UN CIMETIÈRE

... C’est un lieutenant de vaisseau qui a donné sa démission, comme

presque tous les lieutenants de vaisseau, depuis la guerre. Que

voulez-vous? Il n’y a presque plus de navires, et plus du tout

d’avancement; il y a aussi le dégoût du métier qu’on leur imposa,

pendant que les autres, les officiers de l’armée de terre, risquaient

leur vie, eux aussi, mais utilement. Il me dit:

--Si j’ai commandé un sous-marin? Oui. Si j’ai eu ce que vous appelez

des aventures? Naturellement. Ce n’est pas une navigation drôle en temps

de paix, que la navigation sous-marine. Mais en temps de guerre! Tenez

il y avait des jours où je plaignais les Allemands, qui ne connaissaient

plus d’autre navigation que celle-là.

«On est comme des poissons volants, avec cette aggravation qu’on ne peut

pas voler. Vous savez, les poissons volants qui sautent hors de l’eau

pour échapper à un ennemi, à un autre poisson ennemi, et trouvent en

l’air une mouette qui leur tombe dessus! Pour nous, c’est la même chose.

Sous l’eau, il y a les mines et les filets. En surface, les torpilleurs

qui vous cherchent, et, dans le ciel, les hydravions. Il faut avoir les

yeux partout, ou du moins il faudrait les avoir partout: et c’est

impossible. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui, ni

même du «pépin», du gros pépin qui a précédé l’incident que je veux vous

conter, un incident qui n’a même pas été noté en deux lignes sur le

livre de bord: il n’avait aucune importance au point de vue de la

navigation et de la sécurité du bateau. Et pourtant, c’est le plus

atroce et le plus dramatique de mes souvenirs.

«C’est _avant_, que la sécurité du bateau avait été compromise. Nous

croisions dans l’Atlantique, à ce moment-là, pas loin du cap Gibraltar

et du cap Spartel. Nous venions de pousser, le long de la côte,

jusqu’aux environs de San-Lucar, au delà de Cadix. Nous cherchions les

sous-marins allemands, et ce fut un torpilleur allemand qui nous

aperçut; ce sont des choses qui arrivent! On s’immergea, un peu

vivement, pour ne pas recevoir le premier coup de canon, et, après,

placer sa torpille. Je ne sais comment ça se fit, mais nous descendîmes,

nous descendîmes beaucoup plus profond que nous n’avions pensé, et

vînmes nous asseoir par vingt-cinq mètres sur je ne sais quoi: on n’y

fit guère attention à cet instant. Une fois là, plus moyen de se

remettre en surface! Je commandai: «Chassez partout!» Mais bonsoir: il y

avait quelque chose de détraqué dans un des ballasts. Celui d’avant

chassait bien, mais celui d’arrière ne voulait rien savoir. Ce sont

encore des choses qui arrivent, et l’agrément de ces mécaniques.

«Nous sommes restés six heures comme ça: il y a des situations plus

joyeuses! Mourir empoisonné de son haleine, au fond d’un sous-marin:

n’importe quel supplice chinois est plus doux! Pourtant, ce n’est pas

encore l’histoire. S’il n’y avait eu que cette avarie, je ne vous en

parlerais même pas: on s’en est tiré, puisque me voilà... Mais quand je

parvins à faire remplir à nouveau, normalement cette fois, le réservoir

d’avant, et que le sous-marin se remit d’aplomb sur sa quille, nous

entendîmes tous un bruit, un bruit! oh! si singulier! comme si nous

écrasions de grosses broussailles, un bruit de bois cassé. Nous n’étions

pas en aéroplane, pourtant, et nous n’avions pu tomber sur une forêt!

«Ce qu’il y a d’embêtant, dans un sous-marin, une fois les capots

fermés, c’est qu’on ne peut rien voir du dehors, bien entendu, excepté

par le périscope; et le périscope, au-dessous de la surface, ça ne vaut

pas mieux qu’une paupière fermée. Mais, par chance, mon sous-marin avait

aussi été paré pour être «mouilleur de mines»; et, par l’orifice du

mouille-mines, ayant revêtu un appareil de scaphandrier, je pus

descendre sur ce que je prenais pour le fond de mer. Je voulais savoir

en quoi consistait l’avarie. Et puis je ne sais quelle curiosité,

j’imagine: je vous avoue que d’avance, sans savoir pourquoi, je

m’attendais à quelque chose. Mais pas à ça! L’eau était assez claire

pour qu’en écarquillant les yeux sous le casque de cuivre, je pusse

distinguer--je distinguai à moitié, comme on voit sous l’eau... une

espèce de rêve, vous comprenez, un rêve, un cauchemar, dans cette brume

sous-marine,--ce que je vais vous dire:

«Nous étions tombés par le travers d’un vieux, d’un très vieux navire

coulé. Une frégate, je suppose, d’après ses dimensions, qui étaient si

vastes que, malgré tous mes efforts, mon regard ne pouvait atteindre ni

l’avant ni l’arrière. Et ces débris étaient pâles, tout pâles,

blanchâtres dans la demi-nuit glauque de l’eau; en mer, au fond de la

mer, c’est comme sur terre: la poussière tombe depuis le commencement du

monde; seulement, cette poussière, c’est une boue blanche ou rouge,

suivant les endroits. Et, sous cette espèce de linceul, c’était des

canons, des fantômes de canons, et des squelettes, aussi, des fantômes

de squelettes. J’ai vécu six heures, je vous dis, dans ce cimetière

abominable, avec l’idée que nous ferions nous aussi, à notre tour, dans

un siècle ou deux, un épouvantail pour d’autres idiots aussi

malchanceux. Mais qu’est-ce que c’était, qu’est-ce que ce pouvait bien

être? Tout à coup je pensai aux deux navires de la grande flotte

franco-espagnole de Villeneuve et de Gravina, le _Fougueux_ ou le

_Monarca_, qui avaient coulé près de San-Lucar, après la bataille de

Trafalgar, et qu’on n’a jamais repêchés. Il y en a tant qu’on ne

repêchera jamais!

«Enfin, on en est sorti tout de même. Ah! la joie de sentir la coque se

redresser, flotter naturellement, sans rester crochée dans ce vieux

cadavre pourri! Mais voilà que, tout près, il y en avait un autre. Un

autre, plus petit. Plus ancien, plus jeune? Je ne pourrais vous le dire:

il y a des morts qui n’ont pas d’âge. Un navire de commerce, peut-être,

coulé par les Allemands des temps passés. Il y a toujours eu des

Allemands. A la fin, quand déjà nous flottions en surface, je croyais

voir encore des galères, des trois-mâts, des bateaux de toutes les

formes, de toutes les époques, échoués là, et qui nous disaient: «Vous y

resterez!»

«Vous concevez? Près des détroits, c’est là qu’on se bat, c’est là qu’on

s’est toujours battu: pour ouvrir ou forcer à demeurer fermées les

portes de la mer. C’est là qu’il y a le plus de macchabées de bateaux.

«Quand je me suis trouvé sur l’eau, enfin sur la surface de l’eau, et

non dessous, et qu’on a ouvert le capot, je suis monté comme les autres,

j’ai respiré, et je pensais de toutes mes forces: «Voilà une éternité

que les hommes sont des bêtes féroces, féroces! Est-ce que ça ne va pas

finir? Ce n’est pas possible que ça ne finisse pas. Cette guerre sera la

dernière. Il le faut!»

«Mais il y a trois ans de ça, et maintenant j’en suis moins sûr. Avec le

temps, l’horreur des souvenirs s’affaiblit, et l’on songe aussi que,

puisque les hommes ont toujours été des loups pour les hommes, pourquoi

cela changerait-il jamais?»

Le Diable au Sahara · 第 15 / 29 题