II.

Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand

nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une

église résumant la ville, la représentant, parlant d’elle et pour elle

aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa

haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure

ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu’un

reste de remparts du moyen âge cernait çà et là d’un trait aussi

parfaitement circulaire qu’une petite ville dans un tableau de

primitif. A l’habiter, Combray était un peu triste, comme ses rues

dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays, précédées

de degrés extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l’ombre

devant elles, étaient assez obscures pour qu’il fallût dès que le jour

commençait à tomber relever les rideaux dans les «salles»; des rues

aux graves noms de saints (desquels plusieurs seigneurs de Combray):

rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison de ma tante,

rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint-Esprit

sur laquelle s’ouvrait la petite porte latérale de son jardin; et ces

rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si reculée,

peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent

pour moi le monde, qu’en vérité elles me paraissent toutes, et

l’église qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les

projections de la lanterne magique; et qu’à certains moments, il me

semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir

louer une chambre rue de l’Oiseau--à la vieille hôtellerie de l’Oiseau

flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui

s’élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi

chaude,--serait une entrée en contact avec l’Au-delà plus

merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et

de causer avec Geneviève de Brabant.

La cousine de mon grand-père,--ma grand’tante,--chez qui nous habitions,

était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari,

mon oncle Octave, n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à

Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne «descendait»

plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité

physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. Son appartement

particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup

plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant au

milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre, avec

les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait

comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la

pierre où il eût sculpté une crèche ou un calvaire. Ma tante

n’habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant

l’après-midi dans l’une pendant qu’on aérait l’autre. C’étaient de ces

chambres de province qui,--de même qu’en certains pays des parties

entières de l’air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des

myriades de protozoaires que nous ne voyons pas,--nous enchantent des

mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes,

toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que

l’atmosphère y tient en suspens; odeurs naturelles encore, certes, et

couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais déjà

casanières, humaines et renfermées, gelée exquise industrieuse et

limpide de tous les fruits de l’année qui ont quitté le verger pour

l’armoire; saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le

piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et

ponctuelles comme une horloge de village, flâneuses et rangées,

insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses

d’une paix qui n’apporte qu’un surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme

qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y

avoir vécu. L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si

nourricier, si succulent que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de

gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la

semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement

d’arriver à Combray: avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma

tante on me faisait attendre un instant, dans la première pièce où le

soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu,

déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la

chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands

«devants de four» de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de

châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie,

la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort

de la réclusion la poésie de l’hivernage; je faisais quelques pas du

prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un

appui-tête au crochet; et le feu cuisant comme une pâte les

appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et

qu’avait déjà fait travailler et «lever» la fraîcheur humide et

ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les

boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial,

un immense «chausson» où, à peine goûtés les arômes plus

croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du

placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec

une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse,

fade, indigeste et fruitée de couvre-lit à fleurs.

Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule

à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas parce qu’elle croyait

avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût

déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps,

même seule, sans dire quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était

salutaire pour sa gorge et qu’en empêchant le sang de s’y arrêter,

cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont

elle souffrait; puis, dans l’inertie absolu où elle vivait, elle

prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire; elle

les douait d’une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour

elle, et à défaut de confident à qui les communiquer, elle se les

annonçait à elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa seule

forme d’activité. Malheureusement, ayant pris l’habitude de penser

tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu’il n’y eût

personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent se dire à

elle-même: «Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas dormi»

(car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à

tous gardait le respect et la trace: le matin Françoise ne venait pas

«l’éveiller», mais «entrait» chez elle; quand ma tante voulait faire

un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait «réfléchir» ou

«reposer»; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à

dire: «Ce qui m’a réveillée» ou «j’ai rêvé que», elle rougissait et se

reprenait au plus vite).

Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser; Françoise faisait infuser

son thé; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place

sa tisane et c’était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de

pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu’il fallait

mettre ensuite dans l’eau bouillante. Le dessèchement des tiges les

avait incurvées en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel

s’ouvraient les fleurs pâles, comme si un peintre les eût arrangées,

les eût fait poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles,

ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air des choses les

plus disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers

blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été

empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid.

Mille petits détails inutiles,--charmante prodigalité du

pharmacien,--qu’on eût supprimés dans une préparation factice, me

donnaient, comme un livre où on s’émerveille de rencontrer le nom

d’une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c’était

bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de

la Gare, modifiées, justement parce que c’étaient non des doubles,

mais elles-même et qu’elles avaient vieilli. Et chaque caractère

nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de

petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont

pas venus à terme; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui

faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où

elles étaient suspendues comme de petites roses d’or,--signe, comme la

lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque

effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été

«en couleur» et celles qui ne l’avaient pas été--me montrait que ces

pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie

avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge,

c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans

cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le

crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pouvait tremper dans l’infusion

bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur

fanée une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il

était suffisamment amolli.

D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de

citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du

maître-autel, où, au-dessus d’une statuette de la Vierge et d’une

bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe et des

ordonnances de médicaments, tous ce qu’il fallait pour suivre de son

lit les offices et son régime, pour ne manquer l’heure ni de la

pepsine, ni des vêpres. De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre,

elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se

désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne

mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec

Françoise.

Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait

par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front

pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas

encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient

comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire,

et elle me disait: «Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer

pour la messe; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas

s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je

n’ai besoin de rien.»

Françoise, en effet, qui était depuis des années a son service et ne

se doutait pas alors qu’elle entrerait un jour tout à fait au nôtre

délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y

avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma

tante Léonie passait encore l’hiver à Paris chez sa mère, un temps où

je connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d’entrer

chez ma grand’tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq

francs et me disait: «Surtout ne te trompe pas de personne. Attends

pour donner que tu m’entendes dire: «Bonjour Françoise»; en même temps

je te toucherai légèrement le bras. A peine arrivions-nous dans

l’obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l’ombre,

sous les tuyaux d’un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s’il

avait été de sucre filé, les remous concentriques d’un sourire de

reconnaissance anticipé. C’était Françoise, immobile et debout dans

l’encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de

sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de

chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé de

l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu’exaltait

dans les meilleures régions de son cœur l’espoir des étrennes. Maman

me pinçait le bras avec violence et disait d’une voix forte: «Bonjour

Françoise.» A ce signal mes doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce

qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais

depuis que nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que

Françoise; nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au moins

pendant les premières années, avec autant de considération que pour ma

tante, un goût plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de

faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que

noue entre les membres d’une famille la circulation d’un même sang,

autant de respect qu’un tragique grec), le charme de n’être pas ses

maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous

plaignant de n’avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre

arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial,

quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux,

si son petit-fils était gentil, ce qu’on comptait faire de lui, s’il

ressemblerait à sa grand’mère.

Et quand il n’y avait plus de monde là, maman qui savait que Françoise

pleurait encore ses parents morts depuis des années, lui parlait d’eux

avec douceur, lui demandait mille détails sur ce qu’avait été leur

vie.

Elle avait deviné que Françoise n’aimait pas son gendre et qu’il lui

gâtait le plaisir qu’elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne

causait pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise

allait les voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en

souriant: «N’est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de

s’absenter et si vous avez Marguerite à vous toute seule pour toute la

journée, vous serez désolée, mais vous vous ferez une raison?» Et

Françoise disait en riant: «Madame sait tout; madame est pire que les

rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire

pour se railler elle-même, ignorante, d’employer ce terme savant),

qu’on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans

le cœur», et disparaissait, confuse qu’on s’occupât d’elle, peut-être

pour qu’on ne la vît pas pleurer; maman était la première personne qui

lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses

chagrins de paysanne pouvaient présenter de l’intérêt, être un motif

de joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même. Ma tante se

résignait à se priver un peu d’elle pendant notre séjour, sachant

combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente

et active, qui était aussi belle dès cinq heures du matin dans sa

cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait

l’air d’être en biscuit, que pour aller à la grand’messe; qui faisait

tout bien, travaillant comme un cheval, qu’elle fût bien portante ou

non, mais sans bruit, sans avoir l’air de rien faire, la seule des

bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l’eau chaude ou du

café noir, les apportait vraiment bouillants; elle était un de ces

serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le

plus au premier abord à un étranger, peut-être parce qu’ils ne

prennent pas la peine de faire sa conquête et n’ont pas pour lui de

prévenance, sachant très bien qu’ils n’ont aucun besoin de lui, qu’on

cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer; et qui sont en

revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé leur

capacités réelles, et ne se soucient pas de cet agrément superficiel,

de ce bavardage servile qui fait favorablement impression à un

visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable nullité.

Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout

ce qu’il leur fallait, remontait une première fois chez ma tante pour

lui donner sa pepsine et lui demander ce qu’elle prendrait pour

déjeuner, il était bien rare qu’il ne fallût pas donner déjà son avis

ou fournir des explications sur quelque événement d’importance:

--«Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d’un quart

d’heure en retard pour aller chercher sa sœur; pour peu qu’elle

s’attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu’elle arrive

après l’élévation.»

--«Hé! il n’y aurait rien d’étonnant», répondait Françoise.

--«Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu

passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme

celles de la mère Callot; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle

les a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes

les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos

voyageurs.»

--«Il n’y aurait rien d’étonnant qu’elles viennent de chez M. le Curé»,

disait Françoise.

--«Ah! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en

haussant les épaules, chez M. le Curé! Vous savez bien qu’il ne fait

pousser que de petites méchantes asperges de rien. Je vous dis que

celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr,

mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année.»

--«Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la

tête?»

--«Non, madame Octave.»

--«Ah! ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre tête, vous

pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone qui était venue

chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle

et ils ont tourné par la rue de l’Oiseau. Il faut qu’il y ait quelque

enfant de malade.»

--«Eh! là, mon Dieu», soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre

parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde

éloignée, sans commencer à gémir.

--«Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts? Ah!

mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas que j’avais oublié

qu’elle a passé l’autre nuit. Ah! il est temps que le Bon Dieu me

rappelle, je ne sais plus ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort

de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.»

--«Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher; celui qui l’a

fait ne nous l’a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne

s’éteint pas.»

Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de

cette séance matinale, les premiers événements du jour. Mais

quelquefois ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si

grave que ma tante sentait qu’elle ne pourrait pas attendre le moment

où Françoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables

retentissaient dans la maison.

--«Mais, madame Octave, ce n’est pas encore l’heure de la pepsine,

disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti une faiblesse?»

--«Mais non, Françoise, disait ma tante, c’est-à-dire si, vous savez

bien que maintenant les moments où je n’ai pas de faiblesse sont bien

rares; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps

de me reconnaître; mais ce n’est pas pour cela que je sonne.

Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil

avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux

sous de sel chez Camus. C’est bien rare si Théodore ne peut pas vous

dire qui c’est.»

--«Mais ça sera la fille à M. Pupin», disait Françoise qui préférait

s’en tenir à une explication immédiate, ayant été déjà deux fois

depuis le matin chez Camus.

--«La fille à M. Pupin! Oh! je vous crois bien, ma pauvre Françoise!

Avec cela que je ne l’aurais pas reconnue?»

--«Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la

gamine, celle qui est en pension à Jouy. Il me ressemble de l’avoir

déjà vue ce matin.»

--«Ah! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu’elle soit venue

pour les fêtes. C’est cela! Il n’y a pas besoin de chercher, elle sera

venue pour les fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à

l’heure Mme Sazerat venir sonner chez sa sœur pour le déjeuner. Ce

sera ça! J’ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte!

Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil.»

--«Dès l’instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous

n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car

il commence à ne plus être de bonne heure», disait Françoise qui,

pressé de redescendre s’occuper du déjeuner, n’était pas fâchée de

laisser à ma tante cette distraction en perspective.

--«Oh! pas avant midi, répondait ma tante d’un ton résigné, tout en

jetant sur la pendule un coup d’œil inquiet, mais furtif pour ne pas

laisser voir qu’elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à

apprendre que Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et

qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d’une heure.

Et encore cela tombera pendant mon déjeuner!» ajouta-t-elle à mi-voix

pour elle-même. Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour

qu’elle n’en souhaitât pas une autre en même temps. «Vous n’oublierez

pas au moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette

plate?» C’étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante

s’amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu’on lui servait

ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait: Alibaba et

quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en

souriant: Très bien, très bien.

--«Je serais bien allée chez Camus...» disait Françoise en voyant que

ma tante ne l’y enverrait plus.

--«Mais non, ce n’est plus la peine, c’est sûrement Mlle Pupin. Ma

pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien.»

Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait

sonné Françoise, car, à Combray, une personne «qu’on ne connaissait

point» était un être aussi peu croyable qu’un dieu de la mythologie,

et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s’était

produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces

apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas

fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions d’une

«personne qu’on connaissait», soit personnellement, soit

abstraitement, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de

parenté avec des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui

rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de

couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de

prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en

les apercevant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens

qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on ne les avait pas

reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à

l’avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu’ils attendaient

leurs «voyageurs». Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter

notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que

nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père

ne connaissait pas: «Un homme que grand-père ne connaissait point,

s’écriait elle. Ah! je te crois bien!» Néanmoins un peu émue de cette

nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand-père était

mandé. «Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux,

mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?»--«Mais si,

répondait mon grand-père, c’était Prosper le frère du jardinier de Mme

Bouillebœuf.»--«Ah! bien», disait ma tante, tranquillisée et un peu

rouge; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait:

«Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne

connaissiez point!» Et on me recommandait d’être plus circonspect une

autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles

irréfléchies. On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray,

bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien

«qu’elle ne connaissait point», elle ne cessait d’y penser et de

consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses

heures de liberté.

--«Ce sera le chien de Mme Sazerat», disait Françoise, sans grande

conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se

«fende pas la tête.»

--«Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat!» répondait

ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait.

--«Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.»

--«Ah! à moins de ça.»

--«Il paraît que c’est une bête bien affable», ajoutait Françoise qui

tenait le renseignement de Théodore, «spirituelle comme une personne,

toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de

gracieux. C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si

galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas

le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est

seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges.»

--«Comment, Françoise, encore des asperges! mais c’est une vraie

maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer

nos Parisiens!»

--«Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de

l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas

avec le dos de la cuiller.»

--«Mais à l’église, ils doivent y être déjà; vous ferez bien de ne pas

perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner.»

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais mes

parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre

Église! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme

une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même

que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement

des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides

prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir

une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons

comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle

elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la

noble poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur

comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière

inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler

comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure qu’ici

elles avaient dépassées d’un flot blond, entraînant à la dérive une

majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre;

et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées,

contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un

caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés,

rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été

démesurément distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que

les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fît-il gris

dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église; l’un était

rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi

de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais architectural,

entre ciel et terre; (et dans le reflet oblique et bleu duquel,

parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office,--à

l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine,

luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque

habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint, d’un

hôtel de style moyen âge,--on voyait s’agenouiller un instant Mme

Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de

petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et

qu’elle allait rapporter pour le déjeuner); dans un autre une montagne

de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait

avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble

grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais

des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui

empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient

plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à

s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre); et

tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée

étinceler de la poussière des siècles et monter brillante et usée

jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en

avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de

petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme un grand jeu

de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; mais

soit qu’un rayon eût brillé, soit que mon regard en bougeant eût

promené à travers la verrière tour à tour éteinte et rallumée, un

mouvant et précieux incendie, l’instant d’après elle avait pris

l’éclat changeant d’une traîne de paon, puis elle tremblait et

ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dégouttait du

haut de la voûte sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme

si c’était dans la nef de quelque grotte irisée de sinueux stalactites

que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien; un instant

après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence

profonde, l’infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés

sur quelque immense pectoral, mais derrière lesquels on sentait, plus

aimé que toutes ces richesses, un sourire momentané de soleil; il

était aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait

les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du marché; et,

même à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques,

il me consolait que la terre fût encore nue et noire, en faisant

épanouir, comme en un printemps historique et qui datait des

successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de myosotis

en verre.

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther

(le tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi

de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était

amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une

expression, un relief, un éclairage: un peu de rose flottait aux

lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe

s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une

sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée;

et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du

panneau de soie et de laine, mais ayant «passé» dans le haut, faisait

se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes

branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque

et oblique illumination d’un soleil invisible. Tout cela et plus

encore les objets précieux venus à l’église de personnages qui étaient

pour moi presque des personnages de légende (la croix d’or travaillée

disait-on par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils

de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé) à cause de

quoi je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos chaises,

comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s’émerveille de

voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable

de leur passage surnaturel, tout cela faisait d’elle pour moi quelque

chose d’entièrement différent du reste de la ville: un édifice

occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions--la

quatrième étant celle du Temps,--déployant à travers les siècles son

vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait

vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des

époques successives d’où il sortait victorieux; dérobant le rude et

farouche XIe siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il

n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de

grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du

porche l’escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les

gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui

comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se placent

en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu; élevant

dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemplé saint

Louis et semblait le voir encore; et s’enfonçant avec sa crypte dans

une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure

et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris

de pierre, Théodore et sa sœur nous éclairaient d’une bougie le

tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde

valve,--comme la trace d’un fossile,--avait été creusée, disait-on, «par

une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque,

s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue

à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât,

sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et

l’avait fait mollement céder sous elle.»

L’abside de l’église de Combray, peut-on vraiment en parler? Elle

était si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d’élan

religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle

donnait était en contre-bas, sa grossière muraille s’exhaussait d’un

soubassement en moellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui

n’avait rien de particulièrement ecclésiastique, les verrières

semblaient percées à une hauteur excessive, et le tout avait plus

l’air d’un mur de prison que d’église. Et certes, plus tard, quand je

me rappelais toutes les glorieuses absides que j’ai vues, il ne me

serait jamais venu à la pensée de rapprocher d’elles l’abside de

Combray. Seulement, un jour, au détour d’une petite rue provinciale,

j’aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste

et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même

aspect asymétrique que l’abside de Combray. Alors je ne me suis pas

demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était

exprimé le sentiment religieux, mais je me suis involontairement

écrié: «L’Église!»

L’église! Familière; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte

nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de

Mme Loiseau, qu’elle touchait sans aucune séparation; simple citoyenne

de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si les rues de

Combray avaient eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait

dû s’arrêter le matin quand il faisait sa distribution, avant d’entrer

chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant

entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon

esprit n’a jamais pu arriver à franchir. Mme Loiseau avait beau avoir

à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de

laisser leurs branches courir toujours partout tête baissée, et dont

les fleurs n’avaient rien de plus pressé, quand elles étaient assez

grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et

congestionnées contre la sombre façade de l’église, les fuchsias ne

devenaient pas sacrés pour cela pour moi; entre les fleurs et la

pierre noircie sur laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne

percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.

On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant

sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas

encore; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de

Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les

sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il

nous disait: «Allons, prenez les couvertures, on est arrivé.» Et dans

une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y

avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un

immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées que

dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si

mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un

ongle qui aurait voulu donner à se paysage, à ce tableau rien que de

nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine.

Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la

tour carrée et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de

lui, on était frappé surtout de ton rougeâtre et sombre des pierres;

et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus

du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la

couleur de la vigne vierge.

Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand’mère me faisait

arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par

deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale

proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la

dignité qu’aux visages humains, il lâchait, laissait tomber à

intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment,

tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les

laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout d’un coup

inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait

frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours

violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber

dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et

là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte,

sur la pointe d’un clocheton, comme une mouette arrêtée avec

l’immobilité d’un pêcheur à la crête d’une vague. Sans trop savoir

pourquoi, ma grand’mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette

absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait

aimer et croire riches d’une influence bienfaisante, la nature, quand

la main de l’homme ne l’avait pas, comme faisait le jardinier de ma

grand’tante, rapetissée, et les œuvres de génie. Et sans doute, toute

partie de l’église qu’on apercevait la distinguait de tout autre

édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais c’était

dans son clocher qu’elle semblait prendre conscience d’elle-même,

affirmer une existence individuelle et responsable. C’était lui qui

parlait pour elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand’mère

trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix

au monde, l’air naturel et l’air distingué. Ignorante en architecture,

elle disait: «Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est

peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me

plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano, il ne jouerait pas sec.»

Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension,

l’inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en

s’élevant comme des mains jointes qui prient, elle s’unissait si bien

à l’effusion de la flèche, que son regard semblait s’élancer avec

elle; et en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres

usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir

du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par

la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut,

lointaines, comme un chant repris «en voix de tête» une octave

au-dessus.

C’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les

occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la

ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma

chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte

d’ardoises; mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude

matinée d’été, flamboyer comme un soleil noir, je me disais:

«Mon-Dieu! neuf heures! il faut se préparer pour aller à la

grand’messe si je veux avoir le temps d’aller embrasser tante Léonie

avant», et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la

place, la chaleur et la poussière du marché, l’ombre que faisait le

store du magasin où maman entrerait peut-être avant la messe dans une

odeur de toile écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui

ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se

préparant à fermer, venait d’aller dans l’arrière-boutique passer sa

veste du dimanche et se savonner les mains qu’il avait l’habitude,

toutes les cinq minutes, même dans les circonstances les plus

mélancoliques, de frotter l’une contre l’autre d’un air d’entreprise,

de partie fine et de réussite.

Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une

brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient

profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on

avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus

grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de

soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand

je rentrais de promenade et pensais au moment où il faudrait tout à

l’heure dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir, il était au

contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air

d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel

pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour

lui faire sa place et refluait sur ses bords; et les cris des oiseaux

qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer

encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.

Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on

ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi

ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il

apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres

qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des

vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère

d’art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je

n’oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de

Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup

d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du

beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche

gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de

terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si

différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit

bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis,

entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et

crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.

Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je

sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un

troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche

violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles

«épreuves» qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres,

laquelle n’est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette

vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais

comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma

mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j’avais perdu

depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une

chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans

équivalent, aucune d’elles ne tient sous sa dépendance toute une

partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du

clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l’église. Qu’on le

vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à

quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d’une cime

isolée la ligne de faîte des toits; que si, au contraire, on voulait

entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette

ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en

sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher;

soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît

obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles

comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que,

des bords de la Vivonne, l’abside musculeusement ramassée et remontée

par la perspective semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait

pour lancer sa flèche au cœur du ciel: c’était toujours à lui qu’il

fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons

d’un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le

corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le

confondisse pour cela avec elle. Et aujourd’hui encore si, dans une

grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais

mal, un passant qui m’a «mis dans mon chemin» me montre au loin, comme

un point de repère, tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent

levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je

dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver

quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le

passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut,

à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux de la promenade

entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher,

pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond

de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se

rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à

l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon

chemin, je tourne une rue...mais...c’est dans mon cœur...

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui,

retenu à Paris par sa profession d’ingénieur, ne pouvait, en dehors

des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi

soir au lundi matin. C’était un de ces hommes qui, en dehors d’une

carrière scientifique où ils ont d’ailleurs brillamment réussi,

possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que

leur spécialisation professionnelle n’utilise pas et dont profite leur

conversation. Plus lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions

pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme

écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu’un musicien célèbre

avait composé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus de

«facilité» que bien des peintres, ils s’imaginent que la vie qu’ils

mènent n’est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs

occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, soit

une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et

consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et

fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté,

d’une politesse raffinée, causeur comme nous n’en avions jamais

entendu, il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours en

exemple, le type de l’homme d’élite, prenant la vie de la façon la

plus noble et la plus délicate. Ma grand’mère lui reprochait seulement

de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas

avoir dans son langage le naturel qu’il y avait dans ses cravates

lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque

d’écolier. Elle s’étonnait aussi des tirades enflammées qu’il entamait

souvent contre l’aristocratie, la vie mondaine, le snobisme,

«certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché

pour lequel il n’y a pas de rémission.»

L’ambition mondaine était un sentiment que ma grand’mère était si

incapable de ressentir et presque de comprendre qu’il lui paraissait

bien inutile de mettre tant d’ardeur à la flétrir. De plus elle ne

trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la sœur était

mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des

attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusqu’à reprocher à

la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés.

--Salut, amis! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes

heureux d’habiter beaucoup ici; demain il faudra que je rentre à

Paris, dans ma niche.

--«Oh! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et déçu, un peu

distrait, qui lui était particulier, certes il y a dans ma maison

toutes les choses inutiles. Il n’y manque que le nécessaire, un grand

morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de

ciel au-dessus de votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant

vers moi. Vous avez une jolie âme, d’une qualité rare, une nature

d’artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu’il lui faut.»

Quand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil

était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables de la

renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant

qu’un peintre travaillait dans l’église à copier le vitrail de Gilbert

le Mauvais. Françoise, envoyée aussitôt chez l’épicier, était revenue

bredouille par la faute de l’absence de Théodore à qui sa double

profession de chantre ayant une part de l’entretien de l’église, et de

garçon épicier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un

savoir universel.

--«Ah! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l’heure

d’Eulalie. Il n’y a vraiment qu’elle qui pourra me dire cela.»

Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s’était

«retirée» après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en

place depuis son enfance et qui avait pris à côté de l’église une

chambre, d’où elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en

dehors des offices, dire une petite prière ou donner un coup de main à

Théodore; le reste du temps elle allait voir des personnes malades

comme ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui s’était passé à la

messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d’ajouter quelque casuel à

la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en

allant de temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre

personnalité marquante du monde clérical de Combray. Elle portait

au-dessus d’une mante de drap noir un petit béguin blanc, presque de

religieuse, et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues

et à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites

étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus

guère personne d’autre, en dehors de M. le Curé. Ma tante avait peu à

peu évincé tous les autres visiteurs parce qu’ils avaient le tort à

ses yeux de rentrer tous dans l’une ou l’autre des deux catégories de

gens qu’elle détestait. Les uns, les pires et dont elle s’était

débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas

«s’écouter» et professaient, fût-ce négativement et en ne la

manifestant que par certains silences de désapprobation ou par

certains sourires de doute, la doctrine subversive qu’une petite

promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait

quatorze heures sur l’estomac deux méchantes gorgées d’eau de Vichy!)

lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L’autre

catégorie se composait des personnes qui avaient l’air de croire

qu’elle était plus gravement malade qu’elle ne pensait, était aussi

gravement malade qu’elle le disait. Aussi, ceux qu’elle avait laissé

monter après quelques hésitations et sur les officieuses instances de

Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils

étaient indignes de la faveur qu’on leur faisait en risquant

timidement un: «Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu

par un beau temps», ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit:

«Je suis bien bas, bien bas, c’est la fin, mes pauvres amis», lui

avaient répondu: «Ah! quand on n’a pas la santé! Mais vous pouvez

durer encore comme ça», ceux-là, les uns comme les autres, étaient

sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si Françoise s’amusait de l’air

épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue

du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l’air de venir chez

elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait

encore bien plus, et comme d’un bon tour, des ruses toujours

victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur

mine déconfite en s’en retournant sans l’avoir vue, et, au fond

admirait sa maîtresse qu’elle jugeait supérieure à tous ces gens

puisqu’elle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait

à la fois qu’on l’approuvât dans son régime, qu’on la plaignît pour

ses souffrances et qu’on la rassurât sur son avenir.

C’est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois

en une minute: «C’est la fin, ma pauvre Eulalie», vingt fois Eulalie

répondait: «Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame

Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore Mme

Sazerin.» (Une des plus fermes croyances d’Eulalie et que le nombre

imposant des démentis apportés par l’expérience n’avait pas suffi à

entamer, était que Mme Sazerat s’appelait Mme Sazerin.)

--Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante qui

préférait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis.

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante

sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les

dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un plaisir

dont la perspective l’entretenait ces jours-là dans un état agréable

d’abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu

qu’Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d’attendre

Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l’heure,

bâillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d’Eulalie,

s’il arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l’espérait

plus, la faisait presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle

ne pensait qu’à cette visite et sitôt le déjeuner fini, Françoise

avait hâte que nous quittions la salle à manger pour qu’elle pût

monter «occuper» ma tante. Mais (surtout à partir du moment où les

beaux jours s’installaient à Combray) il y avait bien longtemps que

l’heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle

armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore avait

retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi

familièrement en sortant de l’église, quand nous étions encore assis

devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur

et surtout par le repas. Car, au fond permanent d’œufs, de côtelettes,

de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu’elle ne nous

annonçait même plus, Françoise ajoutait--selon les travaux des champs

et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les

politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu,

comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail

des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les

épisodes de la vie--: une barbue parce que la marchande lui en avait

garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au

marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle

ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti

parce que le grand air creuse et qu’il avait bien le temps de

descendre d’ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots

parce que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans

quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait

apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier

du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du fromage à la

crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce

qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était

notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée

expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui

était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention

personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme

une œuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui

eût refusé d’en goûter en disant: «J’ai fini, je n’ai plus faim», se

serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le

présent qu’un artiste leur fait d’une de ses œuvres, regardent au

poids et à la matière alors que n’y valent que l’intention et la

signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné

de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du

compositeur.

Enfin ma mère me disait: «Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte

dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d’abord prendre

l’air un instant pour ne pas lier en sortant de table.» J’allais

m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un

fond gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le

relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans

dossier ombragé d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait

par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu

soignée duquel s’élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et

comme une construction indépendante, l’arrière-cuisine. On apercevait

son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l’air

de l’antre de Françoise que d’un petit temple à Vénus. Elle regorgeait

des offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes,

venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices

de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement

d’une colombe.

Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui

l’entourait, car, avant de monter lire, j’entrais dans le petit

cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père,

ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait

au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres ouvertes

laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui

atteignaient rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette odeur

obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait

rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons

de chasse abandonnés. Mais depuis nombre d’années je n’entrais plus

dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus à

Combray à cause d’une brouille qui était survenue entre lui et ma

famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:

Une ou deux fois par mois, à Paris, on m’envoyait lui faire une

visite, comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par

son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il

se plaignait en ronchonnant que je n’étais pas venu depuis longtemps,

qu’on l’abandonnait; il m’offrait un massepain ou une mandarine, nous

traversions un salon dans lequel on ne s’arrêtait jamais, où on ne

faisait jamais de feu, dont les murs étaient ornés de moulures dorées,

les plafonds peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel et les

meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune;

puis nous passions dans ce qu’il appelait son cabinet de «travail» aux

murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond

noir une déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un

globe, ou une étoile au front, qu’on aimait sous le second Empire

parce qu’on leur trouvait un air pompéien, puis qu’on détesta, et

qu’on recommence à aimer pour une seule et même raison, malgré les

autres qu’on donne et qui est qu’elles ont l’air second Empire. Et je

restais avec mon oncle jusqu’à ce que son valet de chambre vînt lui

demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait

atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une méditation qu’aurait

craint de troubler d’un seul mouvement son valet de chambre

émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours

identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon oncle prononçait

infailliblement ces mots: «Deux heures et quart», que le valet de

chambre répétait avec étonnement, mais sans discuter: «Deux heures et

quart? bien...je vais le dire...»

A cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique, car mes

parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller, et je me

représentais d’une façon si peu exacte les plaisirs qu’on y goûtait

que je n’étais pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait

comme dans un stéréoscope un décor qui n’était que pour lui, quoique

semblable au millier d’autres que regardait, chacun pour soi, le reste

des spectateurs.

Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour voir les

spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé et plus

heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce

annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les images

inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la

couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur

lesquelles il se détachait. Si ce n’est une de ces œuvres étranges

comme le Testament de César Girodot et Œdipe-Roi lesquelles

s’inscrivaient, non sur l’affiche verte de l’Opéra-Comique, mais sur

l’affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait

plus différent de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la

Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes

parents m’ayant dit que quand j’irais pour la première fois au théâtre

j’aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir

successivement le titre de l’une et le titre de l’autre, puisque

c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour tâcher de saisir en

chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer à celui que

recélait l’autre, j’arrivais à me représenter avec tant de force,

d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce

et veloutée, que j’étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma

préférence, que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter encore

du riz à l’Impératrice et de la crème au chocolat.

Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs

dont l’art, bien qu’il me fût encore inconnu, était la première forme,

entre toutes celles qu’il revêt, sous laquelle se laissait pressentir

par moi, l’Art. Entre la manière que l’un ou l’autre avait de débiter,

de nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient

avoir une importance incalculable. Et, d’après ce que l’on m’avait dit

d’eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me

récitais toute la journée: et qui avaient fini par durcir dans mon

cerveau et par le gêner de leur inamovibilité.

Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les

classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête

tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour

lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le

plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à

son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après

Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la

pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et

l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué

Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du

fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé.

Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant

sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le

saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une

étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un

coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au

frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être

une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort

impuissant et douloureux pour me représenter sa vie! Je classais par

ordre de talent les plus illustres: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet,

Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon

oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne

distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et

si nous n’allions le voir qu’à certains jours c’est que, les autres

jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n’aurait pas pu

se rencontrer, du moins à son avis à elle, car, pour mon oncle, au

contraire, sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves qui

n’avaient peut-être jamais été mariées, à des comtesses de nom

ronflant, qui n’était sans doute qu’un nom de guerre, la politesse de

les présenter à ma grand’mère ou même à leur donner des bijoux de

famille, l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père.

Souvent, à un nom d’actrice qui venait dans la conversation,

j’entendais mon père dire à ma mère, en souriant: «Une amie de ton

oncle»; et je pensais que le stage que peut-être pendant des années

des hommes importants faisaient inutilement à la porte de telle femme

qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le

concierge de son hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin

comme moi en le présentant chez lui à l’actrice, inapprochable à tant

d’autres, qui était pour lui une intime amie.

Aussi,--sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée tombait

maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs fois et

m’empêcherait encore de voir mon oncle--un jour, autre que celui qui

était réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que

mes parents avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu

d’aller regarder la colonne d’affiches, pour quoi on me laissait aller

seul, je courus jusqu’à lui. Je remarquai devant sa porte une voiture

attelée de deux chevaux qui avaient aux œillères un œillet rouge comme

avait le cocher à sa boutonnière. De l’escalier j’entendis un rire et

une voix de femme, et dès que j’eus sonné, un silence, puis le bruit

de portes qu’on fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me

voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle était très occupé, ne

pourrait sans doute pas me recevoir et tandis qu’il allait pourtant le

prévenir la même voix que j’avais entendue disait: «Oh, si! laisse-le

entrer; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la photographie

qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa maman, ta nièce, dont

la photographie est à côté de la sienne, n’est-ce pas? Je voudrais le

voir rien qu’un instant, ce gosse.»

J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher; finalement le valet de

chambre me fit entrer.

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que

d’habitude; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face

de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou,

était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine.

L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me

fit rougir et n’osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur

d’avoir à lui parler, j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait

en souriant, mon oncle lui dit: «Mon neveu», sans lui dire mon nom, ni

me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu’il

avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que possible

d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations.

--«Comme il ressemble à sa mère,» dit-elle.

--«Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit vivement

mon oncle d’un ton bourru.»

--«Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans

l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai

que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair et que votre escalier est

bien noir, mais cela m’a suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a

ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une

ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le

même nom que vous, ami? demanda-t-elle à mon oncle.»

--«Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait

pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de

maman que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma

pauvre mère.»

--«Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère

inclinaison de la tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon

ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous

nous sommes connus.»

J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait

pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma

famille notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais

tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de

mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi

franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que

j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression

diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener.

J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais

pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à

deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su

que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me

demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son

hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour

une personne qui avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant

en pensant à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait

peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une

apparence spéciale,--d’être ainsi invisible comme le secret de quelque

roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents

bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir en beauté

et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété celle que ses jeux de

physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d’autres que je

connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer comme une jeune

fille de bonne famille, qui n’était plus d’aucune famille.

On était passé dans le «cabinet de travail», et mon oncle, d’un air un

peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes.

--«Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que le

grand-duc m’envoie. Je lui ai dit que vous en étiez jaloux.» Et elle

tira d’un étui des cigarettes couvertes d’inscriptions étrangères et

dorées. «Mais si, reprit-elle tout d’un coup, je dois avoir rencontré

chez vous le père de ce jeune homme. N’est-ce pas votre neveu? Comment

ai-je pu l’oublier? Il a été tellement bon, tellement exquis pour moi,

dit-elle d’un air modeste et sensible.» Mais en pensant à ce qu’avait

pu être l’accueil rude qu’elle disait avoir trouvé exquis, de mon

père, moi qui connaissais sa réserve et sa froideur, j’étais gêné,

comme par une indélicatesse qu’il aurait commise, de cette inégalité

entre la reconnaissance excessive qui lui était accordée et son

amabilité insuffisante. Il m’a semblé plus tard que c’était un des

côtés touchants du rôle de ces femmes oisives et studieuses qu’elles

consacrent leur générosité, leur talent, un rêve disponible de beauté

sentimentale--car, comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le

font pas entrer dans les cadres de l’existence commune,--et un or qui

leur coûte peu, à enrichir d’un sertissage précieux et fin la vie

fruste et mal dégrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir où

mon oncle était en vareuse pour la recevoir, répandait son corps si

doux, sa robe de soie rose, ses perles, l’élégance qui émane de

l’amitié d’un grand-duc, de même elle avait pris quelque propos

insignifiant de mon père, elle l’avait travaillé avec délicatesse, lui

avait donné un tour, une appellation précieuse et y enchâssant un de

ses regards d’une si belle eau, nuancé d’humilité et de gratitude,

elle le rendait changé en un bijou artiste, en quelque chose de «tout

à fait exquis».

--«Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles», me dit mon

oncle.

Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main de la

dame en rose, mais il me semblait que c’eût été quelque chose

d’audacieux comme un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me

disais: «Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire», puis je cessai de

me demander ce qu’il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose.

Et d’un geste aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons que

je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres

la main qu’elle me tendait.

--«Comme il est gentil! il est déjà galant, il a un petit œil pour les

femmes: il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman»,

ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner à la phrase un accent

légèrement britannique. «Est-ce qu’il ne pourrait pas venir une fois

prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais; il

n’aurait qu’à m’envoyer un «bleu» le matin.

Je ne savais pas ce que c’était qu’un «bleu». Je ne comprenais pas la

moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n’y fut cachée

quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre,

m’empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j’en éprouvais

une grande fatigue.

--«Mais non, c’est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules,

il est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix à son

cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je n’entende pas ce mensonge

et que je n’y contredise pas. Qui sait, ce sera peut-être un petit

Victor Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez.»

--«J’adore les artistes, répondit la dame en rose, il n’y a qu’eux qui

comprennent les femmes... Qu’eux et les êtres d’élite comme vous.

Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes

dorés qu’il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir?

Vous savez que vous m’avez promis de me les prêter, j’en aurai grand

soin.»

Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me

conduisit jusqu’à l’antichambre. Éperdu d’amour pour la dame en rose,

je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil

oncle, et tandis qu’avec assez d’embarras il me laissait entendre sans

oser me le dire ouvertement qu’il aimerait autant que je ne parlasse

pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux,

que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais

bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si

fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases

mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée

assez nette de la nouvelle importance dont j’étais doué, je trouvai

plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite

que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d’ennuis à mon

oncle. Comment l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je

ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une

visite où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un

ami nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès d’une femme à

qui il a été empêché d’écrire, et que nous négligions de le faire

jugeant que cette personne ne peut pas attacher d’importance à un

silence qui n’en a pas pour nous? Je m’imaginais, comme tout le monde,

que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans

pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait; et je ne

doutais pas qu’en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la

connaissance que mon oncle m’avait fait faire, je ne leur transmisse

en même temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je

portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement s’en

remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur

suggérais d’adopter, quand ils voulurent apprécier l’action de mon

oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications

violentes; j’en fus indirectement informé. Quelques jours après,

croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, je

ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j’aurais voulu

lui exprimer. A côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de

chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je

ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu’à une banale politesse. Je

résolus de m’abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête.

Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents, il

ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans

qu’aucun de nous l’ait jamais revu.

Aussi je n’entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé, de

mon oncle Adolphe, et après m’être attardé aux abords de

l’arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me

disait: «Je vais laisser ma fille de cuisine servir le café et monter

l’eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave», je me décidais

à rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine

était une personne morale, une institution permanente à qui des

attributions invariables assuraient une sorte de continuité et

d’identité, à travers la succession des formes passagères en

lesquelles elle s’incarnait: car nous n’eûmes jamais la même deux ans

de suite. L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de

cuisine habituellement chargée de les «plumer» était une pauvre

créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand

nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui

laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à

porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour

plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme

magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent

certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m’avait

donné des photographies. C’est lui-même qui nous l’avait fait

remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de

cuisine, il nous disait: «Comment va la Charité de Giotto?» D’ailleurs

elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la

figure, jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait

en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt,

dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena. Et je me

rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui

ressemblaient encore d’une autre manière. De même que l’image de cette

fille était accrue par le symbole ajouté qu’elle portait devant son

ventre, sans avoir l’air d’en comprendre le sens, sans que rien dans

son visage en traduisît la beauté et l’esprit, comme un simple et

pesant fardeau, de même c’est sans paraître s’en douter que la

puissante ménagère qui est représentée à l’Arena au-dessous du nom

«Caritas» et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle

d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans qu’aucune pensée

de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage

énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule

aux pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle

piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle

aurait monté sur des sacs pour se hausser; et elle tend à Dieu son

cœur enflammé, disons mieux, elle le lui «passe», comme une cuisinière

passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui

le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. L’Envie, elle, aurait

eu davantage une certaine expression d’envie. Mais dans cette

fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté

comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l’Envie est si

gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les

muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme

ceux d’un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que

l’attention de l’Envie--et la nôtre du même coup--tout entière

concentrée sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à

d’envieuses pensées.

Malgré toute l’admiration que M. Swann professait pour ces figures de

Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle

d’études, où on avait accroché les copies qu’il m’en avait rapportées,

cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche

illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la

glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par

l’introduction de l’instrument de l’opérateur, une Justice, dont le

visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à

Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches

que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d’avance

dans les milices de réserve de l’Injustice. Mais plus tard j’ai

compris que l’étrangeté saisissante, la beauté spéciale de ces

fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le

fait qu’il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée

symbolisée n’était pas exprimée, mais comme réel, comme effectivement

subi ou matériellement manié, donnait à la signification de l’œuvre

quelque chose de plus littéral et de plus précis, à son enseignement

quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre

fille de cuisine, elle aussi, l’attention n’était-elle pas sans cesse

ramenée à son ventre par le poids qui le tirait; et de même encore,

bien souvent la pensée des agonisants est tournée vers le côté

effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de la mort qui

est précisément le côté qu’elle leur présente, qu’elle leur fait

rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus à un fardeau qui les

écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu’à ce

que nous appelons l’idée de la mort.

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien

de la réalité puisqu’ils m’apparaissaient comme aussi vivants que la

servante enceinte, et qu’elle-même ne me semblait pas beaucoup moins

allégorique. Et peut-être cette non-participation (du moins apparente)

de l’âme d’un être à la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de

sa valeur esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme

on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de

rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des

incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient

généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de

chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun

attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la

heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et

sublime de la vraie bonté.

Pendant que la fille de cuisine,--faisant briller involontairement la

supériorité de Françoise, comme l’Erreur, par le contraste, rend plus

éclatant le triomphe de la Vérité--servait du café qui, selon maman

n’était que de l’eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de

l’eau chaude qui était à peine tiède, je m’étais étendu sur mon lit,

un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa

fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi

derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant

trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile

entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il

faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur

de la lumière ne m’était donnée que par les coups frappés dans la rue

de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne «reposait

pas» et qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses

poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore,

spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres

écarlates; et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans

leur petit concert, comme la musique de chambre de l’été: elle ne

l’évoque pas à la façon d’un air de musique humaine, qui, entendu par

hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite; elle est unie à

l’été par un lien plus nécessaire: née des beaux jours, ne renaissant

qu’avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas

seulement l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la

présence effective, ambiante, immédiatement accessible.

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue,

ce que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi lumineuse que lui, et

offrait à mon imagination le spectacle total de l’été dont mes sens si

j’avais été en promenade, n’auraient pu jouir que par morceaux; et

ainsi elle s’accordait bien à mon repos qui (grâce aux aventures

racontées par mes livres et qui venaient l’émouvoir) supportait pareil

au repos d’une main immobile au milieu d’une eau courante, le choc et

l’animation d’un torrent d’activité.

Mais ma grand’mère, même si le temps trop chaud s’était gâté, si un

orage ou seulement un grain était survenu, venait me supplier de

sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la

continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en

sparterie et en toile au fond de laquelle j’étais assis et me croyais

caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes

parents.

Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de

laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui

se passait au dehors? Quand je voyais un objet extérieur, la

conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d’un

mince liseré spirituel qui m’empêchait de jamais toucher directement

sa matière; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse

contact avec elle, comme un corps incandescent qu’on approche d’un

objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu’il se fait toujours

précéder d’une zone d’évaporation. Dans l’espèce d’écran diapré

d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément

ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément

cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que

j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en

moi, de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait

le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la

beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel

que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en

l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison

pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux

achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans

la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux

vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une

porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été

cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui

me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la

beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la

connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.

Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait

d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la

vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je

prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements

dramatiques que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements

qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les

personnages qu’ils affectaient n’étaient pas «Réels», comme disait

Françoise. Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou

l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous que par

l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette infortune;

l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans

l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel,

la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement

les personnages réels serait un perfectionnement décisif. Un être

réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une grande

part est perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre un

poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. Qu’un malheur le

frappe, ce n’est qu’en une petite partie de la notion totale que nous

avons de lui, que nous pourrons en être émus; bien plus, ce n’est

qu’en une partie de la notion totale qu’il a de soi qu’il pourra

l’être lui-même. La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de

remplacer ces parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de

parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler.

Qu’importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un

nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons

faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent, qu’elles

tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons fiévreusement

les pages du livre, la rapidité de notre respiration et l’intensité de

notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état,

où comme dans tous les états purement intérieurs, toute émotion est

décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un

rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir

durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une

heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous

mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les

plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur

avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception; (ainsi

notre cœur change, dans la vie, et c’est la pire douleur; mais nous ne

la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la réalité il

change, comme certains phénomènes de la nature se produisent, assez

lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de

ses états différents, en revanche la sensation même du changement nous

soit épargnée).

Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait

ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait

l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence

que l’autre, que celui que j’avais sous les yeux quand je les levais

du livre. C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin

de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la

nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de

scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois

pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long

de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme

le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma

pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux

courantes; et quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de

fleurs violettes et rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté

d’elle comme des couleurs complémentaires.

Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste

toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs

étrangères qui par hasard l’entourent dans notre rêverie; car ces

paysages des livres que je lisais n’étaient pas pour moi que des

paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que

Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le

choix qu’en avait fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée

allait au-devant de sa parole comme d’une révélation, ils me

semblaient être--impression que ne me donnait guère le pays où je me

trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la

correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère--une part

véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et approfondie.

Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller

visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas

inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation

d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison

immobile: plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan

pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de

découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité

identique qui n’est pas écho du dehors mais retentissement d’une

vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues

par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles; on est

déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature, du

charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines

idées; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en

habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien

qu’ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons

jamais. Aussi, si j’imaginais toujours autour de la femme que

j’aimais, les lieux que je désirais le plus alors, si j’eusse voulu

que ce fût elle qui me les fît visiter, qui m’ouvrît l’accès d’un

monde inconnu, ce n’était pas par le hasard d’une simple association

de pensée; non, c’est que mes rêves de voyage et d’amour n’étaient que

des moments--que je sépare artificiellement aujourd’hui comme si je

pratiquais des sections à des hauteurs différentes d’un jet d’eau

irisé et en apparence immobile--dans un même et infléchissable

jaillissement de toutes les forces de ma vie.

Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états

simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver

jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs

d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de

l’air, de ne pas être dérangé par une visite; et, quand une heure

sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par

morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que

j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et

après lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire

commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore

concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me

réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la

suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était

quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné;

la plus récente venait s’inscrire tout près de l’autre dans le ciel et

je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit

arc bleu qui était compris entre leurs deux marques d’or. Quelquefois

même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la

dernière; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque

chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi; l’intérêt de la

lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes

oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du

silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de

Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon

existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures

et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous

m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez

en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose--tandis que je

progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour--dans le

cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de

vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi

par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur

son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et

criant: «Les voilà, les voilà!» pour que Françoise et moi nous

accourions et ne manquions rien du spectacle. C’était les jours où,

pour des manœuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant

généralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques,

assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les

promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d’eux, la fille

du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons

lointaines de l’avenue de la Gare, avait aperçu l’éclat des casques.

Les domestiques avaient rentré précipitamment leurs chaises, car quand

les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient

toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant

les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop

étroit à un torrent déchaîné.

--«Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille et

déjà en larmes; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré; rien

que d’y penser j’en suis choquée», ajoutait-elle en mettant la main

sur son cœur, là où elle avait reçu ce choc.

--«C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens

qui ne tiennent pas à la vie? disait le jardinier pour la faire

«monter».

Il n’avait pas parlé en vain:

--«De ne pas tenir à la vie? Mais à quoi donc qu’il faut tenir, si ce

n’est pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais

deux fois. Hélas! mon Dieu! C’est pourtant vrai qu’ils n’y tiennent

pas! Je les ai vus en 70; ils n’ont plus peur de la mort, dans ces

misérables guerres; c’est ni plus ni moins des fous; et puis ils ne

valent plus la corde pour les pendre, ce n’est pas des hommes, c’est

des lions.» (Pour Françoise la comparaison d’un homme à un lion,

qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.)

La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu’on pût voir venir

de loin, et c’était par cette fente entre les deux maisons de l’avenue

de la gare qu’on apercevait toujours de nouveaux casques courant et

brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s’il y en avait

encore beaucoup à passer, et il avait soif, car le soleil tapait.

Alors tout d’un coup, sa fille s’élançant comme d’une place assiégée,

faisait une sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé

cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la

nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter, du

côté de Thiberzy et de Méséglise. Françoise et le jardinier,

réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre:

--«Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait

mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent

partir qui y vont.»

--«Ah! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.»

Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous

les chemins de fer.

--«Pardi, pour pas qu’on se sauve», disait Françoise.

Et le jardinier: «Ah! ils sont malins», car il n’admettait pas que la

guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de

jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est

pas une seule personne qui n’eût filé.

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon

livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder

tomber la poussière et l’émotion qu’avaient soulevées les soldats.

Longtemps après que l’accalmie était venue, un flot inaccoutumé de

promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque

maison, même celles où ce n’était pas l’habitude, les domestiques ou

même les maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d’un

liséré capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles

dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après

qu’elle s’est éloignée.

Sauf ces jours-là, je pouvais d’habitude, au contraire, lire

tranquille. Mais l’interruption et le commentaire qui furent apportés

une fois par une visite de Swann à la lecture que j’étais en train de

faire du livre d’un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette

conséquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de

fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le

portail d’une cathédrale gothique, que se détacha désormais l’image

d’une des femmes dont je rêvais.

J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes

camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration,

Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit

d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette

et m’avait dit: «Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur

de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre

brute. Je dois confesser, d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine,

ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour

lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier

absolument rien. C’est: «La blanche Oloossone et la blanche Camire» et

«La fille de Minos et de Pasiphaé». Ils m’ont été signalés à la

décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher

maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. A propos voici

un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est

recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on

dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et

bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal

explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces

proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a

écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollôn, tu

goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.» C’est sur

un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler «cher maître» et

qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un

certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit

qu’on crée ce qu’on nomme.

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui

demandant des explications, le trouble où il m’avait jeté quand il

m’avait dit que les beaux vers (à moi qui n’attendais d’eux rien moins

que la révélation de la vérité) étaient d’autant plus beaux qu’ils ne

signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la

maison. Il y avait d’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est

vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes

camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous,

c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe--même

son ami Swann était d’origine juive--s’il n’avait trouvé que ce n’était

pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand

j’amenais un nouvel ami il était bien rare qu’il ne fredonnât pas: «O

Dieu de nos Pères» de la Juive ou bien «Israël romps ta chaîne», ne

chantant que l’air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais

j’avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles.

Avant de les avoir vus, rien qu’en entendant leur nom qui, bien

souvent, n’avait rien de particulièrement israélite, il devinait non

seulement l’origine juive de ceux de mes amis qui l’étaient en effet,

mais même ce qu’il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille.

--«Et comment s’appelle-t-il ton ami qui vient ce soir?»

--«Dumont, grand-père.»

--«Dumont! Oh! je me méfie.»

Et il chantait:

«Archers, faites bonne garde!

Veillez sans trêve et sans bruit»;

Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises,

il s’écriait: «À la garde! À la garde!» ou, si c’était le patient

lui-même déjà arrivé qu’il avait forcé à son insu, par un

interrogatoire dissimulé, à confesser ses origines, alors pour nous

montrer qu’il n’avait plus aucun doute, il se contentait de nous

regarder en fredonnant imperceptiblement:

«De ce timide Israëlite

Du côté de chez Swann · 第 7 / 17 题