Quoi! vous guidez ici les pas!»

ou:

«Champs paternels, Hébron, douce vallée.»

ou encore:

«Oui, je suis de la race élue.»

Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun sentiment

malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes

parents pour d’autres raisons. Il avait commencé par agacer mon père

qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt:

--«Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu’il a plu?

Je n’y comprends rien, le baromètre était excellent.»

Il n’en avait tiré que cette réponse:

--«Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si

résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne

prennent pas la peine de me les notifier.»

--«Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit mon père

quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut même pas me dire le temps

qu’il fait! Mais il n’y a rien de plus intéressant! C’est un imbécile.

Puis Bloch avait déplu à ma grand’mère parce que, après le déjeuner

comme elle disait qu’elle était un peu souffrante, il avait étouffé un

sanglot et essuyé des larmes.

--«Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il ne me

connaît pas; ou bien alors il est fou.»

Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu

déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de

s’excuser, il avait dit:

--«Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de

l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je

réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss

malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus

pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le

parapluie.»

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n’était pas pourtant l’ami

que mes parents eussent souhaité pour moi; ils avaient fini par penser

que les larmes que lui avait fait verser l’indisposition de ma

grand’mère n’étaient pas feintes; mais ils savaient d’instinct ou par

expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d’empire sur la

suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des

obligations morales, la fidélité aux amis, l’exécution d’une œuvre,

l’observance d’un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes

aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils

auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient

pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses amis, selon les règles

de la morale bourgeoise; qui ne m’enverraient pas inopinément une

corbeille de fruits parce qu’ils auraient ce jour-là pensé à moi avec

tendresse, mais qui, n’étant pas capables de faire pencher en ma

faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l’amitié sur

un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la

fausseraient pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font

difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma

grand’tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec

une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le

testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c’était sa

plus proche parente et que cela «se devait».

Mais j’aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les

problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de

signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient

davantage et me rendaient plus souffrant que n’auraient fait de

nouvelles conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât

pernicieuses. Et on l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner,

comme il venait de m’apprendre--nouvelle qui plus tard eut beaucoup

d’influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus

malheureuse--que toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il

n’y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait

assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma

grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement

entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on

le mit à la porte quand il revint, et quand je l’abordai ensuite dans

la rue, il fut extrêmement froid pour moi.

Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.

Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais

qu’on ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son

style ne m’apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je

lisais de lui, mais me croyais seulement intéressé par le sujet, comme

dans ces premiers moments de l’amour où on va tous les jours retrouver

une femme à quelque réunion, à quelque divertissement par les

agréments desquels on se croit attiré. Puis je remarquai les

expressions rares, presque archaïques qu’il aimait employer à certains

moments où un flot caché d’harmonie, un prélude intérieur, soulevait

son style; et c’était aussi à ces moments-là qu’il se mettait à parler

du «vain songe de la vie», de «l’inépuisable torrent des belles

apparences», du «tourment stérile et délicieux de comprendre et

d’aimer», des «émouvantes effigies qui anoblissent à jamais la façade

vénérable et charmante des cathédrales», qu’il exprimait toute une

philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on

aurait dit que c’était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes

qui s’élevait alors et à l’accompagnement duquel elles donnaient

quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisième

ou le quatrième que j’eusse isolé du reste, me donna une joie

incomparable à celle que j’avais trouvée au premier, une joie que je

me sentis éprouver en une région plus profonde de moi-même, plus unie,

plus vaste, d’où les obstacles et les séparations semblaient avoir été

enlevés. C’est que, reconnaissant alors ce même goût pour les

expressions rares, cette même effusion musicale, cette même

philosophie idéaliste qui avait déjà été les autres fois, sans que je

m’en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n’eus plus

l’impression d’être en présence d’un morceau particulier d’un certain

livre de Bergotte, traçant à la surface de ma pensée une figure

purement linéaire, mais plutôt du «morceau idéal» de Bergotte, commun

à tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient

se confondre avec lui, auraient donné une sorte d’épaisseur, de

volume, dont mon esprit semblait agrandi.

Je n’étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte; il était

aussi l’écrivain préféré d’une amie de ma mère qui était très lettrée;

enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait

attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et

d’un parc voisin de Combray, que s’envolèrent quelques-unes des

premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare

alors, aujourd’hui universellement répandue, et dont on trouve partout

en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre village, la fleur

idéale et commune. Ce que l’amie de ma mère et, paraît-il, le docteur

du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c’était comme

moi, ce même flux mélodique, ces expressions anciennes, quelques

autres très simples et connues, mais pour lesquelles la place où il

les mettait en lumière semblait révéler de sa part un goût

particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine

brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-même devait

sentir que là étaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui

suivirent, s’il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d’une

célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une invocation,

une apostrophe, une longue prière, il donnait un libre cours à ces

effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa

prose, décelés seulement alors par les ondulations de la surface, plus

douces peut-être encore, plus harmonieuses quand elles étaient ainsi

voilées et qu’on n’aurait pu indiquer d’une manière précise où

naissait, où expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se

complaisait étaient nos morceaux préférés. Pour moi, je les savais par

cœur. J’étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. Chaque fois

qu’il parlait de quelque chose dont la beauté m’était restée jusque-là

cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris,

d’Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser cette

beauté jusqu’à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de

l’univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s’il ne les

rapprochait de moi, j’aurais voulu posséder une opinion de lui, une

métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j’aurais

l’occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur

d’anciens monuments français et certains paysages maritimes, parce que

l’insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait

qu’il les tenait pour riches de signification et de beauté.

Malheureusement sur presque toutes choses j’ignorais son opinion. Je

ne doutais pas qu’elle ne fût entièrement différente des miennes,

puisqu’elle descendait d’un monde inconnu vers lequel je cherchais à

m’élever: persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet

esprit parfait, j’avais tellement fait table rase de toutes, que quand

par hasard il m’arriva d’en rencontrer, dans tel de ses livres, une

que j’avais déjà eue moi-même, mon cœur se gonflait comme si un Dieu

dans sa bonté me l’avait rendue, l’avait déclarée légitime et belle.

Il arrivait parfois qu’une page de lui disait les mêmes choses que

j’écrivais souvent la nuit à ma grand’mère et à ma mère quand je ne

pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l’air

d’un recueil d’épigraphes pour être placées en tête de mes lettres.

Même plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines

phrases dont la qualité ne suffit pas pour me décider à le continuer,

j’en retrouvai l’équivalent dans Bergotte. Mais ce n’était qu’alors,

quand je les lisais dans son œuvre, que je pouvais en jouir; quand

c’était moi qui les composais, préoccupé qu’elles reflétassent

exactement ce que j’apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas

«faire ressemblant», j’avais bien le temps de me demander si ce que

j’écrivais était agréable! Mais en réalité il n’y avait que ce genre

de phrases, ce genre d’idées que j’aimais vraiment. Mes efforts

inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une marque d’amour, d’amour

sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d’un coup je trouvais de

telles phrases dans l’œuvre d’un autre, c’est-à-dire sans plus avoir

de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais

enfin aller avec délices au goût que j’avais pour elles, comme un

cuisinier qui pour une fois où il n’a pas à faire la cuisine trouve

enfin le temps d’être gourmand. Un jour, ayant rencontré dans un livre

de Bergotte, à propos d’une vieille servante, une plaisanterie que le

magnifique et solennel langage de l’écrivain rendait encore plus

ironique mais qui était la même que j’avais souvent faite à ma

grand’mère en parlant de Françoise, une autre fois où je vis qu’il ne

jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité

qu’étaient ses ouvrages, une remarque analogue à celle que j’avais eu

l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur

Françoise et M. Legrandin qui étaient certes de celles que j’eusse le

plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu’il les trouverait

sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes

du vrai n’étaient pas aussi séparés que j’avais cru, qu’ils

coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je

pleurai sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père

retrouvé.

D’après ses livres j’imaginais Bergotte comme un vieillard faible et

déçu qui avait perdu des enfants et ne s’était jamais consolé. Aussi

je lisais, je chantais intérieurement sa prose, plus «dolce», plus

«lento» peut-être qu’elle n’était écrite, et la phrase la plus simple

s’adressait à moi avec une intonation attendrie. Plus que tout

j’aimais sa philosophie, je m’étais donné à elle pour toujours. Elle

me rendait impatient d’arriver à l’âge où j’entrerais au collège, dans

la classe appelée Philosophie. Mais je ne voulais pas qu’on y fît

autre chose que vivre uniquement par la pensée de Bergotte, et si l’on

m’avait dit que les métaphysiciens auxquels je m’attacherais alors ne

lui ressembleraient en rien, j’aurais ressenti le désespoir d’un

amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des autres

maîtresses qu’il aura plus tard.

Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé par Swann

qui venait voir mes parents.

--«Qu’est-ce que vous lisez, on peut regarder? Tiens, du Bergotte? Qui

donc vous a indiqué ses ouvrages?» Je lui dis que c’était Bloch.

--«Ah! oui, ce garçon que j’ai vu une fois ici, qui ressemble tellement

au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh! c’est frappant, il a les

mêmes sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes pommettes

saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la même personne. En

tout cas il a du goût, car Bergotte est un charmant esprit.» Et voyant

combien j’avais l’air d’admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais

des gens qu’il connaissait fit, par bonté, une exception et me dit:

--«Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir qu’il

écrive un mot en tête de votre volume, je pourrais le lui demander.»

Je n’osai pas accepter mais posai à Swann des questions sur Bergotte.

«Est-ce que vous pourriez me dire quel est l’acteur qu’il préfère?»

--«L’acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu’il n’égale aucun artiste

homme à la Berma qu’il met au-dessus de tout. L’avez-vous entendue?»

--«Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d’aller au théâtre.»

--«C’est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans Phèdre,

dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous voulez, mais vous savez

je ne crois pas beaucoup à la «hiérarchie!» des arts; (et je

remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans ses conversations

avec les sœurs de ma grand’mère que quand il parlait de choses

sérieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer

une opinion sur un sujet important, il avait soin de l’isoler dans une

intonation spéciale, machinale et ironique, comme s’il l’avait mise

entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre à son compte, et

dire: «la hiérarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules»?

Mais alors, si c’était ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie?).

Un instant après il ajouta: «Cela vous donnera une vision aussi noble

que n’importe quel chef-d’œuvre, je ne sais pas moi... que»--et il se

mit à rire--«les Reines de Chartres!» Jusque-là cette horreur

d’exprimer sérieusement son opinion m’avait paru quelque chose qui

devait être élégant et parisien et qui s’opposait au dogmatisme

provincial des sœurs de ma grand’mère; et je soupçonnais aussi que

c’était une des formes de l’esprit dans la coterie où vivait Swann et

où par réaction sur le lyrisme des générations antérieures on

réhabilitait à l’excès les petits faits précis, réputés vulgaires

autrefois, et on proscrivait les «phrases». Mais maintenant je

trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en

face des choses. Il avait l’air de ne pas oser avoir une opinion et de

n’être tranquille que quand il pouvait donner méticuleusement des

renseignements précis. Mais il ne se rendait donc pas compte que

c’était professer l’opinion, postuler, que l’exactitude de ces détails

avait de l’importance. Je repensai alors à ce dîner où j’étais si

triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et où il

avait dit que les bals chez la princesse de Léon n’avaient aucune

importance. Mais c’était pourtant à ce genre de plaisirs qu’il

employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle

autre vie réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu’il pensait des

choses, de formuler des jugements qu’il pût ne pas mettre entre

guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse à

des occupations dont il professait en même temps qu’elles sont

ridicules? Je remarquai aussi dans la façon dont Swann me parla de

Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas particulier

mais au contraire était dans ce temps-là commun à tous les admirateurs

de l’écrivain, à l’amie de ma mère, au docteur du Boulbon. Comme

Swann, ils disaient de Bergotte: «C’est un charmant esprit, si

particulier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cherchée,

mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signature, on reconnaît

tout de suite que c’est de lui.» Mais aucun n’aurait été jusqu’à dire:

«C’est un grand écrivain, il a un grand talent.» Ils ne disaient même

pas qu’il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le

savaient pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie

particulière d’un nouvel écrivain le modèle qui porte le nom de «grand

talent» dans notre musée des idées générales. Justement parce que

cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons pas tout à fait

ressemblante à ce que nous appelons talent. Nous disons plutôt

originalité, charme, délicatesse, force; et puis un jour nous nous

rendons compte que c’est justement tout cela le talent.

--«Est-ce qu’il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la

Berma?» demandai-je à M. Swann.

--Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit être

épuisée. Il y a peut-être eu cependant une réimpression. Je

m’informerai. Je peux d’ailleurs demander à Bergotte tout ce que vous

voulez, il n’y a pas de semaine dans l’année où il ne dîne à la

maison. C’est le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les

vieilles villes, les cathédrales, les châteaux.

Comme je n’avais aucune notion sur la hiérarchie sociale, depuis

longtemps l’impossibilité que mon père trouvait à ce que nous

fréquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutôt pour effet, en me

faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur

donner à mes yeux du prestige. Je regrettais que ma mère ne se teignît

pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j’avais

entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait

pour plaire, non à son mari, mais à M. de Charlus, et je pensais que

nous devions être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait

surtout à cause de Mlle Swann qu’on m’avait dit être une si jolie

petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque

fois un même visage arbitraire et charmant. Mais quand j’eus appris ce

jour-là que Mlle Swann était un être d’une condition si rare, baignant

comme dans son élément naturel au milieu de tant de privilèges, que

quand elle demandait à ses parents s’il y avait quelqu’un à dîner, on

lui répondait par ces syllabes remplies de lumière, par le nom de ce

convive d’or qui n’était pour elle qu’un vieil ami de sa famille:

Bergotte; que, pour elle, la causerie intime à table, ce qui

correspondait à ce qu’était pour moi la conversation de ma

grand’tante, c’étaient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets

qu’il n’avait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels j’aurais

voulu l’écouter rendre ses oracles, et qu’enfin, quand elle allait

visiter des villes, il cheminait à côté d’elle, inconnu et glorieux,

comme les Dieux qui descendaient au milieu des mortels, alors je

sentis en même temps que le prix d’un être comme Mlle Swann, combien

je lui paraîtrais grossier et ignorant, et j’éprouvai si vivement la

douceur et l’impossibilité qu’il y aurait pour moi à être son ami, que

je fus rempli à la fois de désir et de désespoir. Le plus souvent

maintenant quand je pensais à elle, je la voyais devant le porche

d’une cathédrale, m’expliquant la signification des statues, et, avec

un sourire qui disait du bien de moi, me présentant comme son ami, à

Bergotte. Et toujours le charme de toutes les idées que faisaient

naître en moi les cathédrales, le charme des coteaux de

l’Ile-de-France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses

reflets sur l’image que je me formais de Mlle Swann: c’était être tout

prêt à l’aimer. Que nous croyions qu’un être participe à une vie

inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c’est, de tout ce qu’exige

l’amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait faire

bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger un homme

que sur son physique, voient en ce physique l’émanation d’une vie

spéciale. C’est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers;

l’uniforme les rend moins difficiles pour le visage; elles croient

baiser sous la cuirasse un cœur différent, aventureux et doux; et un

jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses

conquêtes, dans les pays étrangers qu’il visite, n’a pas besoin du

profil régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier.

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand’tante n’aurait pas

compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il est défendu de

s’occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de

semaine, elle m’aurait dit «Comment tu t’amuses encore à lire, ce

n’est pourtant pas dimanche» en donnant au mot amusement le sens

d’enfantillage et de perte de temps), ma tante Léonie devisait avec

Françoise en attendant l’heure d’Eulalie. Elle lui annonçait qu’elle

venait de voir passer Mme Goupil «sans parapluie, avec la robe de soie

qu’elle s’est fait faire à Châteaudun. Si elle a loin à aller avant

vêpres elle pourrait bien la faire saucer».

--«Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non)» disait

Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité d’une

alternative plus favorable.

--«Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser

que je n’ai point su si elle était arrivée à l’église après

l’élévation. Il faudra que je pense à le demander à Eulalie...

Françoise, regardez-moi ce nuage noir derrière le clocher et ce

mauvais soleil sur les ardoises, bien sûr que la journée ne se passera

pas sans pluie. Ce n’était pas possible que ça reste comme ça, il

faisait trop chaud. Et le plus tôt sera le mieux, car tant que l’orage

n’aura pas éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma

tante dans l’esprit de qui le désir de hâter la descente de l’eau de

Vichy l’emportait infiniment sur la crainte de voir Mme Goupil gâter

sa robe.»

--«Peut-être, peut-être.»

--«Et c’est que, quand il pleut sur la place, il n’y a pas grand abri.»

--«Comment, trois heures? s’écriait tout à coup ma tante en pâlissant,

mais alors les vêpres sont commencées, j’ai oublié ma pepsine! Je

comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur

l’estomac.»

Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet, monté

d’or, et d’où, dans sa hâte, elle laissait s’échapper de ces images,

bordées d’un bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent

les pages des fêtes, ma tante, tout en avalant ses gouttes commençait

à lire au plus vite les textes sacrés dont l’intelligence lui était

légèrement obscurcie par l’incertitude de savoir si, prise aussi

longtemps après l’eau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la

rattraper et de la faire descendre. «Trois heures, c’est incroyable ce

que le temps passe!»

Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi

d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissé

tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant,

adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable,

universelle: c’était la pluie.

--«Eh bien! Françoise, qu’est-ce que je disais? Ce que cela tombe! Mais

je crois que j’ai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc

voir qui est-ce qui peut être dehors par un temps pareil.»

Françoise revenait:

--«C’est Mme Amédée (ma grand’mère) qui a dit qu’elle allait faire un

tour. Ça pleut pourtant fort.»

--Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au

ciel. J’ai toujours dit qu’elle n’avait point l’esprit fait comme tout

le monde. J’aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce

moment.

--Mme Amédée, c’est toujours tout l’extrême des autres, disait

Françoise avec douceur, réservant pour le moment où elle serait seule

avec les autres domestiques, de dire qu’elle croyait ma grand’mère un

peu «piquée».

--Voilà le salut passé! Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante; ce

sera le temps qui lui aura fait peur.»

--«Mais il n’est pas cinq heures, madame Octave, il n’est que quatre

heures et demie.»

--Que quatre heures et demie? et j’ai été obligée de relever les petits

rideaux pour avoir un méchant rayon de jour. A quatre heures et demie!

Huit jours avant les Rogations! Ah! ma pauvre Françoise, il faut que

le bon Dieu soit bien en colère après nous. Aussi, le monde

d’aujourd’hui en fait trop! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop

oublié le bon Dieu et il se venge.

Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c’était Eulalie.

Malheureusement, à peine venait-elle d’être introduite que Françoise

rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-même

à l’unisson de la joie qu’elle ne doutait pas que ses paroles allaient

causer à ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgré

l’emploi du style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les

paroles mêmes dont avait daigné se servir le visiteur:

--«M. le Curé serait enchanté, ravi, si Madame Octave ne repose pas et

pouvait le recevoir. M. le Curé ne veut pas déranger. M. le Curé est

en bas, j’y ai dit d’entrer dans la salle.»

En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi

grand plaisir que le supposait Françoise et l’air de jubilation dont

celle-ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois qu’elle avait

à l’annoncer ne répondait pas entièrement au sentiment de la malade.

Le curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé

davantage, car s’il n’entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup

d’étymologies), habitué à donner aux visiteurs de marque des

renseignements sur l’église (il avait même l’intention d’écrire un

livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications

infinies et d’ailleurs toujours les mêmes. Mais quand elle arrivait

ainsi juste en même temps que celle d’Eulalie, sa visite devenait

franchement désagréable à ma tante. Elle eût mieux aimé bien profiter

d’Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois. Mais elle n’osait

pas ne pas recevoir le curé et faisait seulement signe à Eulalie de ne

pas s’en aller en même temps que lui, qu’elle la garderait un peu

seule quand il serait parti.

--«Monsieur le Curé, qu’est-ce que l’on me disait, qu’il y a un artiste

qui a installé son chevalet dans votre église pour copier un vitrail.

Je peux dire que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais entendu

parler d’une chose pareille! Qu’est-ce que le monde aujourd’hui va

donc chercher! Et ce qu’il y a de plus vilain dans l’église!»

--«Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est ce qu’il y a de plus vilain,

car s’il y a à Saint-Hilaire des parties qui méritent d’être visitées,

il y en a d’autres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique,

la seule de tout le diocèse qu’on n’ait même pas restaurée! Mon Dieu,

le porche est sale et antique, mais enfin d’un caractère majestueux;

passe même pour les tapisseries d’Esther dont personnellement je ne

donnerais pas deux sous, mais qui sont placées par les connaisseurs

tout de suite après celles de Sens. Je reconnais d’ailleurs, qu’à côté

de certains détails un peu réalistes, elles en présentent d’autres qui

témoignent d’un véritable esprit d’observation. Mais qu’on ne vienne

pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des

fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces

reflets d’une couleur que je ne saurais définir, dans une église où il

n’y a pas deux dalles qui soient au même niveau et qu’on se refuse à

me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray

et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les

ancêtres directs du duc de Guermantes d’aujourd’hui et aussi de la

Duchesse puisqu’elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son

cousin.» (Ma grand’mère qui à force de se désintéresser des personnes

finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu’on prononçait

celui de la Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une

parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire; elle

tâchait de se défendre en alléguant une certaine lettre de faire part:

«Il me semblait me rappeler qu’il y avait du Guermantes là-dedans.» Et

pour une fois j’étais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre

qu’il y eût un lien entre son amie de pension et la descendante de

Geneviève de Brabant.)--«Voyez Roussainville, ce n’est plus aujourd’hui

qu’une paroisse de fermiers, quoique dans l’antiquité cette localité

ait dû un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des

pendules. (Je ne suis pas certain de l’étymologie de Roussainville. Je

croirais volontiers que le nom primitif était Rouville (Radulfi villa)

comme Châteauroux (Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela une

autre fois. Hé bien! l’église a des vitraux superbes, presque tous

modernes, et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à Combray qui

serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on, la

fameuse verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère du docteur

Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d’un plus beau

travail.

«Mais, comme je le lui disais, à cet artiste qui semble du reste très

poli, qui est paraît-il, un véritable virtuose du pinceau, que lui

trouvez-vous donc d’extraordinaire à ce vitrail, qui est encore un peu

plus sombre que les autres?»

--«Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur, disait

mollement ma tante qui commençait à penser qu’elle allait être

fatiguée, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf.»

--«Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c’est justement

Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière en

prouvant qu’elle représente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le

descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle de

Guermantes, recevant l’absolution de Saint-Hilaire.»

--«Mais je ne vois pas où est Saint-Hilaire?

--«Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué une

dame en robe jaune? Hé bien! c’est Saint-Hilaire qu’on appelle aussi,

vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hélier,

et même, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus

Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont

produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma

bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu’elle est devenue en

Bourgogne? Saint-Eloi tout simplement: elle est devenue un saint.

Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous un

homme?»--«Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler.»--«Le frère

de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de

bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des suites de sa maladie

mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d’une

jeunesse à qui la discipline a manqué; dès que la figure d’un

particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer

jusqu’au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit

brûler l’église de Combray, la primitive église alors, celle que

Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu’il avait

près d’ici, à Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les

Burgondes, avait promis de bâtir au-dessus du tombeau de

Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n’en

reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, puisque

Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l’infortuné Charles avec

l’aide de Guillaume Le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui

fait que beaucoup d’Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble

pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car

ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent

la tête. Du reste Théodore prête un petit livre qui donne les

explications.

«Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église,

c’est le point de vue qu’on a du clocher et qui est grandiose.

Certainement, pour vous qui n’êtes pas très forte, je ne vous

conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste

la moitié du célèbre dôme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une

personne bien portante, d’autant plus qu’on monte plié en deux si on

ne veut pas se casser la tête, et on ramasse avec ses effets toutes

les toiles d’araignées de l’escalier. En tous cas il faudrait bien

vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l’indignation que causait à

ma tante l’idée qu’elle fût capable de monter dans le clocher), car il

fait un de ces courants d’air une fois arrivé là-haut! Certaines

personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N’importe,

le dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent même de très

loin pour admirer la beauté du panorama et qui s’en retournent

enchantées. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous

trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut

avouer du reste qu’on jouit de là d’un coup d’œil féerique, avec des

sortes d’échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier.

Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu’à Verneuil. Surtout

on embrasse à la fois des choses qu’on ne peut voir habituellement que

l’une sans l’autre, comme le cours de la Vivonne et les fossés de

Saint-Assise-lès-Combray, dont elle est séparée par un rideau de

grands arbres, ou encore comme les différents canaux de

Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois

que je suis allé à Jouy-le-Vicomte, j’ai bien vu un bout du canal,

puis quand j’avais tourné une rue j’en voyais un autre, mais alors je

ne voyais plus le précédent. J’avais beau les mettre ensemble par la

pensée, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de

Saint-Hilaire c’est autre chose, c’est tout un réseau où la localité

est prise. Seulement on ne distingue pas d’eau, on dirait de grandes

fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, qu’elle est comme

une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont déjà

découpés. Il faudrait pour bien faire être à la fois dans le clocher

de Saint-Hilaire et à Jouy-le-Vicomte.»

Le curé avait tellement fatigué ma tante qu’à peine était-il parti,

elle était obligée de renvoyer Eulalie.

--«Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d’une voix faible, en tirant

une pièce d’une petite bourse qu’elle avait à portée de sa main, voilà

pour que vous ne m’oubliez pas dans vos prières.»

--«Ah! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien

que ce n’est pas pour cela que je viens!» disait Eulalie avec la même

hésitation et le même embarras, chaque fois, que si c’était la

première, et avec une apparence de mécontentement qui égayait ma tante

mais ne lui déplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la

pièce, avait un air un peu moins contrarié que de coutume, ma tante

disait:

--«Je ne sais pas ce qu’avait Eulalie; je lui ai pourtant donné la même

chose que d’habitude, elle n’avait pas l’air contente.»

--Je crois qu’elle n’a pourtant pas à se plaindre, soupirait Françoise,

qui avait une tendance à considérer comme de la menue monnaie tout ce

que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des

trésors follement gaspillés pour une ingrate les piécettes mises

chaque dimanche dans la main d’Eulalie, mais si discrètement que

Françoise n’arrivait jamais à les voir. Ce n’est pas que l’argent que

ma tante donnait à Eulalie, Françoise l’eût voulu pour elle. Elle

jouissait suffisamment de ce que ma tante possédait, sachant que les

richesses de la maîtresse du même coup élèvent et embellissent aux

yeux de tous sa servante; et qu’elle, Françoise, était insigne et

glorifiée dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les

nombreuses fermes de ma tante, les visites fréquentes et prolongées du

curé, le nombre singulier des bouteilles d’eau de Vichy consommées.

Elle n’était avare que pour ma tante; si elle avait géré sa fortune,

ce qui eût été son rêve, elle l’aurait préservée des entreprises

d’autrui avec une férocité maternelle. Elle n’aurait pourtant pas

trouvé grand mal à ce que ma tante, qu’elle savait incurablement

généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç’avait été à

des riches. Peut-être pensait-elle que ceux-là, n’ayant pas besoin des

cadeaux de ma tante, ne pouvaient être soupçonnés de l’aimer à cause

d’eux. D’ailleurs offerts à des personnes d’une grande position de

fortune, à Mme Sazerat, à M. Swann, à M. Legrandin, à Mme Goupil, à

des personnes «de même rang» que ma tante et qui «allaient bien

ensemble», ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de

cette vie étrange et brillante des gens riches qui chassent, se

donnent des bals, se font des visites et qu’elle admirait en souriant.

Mais il n’en allait plus de même si les bénéficiaires de la générosité

de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait «des gens comme

moi, des gens qui ne sont pas plus que moi» et qui étaient ceux

qu’elle méprisait le plus à moins qu’ils ne l’appelassent «Madame

Françoise» et ne se considérassent comme étant «moins qu’elle». Et

quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n’en faisait qu’à sa

tête et jetait l’argent--Françoise le croyait du moins--pour des

créatures indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que

ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées

à Eulalie. Il n’y avait pas dans les environs de Combray de ferme si

conséquente que Françoise ne supposât qu’Eulalie eût pu facilement

l’acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est

vrai qu’Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et

cachées de Françoise. Habituellement, quand Eulalie était partie,

Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la

haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était

là, à lui faire «bon visage». Elle se rattrapait après son départ,

sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant des oracles

sibyllins, des sentences d’un caractère général telles que celles de

l’Ecclésiaste, mais dont l’application ne pouvait échapper à ma tante.

Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la

porte: «Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et

ramasser les pépettes; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par

un beau jour», disait-elle, avec le regard latéral et l’insinuation de

Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit:

Du côté de chez Swann · 第 8 / 17 题