LES CACHALOTS

Le grand vapeur de la compagnie Sud-Atlantique, après avoir touché Dakar

pour faire du charbon et débarquer quelques fonctionnaires de l’Afrique

occidentale française, piquait droit sur Rio-de-Janeiro. Plusieurs mois

s’étaient écoulés depuis la signature des préliminaires qui avaient

terminé la grande guerre; les Alliés, pour se couvrir des pertes que

leur avait fait subir les sous-marins allemands, s’étaient fait livrer

la presque totalité de la flotte marchande appartenant à l’adversaire.

Ce grand paquebot, jadis, quand son port d’attache était à Hambourg,

s’appelait le _Vaterland_ ou le _Kronprinz_, on ne savait plus. A cette

heure, il était naturalisé français, il portait un autre nom inscrit sur

son tableau d’arrière et collationné sur les registres du bureau

_Veritas_. Les passagers considéraient avec une vanité de victoire les

mots germaniques par lesquels se dénonçaient encore les cabines de

bains, la salle à manger, l’escalier conduisant à la coupée. Ces

mots-là, à cette heure, avaient l’air de prisonniers.

Les visages étaient radieux. On pouvait enfin respirer après ce grand

cataclysme, et l’on respirait dans la gloire et dans l’honneur. Les

Français se disaient qu’ils avaient appris, dans cette guerre, le devoir

de l’activité, et qu’on allait bien le voir, là où ils allaient! Les

Brésiliens et les Argentins se trouvaient comme anoblis du coup d’épaule

qu’ils avaient donné, en même temps que les États-Unis, à la bonne

cause. Il y avait aussi des Anglais, ingénus, l’air juvénile jusque dans

la maturité, vigoureux. Une sorte d’allégresse particulière pénétrait ce

grand navire, où l’on se sentait entre amis, entre alliés seulement: il

n’y avait pas un Allemand sur ce vaisseau qui avait été allemand.

La plupart de ces passagers n’en étaient plus, d’ailleurs, à leur

première traversée. Ils se montraient blasés sur les ordinaires

spectacles de la mer: les somptueux couchers de soleil, qui changent

l’infini des flots en un parterre sans bornes de violettes et de mauves,

construisent dans le ciel des continents mouvants et lumineux; les

bâtiments empanachés de fumée qu’on croise sans s’arrêter, tandis que

quelques jumelles à peine sortent de leur étui pour tâcher de lire leur

nom et leur nationalité; même les beaux vols des poissons volants de

l’Atlantique, plus grands que ceux de la mer Rouge, aux écailles

diaprées comme celles des maquereaux, n’excitaient qu’une indolente

curiosité.

Cependant, un matin, une petite fille qui regardait les poissons volants

cria tout étonnée:

--Un jet d’eau, là-bas! Il y a un jet d’eau sur la mer.

Un vieux passager, ayant levé les yeux à son tour, après qu’il se fut

lentement dressé de sa chaise longue, certifia:

--C’est un souffleur!

On vit d’autres de ces jets de vapeur mêlée d’eau: toute une bande de

cachalots, une vingtaine au moins de ces monstres, qui semblaient se

poursuivre et jouer sur la face immense de l’océan. Sans doute, c’était

pour eux la saison des amours, un instinct puissant triomphait de leur

méfiance; ou bien trois ans de guerre, trois années pendant lesquelles

les pêcheurs les avaient laissés tranquilles, leur avaient donné à

croire qu’il n’y avait plus maintenant d’ennemis de leur race géante.

Parfois, ils avaient l’air de danser: une femelle plongeait devant un

mâle pour le séduire, ou par pure joie de vivre; on voyait jaillir de

l’onde dix ou quinze mètres de son corps énorme, noir, tout luisant

d’huile: le bruit de sa queue qui battait l’eau en retombant sonnait à

travers l’espace vide.

Le commandant avait pris sa lunette et regardait lui aussi. Il dit à une

passagère distinguée, à laquelle il avait fait les honneurs de sa

passerelle.

--On ne les rencontre, en général, que plus au sud de notre route, bien

plus au sud, entre Sainte-Hélène et l’Ascension. Les mauvaises mers les

auront poussés au nord, sans doute; ou bien ils sont devenus plus

hardis, depuis qu’on ne les chasse plus.

--Oh! mon commandant, mon commandant! supplia la passagère, allons les

voir de plus près! Ça vaut bien de perdre une heure...

--Oui! oui, confirmèrent d’autres spectateurs, groupés sous l’échelle et

qui avaient entendu. Faites route sur eux, mon commandant!

Le commandant hésita. Résolu déjà à céder, il se penchait vers le

téléphone...

A ce moment même, on entendit une détonation sourde; un grand souffle de

vent passa sur le navire, un souffle bizarre, qui courait à l’inverse

des vents «commerciaux», de l’alisé ordinaire. Une vaste gerbe d’écume

et de fumée monta vers le ciel comme un geyser. Les cachalots

plongèrent, silencieusement. Mais le matelot de vigie annonça:

--Il en est resté un! Débris d’un souffleur par bâbord, 30 degrés

nord-ouest!

Et le commandant déclara:

--Oui, il est en morceaux. La pauvre bête a passé sur une mine en

dérive...

Il ajouta, tout pâle:

--Dix minutes de plus, et si j’avais fait cette route, c’était le bateau

qui cognait dessus!... Combien de temps y en aura-t-il encore dans l’eau

de ces sales trucs?

* * * * *

... Oui, combien de temps encore, en pleine paix, pour rappeler aux

hommes la folie et la cruauté insensée de la guerre, les mines en dérive

continueraient-elles d’errer partout, au hasard, sur l’étendue des

flots,--leur méchanceté sournoise, inintelligente et désastreuse

flottant sans fin, jusqu’à la seconde farouche qu’elle rencontrerait

l’étrave d’un navire? Durant des années, en pleine paix, la mer

demeurerait presque aussi dangereuse qu’aux jours de la grande guerre.

Abandonnées par un courant, reprises par un autre, les mines perfides

feraient lentement le tour du globe, puis recommenceraient. Jusqu’au

jour...

* * * * *

... Il se pouvait que celle-là ne fût pas seule, qu’elle fît partie d’un

chapelet. Le grand paquebot ralentit sa marche. Il n’avança plus qu’avec

prudence, comme à tâtons. Les vagues poussèrent à sa rencontre de larges

lambeaux de chair, de l’huile, de la graisse qui surnageaient.

--Pauvre bête! dit un passager en frissonnant.

--J’aime mieux que ce soit elle que nous, répondit un autre: elle nous a

rendu un fier service!

A vingt milles de là, les cachalots étaient remontés à la surface. Une

femelle se rapprocha d’un vieux mâle, un pacha fier de son harem; sa

carapace de lard était toute couturée de cicatrices, nobles traces des

batailles d’amour qu’il avait livrées.

--Qu’est-ce que c’était que ça, dit-elle, Qu’est-ce que ça veut dire?...

--Une mine! grogna le vieux mâle. C’est honteux! Ça ne nous regarde pas,

ces choses-là, ce n’est pas pour nous!

* * * * *

Une fois encore, dans la création, les hommes et les bêtes n’étaient pas

du même avis.

Le Diable au Sahara · 第 16 / 29 题