UN GABIER EXCEPTIONNEL

Je n’ai jamais connu, sur mer, un équipage plus gai, plus vaillant, plus

allant, depuis le dernier des novices jusqu’au commandant, qui disait

aux passagères inquiètes: «Mais non, mesdames, ils ne nous couleront

pas! Nous sommes trop petits!... Quoique ça, ne quittez pas vos

ceintures de sauvetage, et dormez sur le pont!»

C’était pendant la guerre, en 1917, et ils ont tous été noyés, les

pauvres diables, noyés comme des rats, par un sous-marin allemand, un

mois plus tard, entre Corfou et Brindisi, dans l’Adriatique. Je n’avais

passé que trois jours avec eux, et ça me fait peine encore, quand j’y

pense, une vraie peine, comme si on m’avait tué de très vieux, de très

sûrs amis.

C’était un tout petit vapeur, qui s’appelait l’_Édouard-Corbière_, du

nom de son ancien propriétaire, père du poète Tristan Corbière. Ce vieux

capitaine au long cours, qui fut corsaire, négrier, journaliste,

romancier et même poète, était un homme d’entreprise: il avait créé,

entre je ne sais plus quel port d’Armorique et l’Angleterre, une petite

ligne de navigation dont le fret le plus habituel se composait de

cochons engraissés en France et destinés à la nourriture des insulaires

de Grande-Bretagne. Les vieux matelots du bord rappelaient en riant

cette époque de paix et de tranquillité. Ces gens qui chaque jour

attendaient la mort--et qui l’ont reçue--étaient d’une sublime et

magnifique insouciance. Chaque jour ils prenaient leurs repas de

l’après-midi en plein air, devant le poste d’équipage, sur un prélart

qui couvrait l’entrée de la cale, tout près du hublot de ma cabine. Ils

ne me voyaient point, ignoraient ma présence et causaient librement.

J’ai entendu là, de leur bouche, sans qu’ils s’en pussent douter, les

plus belles histoires, presque toutes fausses.

Les marins sont comme les enfants: ils ne demandent jamais «si c’est

arrivé»; ils lisent peu, ou pas du tout; leur âme ingénue et malicieuse

à la fois a besoin pourtant de romans: ils inventent des romans parlés.

Toutes les races de nos côtes étaient représentées parmi ces condamnés à

mort, et qui le savaient sans doute, si simplement et joyeusement

braves: les _mokos_ de la rive méditerranéenne, les pêcheurs du golfe de

Gascogne, les Bordelais, les Vendéens, les Bretons, les Normands de

Granville et de Saint-Malo, les gens de Boulogne, de Calais, de

Dunkerque. Il y en avait--c’était le plus grand nombre--qui ne faisaient

qu’écouter et rire, ou s’émouvoir, mais rire le plus souvent. Par

réaction contre le danger, ils semblaient, en effet, préférer le rire

aux larmes. Ils goûtaient mieux, par un sentiment populaire, instinctif,

l’aventure qui finit bien; ils aimaient aussi celle qui réserve une

surprise à la fin, et déconcerte. A leur manière, ils avaient le goût

aiguisé, ils étaient des amateurs difficiles. Et celui qui contait le

mieux ce que nos voisins d’Angleterre nomment le _yarn_, ce que nos

compatriotes du Midi appellent la galéjade, n’était point, chose

surprenante, de Toulon ou de Marseille: un Flamand de Bray-Dunes,

pêcheur à l’Islande, puis marin à l’État. Je me souviens de son nom, un

nom de mon pays: Bogaërt. Ça se prononce «Bogart», en faisant sonner le

_t_. Il était lourd, rond, puissant, musculeux et gras, avec un air

d’assurance pour affirmer les choses les plus invraisemblables; il

filait le conte comme un curé son prêche, si sérieusement qu’on y était

toujours pris. Voilà une de ses histoires. Je vais m’efforcer de la dire

autant que possible telle que je l’ai entendue:

* * * * *

«Moi, j’ai connu un gabier, un gabier étonnant! Il n’y en a pas deux

comme ça dans la marine française, ni dans aucune autre marine du monde.

Les Anglais, les Américains, les Boches, ils n’en ont pas: il pouvait

vivre sans respirer!

«--Sans respirer?

«--Sans respirer l’air. Autre chose, n’importe quoi, ça lui était égal.

Excepté l’eau, naturellement, et le vide. A part ça, tout. On n’en

savait rien, il n’en disait rien, il s’en vantait pas. Quand il y avait

de l’air, il en profitait, comme tout le monde, mais il pouvait s’en

passer.

«C’est sur un sous-marin que je l’ai connu. Un des premiers sous-marins

qu’on ait faits, bien avant la guerre. Quelque chose dans le genre

«gymnote», un mauvais gros petit cigare de tôle où nous n’étions que six

hommes, avec un maître d’équipage et un officier. A cette époque, on se

demandait encore si ça pourrait jamais servir à quelque chose, ces

machines-là. Ça n’était pas au point, on faisait seulement des

expériences, quoi, dans la rade de Brest. Et on n’avait pas encore

inventé l’oxylithe, qui absorbe l’acide carbonique de la respiration.

Alors, comme c’était très resserré dans cette boîte, pour ne pas être

empoisonné, il fallait remonter souvent. On avait bien des obus

d’oxygène, mais pas perfectionnés comme au jour d’aujourd’hui.

«C’est du reste là dedans que j’ai appris que l’air était composé

d’oxygène et d’azote, et aussi d’un troisième gaz, dont j’ai oublié le

nom, et que du reste on ne connaissait pas au moment: avant d’être sur

le sous-marin, je m’en étais toujours f...tu; l’air, c’est l’air, ça

suffit!

«Le gabier que je parle, il s’appelait Métivet, et il était Parisien: un

type qui s’était engagé à la flotte, comme tous ces idiots des villes,

qui n’ont jamais pêché que le goujon, jamais vu la mer, mais qui ont lu

des boniments dans les journaux illustrés quand ils étaient petits. Pas

mauvais marin, malgré ça, bon mécanicien, serviable et tout: dégourdi...

Bon! voilà qu’un jour on repart pour ces sacrées expériences, on remplit

d’eau les ballasts, et on va s’asseoir dans la rade sur un fond de

quinze mètres, tout ce que les tôles pouvaient supporter. Après ça on

veut remonter: le premier ballast, celui d’avant, ça va bien: il se vide

comme une baignoire d’amiral. Mais celui d’arrière... celui d’arrière ne

veut rien savoir: Quelque chose de bloqué dans la mécanique. Quoi? Si on

l’avait su, ça se serait arrangé, mais on n’a pas su, on n’a jamais su.

Les ingénieurs ont dit plus tard que ça aurait dû marcher. Cochon de

gouvernement, qui invente des outils pareils pour assassiner les

matelots. On travaille deux heures, trois heures, quatre heures: la

peau! Ce qui était bloqué reste bloqué. Je suppose que ça devait

commencer à puer, dans la boîte, mais on s’en apercevait pas. Seulement

on respirait difficilement. Le commandant, qui était un enseigne, fait

ouvrir les obus d’oxygène, et ça nous soulage, pour un temps. Mais on

n’en avait que pour douze heures, et après? Le commandant dit pour nous

rassurer: «On sait où nous sommes, à peu près, on viendra nous chercher.

On sondera... Nous ne sommes pas mouillés très profond, on pourra

frapper des grappins, à l’avant et à l’arrière, et au milieu, et nous

relever...» Mais en attendant, nous étions dans une sale position,

l’avant en l’air et le cul sur la roche: impossible de se tenir debout.

Et puis, on a eu envie de dormir tout le temps, avec mal à la tête, et

des vomissements: l’air, n’est-ce pas, l’air qui manquait. On

s’empoisonnait soi-même... Excepté ce Métivet! C’est là qu’on s’est

aperçu qu’il y avait quelque chose de pas ordinaire avec lui: il avait

presque pas l’air incommodé; il a dit, d’un air naturel: «Mon

commandant, ils tournent de l’œil, vous tournez de l’œil: y a pas un

médicament?» Le commandant a répondu: «Y en a pas... du café, peut-être,

pour nous réveiller!» Alors, Métivet a fait une gymnastique

extraordinaire pour arriver à la cambuse, et il a fait du café!

«Vingt-deux heures, ça a duré! Il paraît que nous râlions tous, nous

étions sans connaissance, excepté Métivet. C’est lui qui a entendu les

sondes qui nous cherchaient, c’est lui qui a causé avec les sauveteurs,

en tapant l’alphabet morse sur la tôle. Il donnait des conseils pour

passer des chaînes sous la coque, il essayait de nous ranimer, en nous

entonnant du café, qu’on pouvait plus prendre, et en disant: «Ça va! Ça

va! Ils sont là! Vous laissez pas clamser, nom de Dieu!»

«Et à la fin, on a été tiré à la surface, et on a ouvert l’écoutille.

Ah! Bon Dieu! la première lampée d’air! Y a pas de coup de tafia qui

vaille ça. Mais on en a eu tous pour quinze jours d’hôpital, toujours

excepté Métivet.

«Quand j’ai été retapé, je lui ai dit: «Ça te faisait donc rien, à toi?

Comment qu’tu peux vivre, sans oxygène?»

«Il m’a répondu: «L’oxygène? C’est bon pour les c... comme toi. Moi, mon

père était concierge rue Mouffetard. J’ai été élevé dans sa loge jusqu’à

dix-huit ans. Et l’air des loges de concierge, dans les vieilles maisons

de Paris, c’est pas fait avec de l’oxygène: c’est un mélange de gaz

d’éclairage, d’acide carbonique qui vient du fourneau, et de vapeur de

café au lait. Je m’ai habitué!...»

--Tu vas un peu fort, Bogaërt! dit l’équipage.

* * * * *

Et tous éclatèrent de rire, bonnement. Braves gens!

Le Diable au Sahara · 第 14 / 29 题