A l’Est de la Réserve des Pieds-Noirs s’étendent d’immenses prairies,

légèrement ondulées comme les vagues de la mer. A soixante milles

environ s’élèvent trois collines appelées _Collines de l’herbe douce_.

Trois guerriers Pieds-Noirs, au cours d’une chasse, s’approchèrent de la

colline du milieu qui est la plus élevée. En gravissant la pente, ils

rencontrèrent un sentier battu, mais sans aucune trace d’animaux. A

mi-côte, ils entendirent un sifflement aigu et virent au sommet de la

colline un grand serpent enroulé sur lui-même, la tête dressée au-dessus

des anneaux. Cette tête ressemblait à celle d’un taureau avec de longues

cornes; il dardait la langue en sifflant avec rage. Les Pieds-Noirs

épouvantés s’écrièrent: Sauvons-nous. Mais l’un d’eux s’obstina

follement à vouloir tuer le monstre et descendit de cheval. Les deux

autres l’abandonnèrent et s’enfuirent précipitamment. Bientôt ils

entendirent un coup de fusil et le bruissement du serpent qui s’élançait

du haut de la colline. La fumée dissipée, leur compagnon avec son cheval

avait disparu et ils virent le serpent seul remonter lentement vers la

cime. Les Pieds-Noirs s’en retournèrent au camp en chantant l’hymne des

morts et racontèrent comment leur camarade avait été englouti vivant par

un serpent. Une centaine de guerriers se rendirent à la colline, et

voyant le serpent la tête haute et menaçante, à un signal donné, ils

tirèrent tous ensemble sur lui et s’enfuirent poursuivis par le monstre.

A mi-côte cependant il s’arrêta et regagna le sommet. Les Pieds-Noirs

revinrent à la charge. Pour la quatrième fois ils tirèrent: l’animal

blessé s’abattit, frappant lourdement le sol de sa queue. Les Indiens

continuèrent à tirer et au coucher du soleil la bête était morte.

Plusieurs avaient envie de s’approcher, mais ils craignaient un malheur;

cependant ils s’enhardirent jusqu’à passer en courant près du cadavre et

redescendirent en toute hâte de la colline.

L’année suivante, quelques guerriers se trouvant dans ces parages, se

dirent: Allons voir le serpent que nous avons tué l’an dernier. Ils

gravirent la colline et virent le squelette immense du monstre et,

dedans, le squelette de l’homme et du cheval. «Et la selle, demandai-je,

ne l’avait-il pas aussi avalée?--Non, me répondit froidement un Indien,

cet homme n’avait pas de selle, il montait à poil.»

XXI.

_Serpents à sonnettes._

L’Etat du Montana et surtout la Réserve des Corbeaux abondent en

serpents à sonnettes, dont la morsure est toujours mortelle. Ils ont

plus d’un mètre de long et trois centimètres environ de diamètre; leur

couleur est noirâtre avec des taches jaunes; ils portent à la queue leur

sonnette, composée d’une dizaine d’anneaux très minces, s’emboîtant

comme des vertèbres les uns dans les autres. Par les vibrations rapides

de ces anneaux, ils produisent un son pareil à celui que font en volant

certaines sauterelles. Pour mordre, ils enfoncent deux dents en forme de

crochets et percées de haut en bas: à l’extrémité inférieure de ces

crochets se trouvent deux vésicules pleines de venin mortel. Les dents

ayant pénétré dans la chair de la victime, les vésicules projettent

aussitôt leur liquide, qui, une fois entré dans la circulation du sang,

fait son œuvre en quelques heures. Les douleurs sont très vives et

l’enflure des membres immédiate; mais ce qui amène la mort, c’est une

paralysie du cœur; aussi est-il nécessaire de tenir cet organe en

mouvement jusqu’à ce que le venin soit éliminé. Il y a plusieurs

remèdes, mais le principal, c’est l’eau-de-vie; prise en quantité

suffisante, elle active la circulation, calme la souffrance et

neutralise l’effet du poison.

Les serpents à sonnettes s’avancent par bonds proportionnés à leur

longueur. Ils enroulent sur leur queue les deux tiers de leur corps; le

reste avec la tête se dresse au-dessus des anneaux dont ils se servent

comme d’un ressort pour s’élancer sur leur proie.

Quand on voyage dans la prairie, un écart subit du cheval et le

battement rapide des sonnettes annoncent la présence du serpent. Les

chevaux en ont une peur extrême.

J’ai eu la chance d’en tuer au moins une quinzaine.

Voici comment je faisais: je cassais d’abord les reins du serpent à

coups de pierre; puis, lui abaissant le haut du corps avec un bâton, je

lui mettais le pied sur le cou et lui tranchais la tête. On peut aussi

lui briser l’échine avec un long bâton, mais il est dangereux de s’en

approcher. Me trouvant un jour dans une prairie où il n’y avait ni

bâtons ni pierres, j’enlevai mes bottes, je les lançai l’une après

l’autre sur l’animal, et quand il fut à moitié mort, je lui coupai la

tête.

Les serpents à sonnettes recherchent le voisinage des chiens de prairie.

Les animaux ainsi appelés par les sauvages sont de véritables écureuils

qui, au lieu de vivre sur les arbres, habitent dans des terriers. A

certains endroits on les voit par centaines groupés en familles autour

de leurs trous, assis sur leur train de derrière, droits comme des

piquets et se servant de leurs pattes de devant comme de mains. Leur cri

ressemble à celui des rats; dès qu’ils voient venir quelqu’un, ils

rentrent prestement dans leur trou, mais avant de disparaître sous

terre, ils agitent rapidement la queue comme pour saluer.

Je l’ai dit plus haut, les serpents à sonnettes visitent souvent ces

terriers, si bien qu’on les croit grands amis des chiens de prairie. Or,

un jour que je me trouvais dans une de ces colonies de chiens, je vis un

gros serpent à sonnettes couché tranquillement à l’entrée d’un terrier;

au milieu du ventre, il avait une bosse, grosse comme le poing. Je tuai

le serpent: avec mon couteau je lui ouvris le ventre et j’y trouvai un

petit chien de prairie qu’il avait avalé tout entier avec ses poils.

J’en conclus que les serpents à sonnettes, loin d’être les amis des

chiens de prairie, sont leurs plus mortels ennemis et qu’ils ne visitent

leurs terriers que pour dévorer leurs petits.

XXII.

_Le climat du pays des Pieds-Noirs._

Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons

poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque

pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la

culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource

est le bétail.

L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30°

Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°.

Depuis la fin de décembre jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque

toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné

de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest

sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils

amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de

fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on

a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir

d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux

plus graves accidents.

Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige

deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut

changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage.

Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la

Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de

froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa

lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau

était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il

essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la

lanterne à côté de lui.

Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les

moustaches, les cheveux et une partie des vêtements.

Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il

s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près

de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas

laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma

part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été

sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une

tempête, je m’égarai et restai un jour et toute une nuit seul dans la

neige par un froid de 27° au-dessous de zéro.

Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours

et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est

alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans

abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir

serait s’exposer à mourir de froid.

Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total

à la Providence.

CHAPITRE II.

UNE TRIBU CHRÉTIENNE: LES CŒURS D’ALÈNE.

I.

_La tribu des Cœurs d’Alène._

Parmi les tribus indiennes des Montagnes Rocheuses, l’une des plus

importantes est celle des _Cœurs d’Alène_. Les Cœurs d’Alène, ainsi

nommés par les trappeurs canadiens à cause de leur férocité et de leur

astuce, comptaient jusqu’à ces dernières années parmi les plus

belliqueux habitants de l’Amérique septentrionale. Toujours en guerre,

non seulement avec les Blancs et les troupes des Etats-Unis, mais encore

avec les tribus voisines, ils mettaient toute leur gloire à voler les

chevaux, les provisions, les femmes et les enfants de leurs ennemis, et

à tuer tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Non contents de tuer,

ils mutilaient les cadavres d’une façon atroce, leur enlevant la peau du

crâne avec toute la chevelure, qu’ils conservaient comme un trophée de

leur victoire. Il semble qu’ils ne pratiquaient aucun culte religieux;

toutefois ils avaient une notion confuse du Créateur et d’autres esprits

inférieurs habitant le corps des animaux. Ils employaient des rites

superstitieux pour se rendre favorables les génies tutélaires qu’ils

appellent «Suuméck», c’est-à-dire protecteurs du peuple, spécialement

dans la maladie ou avant d’aller à la chasse, à la pêche ou à la guerre.

Quand un chef ou un homme important de la tribu voulait marier son fils,

il lui disait: «Mon fils, te voilà déjà grand; il est temps que tu

prennes femme, mais si tu veux en avoir parmi les plus laborieuses et

les plus riches, il faut que par tes actes tu montres que tu es un

homme. Va donc dans la montagne chercher ton génie protecteur Suuméck,

et quand tu l’auras trouvé, cours tuer quelques ennemis, et ainsi tu

acquerras le renom d’un brave et tu pourras posséder les femmes de ton

choix.»

A ces paroles, le fils partait; il gravissait les plus hautes cîmes des

montagnes, l’imagination pleine des visions superstitieuses dont il

avait cent fois entendu le récit dans son enfance. Sur ces sommets,

dormant à la belle étoile, ne se nourrissant que de racines sauvages,

brisé de fatigue par le voyage, les veilles et la faim, il voyait ou

croyait voir son Suuméck dans un loup, un cerf, un ours ou un autre

animal, et croyait entendre une voix mystérieuse qui lui promettait

qu’il deviendrait très habile dans l’art de la médecine (sorcellerie),

soit dans la guerre, soit à la chasse. Alors il retournait chez lui et

racontait à sa famille la vision qu’il avait eue. Le bruit de ses

exploits se répandait rapidement dans toute la contrée et il passait

partout pour un héros. Alors son père lui demandait quelle jeune fille

il voulait prendre pour femme; il allait lui-même la demander aux

parents en leur promettant pour dot deux, trois ou plusieurs chevaux. Et

sans que la fiancée connût son futur époux, sans qu’on lui eût demandé

son consentement, le mariage était décidé. Si la jeune fille refusait

cette union, son père la battait cruellement jusqu’à ce qu’elle se pliât

à sa volonté; et ainsi, la pauvrette, pour ne pas mourir sous les

coups, se rendait malgré elle à la maison de son futur époux.

Souvent le jeune brave allait tuer quelques ennemis ou voler des

chevaux; s’il réussissait, devenu plus célèbre encore, il pouvait

acheter d’autres femmes qui lui servaient d’esclaves et qu’il avait le

droit de maltraiter et même de tuer, dès qu’elles cessaient de lui

plaire. Nourriture, vêtement, habitation, tout respirait la barbarie.

Les Cœurs d’Alène ne cultivaient pas les champs, ne bâtissaient point de

maisons, n’avaient point de demeures stables; ils menaient une vie

errante, vivant de chasse, de pêche et de racines sauvages. Grâce à leur

paresse et à leur imprévoyance, ils se trouvaient souvent dans la plus

extrême pénurie, surtout au printemps, lorsque la neige et la glace leur

rendaient impossibles la pêche et la récolte des racines sauvages dans

les forêts.

Un Indien se rappelant ces temps malheureux disait au missionnaire:

«Robe Noire, combien nous vous devons être reconnaissants! Dans ma

jeunesse, ma mère et ma grand’mère étaient obligées en hiver d’enlever

la neige de la prairie pour arracher quelques racines de «gamascie» pour

apaiser leur faim; et maintenant mon grenier est toujours plein d’une

année à l’autre.»

Une tente en peau de buffalo (bison) leur servait de demeure, où ils

dormaient pêle-mêle sur des peaux étendues par terre. Ceux qui étaient

plus à l’aise, pour mieux se garantir du froid, recouvraient leurs

tentes de nattes; pour vêtements, ils ne portaient que des peaux de cerf

ou de buffalo.

Les femmes devaient non seulement recueillir les racines qui leur

servaient d’aliment, mais encore abattre les arbres, fendre le bois et

le porter à la tente, ce qui était un travail très dur, vu qu’il

fallait une énorme quantité de bois pour se protéger contre les froids

très rigoureux de ces montagnes. Parmi les hommes, à cause de leur

tempérament fougueux et emporté, éclataient souvent des querelles

suivies de blessures et de meurtres. Bref, leur manière de vivre était

barbare autant que dure et pénible, contraints qu’ils étaient

d’entreprendre de longs voyages pour chasser le buffalo. Les femmes

portant leurs enfants sur leurs épaules devaient les suivre et, avec

mille fatigues, allumer le feu, préparer les repas, dresser la tente

tous les soirs, l’enlever le matin et soigner les chevaux. Tel était le

triste sort des Cœurs d’Alène avant qu’on ne leur eût prêché la foi

chrétienne.

II.

_Conversion des Cœurs d’Alène._

Ceux qui visitent maintenant ces tribus, auraient peine à croire notre

récit, s’il n’était confirmé par le témoignage du bon P. JOSET, un des

premiers compagnons du P. de Smet, qui a vécu parmi ces sauvages pendant

41 ans. Mais comment, demandera quelqu’un, une nation aussi barbare

a-t-elle pu être amenée à embrasser la civilisation chrétienne? Pour

accomplir cette grande œuvre, Dieu choisit le P. de Smet, de vénérée

mémoire. Se souvenant de cette parole du Christ: «Allez dans le monde

entier prêcher l’Evangile à toute créature», il se rendit le premier

chez les Cœurs d’Alène en 1841 et baptisa d’abord quelques enfants. De

grandes difficultés s’opposaient à son généreux projet de convertir à la

vraie foi toute cette tribu; mais elles ne l’arrêtèrent point. Presque

sans ressources, avec peu de compagnons, l’année suivante, 1842,

[Illustration: Convoi d’émigrants attaqué et brûlé par les Indiens.]

il fonda la mission du Sacré-Cœur et la donna à gouverner au P. NICOLAS

POINT, jésuite français, auquel il adjoignit un Belge, le Fr. CHARLES.

Ils demeurèrent seuls jusqu’en 1844; à cette époque vint les rejoindre

le P. JOSET, suivi quelques années après, en 1854, d’un bon nombre de

Pères italiens des provinces de Turin et de Rome. Le zèle et la patience

des missionnaires triomphèrent peu à peu des obstacles qui s’opposaient

à la conversion de cette tribu et qui venaient pour la plupart de leur

vie errante et de leur inimitié envers les Blancs. Aujourd’hui toute la

tribu des Cœurs d’Alène est catholique et si fervente que tous, sans

exception, s’approchent des sacrements aux principales fêtes de l’année.

Beaucoup communient chaque premier vendredi du mois ou même plus

souvent; de là la pureté et l’honnêteté de leur vie.

Ils célèbrent leurs mariages selon les rites de l’Eglise, et se

préparent à ce grand acte par plusieurs mois de prières et de

recueillement. Ils gardent si religieusement la foi conjugale, que

jamais parmi eux on ne vit un seul divorce. Les femmes, autrefois

traitées comme des bêtes de somme, sont actuellement aimées et

respectées de leurs maris, et personne n’oserait prendre avec elles la

moindre liberté. Elles ne se montrent en public qu’avec une ou plusieurs

compagnes, toujours très modestement vêtues, portant sur la poitrine en

guise de bijou une médaille de la Vierge Immaculée.

Chez les Cœurs d’Alène, l’esprit de justice et de fidélité à la parole

donnée dans leurs rapports avec les Blancs ou avec les autres sauvages

sont fort remarquables: si bien que ce nom de Cœurs d’Alène, qui leur

avait été donné à cause de leur astuce et de leur perfidie, signifie

maintenant un Indien honnête, tandis que le nom d’Indien est pour les

Blancs synonyme de voleur et de coquin. Leur droiture est citée avec

éloge par les voyageurs américains et les colons du voisinage. Pour

éprouver leur honnêteté, quelques Blancs confièrent la garde de leur

maison à un jeune Cœur d’Alène en y laissant des provisions, quelque

monnaie d’or et d’argent, et du tabac. Quel ne fut pas leur étonnement

quand à leur retour ils retrouvèrent tout en place! Bien plus, si en

parcourant leurs forêts, ils découvrent de l’argent ou quelque autre

objet perdu par les voyageurs, ils n’ont point de repos qu’ils ne

l’aient rendu au propriétaire, tant ils respectent le bien d’autrui!

Rapportons ici le témoignage d’un marchand américain. Comme il vantait

devant un missionnaire la merveilleuse probité des Cœurs d’Alène, le

Père l’ayant taxé d’exagération, il reprit avec chaleur: «Non, Père, je

n’exagère pas; je vous affirme en toute sincérité que les Cœurs d’Alène

sont les meilleurs citoyens du pays; pour moi, le bon citoyen est celui

qui paie bien ses dettes; or sous ce rapport, les Cœurs d’Alène n’ont

pas leurs pareils, même chez nos meilleurs Américains. Ecoutez ce qui

m’est arrivé dernièrement. Un Cœur d’Alène était venu chez moi pour

faire raccommoder sa charrue; il me prévint tout d’abord qu’il ne

pourrait me payer que dans un mois; je consentis à ce délai. Et voici

que le dernier jour du mois fixé pour le paiement, je le vois arriver

avec un cheval qu’il voulait me laisser en gage parce qu’il n’avait pas

d’argent. Admirant cette probité, je ne voulus pas accepter; je lui dis

de garder son cheval et de me payer quand il le pourrait. Croyez-vous,

Père, que dans notre nation on trouverait la même probité? Moi, je ne le

crois pas, et je le répète: les Cœurs d’Alène sont les meilleurs

citoyens de ce pays.»

III.

_Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène._

La tribu des Cœurs d’Alène, autrefois si féroce et maintenant consacrée

au S. Cœur, se distingue entre toutes par la douceur de ses mœurs et la

ferveur de sa piété. En voici un exemple.

Un Indien de cette tribu avait commencé, aidé d’un autre, à construire

un bac pour traverser le fleuve à un endroit déjà occupé par les Blancs:

de là conflit. L’Indien, extraordinairement robuste et féroce, avait

juré de ne faire aucune concession; ni les menaces des Blancs, ni les

sages conseils de son entourage ne réussissaient à l’émouvoir: il

s’obstinait envers et contre tous à poursuivre son entreprise. Il ne

restait qu’une ressource: c’était de l’amener à prendre l’avis du

missionnaire. Celui-ci conseilla de céder, mais l’Indien ne voulut rien

entendre, et comme le Père allait partir, il se présenta comme les

autres pour lui serrer la main; mais le Père refusa et lui dit que

puisqu’il voulait en faire à sa tête, il n’avait qu’à s’en aller.

L’Indien, consterné, s’écria: «Robe Noire, pourquoi me traiter ainsi? Ne

sais-tu pas que c’est la punition la plus grave que tu puisses

m’infliger?--Si tu veux être de mes amis; répondit le Père, ne t’obstine

pas dans ton projet criminel.--Dussé-je perdre la vie, je ne céderai

jamais.--Refuserais-tu ce sacrifice à la Vierge très sainte? Nous voici

au mois de Marie: je te demande cela en son nom.» Au nom de Marie, le

sauvage pâlit et tremblant de tous ses membres: «Robe Noire, dit-il, tu

as vaincu, je ne refuserai pas ce sacrifice à Marie.» Et aussitôt il

invita son compagnon à détruire le travail commencé, et comme celui-ci

hésitait: «Va, lui cria

[Illustration: Arrivée des premiers missionnaires aux Montagnes

Rocheuses.]

l’autre, ou avant de démolir la barque, je te casserai la tête!»

* * * * *

Les exemples de vertus héroïques ne sont pas rares parmi ces sauvages;

sous l’influence de la religion et de la foi, leur naturel violent et

passionné s’élève facilement jusqu’à l’héroïsme.

Une femme de la tribu des Cœurs d’Alène, je ne sais pour quelle faute,

se trouvait en prison, sur une sentence des chefs. Parmi ces Indiens,

les châtiments rappellent leur férocité native. C’était en plein hiver

(et les hivers de ces pays ne sont pas comparables aux nôtres!); le

thermomètre était descendu à 40° au-dessous de zéro, température

mortelle pour les hommes les plus robustes, si l’on s’expose à l’air

sans abri et sans mouvement. La pauvre femme avait été abandonnée, pieds

et mains liés dans sa prison, cabane formée de troncs d’arbres; elle

souffrait jour et nuit, sans protection contre ce froid terrible; une

fois par jour, si on ne l’oubliait pas, on lui donnait un peu de pain et

quelques légumes. Le missionnaire, touché de compassion, intervint

auprès du chef en faveur de la malheureuse; il se rendit à la prison et

trouva la femme gelée et presque mourante. Sa principale préoccupation

était le salut de cette âme: mais quelles pouvaient être ses

dispositions dans de pareils tourments? Il parut bien vite que si elle

était abandonnée des hommes, elle n’était pas abandonnée de Dieu. «Eh

bien! ma pauvre Marie, lui demanda-t-il, vous souffrez cruellement,

n’est-ce pas?» Malgré ses souffrances qui lui arrachaient des

gémissements involontaires, elle ne perdit point son calme et répondit:

«N’est-il pas vrai que pour mes péchés je devrais être en enfer? Et ce

que je souffre, qu’est-ce en comparaison des tourments de l’enfer?--Sans

doute, reprit le Père; cependant je voudrais te délivrer; ainsi

abandonnée, tu ne tarderas pas à mourir.--Non, laissez-moi souffrir, ce

n’est rien en comparaison de ce que méritent mes péchés, et j’offre à

Dieu mes souffrances en expiation.» C’était là un acte d’amour parfait,

et Dieu lui avait sûrement déjà pardonné. Le Père par ses instances

obtint sa liberté; elle se confessa et vécut dans la suite en paix avec

Dieu et sa conscience.

* * * * *

La foi de ces sauvages est vraiment admirable. Une femme était sur le

point de mourir; le Père se rendit près d’elle pour l’administrer et

s’aperçut bien vite qu’elle n’avait plus que peu d’heures à vivre. Elle

ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni prononcer une parole; le

Père l’exhorta cependant à se confesser comme elle pourrait et fut fort

étonné de l’entendre faire sa confession sans aucune hésitation, comme

si elle ne ressentait aucun mal. Après l’avoir disposée à son heure

dernière qui semblait imminente, le missionnaire allait se retirer,

lorsqu’elle le rappela en disant: «Eh quoi! me laisserez-vous donc

mourir sans recevoir Notre-Seigneur?» Evidemment il était impossible de

lui donner la sainte communion, puisqu’elle ne pouvait rien avaler.--«La

sainte communion, répondit le Père, vous la recevrez demain à l’église

pendant la sainte messe.» Et il partit, laissant la malade parfaitement

tranquille. Le lendemain matin lorsqu’il se rendit à l’église au son de

la cloche, quel ne fut pas son étonnement de voir la mourante de la

veille à genoux devant l’autel, attendant dévotement l’heure de la

messe!

«Comment, dit le Père, vous ici?--Eh quoi! répondit ingénûment

l’Indienne, ne m’avez-vous pas dit hier soir de venir à l’église

recevoir la sainte communion pendant la messe? et me voici.--Mais, vous

qui hier soir étiez mourante, comment avez-vous pu venir à

l’église?--Vous me l’aviez commandé, et je devais obéir.»

La malade était parfaitement guérie. Le Père célébra la messe, admirant

la foi de cette pauvre femme et la fidélité de Notre-Seigneur envers

ceux qui ont confiance en ses promesses.

IV.

_Civilisation des Cœurs d’Alène._

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 11 / 13 段