Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les Saints et

les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs.

Que cette église était française! Au-dessus de la porte, les Saints,

les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et

de funérailles, étaient représentés comme ils pouvaient l’être dans

l’âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes

relatives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la

cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l’avait

personnellement connu, et généralement pour faire honte par la

comparaison à mes grands-parents moins «justes». On sentait que les

notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au

XIXe siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne, et qui se

distinguaient par autant d’inexactitude que de bonhomie, ils les

tenaient non des livres, mais d’une tradition à la fois antique et

directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante.

Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais aussi,

virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique de

Saint-André-des-Champs c’était le jeune Théodore, le garçon de chez

Camus. Françoise sentait d’ailleurs si bien en lui un pays et un

contemporain que, quand ma tante Léonie était trop malade pour que

Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la porter dans

son fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se

faire «bien voir» de ma tante, elle appelait Théodore. Or, ce garçon

qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement

rempli de l’âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment

des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux «pauvres

malades», à «sa pauvre maîtresse», qu’il avait pour soulever la tête

de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits anges

des bas-reliefs, s’empressant, un cierge à la main, autour de la

Vierge défaillante, comme si les visages de pierre sculptée, grisâtres

et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n’étaient qu’un

ensommeillement, qu’une réserve, prête à refleurir dans la vie en

innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de

Théodore, enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. Non plus appliquée

à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d’une

stature plus qu’humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui

lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les

joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une

grappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et

mutin, les prunelles enfoncées, l’air valide, insensible et courageux

des paysannes de la contrée. Cette ressemblance qui insinuait dans la

statue une douceur que je n’y avais pas cherchée, était souvent

certifiée par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à

couvert et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages

pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait

destinée à permettre, par une confrontation avec la nature, de juger

de la vérité de l’œuvre d’art. Devant nous, dans le lointain, terre

promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n’ai jamais

pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour

nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes

les lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses

habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait

descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d’un

ostensoir d’autel, les tiges d’or effrangées de son soleil reparu.

Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer et

rester enfermé dans la maison. Çà et là au loin dans la campagne que

l’obscurité et l’humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons

isolées, accrochées au flanc d’une colline plongée dans la nuit et

dans l’eau, brillaient comme des petits bateaux qui ont replié leurs

voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais

qu’importait la pluie, qu’importait l’orage! L’été, le mauvais temps

n’est qu’une humeur passagère, superficielle, du beau temps

sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et fluide

de l’hiver et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est

solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’égoutter

sans compromettre la résistance de leur permanente joie, a hissé pour

toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons

et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans

le petit salon, où j’attendais l’heure du dîner en lisant, j’entendais

l’eau dégoutter de nos marronniers, mais je savais que l’averse ne

faisait que vernir leurs feuilles et qu’ils promettaient de demeurer

là, comme des gages de l’été, toute la nuit pluvieuse, à assurer la

continuité du beau temps; qu’il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus

de la barrière blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses,

de petites feuilles en forme de cœur; et c’est sans tristesse que

j’apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à l’orage

des supplications et des salutations désespérées; c’est sans tristesse

que j’entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre

roucouler dans les lilas.

Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la

promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l’habitude

d’aller, ces jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la-Vineuse,

dans l’automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma

tante Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois

ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la

tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu’elle

souffrait d’une maladie non pas imaginaire mais organique, à

l’évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se

rendre quand elle y aurait succombé; et ne causant par sa mort de

grande douleur qu’à un seul être, mais à celui-là, sauvage. Pendant

les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante, Françoise

ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa personne

lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut

enterré. Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise

avait vécu des mauvaises paroles, des soupçons, des colères de ma

tante avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour

de la haine et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable

maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à

déjouer, au bon cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux

et tout-puissant monarque n’était plus. A côté d’elle nous comptions

pour bien peu de chose. Il était loin le temps où quand nous avions

commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions autant

de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là tout

occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et

avec les fermiers, mes parents n’ayant guère de loisir pour faire des

sorties que le temps d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me

laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé

dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais

d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses

rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui on

n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements n’a rien

à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que nous avions

de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions pas donné

de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix

spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis

sûr que dans un livre--et en cela j’étais bien moi-même comme

Françoise--cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le

portail de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès que

Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter

qu’elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire

que je regrettais ma tante parce que c’était une bonne femme, malgré

ses ridicules, mais nullement parce que c’était ma tante, qu’elle eût

pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune

peine, propos qui m’eussent semblé ineptes dans un livre.

Si alors Françoise remplie comme un poète d’un flot de pensées

confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de

ne pas savoir répondre à mes théories et disait: «Je ne sais pas

m’esprimer», je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et

brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: «Elle était

tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit

à la parentèse», je haussais les épaules et je me disais: «Je suis

bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils»,

adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d’hommes

dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la

méditation, sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une

des scènes vulgaires de la vie.

Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que je

les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand

j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon

plaid sur mes épaules, je sortais: mon corps obligé depuis longtemps

de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation

et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on

lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des

maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,

les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de

parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les

uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient et qui

n’ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un

lent et difficile éclaircissement, le plaisir d’une dérivation plus

aisée vers une issue immédiate. La plupart des prétendues traductions

de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser en

le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous

apprend pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte de ce

que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût

le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que

c’est, cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus

broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la

première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression

habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels

j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de

Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le

jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le

soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse

reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la

cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se

promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les

herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes

de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer

au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec

l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans

la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure

rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant

sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du

ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie

refermé: «Zut, zut, zut, zut.» Mais en même temps je sentis que mon

devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de

voir plus clair dans mon ravissement.

Et c’est à ce moment-là encore,--grâce à un paysan qui passait, l’air

déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il

faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans

chaleur à mes «beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher»,--que

j’appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément,

dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois

qu’une lecture un peu longue m’avait mis en humeur de causer, le

camarade à qui je brûlais d’adresser la parole venait justement de se

livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu’on le

laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec

tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus

propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le même temps à

apprendre une peccadille que j’avais oubliée et qu’ils me reprochaient

sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les embrasser.

Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une

autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le

désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer

dans mes bras. Né brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le

rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très

différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu’un

degré supérieur de celui qu’elles me donnaient. Je faisais un mérite

de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet

rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville

où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au

clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait

seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c’était

eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers

eux plus rapidement quand il enflait ma voile d’une brise puissante,

inconnue et propice. Mais si ce désir qu’une femme apparût ajoutait

pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les

charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la

femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des

arbres c’était encore la sienne et que l’âme de ces horizons, du

village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son

baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au

contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les

domaines de mon imagination, mon désir n’avait plus de limites. C’est

qu’aussi,--comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la

nature où l’action de l’habitude étant suspendue, nos notions

abstraites des choses mises de côté, nous croyons d’une foi profonde,

à l’originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous

trouvons--la passante qu’appelait mon désir me semblait être non un

exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit

nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui

n’était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux,

plus important, doué d’une existence plus réelle que cela ne paraît

aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas.

J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville,

d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de

Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait paru moins

vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise

les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une

paysanne de Méséglise c’eût été recevoir des coquillages que je

n’aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée

dans les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me

donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée mon

imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une

paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor

caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de

feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale

d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure

permet d’approcher de plus près qu’en elles, la saveur profonde du

pays. Je pouvais d’autant plus facilement le croire (et que les

caresses par lesquelles elle m’y ferait parvenir, seraient aussi d’une

sorte particulière et dont je n’aurais pas pu connaître le plaisir par

une autre qu’elle), que j’étais pour longtemps encore à l’âge où on ne

l’a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes

différentes avec lesquelles on l’a goûté, où on ne l’a pas réduit à

une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les

instruments interchangeables d’un plaisir toujours identique. Il

n’existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l’esprit, comme le

but qu’on poursuit en s’approchant d’une femme, comme la cause du

trouble préalable qu’on ressent. A peine y songe-t-on comme à un

plaisir qu’on aura; plutôt, on l’appelle son charme à elle; car on ne

pense pas à soi, on ne pense qu’à sortir de soi. Obscurément attendu,

immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où

il s’accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards,

les baisers de celle qui est auprès de nous, qu’il nous apparaît

surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre

reconnaissance pour la bonté de cœur de notre compagne et pour sa

touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits,

au bonheur dont elle nous comble.

Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que

je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son

village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers

désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit

cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau

de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques

du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se

suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et

que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme

celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se

penchaient jusqu’à moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain,

tenant l’étendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes

regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller

jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs; jamais ne s’y trouvait la

paysanne que je n’eusse pas manqué d’y rencontrer si j’avais été avec

mon grand-père et dans l’impossibilité de lier conversation avec elle.

Je fixais indéfiniment le tronc d’un arbre lointain, de derrière

lequel elle allait surgir et venir à moi; l’horizon scruté restait

désert, la nuit tombait, c’était sans espoir que mon attention

s’attachait, comme pour aspirer les créatures qu’ils pouvaient

recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée; et ce n’était plus

d’allégresse, c’était de rage que je frappais les arbres du bois de

Roussainville d’entre lesquels ne sortait pas plus d’êtres vivants que

s’ils eussent été des arbres peints sur la toile d’un panorama, quand,

ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans

mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de

reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de

moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et

s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler? Il me

semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou; je cessais de croire

partagés par d’autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les

désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient

pas. Ils ne m’apparaissaient plus que comme les créations purement

subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils

n’avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors

perdait tout charme et toute signification et n’était plus à ma vie

qu’un cadre conventionnel comme l’est à la fiction d’un roman le wagon

sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.

C’est peut-être d’une impression ressentie aussi auprès de

Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure

alors, qu’est sortie, bien après, l’idée que je me suis faite du

sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le

souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma

vie. C’était par un temps très chaud; mes parents qui avaient dû

s’absenter pour toute la journée, m’avaient dit de rentrer aussi tard

que je voudrais; et étant allé jusqu’à la mare de Montjouvain où

j’aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m’étais étendu à

l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, là

où j’avais attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé voir

M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai, je voulus me

lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître,

car je ne l’avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle

était encore une enfant, tandis qu’elle commençait d’être une jeune

fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques

centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien

et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était

entr’ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements

sans qu’elle me vît, mais en m’en allant j’aurais fait craquer les

buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait pu croire que je

m’étais caché là pour l’épier.

Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous

n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une

vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté: la pudeur;

mais elle la plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste

fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère

et de bonne d’enfant qu’il donnait à sa fille, puis par les

souffrances que celle-ci lui avait causées; elle revoyait le visage

torturé qu’avait eu le vieillard tous les derniers temps; elle savait

qu’il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son

œuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux professeur de

piano, d’un ancien organiste de village dont nous imaginions bien

qu’ils n’avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que nous ne

méprisions pas parce qu’ils en avaient tant pour lui dont ils avaient

été la raison de vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui

pour la plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire,

quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, illisibles, resteraient

inconnus; ma mère pensait à cet autre renoncement plus cruel encore

auquel M. Vinteuil avait été contraint, le renoncement à un avenir de

bonheur honnête et respecté pour sa fille; quand elle évoquait toute

cette détresse suprême de l’ancien maître de piano de mes tantes, elle

éprouvait un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui

autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil tout mêlé du remords

d’avoir à peu près tué son père. «Pauvre M. Vinteuil, disait ma mère,

il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir reçu son salaire.

Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle forme? Il ne pourrait lui

venir que d’elle.»

Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée était posé un petit

portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où

retentit le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle

se jeta sur un canapé, et tira près d’elle une petite table sur

laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis

à côté de lui le morceau qu’il avait le désir de jouer à mes parents.

Bientôt son amie entra. Mlle Vinteuil l’accueillit sans se lever, ses

deux mains derrière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa

comme pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu’elle

semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était peut-être

importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux être loin

d’elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de

son cœur s’en alarma; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma

les yeux et se mit à bâiller pour indiquer que l’envie de dormir était

la seule raison pour laquelle elle s’était ainsi étendue. Malgré la

familiarité rude et dominatrice qu’elle avait avec sa camarade, je

reconnaissais les gestes obséquieux et réticents, les brusques

scrupules de son père. Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer

les volets et de n’y pas réussir.

--«Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud,» dit son amie.

--«Mais c’est assommant, on nous verra», répondit Mlle Vinteuil.

Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit

ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres

qu’elle avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion

elle voulait lui laisser l’initiative de prononcer. Aussi son regard

que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l’expression qui plaisait

tant à ma grand’mère, quand elle ajouta vivement:

--«Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c’est

assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des

yeux vous voient.»

Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle

taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la

pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d’elle-même

une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un

soudard fruste et vainqueur.

--«Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci, dans cette

campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. Et puis quoi?

Ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux

malicieux et tendre, ces mots qu’elle récita par bonté, comme un

texte, qu’elle savait être agréable à Mlle Vinteuil, d’un ton qu’elle

s’efforçait de rendre cynique), quand même on nous verrait ce n’en est

que meilleur.»

Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son cœur scrupuleux et sensible

ignorait quelles paroles devaient spontanément venir s’adapter à la

scène que ses sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu’elle

pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la

fille vicieuse qu’elle désirait d’être, mais les mots qu’elle pensait

que celle-ci eût prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans sa

bouche. Et le peu qu’elle s’en permettait était dit sur un ton guindé

où ses habitudes de timidité paralysaient ses velléités d’audace, et

s’entremêlait de: «tu n’as pas froid, tu n’as pas trop chaud, tu n’as

pas envie d’être seule et de lire?»

--«Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir»,

finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase qu’elle avait

entendue autrefois dans la bouche de son amie.

Dans l’échancrure de son corsage de crêpe Mlle Vinteuil sentit que son

amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles

se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches

comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux.

Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le

corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur

laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. Mlle

Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas

sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement

de le remarquer:

--«Oh! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a

pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa

place.»

Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon

père à propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans

doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui

répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses

liturgiques:

--«Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter.

Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau,

s’il te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe.»

Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche: «Voyons,

voyons», qui prouvaient la bonté de sa nature, non qu’elles fussent

dictées par l’indignation que cette façon de parler de son père eût pu

lui causer (évidemment c’était là un sentiment qu’elle s’était

habituée, à l’aide de quels sophismes? à faire taire en elle dans ces

minutes-là), mais parce qu’elles étaient comme un frein que pour ne

pas se montrer égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son amie

cherchait à lui procurer. Et puis cette modération souriante en

répondant à ces blasphèmes, ce reproche hypocrite et tendre,

paraissaient peut-être à sa nature franche et bonne, une forme

particulièrement infâme, une forme doucereuse de cette scélératesse

qu’elle cherchait à s’assimiler. Mais elle ne put résister à l’attrait

du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur par une

personne si implacable envers un mort sans défense; elle sauta sur les

genoux de son amie, et lui tendit chastement son front à baiser comme

elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices

qu’elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant

à M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. Son amie lui prit

la tête entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front avec

cette docilité que lui rendait facile la grande affection qu’elle

avait pour Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distraction

dans la vie si triste maintenant de l’orpheline.

--«Sais-tu ce que j’ai envie de lui faire à cette vieille horreur?»

dit-elle en prenant le portrait.

Et elle murmura à l’oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne

pus entendre.

--«Oh! tu n’oserais pas.»

--«Je n’oserais pas cracher dessus? sur ça?» dit l’amie avec une

brutalité voulue.

Je n’en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d’un air las,

gauche, affairé, honnête et triste, vint fermer les volets et la

fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que

pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce

qu’après la mort il avait reçu d’elle en salaire.

Et pourtant j’ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à

cette scène, il n’eût peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon

cœur de sa fille, et peut-être même n’eût-il pas eu en cela tout à

fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l’apparence du

mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer

réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez une sadique; c’est

à la lumière de la rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la

lampe d’une maison de campagne véritable qu’on peut voir une fille

faire cracher une amie sur le portrait d’un père qui n’a vécu que pour

elle; et il n’y a guère que le sadisme qui donne un fondement dans la

vie à l’esthétique du mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas de

sadisme, une fille aurait peut-être des manquements aussi cruels que

ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de son père

mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte d’un

symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf; ce que sa conduite aurait

de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à

elle qui ferait le mal sans se l’avouer. Mais, au-delà de l’apparence,

dans le cœur de Mlle Vinteuil, le mal, au début du moins, ne fut sans

doute pas sans mélange. Une sadique comme elle est l’artiste du mal,

ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être car le mal ne

lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se

distinguerait même pas d’elle; et la vertu, la mémoire des morts, la

tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne

trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de

l’espèce de Mlle Vinteuil sont des être si purement sentimentaux, si

naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît quelque

chose de mauvais, le privilège des méchants. Et quand ils se concèdent

à eux-mêmes de s’y livrer un moment, c’est dans la peau des méchants

qu’ils tâchent d’entrer et de faire entrer leur complice, de façon à

avoir eu un moment l’illusion de s’être évadés de leur âme scrupuleuse

et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien

elle l’eût désiré en voyant combien il lui était impossible d’y

réussir. Au moment où elle se voulait si différente de son père, ce

qu’elle me rappelait c’était les façons de penser, de dire, du vieux

professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu’elle

profanait, ce qu’elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait

entre eux et elle et l’empêchait de les goûter directement, c’était la

ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu’il lui

avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d’amabilité qui

interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie,

une mentalité qui n’était pas faite pour lui et l’empêchait de le

connaître comme quelque chose de très différent des nombreux devoirs

de politesse auxquels elle se consacrait d’habitude. Ce n’est pas le

mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui lui semblait agréable;

c’est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu’elle

s’y adonnait il s’accompagnait pour elle de ces pensées mauvaises qui

le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse, elle

finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par

l’identifier au Mal. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie

n’était pas foncièrement mauvaise, et qu’elle n’était pas sincère au

moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires. Du moins

avait-elle le plaisir d’embrasser sur son visage, des sourires, des

regards, feints peut-être, mais analogues dans leur expression

vicieuse et basse à ceux qu’aurait eus non un être de bonté et de

souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir. Elle pouvait

s’imaginer un instant qu’elle jouait vraiment les jeux qu’eût joués

avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en

effet ces sentiments barbares à l’égard de la mémoire de son père.

Peut-être n’eût-elle pas pensé que le mal fût un état si rare, si

extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si

elle avait su discerner en elle comme en tout le monde, cette

indifférence aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms

qu’on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté.

S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une

autre affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade était

longue et l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait. Quand on

semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise

désespérée qu’il ne tombât pas une goutte d’eau pour les «pauvres

récoltes», et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la

surface calme et bleue du ciel s’écriait en gémissant: «Ne dirait-on

pas qu’on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en

montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir

pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés,

alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans

discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur

la mer»; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses

favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner:

«Demain s’il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes.» On

partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et

on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle

aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes

passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me

semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité

revêche, et qu’on chercherait en vain dans le Combray d’aujourd’hui où

sur son tracé ancien s’élève l’école. Mais ma rêverie (semblable à ces

architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un

jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d’un chœur

roman, remettent tout l’édifice dans l’état où il devait être au XIIe

siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et

«restitue» la rue des Perchamps. Elle a d’ailleurs pour ces

reconstitutions, des données plus précises que n’en ont généralement

les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les

dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à

être bientôt anéanties, de ce qu’était le Combray du temps de mon

enfance; et parce que c’est lui-même qui les a tracées en moi avant de

disparaître, émouvantes,--si on peut comparer un obscur portrait à ces

effigies glorieuses dont ma grand’mère aimait à me donner des

reproductions--comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de

Gentile Bellini dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus

aujourd’hui le chef-d’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.

On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau

flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe

siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de

Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque

contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. On

gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de

Saint-Hilaire. Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute

la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau et

si tranquille que, quand sonnait l’heure, on aurait dit non qu’elle

rompait le calme du jour mais qu’elle le débarrassait de ce qu’il

contenait et que le clocher avec l’exactitude indolente et soigneuse

d’une personne qui n’a rien d’autre à faire, venait seulement--pour

exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d’or que la chaleur y

avait lentement et naturellement amassées--de presser, au moment voulu,

la plénitude du silence.

Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y avait

presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la

traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la

maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de

notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s’il faisait beau

temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d’un matin de

grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus

sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui

se promenait déjà en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues,

accompagnée seulement d’une bande de coucous arrivés trop tôt et de

primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu

laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d’odeur qu’elle

tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de

halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un

noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris

racine. A Combray où je savais quelle individualité de maréchal

ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du

suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule

personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait

connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous

passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe

de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans

le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs

pieds; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés

jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient

semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens

comtes de Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la

Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et

des abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de

tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où

jadis l’arbalétrier lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait

Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt,

toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était

enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe, dominés par les enfants de

l’école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux

récréations;--passé presque descendu dans la terre, couché au bord de

l’eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à

songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville

d’aujourd’hui une cité très différente, retenant mes pensées par son

visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à demi sous les

boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils avaient

choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes,

jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il,

que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir

que leur vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée,

jusqu’à ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile

beauté; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage

je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur

joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a

bien des siècles d’Asie mais apatriés pour toujours au village,

contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau,

fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme

certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité

populaire, un poétique éclat d’orient.

Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la

Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la

rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois «contenant» aux

flancs transparents comme une eau durcie, et «contenu» plongé dans un

plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image

de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles

n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite

dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où

les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le

palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard

avec des lignes; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions

du goûter; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient

suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se

solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards

inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution,

invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation.

Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau. Il y en a

d’abord d’isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel

il était placé d’une façon malheureuse laissait si peu de repos que

comme un bac actionné mécaniquement il n’abordait une rive que pour

retourner à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la

double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait,

s’allongeait, filait, atteignait l’extrême limite de sa tension

jusqu’au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait

sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant

mieux appeler son point de départ qu’elle n’y restait pas une seconde

sans en repartir par une répétition de la même manœuvre. Je la

retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation,

faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon

grand-père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement

au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils se

croient chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours;

pris dans l’engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les

efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne

font qu’assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur

diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar,

pareil aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier,

qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de

Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les

particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile,

s’éloignant à grands pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus

vite, comme moi mes parents.

Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont

l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui

s’y était complu à des travaux d’horticulture aquatique, faisant

fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables

jardins de nymphéas. Comme les rives étaient à cet endroit très

boisées, les grandes ombres des arbres donnaient à l’eau un fond qui

était habituellement d’un vert sombre mais que parfois, quand nous

rentrions par certains soirs rassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu

d’un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d’apparence cloisonnée

et de goût japonais. Çà et là, à la surface, rougissait comme une

fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords.

Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles, moins

lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en

enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter à la dérive, comme

après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses

mousseuses en guirlandes dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé

aux espèces communes qui montraient le blanc et rose proprets de la

julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis

qu’un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une

véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins

qui étaient venues poser comme des papillons leur ailes bleuâtres et

glacées, sur l’obliquité transparente de ce parterre d’eau; de ce

parterre céleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur

plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes;

et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas

le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il

s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la

rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en

accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a

de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux,--avec ce qu’il y

a d’infini,--dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein

ciel.

Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j’ai

vu, j’ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un

rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos,

la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la

dérive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de

lui, portait sur son visage l’avant-goût du bonheur et de la paix.

Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans le ciel

férié, flânait longuement un nuage oisif. Par moments oppressée par

l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration

anxieuse. C’était l’heure du goûter. Avant de repartir nous restions

longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où

parvenaient jusqu’à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et

métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne

s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si

longtemps, et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs

lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds.

Parfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions une

maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien, du

monde, que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le

visage pensif et les voiles élégants n’étaient pas de ce pays et qui

sans doute était venue, selon l’expression populaire «s’enterrer» là,

goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui

dont elle n’avait pu garder le cœur, y était inconnu, s’encadrait dans

la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque

amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en

entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont

avant qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que

jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle, que rien

dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir

n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait que, dans son

renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait

pu du moins apercevoir celui qu’elle aimait, pour ceux-ci qui ne

l’avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade

sur un chemin où elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains

résignées de longs gants d’une grâce inutile.

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter

jusqu’aux sources de la Vivonne, auxquelles j’avais souvent pensé et

qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que

j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient

dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray,

que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de

la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais

non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant

souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient

des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils

étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque

fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en

tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le

«Couronnement d’Esther» de notre église, tantôt de nuances changeantes

comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert

chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite

ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme

l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes,

que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou

faisait monter au plafond,--enfin toujours enveloppés du mystère des

temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la

lumière orangée qui émane de cette syllabe: «antes». Mais si malgré

cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres

réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se

distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en

elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de

Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses

grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne

portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes,

mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de

vaincre leurs anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des

mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de

Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas.

Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur

personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et

pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la

ville, mais non d’une maison particulière, demeurant sans doute

dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de

Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire

que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais

chercher du sel chez Camus.

Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant

de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres.

Je m’arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me

semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile,

que je désirais tant connaître depuis que je l’avais vue décrite par

un de mes écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol

imaginaire traversé de cours d’eau bouillonnants, que Guermantes,

changeant d’aspect dans ma pensée, s’identifia, quand j’eus entendu le

docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives

qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes

m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice; tout le jour

elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main,

en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait

le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles

violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui

dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces

rêves m’avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain,

il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me

le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une

signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de

fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention,

je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie

cérébrale l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour

arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en

place qu’il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise

m’avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la

vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour notre maison, seule

de tout le quartier, les travaux de «ravalement», à obtenir du

ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux,

l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans

la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu

d’attendre le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si

j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop

d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles

lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou

ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans

danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du

retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison;

peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans

mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs,

n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle

par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le

Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain

de l’époque. Mais d’autres fois tandis que mes parents

s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma

vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon

père et qu’il pouvait modifier à son gré, m’apparaissait au contraire

comme comprise dans une réalité qui n’était pas faite pour moi, contre

laquelle il n’y avait pas de recours, au cœur de laquelle je n’avais

pas d’allié, qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me semblait

alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je

vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais

seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire.

Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les

encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime,

immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes

les paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un

méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa

conscience.

Un jour ma mère me dit: «Puisque tu parles toujours de Mme de

Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée il y a

quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa

fille. Tu pourras l’apercevoir à la cérémonie.» C’était du reste par

le docteur Percepied que j’avais le plus entendu parler de Mme de

Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d’une revue

illustrée où elle était représentée dans le costume qu’elle portait à

un bal travesti chez la princesse de Léon.

Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le

suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une

dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate

bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton

au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge,

comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine

perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait

montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en

elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans

les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le

docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de

Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la

chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais,

sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des

alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je

me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de

Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à

Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme

ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour

où elle devait justement venir, dans cette chapelle: c’était elle! Ma

déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais

pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la

représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans

un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes

vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure

rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me

fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que

le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que

cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules,

n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes,

mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait

à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins

et de commerçants. «C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes!»

disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette

image qui naturellement n’avait aucun rapport avec celles qui sous le

même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes

songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres

arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux

pour la première fois il y a un moment seulement, dans l’église; qui

n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme

elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe,

mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui

s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois

de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la

robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la

présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions

incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection

lumineuse.

Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux

perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c’était eux

qui l’avaient d’abord atteinte, qui y avaient fait la première

encoche, au moment où je n’avais pas encore le temps de songer que la

femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur

cette image toute récente, inchangeable, j’essayais d’appliquer

l’idée: «C’est Mme de Guermantes» sans parvenir qu’à la faire

manœuvrer en face de l’image, comme deux disques séparés par un

intervalle. Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j’avais si souvent

rêvé, maintenant que je voyais qu’elle existait effectivement en

dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination

qui, un moment paralysée au contact d’une réalité si différente de ce

qu’elle attendait, se mit à réagir et à me dire: «Glorieux dès avant

Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur

leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de

Brabant. Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des

personnes qui sont ici.»

Et--ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage

par une corde si lâche, si longue, si extensible qu’ils peuvent se

promener seuls loin de lui--pendant que Mme de Guermantes était assise

dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards

flânaient çà et là, montaient le long des piliers, s’arrêtaient même

sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de

soleil qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient.

Quant à Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile,

assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et

les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent

des personnes qu’elle ne connaît pas, il me fût impossible de savoir

si elle approuvait ou blâmait dans le désœuvrement de son âme, le

vagabondage de ses regards.

Je trouvais important qu’elle ne partît pas avant que j’eusse pu la

regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je

considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas

mes yeux d’elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement

emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent,

des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient

autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son

visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées

que j’y rapportais--et peut-être surtout, forme de l’instinct de

conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu’on a

toujours de ne pas avoir été déçu,--la replaçant (puisque c’était une

seule personne qu’elle et cette duchesse de Guermantes que j’avais

évoquée jusque-là) hors du reste de l’humanité dans laquelle la vue

pure et simple de son corps me l’avait fait un instant confondre, je

m’irritais en entendant dire autour de moi: «Elle est mieux que Mme

Sazerat, que Mlle Vinteuil», comme si elle leur eût été comparable. Et

mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à

l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler

d’autres visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement

incomplet: «Qu’elle est belle! Quelle noblesse! Comme c’est bien une

fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j’ai

devant moi!» Et l’attention avec laquelle j’éclairais son visage

l’isolait tellement, qu’aujourd’hui si je repense à cette cérémonie,

il m’est impossible de revoir une seule des personnes qui y

assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand

je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle,

je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie

qu’éclairait le soleil intermittent et chaud d’un jour de vent et

d’orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de

tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais

dont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle ne

ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste

elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de

simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés

d’une signification précise, qu’on adresse à quelqu’un qu’on connaît,

mais seulement laisser ses pensées distraites s’échapper incessamment

devant elle en un flot de lumière bleue qu’elle ne pouvait contenir,

elle ne voulait pas qu’il pût gêner, paraître dédaigner ces petites

gens qu’il rencontrait au passage, qu’il atteignait à tous moments. Je

revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le

doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le

destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un

sourire un peu timide de suzeraine qui a l’air de s’excuser auprès de

ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la

quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait

laissé s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de

soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me

dis: «Mais sans doute elle fait attention à moi.» Je crus que je lui

plaisais, qu’elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté

l’église, qu’à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à

Guermantes. Et aussitôt je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire

pour que nous aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme

j’avais cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle ne

pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire

qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que

nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient

comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m’eût

dédiée; et le soleil menacé par un nuage, mais dardant encore de toute

sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de

géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la

solennité et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes, et

ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette

sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie

qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de

Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au

son de la trompette l’épithète de délicieux.

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il

me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de

dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un

écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je

restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que

pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d’inhibition

devant la douleur, mon esprit s’arrêtait entièrement de penser aux

vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent

m’interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces

préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un

coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin

me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient,

et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je

voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et que malgré

mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela

se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à

tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et

s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je

cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m’attachais à me

rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans

que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à

s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle.

Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me

rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain

et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier

dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité

abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné,

l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de

l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque

fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre

littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que

m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur--de

tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne

tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de

me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue. Par bonheur

mes parents m’appelaient, je sentais que je n’avais pas présentement

la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et

qu’il valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse rentré, et

ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne m’occupais plus

de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un parfum,

bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le

revêtement d’images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme

les poissons que les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je

rapportais dans mon panier couverts par une couche d’herbe qui

préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre

chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre

les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets

qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son

de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous

lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité pressentie que je

n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois

pourtant,--où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa

durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à

mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur

Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus

et fait monter avec lui,--j’eus une impression de ce genre et ne

l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter

près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait

encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec

chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous

l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce

plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les

deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant

et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient

l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé

d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus

élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de

leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je

n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était

derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils

semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu

nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants

après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne

savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à

l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me

semblait bien pénible; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête

ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il

est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés

à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que

j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils

m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis

causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes,

je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore

les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au

tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer,

ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre

compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me

rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces

ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se

déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus

une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula

en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure

éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte

d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment et comme

nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les

aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà

couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis

ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de

Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase,

puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que

cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je

composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience

et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai

retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de

changements:

«Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase

campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville.

Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer en face d’eux par une

volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait

rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les

trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois

oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil.

Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les

clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du

couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer

et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je

pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout

d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et

ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le

temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes

notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de

temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes

avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses

clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs

cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres

pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de

direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et

disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà

près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une

dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs

peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me

faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende,

abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité; et tandis

que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur

chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles

silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un

derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule

forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.» Je ne

repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du

siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier

les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus

fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait

si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient

derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je

venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.

Pendant toute la journée, dans ces promenades, j’avais pu rêver au

plaisir que ce serait d’être l’ami de la duchesse de Guermantes, de

pêcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide

de bonheur, ne demander en ces moments-là rien d’autre à la vie que de

se composer toujours d’une suite d’heureux après-midi. Mais quand sur

le chemin du retour j’avais aperçu sur la gauche une ferme, assez

distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées, et

à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n’y avait plus qu’à

prendre une allée de chênes bordée d’un côté de prés appartenant

chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui

y portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le

dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon cœur se mettait à

battre, je savais qu’avant une demi-heure nous serions rentrés, et

que, comme c’était de règle les jours où nous étions allés du côté de

Guermantes et où le dîner était servi plus tard, on m’enverrait me

coucher sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table

comme s’il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me dire bonsoir

dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d’entrer était aussi

distincte de la zone, où je m’élançais avec joie il y avait un moment

encore que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par

une ligne d’une bande verte ou d’une bande noire. On voit un oiseau

voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au

noir, puis il y est entré. Les désirs qui tout à l’heure

m’entouraient, d’aller à Guermantes, de voyager, d’être heureux,

j’étais maintenant tellement en dehors d’eux que leur accomplissement

ne m’eût fait aucun plaisir. Comme j’aurais donné tout cela pour

pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman! Je frissonnais,

je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui

n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la

pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au

lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier,

leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu’à ma

fenêtre, je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans

plus me rappeler que le soir ramènerait jamais l’heure de quitter ma

mère. Et de la sorte c’est du côté de Guermantes que j’ai appris à

distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines

périodes, et vont jusqu’à se partager chaque journée, l’un revenant

chasser l’autre, avec la ponctualité de la fièvre; contigus, mais si

extérieurs l’un à l’autre, si dépourvus de moyens de communication

entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me représenter

dans l’un, ce que j’ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l’autre.

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour

moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses

vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de

péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie

intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et

les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l’aspect, qui nous

ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la

découverte; mais c’était sans le savoir; et elles ne datent pour nous

que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les

fleurs qui jouaient alors sur l’herbe, l’eau qui passait au soleil,

tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner

leur souvenir de son visage inconscient ou distrait; et certes quand

ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet

enfant qui rêvait,--comme l’est un roi, par un mémorialiste perdu dans

la foule,--ce coin de nature, ce bout de jardin n’eussent pu penser que

ce serait grâce à lui qu’ils seraient appelés à survivre en leurs

particularités les plus éphémères; et pourtant ce parfum d’aubépine

qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront

bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d’une allée, une

bulle formée contre une plante aquatique par l’eau de la rivière et

qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur

faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour les

chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le

souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage

amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il

flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je

puisse dire de quel pays, de quel temps--peut-être tout simplement de

quel rêve--il vient. Mais c’est surtout comme à des gisements profonds

de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je

m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de

Guermantes. C’est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis

que je les parcourais, que les choses, les êtres qu’ils m’ont fait

connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me

donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi,

soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu’on

me montre aujourd’hui pour la première fois ne me semblent pas de

vraies fleurs. Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses

bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa

rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à

tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où

j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en

canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au

milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église

monumentale, rustique et dorée comme une meule; et les bluets, les

aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand je voyage de rencontrer

encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à la même profondeur,

au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon

cœur. Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans les

lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne

le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière où il y aurait

d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus

que le soir en rentrant,--à l’heure où s’éveillait en moi cette

angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais

inséparable de lui--, je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une

mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non; de même que

ce qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux, avec cette

paix sans trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me donner depuis

puisqu’on doute d’elles encore au moment où on croit en elles, et

qu’on ne possède jamais leur cœur comme je recevais dans un baiser

celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d’une arrière-pensée,

sans le reliquat d’une intention qui ne fut pas pour moi,--c’est que ce

fût elle, c’est qu’elle inclinât vers moi ce visage où il y avait

au-dessous de l’œil quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et

que j’aimais à l’égal du reste, de même ce que je veux revoir, c’est

le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme qui est peu

éloignée des deux suivantes serrées l’une contre l’autre, à l’entrée

de l’allée des chênes; ce sont ces prairies où, quand le soleil les

rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des

pommiers, c’est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves,

l’individualité m’étreint avec une puissance presque fantastique et

que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à

jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes rien

que parce qu’ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté

de Méséglise ou le côté de Guermantes m’ont exposé, pour l’avenir, à

bien des déceptions et même à bien des fautes. Car souvent j’ai voulu

revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce

qu’elle me rappelait une haie d’aubépines, et j’ai été induit à

croire, à faire croire à un regain d’affection, par un simple désir de

voyage. Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de

mes impressions d’aujourd’hui auxquelles ils peuvent se relier, ils

leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus

qu’aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification

qui n’est que pour moi. Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux

gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté

de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à

travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et

persistants lilas.

...

C’est ainsi que je restais souvent jusqu’au matin à songer au temps de

Combray, à mes tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi

dont l’image m’avait été plus récemment rendue par la saveur--ce qu’on

aurait appelé à Combray le «parfum»--d’une tasse de thé, et par

association de souvenirs à ce que, bien des années après avoir quitté

cette petite ville, j’avais appris, au sujet d’un amour que Swann

avait eu avant ma naissance, avec cette précision dans les détails

plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y

a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble

impossible comme semblait impossible de causer d’une ville à une

autre--tant qu’on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été

tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient

plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre

eux,--entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum,

puis ceux qui n’étaient que les souvenirs d’une autre personne de qui

je les avais appris-- sinon des fissures, des failles véritables, du

moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines

roches, dans certains marbres, révèlent des différences d’origine,

d’âge, de «formation».

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu’était

dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle

chambre je me trouvais effectivement, je l’avais reconstruite autour

de moi dans l’obscurité, et,--soit en m’orientant par la seule mémoire,

soit en m’aidant, comme indication, d’une faible lueur aperçue, au

pied de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée--, je l’avais

reconstruite tout entière et meublée comme un architecte et un

tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux

portes, j’avais reposé les glaces et remis la commode à sa place

habituelle. Mais à peine le jour--et non plus le reflet d’une dernière

braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour lui--traçait-il

dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première raie blanche et

rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux, quittait le cadre de

la porte où je l’avais située par erreur, tandis que pour lui faire

place, le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se

sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant

le mur mitoyen du couloir; une courette régnait à l’endroit où il y a

un instant encore s’étendait le cabinet de toilette, et la demeure que

j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures

entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par ce pâle

signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour.

DEUXIÈME PARTIE

UN AMOUR DE SWANN

Pour faire partie du «petit noyau», du «petit groupe», du «petit clan»

des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était

nécessaire: il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des

articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette

année-là et dont elle disait: «Ça ne devrait pas être permis de savoir

jouer Wagner comme ça!», «enfonçait» à la fois Planté et Rubinstein et

que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute

«nouvelle recrue» à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que

les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses

comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. Les femmes étant à cet

égard plus rebelles que les hommes à déposer toute curiosité mondaine

et l’envie de se renseigner par soi-même sur l’agrément des autres

salons, et les Verdurin sentant d’autre part que cet esprit d’examen

et ce démon de frivolité pouvaient par contagion devenir fatal à

l’orthodoxie de la petite église, ils avaient été amenés à rejeter

successivement tous les «fidèles» du sexe féminin.

En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque

uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même

vertueuse et d’une respectable famille bourgeoise excessivement riche

et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé

volontairement toute relation) à une personne presque du demi-monde,

Mme de Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et

déclarait être «un amour» et à la tante du pianiste, laquelle devait

avoir tiré le cordon; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de

qui il avait été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan

et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux

pour avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les

faire inviter chez ces deux grandes dames, l’ancienne concierge et la

cocotte eussent dédaigneusement refusé.

Les Verdurin n’invitaient pas à dîner: on avait chez eux «son couvert

mis». Pour la soirée, il n’y avait pas de programme. Le jeune pianiste

jouait, mais seulement si «ça lui chantait», car on ne forçait

personne et comme disait M. Verdurin: «Tout pour les amis, vivent les

camarades!» Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie

ou le prélude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette

musique lui déplût, mais au contraire parce qu’elle lui causait trop

d’impression. «Alors vous tenez à ce que j’aie ma migraine? Vous savez

bien que c’est la même chose chaque fois qu’il joue ça. Je sais ce qui

m’attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!»

S’il ne jouait pas, on causait, et l’un des amis, le plus souvent leur

peintre favori d’alors, «lâchait», comme disait M. Verdurin, «une

grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le monde», Mme Verdurin

surtout, à qui,--tant elle avait l’habitude de prendre au propre les

expressions figurées des émotions qu’elle éprouvait,--le docteur

Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa

mâchoire qu’elle avait décrochée pour avoir trop ri.

L’habit noir était défendu parce qu’on était entre «copains» et pour

ne pas ressembler aux «ennuyeux» dont on se garait comme de la peste

et qu’on n’invitait qu’aux grandes soirées, données le plus rarement

possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire

connaître le musicien. Le reste du temps on se contentait de jouer des

charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun

étranger au petit «noyau».

Mais au fur et à mesure que les «camarades» avaient pris plus de place

dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout

ce qui retenait les amis loin d’elle, ce qui les empêchait quelquefois

d’être libres, ce fut la mère de l’un, la profession de l’autre, la

maison de campagne ou la mauvaise santé d’un troisième. Si le docteur

Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner

auprès d’un malade en danger: «Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela

lui fera peut-être beaucoup plus de bien que vous n’alliez pas le

déranger ce soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain matin

vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri.» Dès le

commencement de décembre elle était malade à la pensée que les fidèles

«lâcheraient» pour le jour de Noël et le 1er janvier. La tante du

pianiste exigeait qu’il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa mère

à elle:

--«Vous croyez qu’elle en mourrait, votre mère, s’écria durement Mme

Verdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l’an, comme en

province!»

Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte:

--«Vous, Docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement

le vendredi saint comme un autre jour?» dit-elle à Cottard la première

année, d’un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse.

Mais elle tremblait en attendant qu’il l’eût prononcée, car s’il

n’était pas venu, elle risquait de se trouver seule.

--«Je viendrai le vendredi saint... vous faire mes adieux car nous

allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne.»

--«En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine,

grand bien vous fasse!»

Et après un silence:

--«Si vous nous l’aviez dit au moins, nous aurions tâché d’organiser

cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables.»

De même si un «fidèle» avait un ami, ou une «habituée» un flirt qui

serait capable de faire «lâcher» quelquefois, les Verdurin qui ne

s’effrayaient pas qu’une femme eût un amant pourvu qu’elle l’eût chez

eux, l’aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient: «Eh bien!

amenez-le votre ami.» Et on l’engageait à l’essai, pour voir s’il

était capable de ne pas avoir de secrets pour Mme Verdurin, s’il était

susceptible d’être agrégé au «petit clan». S’il ne l’était pas on

prenait à part le fidèle qui l’avait présenté et on lui rendait le

service de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. Dans le cas

contraire, le «nouveau» devenait à son tour un fidèle. Aussi quand

cette année-là, la demi-mondaine raconta à M. Verdurin qu’elle avait

fait la connaissance d’un homme charmant, M. Swann, et insinua qu’il

serait très heureux d’être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il

séance tenante la requête à sa femme. (Il n’avait jamais d’avis

qu’après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à

exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de

grandes ressources d’ingéniosité.)

--Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle désirerait

te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu’en dis-tu?

--«Mais voyons, est-ce qu’on peut refuser quelque chose à une petite

perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis,

je vous dis que vous êtes une perfection.»

--«Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage,

et elle ajouta: vous savez que je ne suis pas «fishing for

compliments».

--«Eh bien! amenez-le votre ami, s’il est agréable.»

Certes le «petit noyau» n’avait aucun rapport avec la société où

fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n’était

pas la peine d’y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour

se faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les

femmes, qu’à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles

de l’aristocratie et où elles n’avaient plus rien eu à lui apprendre,

il n’avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des

titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain,

que comme à une sorte de valeur d’échange, de lettre de crédit dénuée

de prix en elle-même, mais lui permettant de s’improviser une

situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de

Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie.

Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont

il était maintenant exempt dans l’habitude de la vie (bien que ce fût

lui sans doute qui autrefois l’avait dirigé vers cette carrière

mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles les dons de

son esprit et fait servir son érudition en matière d’art à conseiller

les dames de la société dans leurs achats de tableaux et pour

l’ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait désirer de briller,

aux yeux d’une inconnue dont il s’était épris, d’une élégance que le

nom de Swann à lui tout seul n’impliquait pas. Il le désirait surtout

si l’inconnue était d’humble condition. De même que ce n’est pas à un

autre homme intelligent qu’un homme intelligent aura peur de paraître

bête, ce n’est pas par un grand seigneur, c’est par un rustre qu’un

homme élégant craindra de voir son élégance méconnue. Les trois quarts

des frais d’esprit et des mensonges de vanité qui ont été prodigués

depuis que le monde existe par des gens qu’ils ne faisaient que

diminuer, l’ont été pour des inférieurs. Et Swann qui était simple et

négligent avec une duchesse, tremblait d’être méprisé, posait, quand

il était devant une femme de chambre.

Il n’était pas comme tant de gens qui par paresse, ou sentiment

résigné de l’obligation que crée la grandeur sociale de rester attaché

à un certain rivage, s’abstiennent des plaisirs que la réalité leur

présente en dehors de la position mondaine où ils vivent cantonnés

jusqu’à leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute

de mieux, une fois qu’ils sont parvenus à s’y habituer, les

divertissements médiocres ou les supportables ennuis qu’elle renferme.

Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il

passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu’il avait

d’abord trouvées jolies. Et c’était souvent des femmes de beauté assez

vulgaire, car les qualités physiques qu’il recherchait sans s’en

rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui lui

rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par les maîtres

qu’il préférait. La profondeur, la mélancolie de l’expression,

glaçaient ses sens que suffisait au contraire à éveiller une chair

saine, plantureuse et rose.

Si en voyage il rencontrait une famille qu’il eût été plus élégant de

ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se

présentait à ses yeux parée d’un charme qu’il n’avait pas encore

connu, rester dans son «quant à soi» et tromper le désir qu’elle avait

fait naître, substituer un plaisir différent au plaisir qu’il eût pu

connaître avec elle, en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le

rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche abdication devant la vie, un

aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau, que si au lieu de

visiter le pays, il s’était confiné dans sa chambre en regardant des

vues de Paris. Il ne s’enfermait pas dans l’édifice de ses relations,

mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied d’œuvre sur de

nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une de ces tentes

démontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui

n’en était pas transportable ou échangeable contre un plaisir nouveau,

il l’eût donné pour rien, si enviable que cela parût à d’autres. Que

de fois son crédit auprès d’une duchesse, fait du désir accumulé

depuis des années que celle-ci avait eu de lui être agréable sans en

avoir trouvé l’occasion, il s’en était défait d’un seul coup en

réclamant d’elle par une indiscrète dépêche une recommandation

télégraphique qui le mît en relation sur l’heure avec un de ses

intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne, comme ferait

un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Même,

après coup, il s’en amusait, car il y avait en lui, rachetée par de

rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait à

cette catégorie d’hommes intelligents qui ont vécu dans l’oisiveté et

qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans l’idée que

cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes

d’intérêt que pourrait faire l’art ou l’étude, que la «Vie» contient

des situations plus intéressantes, plus romanesques que tous les

romans. Il l’assurait du moins et le persuadait aisément aux plus

affinés de ses amis du monde notamment au baron de Charlus, qu’il

s’amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui

arrivaient, soit qu’ayant rencontré en chemin de fer une femme qu’il

avait ensuite ramenée chez lui il eût découvert qu’elle était la sœur

d’un souverain entre les mains de qui se mêlaient en ce moment tous

les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se

trouvait ainsi tenu d’une façon très agréable, soit que par le jeu

complexe des circonstances, il dépendît du choix qu’allait faire le

conclave, s’il pourrait ou non devenir l’amant d’une cuisinière.

Ce n’était pas seulement d’ailleurs la brillante phalange de

vertueuses douairières, de généraux, d’académiciens, avec lesquels il

était particulièrement lié, que Swann forçait avec tant de cynisme à

lui servir d’entremetteurs. Tous ses amis avaient l’habitude de

recevoir de temps en temps des lettres de lui où un mot de

recommandation ou d’introduction leur était demandé avec une habileté

diplomatique qui, persistant à travers les amours successives et les

prétextes différents, accusait, plus que n’eussent fait les

maladresses, un caractère permanent et des buts identiques. Je me suis

souvent fait raconter bien des années plus tard, quand je commençai à

m’intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu’en de tout

autres parties il offrait avec le mien, que quand il écrivait à mon

grand-père (qui ne l’était pas encore, car c’est vers l’époque de ma

naissance que commença la grande liaison de Swann et elle interrompit

longtemps ces pratiques) celui-ci, en reconnaissant sur l’enveloppe

l’écriture de son ami, s’écriait: «Voilà Swann qui va demander quelque

chose: à la garde!» Et soit méfiance, soit par le sentiment

inconsciemment diabolique qui nous pousse à n’offrir une chose qu’aux

gens qui n’en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de

non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu’il

leur adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait

tous les dimanches à la maison, et qu’ils étaient obligés, chaque fois

que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors

que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien

inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de

faire signe à celui qui en eût été si heureux.

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là

s’était plaint de ne jamais voir Swann, leur annonçait avec

satisfaction et peut-être un peu le désir d’exciter l’envie, qu’il

était devenu tout ce qu’il y a de plus charmant pour eux, qu’il ne les

quittait plus. Mon grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir

mais regardait ma grand’mère en fredonnant:

«QUEL EST DONC CE MYSTÈRE

Du côté de chez Swann · 第 10 / 17 题