les Cœurs d’Alène fut de leur inspirer l’amour du travail et de
l’agriculture. Cet art était complètement ignoré ou du moins fort peu
apprécié des sauvages avant l’arrivée des missionnaires; n’ayant aucune
demeure fixe et passant une bonne partie de l’année à chasser le
buffalo, ils ne trouvaient pas le temps de cultiver la terre. Maintenant
il n’en est pas un qui ne cultive un champ de blé, un petit potager et
qui ne possède son petit troupeau de chevaux et de vaches; à la disette
a succédé l’abondance, et par la vente du superflu, ils se procurent
auprès des Blancs des vêtements, des armes, des outils et tout ce dont
ils ont besoin. Ils reconnaissent qu’ils doivent cette prospérité aux
missionnaires et ne manquent aucune occasion de leur témoigner leur
gratitude.
Lorsque l’archevêque, Mgr Seghers, visita les Cœurs d’Alène, le grand
Chef André Seltis, dans une harangue adressée au prélat en présence des
principaux personnages de la tribu, dit entre autres choses: «Nous
sommes redevables de ce que nous possédons au travail de nos mains, mais
ces mains, qui nous les a données?--C’est KOLINZUTEN, c’est-à-dire
Dieu.--Et qui les a rendues actives et industrieuses, sinon la Robe
Noire? Le gouvernement de Washington ne nous a donné que des paroles,
tandis que la Robe Noire, sans tant de phrases, nous à comblés de tous
les biens, tant du corps que de l’âme. Soyons donc reconnaissants à la
Robe Noire, à l’archevêque chef des Robes Noires, au Pape chef des
évêques, et à Dieu le Grand Chef de tout l’univers.»
L’art de bâtir fait aussi de grands progrès dans la tribu. On y a
construit récemment un beau pensionnat pour les jeunes filles, une
maison pour les Sœurs, une église et un collège pour les jeunes gens,
chacun ayant contribué à ces constructions selon son pouvoir. Autour de
l’église on a élevé des maisons simples, mais propres, qui forment
maintenant un joli village. Les Indiens n’y habitent point pendant la
semaine; car la plupart d’entre eux demeurent sur leurs terres et n’y
viennent que le dimanche et les principales fêtes. C’est un plaisir de
les voir accourir de toutes parts le samedi soir au village, à pied, à
cheval ou en voiture. Arrivés chez eux, après avoir mis la maison en
ordre, les femmes vont se confesser et les hommes s’occupent de leurs
affaires. Au coucher du soleil, la cloche sonne, et aussitôt, quittant
toute autre occupation, tous se rendent à l’église.
V.
_Piété des Cœurs d’Alène._
Le village reste désert, l’église se remplit de fidèles qui accourent
aux offices. On récite d’abord en commun les prières du soir, puis tous
chantent avec une parfaite harmonie les Litanies de la Sainte Vierge,
suivies de la récitation du catéchisme: ensuite ils écoutent
l’instruction du missionnaire, et après l’Angelus, les femmes se
retirent et les hommes s’approchent du tribunal de la pénitence.
Le dimanche, dès l’aube, la cloche sonne l’Angelus et tous se préparent
à venir à l’église; peu après, au second coup de cloche, ils viennent
entendre la première messe, pendant laquelle ils récitent en commun les
prières du matin, le Rosaire et chantent quelques cantiques dans leur
langue. Beaucoup communient; et c’est chose émouvante de voir l’ordre,
la modestie et le recueillement avec lequel ils s’approchent de la table
sainte. Après la messe, les quelques assistants qui n’ont pas communié
sortent de l’église, et les autres récitent en commun les prières
d’action de grâces. A dix heures, on sonne la grand’messe et l’église se
remplit de nouveau. Toute l’assemblée chante en chœur le _Kyrie_, le
_Gloria_, le _Sanctus_, l’_Agnus Dei_, avec un cantique indien à
l’Offertoire, à l’Elévation et à la Communion, et cela d’une voix si
douce et si suave que les Blancs venus à la Mission, catholiques ou
protestants, en sont émerveillés. Quelquefois les enfants chantent
seuls, ce qui plaît infiniment aux parents. Après l’Evangile, le Père
prêche en langue sauvage au milieu d’un profond silence. Si parfois il
arrive qu’un nourrisson se mette à pleurer et que la mère ne se presse
pas de l’emporter, un des chefs se lève et lui fait signe de sortir,
comme cela se pratiquait dans l’Eglise primitive. La mère obéit aussitôt
et ne rentre à l’église que quand le bambin s’est calmé.
A cette messe, quelque tardive qu’elle soit, communient tous ceux qui
n’ont pu le faire à la première; et vers midi l’office se termine par la
récitation de l’Angelus. Dans l’après-midi, on fait le catéchisme au
peuple; puis on donne la bénédiction du S. Sacrement, pendant laquelle
tous chantent en chœur l’_O Salutaris_, une hymne à la Ste Vierge et le
_Tantum ergo_; ensuite a lieu une autre prédication en langue indienne,
et la cérémonie s’achève par un cantique populaire.
VI.
_Education de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène._
Un mot maintenant des écoles indiennes. Les Pères Jésuites ont construit
des collèges pour les garçons, et les religieuses des pensionnats pour
les filles. Tous ces enfants étudient avec zèle, apprennent avec
facilité et sont remarquablement dociles et disciplinés. Le petit
sauvage, quelque grossier et arriéré qu’il soit à son entrée au collège,
apprend en quelques mois à parler l’anglais; et après trois ou quatre
ans, il sait lire et écrire en cette langue, connaît un peu d’histoire
sacrée ou profane, les éléments de l’arithmétique et la géographie des
deux hémisphères. Ces premières études terminées, on l’applique à
quelque art ou métier, où généralement il réussit à merveille.
Les filles aussi sont intelligentes et éveillées. Lorsqu’elles ont
appris la langue anglaise, l’histoire, la géographie et l’arithmétique
comme leurs frères, on les forme aux travaux domestiques pour en faire
de bonnes ménagères. Elles apprennent à coudre, à faire le pain, à
filer, à tricoter, etc. Elles sont si habiles dans l’art de la broderie,
que leurs travaux obtiennent les premiers prix dans toutes les
expositions.
Tous les Cœurs d’Alène, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont une
aptitude étonnante pour la musique; ils ont de belles voix et l’oreille
juste; ils connaissent les notes et exécutent avec facilité, en
s’accompagnant sur l’orgue, toutes sortes de morceaux. Les jeunes gens
montrent beaucoup de goût pour les beaux-arts: peinture, sculpture,
dessin; et quant à la calligraphie, ils laissent loin derrière eux les
enfants des Blancs. Leur langue, si barbare qu’elle paraisse, si âpre et
si dure qu’en soit la prononciation à cause de ses consonnes doubles et
de ses nombreuses gutturales, ne manque pas cependant d’une certaine
beauté, grâce à la richesse de son vocabulaire et à la régularité de ses
formes grammaticales. Par exemple, le verbe actif a non seulement des
terminaisons différentes pour les première, seconde et troisième
personnes, mais aussi pour exprimer les différents régimes: ainsi dans
les expressions latines (1) _feci te_; je t’ai fait, (2) _feci illum_,
je l’ai fait, (3) _feci vos_, je vous ai faits, (4) _feci illos_, je les
ai faits, le mot _feci_ a les quatre inflexions différentes: (1)
_Kolinzin_, (2) _Kolin_, (3) _Kolitlemen_, (4) _Koolin_. Il en est de
même pour les temps du présent et du futur.
Si, à ces terminaisons déjà nombreuses, on ajoute les composés, les
dérivés, tous les adverbes, affixes, suffixes qui modifient le verbe et
changent les flexions de personnes, de nombre, de temps et de modes, le
verbe _Kolin_ (faire) compte plus de mille désinences différentes; et il
en est de même pour les autres verbes actifs.
Il est difficile d’expliquer comment une nation sauvage, sans aucune
connaissance de l’écriture, a pu conserver une langue aussi riche et de
formes aussi variées. Nous laissons aux linguistes le soin de déterminer
l’origine et la famille de cette langue.
VII.
_Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène._
Les nouveaux chrétiens voient en tout missionnaire un messager du ciel,
et l’on ne saurait dire la joie que leur
[Illustration: Une Mission indienne.]
cause sa venue. Pour en donner une idée, il suffira de rapporter ce
qu’écrivait il y a quelque temps un missionnaire nouvellement arrivé
dans cette Réduction. «Après avoir fait par mer le trajet de San
Francisco à Portland, principale ville de l’Orégon, et de Portland à
Walluda, petite ville du territoire de Washington, sur les bords du
grand et beau fleuve Colombia, il me restait encore à parcourir à cheval
240 milles pour atteindre la Mission du Sacré-Cœur, dans la Réserve des
Cœurs d’Alène. A Walluda, je rencontrai un missionnaire venu à ma
rencontre. Il amenait un cheval pour moi et un autre pour les bagages.
Vers midi, nous nous mîmes en route pour arriver avant la nuit à
Wallawalla, distant de 30 milles, où il avait laissé les couvertures et
les provisions. Il nous fallut galoper longtemps; j’arrivai à demi mort
de fatigue et affreusement courbaturé par cette course rapide. Nous nous
reposâmes un jour, puis nous repartîmes, et après avoir parcouru 35
milles, nous descendîmes dans la maison d’un Américain. Le matin nous
remontâmes de nouveau à cheval, et après avoir parcouru 40 lieues, nous
campions à la belle étoile. Mon compagnon, me voyant à bout de forces,
déchargea les valises, dessella les chevaux et les attacha à de longues
cordes pour qu’ils pussent brouter dans la prairie, alluma un grand feu
et me prépara un léger souper avec une tasse de café. Après le repas, il
étendit sur la terre nue deux peaux de bisons avec deux couvertures de
laine. Le lit était, à vrai dire, un peu dur, mais j’y dormis
profondément jusqu’au matin. Mon compagnon, éveillé de bonne heure, fit
sa méditation et prépara le déjeuner, pendant que je faisais la grasse
matinée. Quand tout fut prêt, il m’éveilla: «Eh! mon brave, faites un
grand signe de croix, récitons l’Angelus et venez déjeuner.» Alors je
mangeai un peu, mais je me sentais encore bien fatigué. Après ce
modeste repas, on sella les chevaux, rechargea les bagages et nous nous
remîmes en chemin. Vers le soir, après une course de 30 milles, nous
campions de nouveau à la belle étoile. J’étais honteux de voir qu’avec
la meilleure volonté du monde, je ne pouvais jusqu’ici aider en rien mon
compagnon; mais, à partir de ce moment, je pus lui donner un coup de
main. Car de jour en jour je m’accoutumais à ce genre de vie et me
sentais plus fort; si bien que huit jours après, à notre arrivée à la
Mission, on me surnomma «Yopicut Kuailef», la vigoureuse et forte Robe
Noire.
»L’avant-dernier jour de notre voyage, avant midi, nous avions rencontré
quelques tentes de sauvages; nous nous arrêtâmes et tous vinrent à notre
rencontre et nous firent le meilleur accueil; en nous serrant la main,
ils nous invitèrent à descendre de cheval pour entrer dans leur tente.
»Mon compagnon me dit: «Ce sont des Cœurs d’Alène; ils ont un enfant à
baptiser, ils veulent voir la nouvelle Robe Noire et sans doute la
baptiser elle aussi d’un beau nom sauvage.
»--Et comment m’appelleront-ils? demandai-je.
»--Je ne sais pas, peut-être Ours Noir, ou Loup Féroce, ou encore Grand
Mangeur.
»--Eh! quels beaux noms!
»--Ce sont de très beaux noms dans ce pays-ci; entrons.
»--Mais où est la porte?
»--Comment? après avoir tant étudié, vous n’êtes pas encore capable de
trouver la porte d’une tente de sauvage? La voici.» Et soulevant une
peau, il découvrit une ouverture d’environ 30 cm. de diamètre.
»--Et comment entre-t-on?
»--Vous voilà bien embarrassé! On baisse la tête, on se met à quatre
pattes et on rampe comme un chat.» Cela dit, il entra le premier et je
le suivis. On avait déjà préparé en guise de siège une peau de buffalo
sur la terre nue; nous nous assîmes les jambes étendues et la
conversation commença, sans que je pusse saisir un seul mot.
»--Que disent-ils?
»--Ils demandent si nous voulons dîner.
»--Eh bien, dînons.
»--Un peu de poisson sec, grillé, avec des racines, sera tout le menu;
mais si vous voulez attendre, on vous servira à l’américaine.
»--Pas du tout, mangeons à la sauvage.»
»De fait on mangea ainsi; et le repas fini, dans une tente transformée
en chapelle, je baptisai un enfant; et ce furent là les prémices de ma
mission. Je parlai un peu par interprète, et ces bons sauvages étaient
tout heureux de voir un missionnaire qui dès son arrivée mangeait déjà
comme eux.
»--Tu t’appelleras «Yopicut», me dit le chef. Je le remerciai et, après
une bonne poignée de main, nous partîmes.
»Le soir, nous nous arrêtâmes près du Lac Cœur d’Alène, dans un
campement de sauvages. Les Indiens vinrent nous souhaiter la bienvenue
et nous offrirent leurs services pour préparer notre repas; mais quand
tout fut prêt, ils disparurent en disant qu’ils reviendraient après
notre souper pour se confesser, parce qu’ils n’avaient pas pu se rendre
à la Mission, faute de chevaux.
»De fait, après le souper, le chef donna un coup de cloche et ils se
réunirent dans une grande chapelle où nous les rejoignîmes. La Robe
Noire fit le signe de la croix et tous ces Indiens agenouillés
commencèrent à prier à haute voix avec recueillement et dévotion.
J’étais transporté d’admiration et de plaisir. Après la prière, ils
entonnèrent le cantique du soir à la Madone. Oh! la suave et pieuse
mélodie! Et cela au cœur des forêts vierges des Montagnes Rocheuses!
Après le cantique, le Père leur posa quelques questions sur la doctrine
chrétienne, auxquelles ils répondirent, jeunes et vieux, y compris le
chef. Ensuite ils se confessèrent dans l’espoir de communier le
lendemain; et quand ils virent que la chose n’était pas possible, vu que
nous n’avions pas apporté notre pierre d’autel pour célébrer, ils en
furent désolés.
»Le lendemain, nous nous remîmes en route et entrâmes dans une épaisse
forêt, et vers 3 h. de l’après-midi nous débouchâmes dans une clairière
où s’élevait une fort jolie petite église entourée de maisonnettes
rangées autour d’une belle place. Je n’aurais jamais cru trouver dans
ces déserts un aussi beau village.
»--Qui a bâti cette église avec portique à colonnes?
»--Les sauvages, instruits et aidés par le P. Magri, maltais, et dirigés
par le P. Ravalli, romain, qui en fut l’architecte.
»--Et vous appelez sauvages des gens qui savent élever de tels édifices?
»--Ils s’appelaient ainsi avant la venue des missionnaires et ils
s’appellent encore ainsi, quoiqu’ils soient d’habiles ouvriers et
d’excellents chrétiens.»
»En ce moment nous entrions dans le village et les voici tous qui nous
entourent pour nous souhaiter la bienvenue. Le missionnaire de la tribu
vint à notre rencontre, modérant l’enthousiasme de ses paroissiens qui,
tout joyeux de nous voir arriver, se bousculaient pour nous prendre la
main. «Mes enfants, disait-il, ces bons Pères sont fatigués;
laissez-les entrer dans leur case pour se reposer; un peu plus tard, je
vous appellerai et vous viendrez les voir.»
»Ils nous quittèrent avec ces mots «Gest spalgat» (bonjour), et nous
entrâmes dans ce palais de six petites chambres, que le Père
missionnaire avait coutume d’appeler en plaisantant son «étui». La
chambre, en effet, était juste assez grande pour contenir un lit, une
petite table, deux chaises et un poêle. Cette maisonnette, ces cellules
me sont plus chères que tous les palais du monde. Et je commence à
apprendre cette langue, vraiment sauvage...»
VIII.
_Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène._
«Déjà un grand nombre d’Indiens étaient réunis à la Mission et il en
arrivait d’autres chaque jour pour la fête de Noël, qu’ils appellent la
fête des «Toopskelinger», c’est-à-dire «des coups de fusil»; on verra
plus loin pourquoi ils la nomment ainsi.
»Dès le commencement de la neuvaine, l’église était bondée de monde, le
matin pour la messe et le chapelet, le soir pour l’instruction et le
salut.
»Tous les Cœurs d’Alène sont-ils déjà ici? demandai-je au missionnaire.
»--Non, on en attend encore d’autres.
»--Et quand ils seront arrivés, où se mettront-ils, puisque l’église est
comble?»
»--Le sauvage sait toujours trouver une place; et si vraiment il n’y en
avait plus, on sortirait les bancs et l’on mettrait les plus jeunes dans
le chœur. Du reste soyez certain qu’une église que nous disons comble en
Europe, pourrait ici contenir encore deux fois autant de monde.
»--Combien sont-ils en tout, les Cœurs d’Alène?
»--Avec leurs amis, catholiques de la tribu des Spokanes, ils sont
environ un millier.
»--Viendront-ils tous?
»--Certainement, quand même il y aurait plusieurs pieds de neige. Je
vous montrerai une vieille Indienne venue à pied de 30 milles de
distance, et qui a dû traverser plusieurs rivières avec de l’eau jusqu’à
la ceinture.»
»Cependant les Indiens continuaient à arriver chaque jour à la Mission;
lorsque tous furent réunis, les chefs s’assemblèrent en conseil et en
séance publique, discutèrent les différentes causes civiles et
criminelles qu’ils avaient à traiter. Ensuite le grand chef, président
du conseil, après avoir pris l’avis de tous les autres chefs, prononça
la sentence, condamnant quelques-uns à la réprimande, un à dix, un autre
à 50 coups de bâton, un troisième à deux jours de prison et de jeûne.
»Le septième jour de cette neuvaine, le missionnaire confessa les
femmes, du matin au soir, et, le huitième jour, les hommes. Pendant ce
temps, des jeunes gens préparaient sur la place un immense bûcher, en
grande partie de bois résineux, pour allumer un grand feu pour la nuit
de Noël. Le neuvième jour se passa encore à entendre les confessions
jusqu’au soir. Et quand le pauvre missionnaire croyait en avoir fini et
se retirait pour prendre un peu de repos avant la messe de minuit, voici
venir une foule de gens avec mille doutes et difficultés. Un chef
voulait savoir combien de coups de fusil on devait tirer, un autre ce
qu’il devait dire au peuple avant d’entrer à l’église; un troisième à
quelle heure on devait allumer le bûcher; puis un vieillard demanda
combien de bergers étaient venus adorer l’Enfant Jésus; un jeune homme
qui devait chanter voulait qu’on lui rappelât deux ou trois paroles du
cantique de Noël, qu’il avait oubliées; le premier chantre venait
s’informer de l’ordre des cérémonies et des chants; un bon vieux qui
avait fumé sa pipe quelques instants auparavant, demandait s’il pouvait
communier à minuit; et une foule d’autres questions du même genre.
C’était un vrai tourment pour le missionnaire, fatigué par les
prédications de la neuvaine et par trois jours entiers de confessions;
mais pour moi c’était une vraie joie de voir tant de foi, de simplicité
et de confiance dans le Père. Enfin à 11 h. on alluma le feu sur la
place, et on se serait cru en plein jour. Les Indiens s’assemblèrent
autour et les chefs se mirent chacun à leur parler de la fête. La nuit
était très froide et, bien que le sol fût couvert de plus de deux pieds
de neige, personne n’y prenait garde, tous semblaient jouir de la
solennité et écoutaient avec plaisir les discours des chefs. Je
contemplais tout cela de la porte de l’église et de temps en temps je
m’approchais du feu pour me réchauffer. Les discours finis, la cloche
sonna et le peuple rentra en bel ordre dans l’église. A un nouveau
signal, on salua d’une décharge générale la naissance du Rédempteur, et
le _Gloria in excelsis Deo_, alternant avec des couplets en langue
indienne, retentit harmonieusement dans la gracieuse petite église,
changée en un vrai paradis sur terre. Après le _Gloria_, et comme il
était près de minuit, à un nouveau signal de la cloche, on tira une
nouvelle salve, et la grand’messe commença. J’y pris part comme maître
des cérémonies, et je dirigeai les évolutions d’une demi-douzaine de
petits enfants de chœur indiens. Les chantres entonnèrent un très
solennel _Kyrie_ que je n’avais jamais entendu et que toute l’assemblée
reprenait en chœur. Cette musique aurait plu dans n’importe quelle
ville d’Europe. La communion générale fut très émouvante; le célébrant
lui-même fut si touché de tant de ferveur qu’il versait d’abondantes
larmes. Suivit alors une messe d’actions de grâces à laquelle tous
assistèrent, et la cérémonie s’acheva par un «fervorino» en langue
sauvage
[Illustration: Chefs chrétiens et deux missionnaires.]
et un beau cantique. Il était 3 h. du matin. A 6 h. il y eut une autre
messe à laquelle communièrent les vieillards, les aveugles, les infirmes
et ceux qui avaient pris soin d’eux pendant la messe de minuit. Plus
tard on chanta une autre grand’messe; puis on prépara un grand dîner
pour toute la tribu au milieu de la place: spectacle impossible à
décrire; pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu.»
Un mot de leur dévotion à la T. S. Vierge: elle est à la fois tendre et
affectueuse, forte et persévérante. On me dit que pour la Madone ils
font de grands sacrifices, qui vont parfois jusqu’à l’héroïsme. Quand un
missionnaire craint de ne pas obtenir de l’un d’entre eux une chose trop
pénible à l’amour-propre, il fui dit: «Faites-le pour la Madone.» Alors
le «non» expire sur ses lèvres; il rougit, courbe le front, baisse les
yeux et une larme furtive roule sur ses joues. On ne peut rien refuser à
la Madone; et la nature, malgré sa répugnance, est forcée de se
soumettre. Le coupable se présente au sanctuaire de Marie, prie avec
ferveur; la Ste Vierge répand dans son âme la force qui triomphe de
toute difficulté, la réconciliation se fait, l’occasion est éloignée.
Ils n’ont pas moins de dévotion au Sacré-Cœur, à qui est consacrée leur
église. Presque tous les adultes font partie de l’Apostolat de la Prière
et de la Confrérie du Sacré-Cœur. Ils sont très exacts à réciter chaque
jour les prières prescrites, et beaucoup d’entre eux viennent non
seulement de loin pour communier le premier vendredi du mois, mais ils
ne laissent passer aucune semaine sans faire, le vendredi, un acte
solennel de réparation à ce divin Cœur, si cruellement offensé par les
hommes qu’il a tant aimés! Ceux qui ne peuvent venir le vendredi, font
la sainte communion le premier dimanche du mois.
A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre de la communion réparatrice,
que sept d’entre eux se présentèrent aussitôt pour former une sainte
ligue et communier chacun son jour en réparation des outrages commis
envers le S. Sacrement. Pris d’une sainte émulation, ils obtinrent de
former plusieurs séries hebdomadaires de communions réparatrices.
La fête du Sacré-Cœur, bien qu’elle suive de près celle du S. Sacrement,
se célèbre de la façon la plus solennelle chez les Cœurs d’Alène, et,
s’il est possible, avec plus de dévotion encore. Longtemps avant la
fête, le chef envoie ses messagers aux tribus voisines, les Nez-Percés,
les Spokanes, les Kalispéles et jusqu’aux Sgoyelpi, à une distance de
150 milles, pour les inviter à venir à De Smet (c’est le nom de leur
village) pour prendre part à la grande fête du Sacré-Cœur. Beaucoup
acceptent l’invitation et après avoir célébré chez eux la fête du
_Corpus Domini_, ils se rendent avec leurs familles à De Smet, où ils
campent au nombre de plusieurs milliers. Ces fêtes attirent bon nombre
de païens, dont quelques-uns se convertissent, et aussi beaucoup de
blancs; les catholiques sont attirés par leur dévotion et les
protestants viennent admirer la piété des bons sauvages. Les chefs et
les principaux de chaque tribu sont hébergés dans les maisons, les
autres campent sous la tente. A cette occasion on fait la quête pour les
pauvres. Le crieur public parcourt les rues, invitant le peuple à faire
l’aumône. Alors hommes et femmes en grand nombre sortent de leurs
maisons et se rendent auprès du chef, apportent couverture, chapeau,
pardessus, chemise, etc.; quelques-uns donnent de la farine, de la
viande fumée, des patates ou autres provisions; d’autres offrent un peu
d’argent; il en est même qui font l’aumône d’un cheval ou d’un veau.
L’an dernier, sur l’invitation de Mgr d’Orégon, ils firent une quête
pour le Pape, assez fructueuse, eu égard à leur pauvreté. Qu’il est beau
de voir ces pauvres sauvages aider du produit de leur travail le Père
commun des fidèles, dépouillé par les ennemis de Jésus-Christ!