Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait

aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous

vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à

cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la

Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le

plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à

peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais,

et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des

Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs

demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et

se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de

nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des

chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés

qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens

oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses

religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces

réunions vraiment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de

médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour

la jeunesse.

XIV.

_Mythologie de la loge de médecine._

Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de

la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement

qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse

disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette

réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit

jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant

la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa

difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller

jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de

médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de

la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire

plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la

viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces

provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché

dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa

des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il

commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant

merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa

compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre

que l’Etoile-du-Matin.

Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-Matin invita son

compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge

et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils

d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le

gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme.

L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et

n’insista pas.

Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et

cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit:

«Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un,

je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques

charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de

l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil

entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le

faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son

fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui

demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui

conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le

trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la

difformité de son visage.

Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et

quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La

Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la

vapeur de s’échapper.

Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du

Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de

l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les

cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de

sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur

s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa

femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il

est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua

ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus.

Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune

répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens

et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une

dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était

son fils; elle répondit encore: «Au Nord.--Tu te trompes,» dit le

Soleil.

La médecine était finie, la cicatrice avait disparu et le Pied-Noir

ressemblait à l’Etoile-du-Matin à s’y méprendre. Rentré dans la grande

tente, le Soleil parla ainsi au jeune Pied-Noir:

«Te voilà guéri, tu épouseras ta fiancée et de retour dans ta tribu tu

diras à tous que je les protégerai toujours, si chaque année ils

dressent en mon honneur une grande loge. Toute la tribu devra être là et

m’offrir des présents qu’on exposera au sommet et tout autour de cette

loge. Ainsi j’écouterai leurs prières. Les cérémonies devront être

dirigées par une femme qui ait toujours été fidèle à son mari, autrement

je n’écouterai pas leurs prières. Lorsque quelqu’un sera gravement

malade, qu’il me fasse un vœu et je lui serai propice.»

Le Pied-Noir promit tout, prit congé et après un long voyage rentra au

camp. Toute la tribu fut émerveillée de voir que la cicatrice avait

entièrement disparu. Le jeune Indien rapporta tout ce que le Soleil lui

avait ordonné de dire; il épousa la jeune fille et depuis lors les

Pieds-Noirs font chaque année la loge de médecine en l’honneur du

Soleil.

Les danses publiques se font avec la plus grande solennité et sont

presque toujours des danses religieuses. Les hommes à peine couverts

d’un haillon ont le corps peint de diverses couleurs, paré de plumes

d’oiseaux et d’autres ornements indiens. Ils sautent à plusieurs

ensemble, mais chacun séparément, tenant en main un objet superstitieux,

par exemple un petit animal embaumé, un fusil, une pipe, un coutelas,

une hache, etc.; ils dansent au son du tambour et des chants; ils

poussent des cris et des hurlements et font mille contorsions selon le

rythme de la danse ou selon leur caprice.

Les enfants des écoles ont les cheveux coupés; aussi quelques-uns

d’entre eux voulant participer à la danse selon le vieil usage,

s’attachent autour de la tête des queues de vache, et avec cette

perruque ils se présentent à l’assemblée, provoquant parmi les

spectateurs un rire inextinguible.

XV.

_Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs._

Le Napi est une sorte de divinité grotesque et peu édifiante. On lui

attribue la création de l’homme et des animaux, des minéraux et en

général de toutes les choses visibles. D’après la tradition, il habitait

autrefois au milieu des Pieds-Noirs, mais depuis longtemps il ne s’est

plus montré. Il court sur lui une foule de récits légendaires; en voici

deux ou trois.

Pendant qu’il résidait parmi les Pieds-Noirs, il trouva un jour dans la

prairie le crâne blanchi d’un cerf avec ses longues cornes. Un rat

sortant de ce crâne invita le Napi à y entrer. Le chef des rats

organisa aussitôt un bal qui devait durer toute la nuit, et celui qui

s’endormirait aurait les cheveux rasés. Au milieu du bal, le Napi

s’endormit et les rats lui rasèrent la tête et s’enfuirent. Le lendemain

matin, le Napi s’étant réveillé mit dehors les jambes et le buste, mais

il ne put sortir la tête. Il se leva la tête prise dans le crâne du cerf

aux longues cornes, et ainsi affublé, il parcourut le pays.

Les chasseurs le prenant pour un cerf l’entourèrent, mais s’apercevant

de leur erreur, ils l’empoignèrent par les cornes et lui demandèrent qui

il était. N’obtenant aucune réponse, ils brisèrent le crâne avec une

pierre et reconnurent le Napi.

On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les

sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts

aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les

fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par

l’histoire suivante.

Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un

fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits

rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne

trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux

pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au

fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but

tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de

détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le

dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans

la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton,

en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il,

pour recueillir ces fruits, il faudra les abattre avec un bâton ou se

piquer les doigts.»

Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près

d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant

il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup

avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il

commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de

buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils

entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les

poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre,

dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des

buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette

grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua

le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et

passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le

secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter

un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher

se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient

qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de

pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là

pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur

le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la

nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler[H].

Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un

jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles

femmes avec leurs deux petits enfants et leur dit qu’il voulait

s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la

chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les

femmes chercher le gibier qu’il disait avoir

[Illustration: Une famille indienne.]

laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les

deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur

l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir.

Quand les femmes rentrèrent, il leur servit cette viande qu’elles

prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit.

Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la

colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du

sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une

galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline.

L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles

y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi

(car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les

malheureuses périrent suffoquées.

Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce

qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit

il:--Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits;

il ne lui manque pas même les cornes.»

XVI.

_Une pipe vendue pour trente chevaux._

Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux.

Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant:

«Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une

pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les

Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux

et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint

ainsi jusqu’à Grande-Plume.

»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement

malade; comme il avait beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait,

d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux.

«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des

docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il

calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se

dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui

demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai

deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous

Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez

des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même

quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous

brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en

priant.--Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme

nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une

différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone,

et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et

nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous,

lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe

elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un

moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil;

c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son

retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil

et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien

portants.--Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil?

S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le

soleil est tout de feu et n’est pas un homme.»

Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela suffisait,

j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir

et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que

j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre

histoire.»

XVII.

_Prière d’un Sauvage._

JEAN GRANDE-PLUME est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y

a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe

Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai

appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main

je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes

les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le

soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens.

A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je

m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je

priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf

jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai

jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste.

»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba

gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon

fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si

mon fils guérissait: mon fils mourut.

»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre,

les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais:

Eau, aie pitié de moi, guéris mon fils; je priai toutes les pierres: ô

pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut.

»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des

Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta

prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les

superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance.

Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire

recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets

superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le

crucifix et les images saintes.»

XVIII.

_Le Barbier Indien._

Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme

celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont

tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur

visage, sitôt qu’ils paraissent.

Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges

sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein

air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je

n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en

me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au

malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main

tendue et répétant: Arrache-toi la barbe.

Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux

lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la

petite pince et dis au barbier: «Vois, si je m’arrache un poil, tu

verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine,

mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute

la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme

vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et

fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la

photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout

cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud.

XIX.

_Une histoire d’ours._

Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique,

vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il

portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7

centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son

cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis

28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a

toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de

mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il

me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et

je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement

d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me

levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je

le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je

m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout

irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée,

quelques femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne

cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me

demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec

elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un

tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt

j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas,

qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont

la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le

vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une

centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux

fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon

cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute,

je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon

coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût

se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où

je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois

pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses

pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je

lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment

précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de

derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept

cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au

contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula

dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le

troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la

quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba

point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je

criai: elle se retourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle

courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la

mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis.

Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête

baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à

le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le

tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me

regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais

complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir

m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse

saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce

manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits,

mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma

chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes

blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices!

L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais

celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé;

l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je

la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien

qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son

fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me

mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la

gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je

m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de

temps.

Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et

me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis

l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête

à droite et à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et

tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses

ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure,

quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le

sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon

fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde

en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval,

je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de

sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de

couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie,

mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre

mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi

tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait

encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon

habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce

fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon

frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris.

Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés.

Je portais cette statuette de la Vierge suspendue à mon cou par un

cordon que l’ourse qui avait déchiré tous mes habits, ne réussit pas à

rompre. Ma ceinture et la bretelle de mon fusil furent déchirées, mais

le cordon de la statuette resta intact et la très sainte Vierge me

sauva.»

Tel fut le récit de François Monroe. J’ai demandé plus tard au P.

Damiani s’il était vrai qu’il eût administré les sacrements à François

Monroe après son combat avec l’ourse; il me répondit affirmativement.

XX.

_Histoire d’un serpent._

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 10 / 13 段