LE BONHEUR DES MÉCHANTS COMME UN TORRENT S’ÉCOULE.

Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable

avait épuisé les forces de ma tante, Françoise sortait de la chambre

derrière Eulalie et disait:

--«Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l’air beaucoup

fatiguée.»

Et ma tante ne répondait même pas, exhalant un soupir qui semblait

devoir être le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais à peine

Françoise était-elle descendue que quatre coups donnés avec la plus

grande violence retentissaient dans la maison et ma tante, dressée sur

son lit, criait:

--«Est-ce qu’Eulalie est déjà partie? Croyez-vous que j’ai oublié de

lui demander si Mme Goupil était arrivée à la messe avant l’élévation!

Courez vite après elle!»

Mais Françoise revenait n’ayant pu rattraper Eulalie.

--«C’est contrariant, disait ma tante en hochant la tête. La seule

chose importante que j’avais à lui demander!»

Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique, dans la

douce uniformité de ce qu’elle appelait avec un dédain affecté et une

tendresse profonde, son «petit traintrain». Préservé par tout le

monde, non seulement à la maison, où chacun ayant éprouvé l’inutilité

de lui conseiller une meilleure hygiène, s’était peu à peu résigné à

le respecter, mais même dans le village où, à trois rues de nous,

l’emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander à Françoise

si ma tante ne «reposait pas»,--ce traintrain fut pourtant troublé une

fois cette année-là. Comme un fruit caché qui serait parvenu à

maturité sans qu’on s’en aperçût et se détacherait spontanément,

survint une nuit la délivrance de la fille de cuisine. Mais ses

douleurs étaient intolérables, et comme il n’y avait pas de sage-femme

à Combray, Françoise dut partir avant le jour en chercher une à

Thiberzy. Ma tante, à cause des cris de la fille de cuisine, ne put

reposer, et Françoise, malgré la courte distance, n’étant revenue que

très tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mère me dit-elle dans la

matinée: «Monte donc voir si ta tante n’a besoin de rien.» J’entrai

dans la première pièce et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchée

sur le côté, qui dormait; je l’entendis ronfler légèrement. J’allais

m’en aller doucement mais sans doute le bruit que j’avais fait était

intervenu dans son sommeil et en avait «changé la vitesse», comme on

dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s’interrompit

une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s’éveilla et tourna à

demi son visage que je pus voir alors; il exprimait une sorte de

terreur; elle venait évidemment d’avoir un rêve affreux; elle ne

pouvait me voir de la façon dont elle était placée, et je restais là

ne sachant si je devais m’avancer ou me retirer; mais déjà elle

semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le

mensonge des visions qui l’avaient effrayée; un sourire de joie, de

pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins

cruelle que les rêves, éclaira faiblement son visage, et avec cette

habitude qu’elle avait prise de se parler à mi-voix à elle-même quand

elle se croyait seule, elle murmura: «Dieu soit loué! nous n’avons

comme tracas que la fille de cuisine qui accouche. Voilà-t-il pas que

je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et qu’il voulait me

faire faire une promenade tous les jours!» Sa main se tendit vers son

chapelet qui était sur la petite table, mais le sommeil recommençant

ne lui laissa pas la force de l’atteindre: elle se rendormit,

tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans qu’elle

ni personne eût jamais appris ce que j’avais entendu.

Quand je dis qu’en dehors d’événements très rares, comme cet

accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune

variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours

identiques à des intervalles réguliers, n’introduisaient au sein de

l’uniformité qu’une sorte d’uniformité secondaire. C’est ainsi que

tous les samedis, comme Françoise allait dans l’après-midi au marché

de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était, pour tout le monde, une

heure plus tôt. Et ma tante avait si bien pris l’habitude de cette

dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu’elle tenait à cette

habitude-là autant qu’aux autres. Elle y était si bien «routinée»,

comme disait Françoise, que s’il lui avait fallu un samedi, attendre

pour déjeuner l’heure habituelle, cela l’eût autant «dérangée» que si

elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l’heure du

samedi. Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi, pour

nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique.

Au moment où d’habitude on a encore une heure à vivre avant la détente

du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir

arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck

immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits

événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies

tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national

et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries,

des récits exagérés à plaisir: il eût été le noyau tout prêt pour un

cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête épique. Dès le

matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver

la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne

humeur, avec cordialité, avec patriotisme: «Il n’y a pas de temps à

perdre, n’oublions pas que c’est samedi!» cependant que ma tante,

conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue

que d’habitude, disait: «Si vous leur faisiez un beau morceau de veau,

comme c’est samedi.» Si à dix heures et demie un distrait tirait sa

montre en disant: «Allons, encore une heure et demie avant le

déjeuner», chacun était enchanté d’avoir à lui dire: «Mais voyons, à

quoi pensez-vous, vous oubliez que c’est samedi!»; on en riait encore

un quart d’heure après et on se promettait de monter raconter cet

oubli à ma tante pour l’amuser. Le visage du ciel même semblait

changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c’était samedi,

flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu’un, pensant

qu’on était en retard pour la promenade, disait: «Comment, seulement

deux heures?» en voyant passer les deux coups du clocher de

Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore personne

dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le

long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée,

et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques

nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait: «Mais ce qui

vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien

que c’est samedi!» La surprise d’un barbare (nous appelions ainsi tous

les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi)

qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait

trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le

plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur

interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle

trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du cœur

avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n’eût pas eu l’idée que

ce barbare pouvait l’ignorer et eût répondu sans autre explication à

son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger: «Mais voyons,

c’est samedi!» Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des

larmes d’hilarité et pour accroître le plaisir qu’elle éprouvait, elle

prolongeait le dialogue, inventait ce qu’avait répondu le visiteur à

qui ce «samedi» n’expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de

ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions:

«Mais il me semblait qu’il avait dit aussi autre chose. C’était plus

long la première fois quand vous l’avez raconté.» Ma grand’tante

elle-même laissait son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus

son lorgnon.

Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-là, pendant le

mois de mai, nous sortions après le dîner pour aller au «mois de

Marie».

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère pour «le

genre déplorable des jeunes gens négligés, dans les idées de l’époque

actuelle», ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue,

puis on partait pour l’église. C’est au mois de Marie que je me

souviens d’avoir commencé à aimer les aubépines. N’étant pas seulement

dans l’église, si sainte, mais où nous avions le droit d’entrer,

posées sur l’autel même, inséparables des mystères à la célébration

desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des

flambeaux et des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement

les unes aux autres en un apprêt de fête, et qu’enjolivaient encore

les festons de leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion,

comme sur une traîne de mariée, de petits bouquets de boutons d’une

blancheur éclatante. Mais, sans oser les regarder qu’à la dérobée, je

sentais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que c’était la

nature elle-même qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en

ajoutant l’ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu cette

décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance populaire

et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et

là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment comme un

dernier et vaporeux atour le bouquet d’étamines, fines comme des fils

de la Vierge, qui les embrumait tout entières, qu’en suivant, qu’en

essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je

l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et

rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune

fille, distraite et vive. M. Vinteuil était venu avec sa fille se

placer à côté de nous. D’une bonne famille, il avait été le professeur

de piano des sœurs de ma grand’mère et quand, après la mort de sa

femme et un héritage qu’il avait fait, il s’était retiré auprès de

Combray, on le recevait souvent à la maison. Mais d’une pudibonderie

excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait

fait ce qu’il appelait «un mariage déplacé, dans le goût du jour». Ma

mère, ayant appris qu’il composait, lui avait dit par amabilité que,

quand elle irait le voir, il faudrait qu’il lui fît entendre quelque

chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il

poussait la politesse et la bonté jusqu’à de tels scrupules que, se

mettant toujours à la place des autres, il craignait de les ennuyer et

de leur paraître égoïste s’il suivait ou seulement laissait deviner

son désir. Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je

les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et,

comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d’un

monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais trouvé de

plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de

la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j’avais vu

M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de

musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et mis

dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer

qu’il n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses

compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au

cours de la visite, il avait répété plusieurs fois «Mais je ne sais

qui a mis cela sur le piano, ce n’est pas sa place», et avait détourné

la conversation sur d’autres sujets, justement parce que ceux-là

l’intéressaient moins. Sa seule passion était pour sa fille et

celle-ci qui avait l’air d’un garçon paraissait si robuste qu’on ne

pouvait s’empêcher de sourire en voyant les précautions que son père

prenait pour elle, ayant toujours des châles supplémentaires à lui

jeter sur les épaules. Ma grand’mère faisait remarquer quelle

expression douce délicate, presque timide passait souvent dans les

regards de cette enfant si rude, dont le visage était semé de taches

de son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l’entendait

avec l’esprit de ceux à qui elle l’avait dite, s’alarmait des

malentendus possibles et on voyait s’éclairer, se découper comme par

transparence, sous la figure hommasse du «bon diable», les traits plus

fins d’une jeune fille éplorée.

Quand, au moment de quitter l’église, je m’agenouillai devant l’autel,

je sentis tout d’un coup, en me relevant, s’échapper des aubépines une

odeur amère et douce d’amandes, et je remarquai alors sur les fleurs

de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que

devait être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le

goût d’une frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues

de Mlle Vinteuil. Malgré la silencieuse immobilité des aubépines,

cette intermittente ardeur était comme le murmure de leur vie intense

dont l’autel vibrait ainsi qu’une haie agreste visitée par de vivantes

antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines étamines presque

rousses qui semblaient avoir gardé la virulence printanière, le

pouvoir irritant, d’insectes aujourd’hui métamorphosés en fleurs.

Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant

de l’église. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur

la place, prenait la défense des petits, faisait des sermons aux

grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait

été contente de nous voir, aussitôt il semblait qu’en elle-même une

sœur plus sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui

avait pu nous faire croire qu’elle sollicitait d’être invitée chez

nous. Son père lui jetait un manteau sur les épaules, ils montaient

dans un petit buggy qu’elle conduisait elle-même et tous deux

retournaient à Montjouvain. Quant à nous, comme c’était le lendemain

dimanche et qu’on ne se lèverait que pour la grand’messe, s’il faisait

clair de lune et que l’air fût chaud, au lieu de nous faire rentrer

directement, mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par

le calvaire une longue promenade, que le peu d’aptitude de ma mère à

s’orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer

comme la prouesse d’un génie stratégique. Parfois nous allions

jusqu’au viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient à la gare

et me représentaient l’exil et la détresse hors du monde civilisé

parce que chaque année en venant de Paris, on nous recommandait de

faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser

passer la station, d’être prêts d’avance car le train repartait au

bout de deux minutes et s’engageait sur le viaduc au delà des pays

chrétiens dont Combray marquait pour moi l’extrême limite. Nous

revenions par le boulevard de la gare, où étaient les plus agréables

villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme

Hubert Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc, ses jets

d’eau, ses grilles entr’ouvertes. Sa lumière avait détruit le bureau

du télégraphe. Il n’en subsistait plus qu’une colonne à demi brisée,

mais qui gardait la beauté d’une ruine immortelle. Je traînais la

jambe, je tombais de sommeil, l’odeur des tilleuls qui embaumait

m’apparaissait comme une récompense qu’on ne pouvait obtenir qu’au

prix des plus grandes fatigues et qui n’en valait pas la peine. De

grilles fort éloignées les unes des autres, des chiens réveillés par

nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m’arrive

encore quelquefois d’en entendre le soir, et entre lesquels dut venir

(quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray) se

réfugier le boulevard de la gare, car, où que je me trouve, dès qu’ils

commencent à retentir et à se répondre, je l’aperçois, avec ses

tilleuls et son trottoir éclairé par la lune.

Tout d’un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère: «Où

sommes-nous?» Epuisée par la marche, mais fière de lui, elle lui

avouait tendrement qu’elle n’en savait absolument rien. Il haussait

les épaules et riait. Alors, comme s’il l’avait sortie de la poche de

son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite

porte de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la

rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma

mère lui disait avec admiration: «Tu es extraordinaire!» Et à partir

de cet instant, je n’avais plus un seul pas à faire, le sol marchait

pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé

d’être accompagnés d’attention volontaire: l’Habitude venait de me

prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme un petit

enfant.

Si la journée du samedi, qui commençait une heure plus tôt, et où elle

était privée de Françoise, passait plus lentement qu’une autre pour ma

tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le

commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveauté et la

distraction que fût encore capable de supporter son corps affaibli et

maniaque. Et ce n’est pas cependant qu’elle n’aspirât parfois à

quelque plus grand changement, qu’elle n’eût de ces heures d’exception

où l’on a soif de quelque chose d’autre que ce qui est, et où ceux que

le manque d’énergie ou d’imagination empêche de tirer d’eux-mêmes un

principe de rénovation, demandent à la minute qui vient, au facteur

qui sonne, de leur apporter du nouveau, fût-ce du pire, une émotion,

une douleur; où la sensibilité, que le bonheur a fait taire comme une

harpe oisive, veut résonner sous une main, même brutale, et dût-elle

en être brisée; où la volonté, qui a si difficilement conquis le droit

d’être livrée sans obstacle à ses désirs, à ses peines, voudrait jeter

les rênes entre les mains d’événements impérieux, fussent-ils cruels.

Sans doute, comme les forces de ma tante, taries à la moindre fatigue,

ne lui revenaient que goutte à goutte au sein de son repos, le

réservoir était très long à remplir, et il se passait des mois avant

qu’elle eût ce léger trop-plein que d’autres dérivent dans l’activité

et dont elle était incapable de savoir et de décider comment user. Je

ne doute pas qu’alors--comme le désir de la remplacer par des pommes de

terre béchamel finissait au bout de quelque temps par naître du

plaisir même que lui causait le retour quotidien de la purée dont elle

ne se «fatiguait» pas,--elle ne tirât de l’accumulation de ces jours

monotones auxquels elle tenait tant, l’attente d’un cataclysme

domestique limité à la durée d’un moment mais qui la forcerait

d’accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle

reconnaissait qu’ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne

pouvait d’elle-même se décider. Elle nous aimait véritablement, elle

aurait eu plaisir à nous pleurer; survenant à un moment où elle se

sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle que la maison était

la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n’allait

plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel

elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser, à condition

de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme

unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long

regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction du

village en conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde

debout, celui bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans

temps à perdre, sans possibilité d’hésitation énervante, à aller

passer l’été dans sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une

chute d’eau. Comme n’était jamais survenu aucun événement de ce genre,

dont elle méditait certainement la réussite quand elle était seule

absorbée dans ses innombrables jeux de patience (et qui l’eût

désespérée au premier commencement de réalisation, au premier de ces

petits faits imprévus, de cette parole annonçant une mauvaise nouvelle

et dont on ne peut plus jamais oublier l’accent, de tout ce qui porte

l’empreinte de la mort réelle, bien différente de sa possibilité

logique et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps

sa vie plus intéressante, à y introduire des péripéties imaginaires

qu’elle suivait avec passion. Elle se plaisait à supposer tout d’un

coup que Françoise la volait, qu’elle recourait à la ruse pour s’en

assurer, la prenait sur le fait; habituée, quand elle faisait seule

des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le jeu de son

adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de

Françoise et y répondait avec tant de feu et d’indignation que l’un de

nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux

étincelants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve.

Françoise entendit peut-être parfois dans la chambre voisine de

mordants sarcasmes qui s’adressaient à elle et dont l’invention n’eût

pas soulagé suffisamment ma tante, s’ils étaient restés à l’état

purement immatériel, et si en les murmurant à mi-voix elle ne leur eût

donné plus de réalité. Quelquefois, ce «spectacle dans un lit» ne

suffisait même pas à ma tante, elle voulait faire jouer ses pièces.

Alors, un dimanche, toutes portes mystérieusement fermées, elle

confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de Françoise, son

intention de se défaire d’elle, et une autre fois, à Françoise ses

soupçons de l’infidélité d’Eulalie, à qui la porte serait bientôt

fermée; quelques jours après elle était dégoûtée de sa confidente de

la veille et racoquinée avec le traître, lesquels d’ailleurs, pour la

prochaine représentation, échangeraient leurs emplois. Mais les

soupçons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie, n’étaient qu’un feu

de paille et tombaient vite, faute d’aliment, Eulalie n’habitant pas

la maison. Il n’en était pas de même de ceux qui concernaient

Françoise, que ma tante sentait perpétuellement sous le même toit

qu’elle, sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son

lit, elle osât descendre à la cuisine se rendre compte s’ils étaient

fondés. Peu à peu son esprit n’eut plus d’autre occupation que de

chercher à deviner ce qu’à chaque moment pouvait faire, et chercher à

lui cacher, Françoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de

physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses paroles, un désir

qu’elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait qu’elle l’avait

démasquée, d’un seul mot qui faisait pâlir Françoise et que ma tante

semblait trouver, à enfoncer au cœur de la malheureuse, un

divertissement cruel. Et le dimanche suivant, une révélation

d’Eulalie,--comme ces découvertes qui ouvrent tout d’un coup un champ

insoupçonné à une science naissante et qui se traînait dans

l’ornière,--prouvait à ma tante qu’elle était dans ses suppositions

bien au-dessous de la vérité. «Mais Françoise doit le savoir

maintenant que vous y avez donné une voiture».--«Que je lui ai donné

une voiture!» s’écriait ma tante.--«Ah! mais je ne sais pas, moi, je

croyais, je l’avais vue qui passait maintenant en calèche, fière comme

Artaban, pour aller au marché de Roussainville. J’avais cru que

c’était Mme Octave qui lui avait donné.» Peu à peu Françoise et ma

tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient plus de tâcher de

prévenir les ruses l’une de l’autre. Ma mère craignait qu’il ne se

développât chez Françoise une véritable haine pour ma tante qui

l’offensait le plus durement qu’elle le pouvait. En tous cas Françoise

attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de

ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose

à lui demander, elle hésitait longtemps sur la manière dont elle

devait s’y prendre. Et quand elle avait proféré sa requête, elle

observait ma tante à la dérobée, tâchant de deviner dans l’aspect de

sa figure ce que celle-ci avait pensé et déciderait. Et ainsi--tandis

que quelque artiste lisant les Mémoires du XVIIe siècle, et désirant

de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se

fabriquant une généalogie qui le fait descendre d’une famille

historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains

actuels de l’Europe, tourne précisément le dos à ce qu’il a le tort de

chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes,--une

vieille dame de province qui ne faisait qu’obéir sincèrement à

d’irrésistibles manies et à une méchanceté née de l’oisiveté, voyait

sans avoir jamais pensé à Louis XIV les occupations les plus

insignifiantes de sa journée, concernant son lever, son déjeuner, son

repos, prendre par leur singularité despotique un peu de l’intérêt de

ce que Saint-Simon appelait la «mécanique» de la vie à Versailles, et

pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou

de hauteur dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise

l’objet d’un commentaire aussi passionné, aussi craintif que l’étaient

le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou

même les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au

détour d’une allée, à Versailles.

Un dimanche, où ma tante avait eu la visite simultanée du curé et

d’Eulalie, et s’était ensuite reposée, nous étions tous montés lui

dire bonsoir, et maman lui adressait ses condoléances sur la mauvaise

chance qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure:

--«Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt, Léonie,

lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde à la fois.»

Ce que ma grand’tante interrompit par: «Abondance de biens...» car

depuis que sa fille était malade elle croyait devoir la remonter en

lui présentant toujours tout par le bon côté. Mais mon père prenant la

parole:

--«Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est réunie pour

vous faire un récit sans avoir besoin de le recommencer à chacun. J’ai

peur que nous ne soyons fâchés avec Legrandin: il m’a à peine dit

bonjour ce matin.»

Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j’étais

justement avec lui après la messe quand nous avions rencontré M.

Legrandin, et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui

tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu’on lit dans un

journal et m’excitait à la façon d’un programme de fête. Comme M.

Legrandin avait passé près de nous en sortant de l’église, marchant à

côté d’une châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de

vue, mon père avait fait un salut à la fois amical et réservé, sans

que nous nous arrêtions; M. Legrandin avait à peine répondu, d’un air

étonné, comme s’il ne nous reconnaissait pas, et avec cette

perspective du regard particulière aux personnes qui ne veulent pas

être aimables et qui, du fond subitement prolongé de leurs yeux, ont

l’air de vous apercevoir comme au bout d’une route interminable et à

une si grande distance qu’elles se contentent de vous adresser un

signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de

marionnette.

Or, la dame qu’accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et

considérée; il ne pouvait être question qu’il fût en bonne fortune et

gêné d’être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu

mécontenter Legrandin. «Je regretterais d’autant plus de le savoir

fâché, dit mon père, qu’au milieu de tous ces gens endimanchés il a,

avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu

apprêté, de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout

à fait sympathique.» Mais le conseil de famille fut unanimement d’avis

que mon père s’était fait une idée, ou que Legrandin, à ce moment-là,

était absorbé par quelque pensée. D’ailleurs la crainte de mon père

fut dissipée dès le lendemain soir. Comme nous revenions d’une grande

promenade, nous aperçûmes près du Pont-Vieux Legrandin, qui à cause

des fêtes, restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main

tendue: «Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers

de Paul Desjardins:

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu.

N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n’avez peut-être

jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant; aujourd’hui il se

mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un

aquarelliste limpide...

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...

Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et même à

l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs,

où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant

du côté du ciel.» Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps

les yeux à l’horizon, «Adieu, les camarades», nous dit-il tout à coup,

et il nous quitta.

A cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà

commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues

ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme

cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de

terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre

culinaires d’abord préparés dans des récipients de céramiste qui

allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux

terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème

en passant par une collection complète de casserole de toutes

dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine

venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des

billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement était devant les

asperges, trempées d’outremer et de rose et dont l’épi, finement

pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au

pied,--encore souillé pourtant du sol de leur plant,--par des irisations

qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes

trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se

métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur

chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs

naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette

extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je

reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en

avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières

comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un

vase de parfum.

La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par

Françoise de les «plumer», les avait près d’elle dans une corbeille,

son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs

de la terre; et les légères couronnes d’azur qui ceignaient les

asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement

dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs

bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de

Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la broche un de ces

poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans

Combray l’odeur de ses mérites, et qui, pendant qu’elle nous les

servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception

spéciale de son caractère, l’arôme de cette chair qu’elle savait

rendre si onctueuse et si tendre n’étant pour moi que le propre parfum

d’une de ses vertus.

Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille

sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de

ceux où la Charité de Giotto, très malade de son accouchement récent,

ne pouvait se lever; Françoise, n’étant plus aidée, était en retard.

Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui

donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance

désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors

d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille,

des cris de «sale bête! sale bête!», mettait la sainte douceur et

l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait,

au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble et

son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise

recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un

sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une

dernière fois: «Sale bête!» Je remontai tout tremblant; j’aurais voulu

qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des

boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces

poulets?... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à

le faire comme moi. Car ma tante Léonie savait,--ce que j’ignorais

encore,--que Françoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait

donné sa vie sans une plainte, était pour d’autres êtres d’une dureté

singulière. Malgré cela ma tante l’avait gardée, car si elle

connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. Je m’aperçus peu

à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise

cachaient des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre

que les règnes des Rois et des Reines, qui sont représentés les mains

jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents

sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté,

les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs,

qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle

versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se

tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en

était l’objet d’une façon un peu précise. Une de ces nuits qui

suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise

d’atroces coliques; maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla

Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une

comédie, qu’elle voulait «faire la maîtresse». Le médecin, qui

craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine

que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait

dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à

donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant

de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise

n’était pas revenue; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée

et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai

Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait

la description clinique de la crise et poussait des sanglots

maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait

pas. A chaque symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité,

elle s’écriait: «Hé là! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu

veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine? Hé! la

pauvre!»

Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la

Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler; elle ne

put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et

d’attendrissement qu’elle connaissait bien et que la lecture des

journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille,

dans l’ennui et dans l’irritation de s’être levée au milieu de la nuit

pour la fille de cuisine; et à la vue des mêmes souffrances dont la

description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus que des

ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes, disant,

quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre:

«Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça! ça lui a fait

plaisir! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant. Faut-il tout de

même qu’un garçon ait été abandonné du bon Dieu pour aller avec ça.

Ah! c’est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mère:

«Qui du cul d’un chien s’amourose

«Il lui paraît une rose.»

Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait

la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait

besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être

rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des siens et son

désir d’assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa

politique à l’égard des autres domestiques par une maxime constante

qui fut de n’en jamais laisser un seul s’implanter chez ma tante,

qu’elle mettait d’ailleurs une sorte d’orgueil à ne laisser approcher

par personne, préférant, quand elle-même était malade, se relever pour

lui donner son eau de Vichy plutôt que de permettre l’accès de la

chambre de sa maîtresse à la fille de cuisine. Et comme cet

hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses

petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle

l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons

et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux

le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les

autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près

duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux larves, quand elles

écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de

résistance, mais nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir sa

volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique,

des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus

tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous

les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la

pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme

d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller.

Hélas! nous devions définitivement changer d’opinion sur Legrandin. Un

des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux après laquelle

mon père avait dû confesser son erreur, comme la messe finissait et

qu’avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacré

entrait dans l’église que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les

personnes qui tout à l’heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient

restées les yeux absorbés dans leur prière et que j’aurais même pu

croire ne m’avoir pas vu entrer si, en même temps, leurs pieds

n’avaient repoussé légèrement le petit banc qui m’empêchait de gagner

ma chaise) commençaient à s’entretenir avec nous à haute voix de

sujets tout temporels comme si nous étions déjà sur la place, nous

vîmes sur le seuil brûlant du porche, dominant le tumulte bariolé du

marché, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l’avions

dernièrement rencontré, était en train de présenter à la femme d’un

autre gros propriétaire terrien des environs. La figure de Legrandin

exprimait une animation, un zèle extraordinaires; il fit un profond

salut avec un renversement secondaire en arrière, qui ramena

brusquement son dos au delà de la position de départ et qu’avait dû

lui apprendre le mari de sa sœur, Mme de Cambremer. Ce redressement

rapide fit refluer en une sorte d’onde fougueuse et musclée la croupe

de Legrandin que je ne supposais pas si charnue; et je ne sais

pourquoi cette ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans

expression de spiritualité et qu’un empressement plein de bassesse

fouettait en tempête, éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la

possibilité d’un Legrandin tout différent de celui que nous

connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose à son cocher,

et tandis qu’il allait jusqu’à la voiture, l’empreinte de joie timide

et dévouée que la présentation avait marquée sur son visage y

persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il

revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait plus vite qu’il

n’en avait l’habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de

gauche ridiculement, et il avait l’air tant il s’y abandonnait

entièrement en n’ayant plus souci du reste, d’être le jouet inerte et

mécanique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions

passer à côté de lui, il était trop bien élevé pour détourner la tête,

mais il fixa de son regard soudain chargé d’une rêverie profonde un

point si éloigné de l’horizon qu’il ne put nous voir et n’eut pas à

nous saluer. Son visage restait ingénu au-dessus d’un veston souple et

droit qui avait l’air de se sentir fourvoyé malgré lui au milieu d’un

luxe détesté. Et une lavallière à pois qu’agitait le vent de la Place

continuait à flotter sur Legrandin comme l’étendard de son fier

isolement et de sa noble indépendance. Au moment où nous arrivions à

la maison, maman s’aperçut qu’on avait oublié le Saint-Honoré et

demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire qu’on

l’apportât tout de suite. Nous croisâmes près de l’église Legrandin

qui venait en sens inverse conduisant la même dame à sa voiture. Il

passa contre nous, ne s’interrompit pas de parler à sa voisine et nous

fit du coin de son œil bleu un petit signe en quelque sorte intérieur

aux paupières et qui, n’intéressant pas les muscles de son visage, put

passer parfaitement inaperçu de son interlocutrice; mais, cherchant à

compenser par l’intensité du sentiment le champ un peu étroit où il en

circonscrivait l’expression, dans ce coin d’azur qui nous était

affecté il fit pétiller tout l’entrain de la bonne grâce qui dépassa

l’enjouement, frisa la malice; il subtilisa les finesses de

l’amabilité jusqu’aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux

sous-entendus, aux mystères de la complicité; et finalement exalta les

assurances d’amitié jusqu’aux protestations de tendresse, jusqu’à la

déclaration d’amour, illuminant alors pour nous seuls d’une langueur

secrète et invisible à la châtelaine, une prunelle énamourée dans un

visage de glace.

Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m’envoyer

dîner ce soir-là avec lui: «Venez tenir compagnie à votre vieil ami,

m’avait-il dit. Comme le bouquet qu’un voyageur nous envoie d’un pays

où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre

adolescence ces fleurs des printemps que j’ai traversés moi aussi il y

a bien des années. Venez avec la primevère, la barbe de chanoine, le

bassin d’or, venez avec le sédum dont est fait le bouquet de dilection

de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Résurrection, la

pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence à embaumer

dans les allées de votre grand’tante quand ne sont pas encore fondues

les dernières boules de neige des giboulées de Pâques. Venez avec la

glorieuse vêture de soie du lis digne de Salomon, et l’émail

polychrome des pensées, mais venez surtout avec la brise fraîche

encore des dernières gelées et qui va entr’ouvrir, pour les deux

papillons qui depuis ce matin attendent à la porte, la première rose

de Jérusalem.»

On se demandait à la maison si on devait m’envoyer tout de même dîner

avec M. Legrandin. Mais ma grand’mère refusa de croire qu’il eût été

impoli. «Vous reconnaissez vous-même qu’il vient là avec sa tenue

toute simple qui n’est guère celle d’un mondain.» Elle déclarait qu’en

tous cas, et à tout mettre au pis, s’il l’avait été, mieux valait ne

pas avoir l’air de s’en être aperçu. A vrai dire mon père lui-même,

qui était pourtant le plus irrité contre l’attitude qu’avait eue

Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur le sens qu’elle

comportait. Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le

caractère profond et caché de quelqu’un: elle ne se relie pas à ses

paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le

témoignage du coupable qui n’avouera pas; nous en sommes réduits à

celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isolé

et incohérent, s’ils n’ont pas été le jouet d’une illusion; de sorte

que de telles attitudes, les seules qui aient de l’importance, nous

laissent souvent quelques doutes.

Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: «Il

y a une jolie qualité de silence, n’est-ce pas, me dit-il; aux cœurs

blessés comme l’est le mien, un romancier que vous lirez plus tard,

prétend que conviennent seulement l’ombre et le silence. Et

voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous êtes

bien loin encore où les yeux las ne tolèrent plus qu’une lumière,

celle qu’une belle nuit comme celle-ci prépare et distille avec

l’obscurité, où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que

celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence.» J’écoutais

les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si agréables;

mais troublé par le souvenir d’une femme que j’avais aperçue

dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant que je

savais que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités

aristocratiques des environs, que peut-être il connaissait celle-ci,

prenant mon courage, je lui dis: «Est-ce que vous connaissez,

monsieur, la... les châtelaines de Guermantes», heureux aussi en

prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul

fait de le tirer de mon rêve et de lui donner une existence objective

et sonore.

Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre

ami se ficher une petite encoche brune comme s’ils venaient d’être

percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle

réagissait en sécrétant des flots d’azur. Le cerne de sa paupière

noircit, s’abaissa. Et sa bouche marquée d’un pli amer se ressaisissant

plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui

d’un beau martyr dont le corps est hérissé de flèches: «Non, je ne les

connais pas», dit-il, mais au lieu de donner à un renseignement aussi

simple, à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant

qui convenait, il le débita en appuyant sur les mots, en s’inclinant,

en saluant de la tête, à la fois avec l’insistance qu’on apporte, pour

être cru, à une affirmation invraisemblable,--comme si ce fait qu’il ne

connût pas les Guermantes ne pouvait être l’effet que d’un hasard

singulier--et aussi avec l’emphase de quelqu’un qui, ne pouvant pas

taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer pour

donner aux autres l’idée que l’aveu qu’il fait ne lui cause aucun

embarras, est facile, agréable, spontané, que la situation

elle-même--l’absence de relations avec les Guermantes,--pourrait bien

avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque

tradition de famille, principe de morale ou vœu mystique lui

interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. «Non,

reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne

les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à

sauvegarder ma pleine indépendance; au fond je suis une tête jacobine,

vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me

disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me

donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation

qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie! Au fond, je n’aime

plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine

davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre

jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles

prunelles ne distinguent plus.» Je ne comprenais pas bien que pour ne

pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de

tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air

d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je comprenais c’est que

Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer

que les églises, le clair de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup

les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande

peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait

pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change,

préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son

absence, loin de lui et «par défaut»; il était snob. Sans doute il ne

disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et

moi-même nous aimions tant. Et si je demandais: «Connaissez-vous les

Guermantes?», Legrandin le causeur répondait: «Non, je n’ai jamais

voulu les connaître.» Malheureusement il ne le répondait qu’en second,

car un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement au fond de lui,

qu’il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre,

sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin

avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la

bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille

flèches dont notre Legrandin s’était trouvé en un instant lardé et

alangui, comme un saint Sébastien du snobisme: «Hélas! que vous me

faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la

grande douleur de ma vie.» Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce

Legrandin maître chanteur, s’il n’avait pas le joli langage de

l’autre, avait le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu’on

appelle «réflexes», quand Legrandin le causeur voulait lui imposer

silence, l’autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler

de la mauvaise impression que les révélations de son alter ego avaient

dû produire, il ne pouvait qu’entreprendre de la pallier.

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère

quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins

par lui-même, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les

passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres,

ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre. Sur nous, elles

n’agissent que d’une façon seconde, par l’imagination qui substitue

aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus décents.

Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d’aller voir

souvent une duchesse. Il chargeait l’imagination de Legrandin de lui

faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces.

Legrandin se rapprochait de la duchesse, s’estimant de céder à cet

attrait de l’esprit et de la vertu qu’ignorent les infâmes snobs.

Seuls les autres savaient qu’il en était un; car, grâce à l’incapacité

où ils étaient de comprendre le travail intermédiaire de son

imagination, ils voyaient en face l’une de l’autre l’activité mondaine

de Legrandin et sa cause première.

Maintenant, à la maison, on n’avait plus aucune illusion sur M.

Legrandin, et nos relations avec lui s’étaient fort espacées. Maman

s’amusait infiniment chaque fois qu’elle prenait Legrandin en flagrant

délit du péché qu’il n’avouait pas, qu’il continuait à appeler le

péché sans rémission, le snobisme. Mon père, lui, avait de la peine à

prendre les dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaîté;

et quand on pensa une année à m’envoyer passer les grandes vacances à

Balbec avec ma grand’mère, il dit: «Il faut absolument que j’annonce à

Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s’il vous offrira de vous

mettre en rapport avec sa sœur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir

dit qu’elle demeurait à deux kilomètres de là.» Ma grand’mère qui

trouvait qu’aux bains de mer il faut être du matin au soir sur la

plage à humer le sel et qu’on n’y doit connaître personne, parce que

les visites, les promenades sont autant de pris sur l’air marin,

demandait au contraire qu’on ne parlât pas de nos projets à Legrandin,

voyant déjà sa sœur, Mme de Cambremer, débarquant à l’hôtel au moment

où nous serions sur le point d’aller à la pêche et nous forçant à

rester enfermés pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes,

pensant à part elle que le danger n’était pas si menaçant, que

Legrandin ne serait pas si pressé de nous mettre en relations avec sa

sœur. Or, sans qu’on eût besoin de lui parler de Balbec, ce fut

lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais

l’intention d’aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir

où nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne.

--«Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux,

n’est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus

floral qu’aérien, un bleu de cinéraire, qui surprend dans le ciel. Et

ce petit nuage rose n’a-t-il pas aussi un teint de fleur, d’œillet ou

d’hydrangéa? Il n’y a guère que dans la Manche, entre Normandie et

Bretagne, que j’ai pu faire de plus riches observations sur cette

sorte de règne végétal de l’atmosphère. Là-bas, près de Balbec, près

de ces lieux sauvages, il y a une petite baie d’une douceur charmante

où le coucher de soleil du pays d’Auge, le coucher de soleil rouge et

or que je suis loin de dédaigner, d’ailleurs, est sans caractère,

insignifiant; mais dans cette atmosphère humide et douce

s’épanouissent le soir en quelques instants de ces bouquets célestes,

bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des

heures à se faner. D’autres s’effeuillent tout de suite et c’est alors

plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion

d’innombrables pétales soufrés ou roses. Dans cette baie, dite

d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être

attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des

côtes voisines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages, où

tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer.

Balbec! la plus antique ossature géologique de notre sol, vraiment

Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la région maudite qu’Anatole

France,--un enchanteur que devrait lire notre petit ami--a si bien

peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des

Cimmériens, dans l’Odyssée. De Balbec surtout, où déjà des hôtels se

construisent, superposés au sol antique et charmant qu’ils n’altèrent

pas, quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions primitives

et si belles.»

--«Ah! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec? dit mon père.

Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand’mère

et peut-être avec ma femme.»

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux

étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant

de seconde en seconde avec plus d’intensité--et tout en souriant

tristement--sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et

de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla

lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente,

et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement

coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d’établir

qu’au moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un à

Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu la question.

Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur: «A quoi

pensez-vous donc?» Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit:

--«Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si

bien Balbec?»

Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin

atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de

distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à

répondre, il nous dit:

--«J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais

non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une

obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux.

--«Ce n’est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi

obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais

pour le cas où il arriverait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle

aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y

connaissez du monde?»

--«Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais

personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite; beaucoup

les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes y

semblent des personnes, des personnes rares, d’une essence délicate et

que la vie aurait déçues. Parfois c’est un castel que vous rencontrez

sur la falaise, au bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter

son chagrin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les

barques qui rentrent en striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts la

flamme et portent les couleurs; parfois c’est une simple maison

solitaire, plutôt laide, l’air timide mais romanesque, qui cache à

tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de

désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse

machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise lecture pour

un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et

recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour

son cœur prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret

inutile peuvent convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont

toujours malsains pour un tempérament qui n’est pas formé. Croyez-moi,

reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié

bretonne, peuvent exercer une action sédative, d’ailleurs discutable,

sur un cœur qui n’est plus intact comme le mien, sur un cœur dont la

lésion n’est plus compensée. Elles sont contre-indiquées à votre âge,

petit garçon. Bonne nuit, voisins», ajouta-t-il en nous quittant avec

cette brusquerie évasive dont il avait l’habitude et, se retournant

vers nous avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation:

«Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dépend de l’état du

cœur», nous cria-t-il.

Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de

questions, ce fut peine inutile: comme cet escroc érudit qui employait

à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la

centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative,

mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait

fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie

céleste de la basse Normandie, plutôt que de nous avouer qu’à deux

kilomètres de Balbec habitait sa propre sœur, et d’être obligé à nous

offrir une lettre d’introduction qui n’eût pas été pour lui un tel

sujet d’effroi s’il avait été absolument certain,--comme il aurait dû

l’être en effet avec l’expérience qu’il avait du caractère de ma

grand’mère--que nous n’en aurions pas profité.

...

Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir

faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner. Au commencement de

la saison où le jour finit tôt, quand nous arrivions rue du

Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres

de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui

se reflétait plus loin dans l’étang, rougeur qui, accompagnée souvent

d’un froid assez vif, s’associait, dans mon esprit, à la rougeur du

feu au-dessus duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour moi

au plaisir poétique donné par la promenade, le plaisir de la

gourmandise, de la chaleur et du repos. Dans l’été, au contraire,

quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore; et pendant

la visite que nous faisions chez ma tante Léonie, sa lumière qui

s’abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée entre les grands

rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée, filtrée, et incrustant de

petits morceaux d’or le bois de citronnier de la commode, illuminait

obliquement la chambre avec la délicatesse qu’elle prend dans les

sous-bois. Mais certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y

avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations

momentanées, il n’y avait plus quand nous arrivions rue du

Saint-Esprit nul reflet de couchant étendu sur les vitres et l’étang

au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois il était déjà

couleur d’opale et un long rayon de lune qui allait en s’élargissant

et se fendillait de toutes les rides de l’eau le traversait tout

entier. Alors, en arrivant près de la maison, nous apercevions une

forme sur le pas de la porte et maman me disait:

--«Mon dieu! voilà Françoise qui nous guette, ta tante est inquiète;

aussi nous rentrons trop tard.»

Et sans avoir pris le temps d’enlever nos affaires, nous montions vite

chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer que,

contrairement à ce qu’elle imaginait déjà, il ne nous était rien

arrivé, mais que nous étions allés «du côté de Guermantes» et, dame,

quand on faisait cette promenade-là, ma tante savait pourtant bien

qu’on ne pouvait jamais être sûr de l’heure à laquelle on serait

rentré.

--«Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu’ils

seraient allés du côté de Guermantes! Mon dieu! ils doivent avoir une

faim! et votre gigot qui doit être tout desséché après ce qu’il a

attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer! comment, vous êtes allés

du côté de Guermantes!»

--«Mais je croyais que vous le saviez, Léonie, disait maman. Je pensais

que Françoise nous avait vus sortir par la petite porte du potager.»

Car il y avait autour de Combray deux «côtés» pour les promenades, et

si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même

porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre: le côté de

Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côte de chez Swann parce

qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le

côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n’ai

jamais connu que le «côté» et des gens étrangers qui venaient le

dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante

elle-même et nous tous ne «connaissions point» et qu’à ce signe on

tenait pour «des gens qui seront venus de Méséglise». Quant à

Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus

tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était

pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la

vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait

déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m’est apparu que comme

le terme plutôt idéal que réel de son propre «côté», une sorte

d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur,

comme le pôle, comme l’orient. Alors, «prendre par Guermantes» pour

aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi

dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Comme mon

père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue

de plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de

paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux

entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux

créations de notre esprit; la moindre parcelle de chacun d’eux me

semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis

qu’à côté d’eux, avant qu’on fût arrivé sur le sol sacré de l’un ou de

l’autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient

posés comme l’idéal de la vue de plaine et l’idéal du paysage de

rivière, ne valaient pas plus la peine d’être regardés que par le

spectateur épris d’art dramatique, les petites rues qui avoisinent un

théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs

distances kilométriques la distance qu’il y avait entre les deux

parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans

l’esprit qui ne font pas qu’éloigner, qui séparent et mettent dans un

autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore

parce que cette habitude que nous avions de n’aller jamais vers les

deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du

côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour

ainsi dire loin l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans

les vases clos et sans communication entre eux, d’après-midi

différents.

Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas trop tôt

et même si le ciel était couvert, parce que la promenade n’était pas

bien longue et n’entraînait pas trop) comme pour aller n’importe où,

par la grande porte de la maison de ma tante sur la rue du

Saint-Esprit. On était salué par l’armurier, on jetait ses lettres à

la boîte, on disait en passant à Théodore, de la part de Françoise,

qu’elle n’avait plus d’huile ou de café, et l’on sortait de la ville

par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M.

Swann. Avant d’y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des

étrangers, l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits cœurs

verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de

la barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que

lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles avaient baigné.

Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée

maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon

gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent semblé

vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin

français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgré mon

désir d’enlacer leur taille souple et d’attirer à moi les boucles

étoilées de leur tête odorante, nous passions sans nous arrêter, mes

parents n’allant plus à Tansonville depuis le mariage de Swann, et,

pour ne pas avoir l’air de regarder dans le parc, au lieu de prendre

le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs,

nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et

nous faisait déboucher trop loin. Un jour, mon grand-père dit à mon

père:

--«Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa

fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer

vingt-quatre heures à Paris? Nous pourrions longer le parc, puisque

ces dames ne sont pas là, cela nous abrégerait d’autant.»

Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps des lilas

approchait de sa fin; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres

mauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans bien des

parties du feuillage où déferlait, il y avait seulement une semaine,

leur mousse embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume

creuse, sèche et sans parfum. Mon grand-père montrait à mon père en

quoi l’aspect des lieux était resté le même, et en quoi il avait

changé, depuis la promenade qu’il avait faite avec M. Swann le jour de

la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette

promenade une fois de plus.

Devant nous, une allée bordée de capucines montait en plein soleil

vers le château. A droite, au contraire, le parc s’étendait en terrain

plat. Obscurcie par l’ombre des grands arbres qui l’entouraient, une

pièce d’eau avait été creusée par les parents de Swann; mais dans ses

créations les plus factices, c’est sur la nature que l’homme

travaille; certains lieux font toujours régner autour d’eux leur

empire particulier, arborent leurs insignes immémoriaux au milieu d’un

parc comme ils auraient fait loin de toute intervention humaine, dans

une solitude qui revient partout les entourer, surgie des nécessités

de leur exposition et superposée à l’œuvre humaine. C’est ainsi qu’au

pied de l’allée qui dominait l’étang artificiel, s’était composée sur

deux rangs, tressés de fleurs de myosotis et de pervenches, la

couronne naturelle, délicate et bleue qui ceint le front clair-obscur

des eaux, et que le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un

abandon royal, étendait sur l’eupatoire et la grenouillette au pied

mouillé, les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son

sceptre lacustre.

Le départ de Mlle Swann qui,--en m’ôtant la chance terrible de la voir

apparaître dans une allée, d’être connu et méprisé par la petite fille

privilégiée qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des

cathédrales--, me rendait la contemplation de Tansonville indifférente

la première fois où elle m’était permise, semblait au contraire

ajouter à cette propriété, aux yeux de mon grand-père et de mon père,

des commodités, un agrément passager, et, comme fait pour une

excursion en pays de montagnes, l’absence de tout nuage, rendre cette

journée exceptionnellement propice à une promenade de ce côté;

j’aurais voulu que leurs calculs fussent déjoués, qu’un miracle fît

apparaître Mlle Swann avec son père, si près de nous, que nous

n’aurions pas le temps de l’éviter et serions obligés de faire sa

connaissance. Aussi, quand tout d’un coup, j’aperçus sur l’herbe,

comme un signe de sa présence possible, un koufin oublié à côté d’une

ligne dont le bouchon flottait sur l’eau, je m’empressai de détourner

d’un autre côté, les regards de mon père et de mon grand-père.

D’ailleurs Swann nous ayant dit que c’était mal à lui de s’absenter,

car il avait pour le moment de la famille à demeure, la ligne pouvait

appartenir à quelque invité. On n’entendait aucun bruit de pas dans

les allées. Divisant la hauteur d’un arbre incertain, un invisible

oiseau s’ingéniait à faire trouver la journée courte, explorait d’une

note prolongée, la solitude environnante, mais il recevait d’elle une

réplique si unanime, un choc en retour si redoublé de silence et

d’immobilité qu’on aurait dit qu’il venait d’arrêter pour toujours

l’instant qu’il avait cherché à faire passer plus vite. La lumière

tombait si implacable du ciel devenu fixe que l’on aurait voulu se

soustraire à son attention, et l’eau dormante elle-même, dont des

insectes irritaient perpétuellement le sommeil, rêvant sans doute de

quelque Maelstrôm imaginaire, augmentait le trouble où m’avait jeté la

vue du flotteur de liège en semblant l’entraîner à toute vitesse sur

les étendues silencieuses du ciel reflété; presque vertical il

paraissait prêt à plonger et déjà je me demandais, si, sans tenir

compte du désir et de la crainte que j’avais de la connaître, je

n’avais pas le devoir de faire prévenir Mlle Swann que le poisson

mordait,--quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon

grand-père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis

dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s’étaient

engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La

haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la

jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir; au-dessous d’elles, le

soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de

traverser une verrière; leur parfum s’étendait aussi onctueux, aussi

délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la Vierge,

et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d’un air distrait son

étincelant bouquet d’étamines, fines et rayonnantes nervures de style

flamboyant comme celles qui à l’église ajouraient la rampe du jubé ou

les meneaux du vitrail et qui s’épanouissaient en blanche chair de

fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison

sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient

elles aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie unie

de leur corsage rougissant qu’un souffle défait.

Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter

devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à

retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait

leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des

intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles

m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion

inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces

mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant

dans leur secret. Je me détournais d’elles un moment, pour les aborder

ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le

talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs,

quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en

arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure

d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera

sur le panneau; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui

annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense

étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue

d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler

au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me

faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre

basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie,

avant de l’avoir encore vue: «La Mer!»

Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’œuvre

dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de

les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour

n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en

moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir

adhérer à leurs fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je

ne pouvais demander à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors, me

donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre

peintre préféré une œuvre qui diffère de celles que nous connaissions,

ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu

jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement

au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon

grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit:

«Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose;

est-elle jolie!» En effet c’était une épine, mais rose, plus belle

encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête,--de ces

seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice

contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour

quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien

d’essentiellement férié,--mais une parure plus riche encore, car les

fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de

manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des

pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient «en couleur»,

par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray

si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le «magasin» de la

Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui

étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose,

celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces

fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de

tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce

qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles

qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à

cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et

de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris

qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été

choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti,

comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que

ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine,

qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que

c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté

d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en

surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un

pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits

rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux

grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées,

pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en

s’entr’ouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre

rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs,

l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle

bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose.

Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille

en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la

maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie

déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose,

l’arbuste catholique et délicieux.

La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de

jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées

ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir

ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage

peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était

percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l’éventail

vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup,

je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision

ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des

perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une

fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et

tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son

visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne

savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments

objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit,

assez «d’esprit d’observation» pour dégager la notion de leur couleur,

pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de

leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur,

puisqu’elle était blonde: de sorte que, peut-être si elle n’avait pas

eu des yeux aussi noirs,--ce qui frappait tant la première fois qu’on

la voyait--je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement

amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le

porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les

sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer,

emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui; puis, tant j’avais

peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père,

apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de

courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment

supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me

connaître! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre

connaissance de mon grand’père et de mon père, et sans doute l’idée

qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se

détourna et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour

épargner à son visage d’être dans leur champ visuel; et tandis que

continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé,

elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma

direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir,

mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais

interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne

éducation, que comme une preuve d’outrageant mépris; et sa main

esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était

adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit

dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul

sens, celui d’une intention insolente.

--«Allons, Gilberte, viens; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix

perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à

quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je

ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la

tête; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche

et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile,

impénétrable et sournois.

Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman

qui me permettait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait

de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image

incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des

giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert;

imprégnant, irisant la zone d’air pur qu’il avait traversée--et qu’il

isolait,--du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres

heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; déployant sous

l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur

familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l’inconnu de sa

vie où je n’entrerais pas.

Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père

murmurait: «Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer: on le fait

partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je

l’ai reconnu! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie!»)

l’impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère

de Gilberte lui avait parlé sans qu’elle répliquât, en me la montrant

comme forcée d’obéir à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout,

calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon

amour. Mais bien vite cet amour s’éleva de nouveau en moi comme une

réaction par quoi mon cœur humilié voulait se mettre de niveau avec

Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui. Je l’aimais, je regrettais de ne

pas avoir eu le temps et l’inspiration de l’offenser, de lui faire

mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que

j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant

les épaules: «Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me

répugnez!» Cependant je m’éloignais, emportant pour toujours, comme

premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de

par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image d’une

petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une

bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois

et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette

place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle

et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui

l’approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l’ineffable

bonheur de connaître, la sublime profession d’agent de change, le

douloureux quartier des Champs-Élysées qu’elle habitait à Paris.

«Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir avec

nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j’avais osé, je

t’aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant.»

Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit

pour la distraire, soit qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à

la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et

d’ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu’elle

avait reçues, alors qu’elle fermait déjà sa porte à tout le monde. Et

de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle

était la seule personne de chez nous qu’il demandât encore à voir),

elle lui faisait répondre qu’elle était fatiguée, mais qu’elle le

laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir-là:

«Oui, un jour qu’il fera beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du

parc.» C’est sincèrement qu’elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann

et Tansonville; mais le désir qu’elle en avait suffisait à ce qui lui

restait de forces; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le

beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait;

la fatigue commençait avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et

elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle--plus tôt

seulement que cela n’arrive d’habitude,--c’est ce grand renoncement de

la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans sa

chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui se

prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus

aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à

partir d’une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie

nécessaire pour se voir, cessent de s’écrire et savent qu’ils ne

communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir

qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la

maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez

aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus

douloureuse: c’est que cette réclusion lui était imposée par la

diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et

qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue,

sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement,

au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments

je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle

allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents

et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des

Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand

je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur

entendre dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les

entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui

la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle; et je

contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de croire par

exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant lui dans

notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma tante

Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à

me dire, comme malgré moi, comme de lui-même: «Mais non, cette

charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de

Swann.» Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se

posant sur la place où il était toujours écrit en moi, pesait à

m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais, me paraissait plus

plein que tout autre, parce qu’il était lourd de toutes les fois où,

d’avance, je l’avais mentalement proféré. Il me causait un plaisir que

j’étais confus d’avoir osé réclamer à mes parents, car ce plaisir

était si grand qu’il avait dû exiger d’eux pour qu’ils me le

procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu’il

n’était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation

par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes les séductions singulières

que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès

qu’ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d’un coup que mes

parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu’ils se trouvaient

placés à mon point de vue, qu’ils apercevaient à leur tour,

absolvaient, épousaient mes rêves, et j’étais malheureux comme si je

les avais vaincus et dépravés.

Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents

eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on

m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un

chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de

velours, après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes

dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu

aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme

une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat

envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin

sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes

papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée

par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe

défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas: «O mes

pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous

qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne

m’avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours.» Et,

essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne

pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les

jours de printemps, au lieu d’aller faire des visites et écouter des

niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines.

Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le

reste de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient

perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le

vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année,

le jour de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je

montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir

à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de

Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne

rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait

souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs

lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de tout

obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un même souffle,

venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se

propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir se

coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes

pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous

rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès

d’elle, que c’était quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans

que je pusse le comprendre, et je l’embrassais au passage. A gauche

était un village qui s’appelait Champieu (Campus Pagani, selon le

curé). Sur la droite, on apercevait par delà les blés, les deux

clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes

effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés, jaunissants et

grumeleux, comme deux épis.

A intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation de

leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille d’aucun autre

arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin

blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants

boutons. C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première

fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et

aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous

les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans

les faire jamais dévier.

Parfois dans le ciel de l’après-midi passait la lune blanche comme une

nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont ce n’est pas l’heure

de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment

ses camarades, s’effaçant, ne voulant pas qu’on fasse attention à

elle. J’aimais à retrouver son image dans des tableaux et dans des

livres, mais ces œuvres d’art étaient bien différentes--du moins

pendant les premières années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux

et ma pensée à des harmonies plus subtiles--de celles où la lune me

paraîtrait belle aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors.

C’était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre

où elle découpe nettement sur le ciel une faucille d’argent, de ces

œuvres naïvement incomplètes comme étaient mes propres impressions et

que les sœurs de ma grand’mère s’indignaient de me voir aimer. Elles

pensaient qu’on doit mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve

de goût en aimant d’abord, les œuvres que, parvenu à la maturité, on

admire définitivement. C’est sans doute qu’elles se figuraient les

mérites esthétiques comme des objets matériels qu’un œil ouvert ne

peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d’en mûrir

lentement des équivalents dans son propre cœur.

C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une

grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M.

Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant

un buggy à toute allure. A partir d’une certaine année on ne la

rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise

réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à

Montjouvain. On disait: «Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit

aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte,

et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole DÉPLACÉE,

de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c’est une

femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des dispositions

extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il peut

être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille.»

M. Vinteuil le disait; et il est en effet remarquable combien une

personne excite toujours d’admiration pour ses qualités morales chez

les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations

charnelles. L’amour physique, si injustement décrié, force tellement

tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de

bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de

l’entourage immédiat. Le docteur Percepied à qui sa grosse voix et ses

gros sourcils permettaient de tenir tant qu’il voulait le rôle de

perfide dont il n’avait pas le physique, sans compromettre en rien sa

réputation inébranlable et imméritée de bourru bienfaisant, savait

faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant d’un ton

rude: «Hé bien! il paraît qu’elle fait de la musique avec son amie,

Mlle Vinteuil. Ça a l’air de vous étonner. Moi je sais pas. C’est le

père Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le

droit d’aimer la musique, c’te fille. Moi je ne suis pas pour

contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus à

ce qu’il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l’amie

de sa fille. Ah! sapristi on en fait une musique dans c’te boîte-là.

Mais qu’est-ce que vous avez à rire; mais ils font trop de musique ces

gens. L’autre jour j’ai rencontré le père Vinteuil près du cimetière.

Il ne tenait pas sur ses jambes.»

Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les

personnes qu’il connaissait, se détourner quand il les apercevait,

vieillir en quelques mois, s’absorber dans son chagrin, devenir

incapable de tout effort qui n’avait pas directement le bonheur de sa

fille pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa

femme,--il eût été difficile de ne pas comprendre qu’il était en train

de mourir de chagrin, et de supposer qu’il ne se rendait pas compte

des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être même y

ajoutait-il foi. Il n’est peut-être pas une personne, si grande que

soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse amener à

vivre un jour dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus

formellement,--sans qu’elle le reconnaisse d’ailleurs tout à fait sous

le déguisement de faits particuliers qu’il revêt pour entrer en

contact avec elle et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude

inexplicable, un certain soir, de tel être qu’elle a par ailleurs tant

de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait

entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à

une de ces situations qu’on croit à tort être l’apanage exclusif du

monde de la bohème: elles se produisent chaque fois qu’a besoin de se

réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires, un vice que

la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu’en

mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses

yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de

sa fille, il ne s’ensuit pas que son culte pour elle en eût été

diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos

croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent

pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les

affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant

sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonté

de son Dieu ou du talent de son médecin. Mais quand M. Vinteuil

songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du monde, du point

de vue de leur réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au

rang qu’ils occupaient dans l’estime générale, alors ce jugement

d’ordre social, il le portait exactement comme l’eût fait l’habitant

de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille

dans le dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu

cette humilité, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de

lui et qu’il voyait d’en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui

jusque-là), cette tendance à chercher à remonter jusqu’à eux, qui est

une résultante presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que

nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui

débouchait d’une autre, s’était trouvé trop brusquement en face de

nous pour avoir le temps de nous éviter; et Swann avec cette

orgueilleuse charité de l’homme du monde qui, au milieu de la

dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l’infamie

d’autrui qu’une raison d’exercer envers lui une bienveillance dont les

témoignages chatouillent d’autant plus l’amour-propre de celui qui les

donne, qu’il les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait

longuement causé avec M. Vinteuil, à qui, jusque-là il n’adressait pas

la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s’il n’enverrait

pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C’était une invitation qui,

il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le

remplissait de sentiments si reconnaissants qu’il se croyait obligé

par eux, à ne pas avoir l’indiscrétion de l’accepter. L’amabilité de

Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui si

honorable et si délicieux qu’il pensait qu’il valait peut-être mieux

ne pas s’en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le

conserver.

--«Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec

la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies

bourgeoises en respect et sous le charme d’une duchesse, fût-elle

laide et sotte. Quel homme exquis! Quel malheur qu’il ait fait un

mariage tout à fait déplacé.»

Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie et

dépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils ont d’elle

et expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents déplorèrent avec

M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances

auxquels (par cela même qu’ils les invoquaient en commun avec lui, en

braves gens de même acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il

n’était pas contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n’envoya pas sa

fille chez Swann. Et celui-ci fût le premier à le regretter. Car

chaque fois qu’il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu’il

avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander sur

quelqu’un qui portait le même nom que lui, un de ses parents,

croyait-il. Et cette fois-là il s’était bien promis de ne pas oublier

ce qu’il avait à lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille à

Tansonville.

Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux

que nous faisions autour de Combray et qu’à cause de cela on la

réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise

était assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des

bois de Roussainville dans l’épaisseur desquels nous pourrions nous

mettre à couvert.

Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale

et dont il jaunissait la bordure. L’éclat, mais non la clarté, était

enlevé à la campagne où toute vie semblait suspendue, tandis que le

petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses

arêtes blanches avec une précision et un fini accablants. Un peu de

vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et,

contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus

bleu, comme peint dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des

anciennes demeures.

Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait

menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture; les gouttes

d’eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous

ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent

point, elles ne vont pas à l’aventure pendant la rapide traversée,

mais chacune tenant sa place, attire à elle celle qui la suit et le

ciel en est plus obscurci qu’au départ des hirondelles. Nous nous

réfugions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini,

quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous

ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages,

et la terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait à

jouer sur les nervures d’une feuille, et suspendue à la pointe,

reposée, brillant au soleil, tout d’un coup se laissait glisser de

toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez.

Du côté de chez Swann · 第 9 / 17 题