

bien, «monsieur» Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c’était une

plaisanterie consacrée de dire monsieur, à rendre le joli regard, le

petit côté fin, amusant, de l’œil. Vous savez que ce que je veux

surtout avoir, c’est son sourire, ce que je vous ai demandé c’est le

portrait de son sourire. Et comme cette expression lui sembla

remarquable elle la répéta très haut pour être sûre que plusieurs

invités l’eussent entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit

d’abord rapprocher quelques-uns. Swann demanda à faire la connaissance

de tout le monde, même d’un vieil ami des Verdurin, Saniette, à qui sa

timidité, sa simplicité et son bon cœur avaient fait perdre partout la

considération que lui avaient value sa science d’archiviste, sa grosse

fortune, et la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans la

bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on

sentait qu’elle trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité

de l’âme, comme un reste de l’innocence du premier âge qu’il n’avait

jamais perdue. Toutes les consonnes qu’il ne pouvait prononcer

figuraient comme autant de duretés dont il était incapable. En

demandant à être présenté à M. Saniette, Swann fit à Mme Verdurin

l’effet de renverser les rôles (au point qu’en réponse, elle dit en

insistant sur la différence: «Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la

bonté de me permettre de vous présenter notre ami Saniette»), mais

excita chez Saniette une sympathie ardente que d’ailleurs les Verdurin

ne révélèrent jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu et ils

ne tenaient pas à lui faire des amis. Mais en revanche Swann les

toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite à faire la

connaissance de la tante du pianiste. En robe noire comme toujours,

parce qu’elle croyait qu’en noir on est toujours bien et que c’est ce

qu’il y a de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge

comme chaque fois qu’elle venait de manger. Elle s’inclina devant

Swann avec respect, mais se redressa avec majesté. Comme elle n’avait

aucune instruction et avait peur de faire des fautes de français, elle

prononçait exprès d’une manière confuse, pensant que si elle lâchait

un cuir il serait estompé d’un tel vague qu’on ne pourrait le

distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n’était qu’un

graillonnement indistinct duquel émergeaient de temps à autre les

rares vocables dont elle se sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer

légèrement d’elle en parlant à M. Verdurin lequel au contraire fut

piqué.

--«C’est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde qu’elle

n’est pas étourdissante; mais je vous assure qu’elle est agréable

quand on cause seul avec elle. «Je n’en doute pas, s’empressa de

concéder Swann. Je voulais dire qu’elle ne me semblait pas «éminente»

ajouta-t-il en détachant cet adjectif, et en somme c’est plutôt un

compliment!» «Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous étonner, elle écrit

d’une manière charmante. Vous n’avez jamais entendu son neveu? c’est

admirable, n’est-ce pas, docteur? Voulez-vous que je lui demande de

jouer quelque chose, Monsieur Swann?»

--«Mais ce sera un bonheur..., commençait à répondre Swann, quand le

docteur l’interrompit d’un air moqueur. En effet ayant retenu que dans

la conversation l’emphase, l’emploi de formes solennelles, était

suranné, dès qu’il entendait un mot grave dit sérieusement comme

venait de l’être le mot «bonheur», il croyait que celui qui l’avait

prononcé venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se

trouvait figurer par hasard dans ce qu’il appelait un vieux cliché, si

courant que ce mot fût d’ailleurs, le docteur supposait que la phrase

commencée était ridicule et la terminait ironiquement par le lieu

commun qu’il semblait accuser son interlocuteur d’avoir voulu placer,

alors que celui-ci n’y avait jamais pensé.

--«Un bonheur pour la France!» s’écria-t-il malicieusement en levant

les bras avec emphase.

Du côté de chez Swann · 第 12 / 17 题