J’avais à de Borgia un excellent auxiliaire dans la personne du chef

d’équipe, chargé de surveiller et d’entretenir une section de la ligne

du chemin de fer. Il s’appelait Fred Wence. C’était un Allemand

d’origine, né au pied du Kaiserstuhl, dans le Grand Duché de Bade. Sans

lui je n’aurais jamais pu construire notre église; sa femme, Irlandaise

de vieille roche, était aussi bonne catholique que lui. Ces braves gens

m’hébergeaient dans leur maison quand je venais à de Borgia. Chez eux du

moins j’étais en sûreté; car dans ce pays il faut se tenir toujours en

garde contre les voleurs et aussi contre les ivrognes. Nulle part dans

mes postes de la Montagne, je n’étais mieux logé que là, et pourtant mon

installation n’était guère luxueuse. J’habitais une chambre à trois

lits, dont on congédiait pour ce soir-là les occupants: leurs hardes,

pantalons, gilets, etc., restaient accrochés à des cordes, tendues à

travers la chambre, en attendant le retour de leurs propriétaires, ce

qui n’embellissait pas la perspective. Nous passions la soirée à causer

politique ou à écouter un phonographe; puis dès 7 h. du matin, on

ouvrait un chemin à travers la neige et je me rendais à l’église. Les

confessions se faisaient alors derrière un simple rideau; plus d’une

fois il m’est arrivé, en moins d’une demi-heure, d’en entendre à en

quatre langues: anglais, allemand, français pour les Canadiens et

italien pour les ouvriers du chemin de fer. L’assistance était peu

nombreuse, mais vraiment fervente, quelques-uns de ces bons catholiques

venaient à pied d’une distance de plusieurs milles, et je vis un jour

une jeune mère de famille arriver ainsi, amenant avec elle son

nourrisson emmailloté sur un traîneau qu’elle tirait elle-même par des

chemins affreux.

A peine l’église était-elle achevée que j’y fis un enterrement: une

jeune fille de seize ans avait été horriblement brûlée, le 4 juillet,

par l’explosion de fusées tirées à l’occasion de la fête de

l’Indépendance. Toute la population accourut aux funérailles et l’église

se trouva pleine. Les protestants étaient en majorité; il y avait aussi

quelques infidèles non baptisés. Je profitai de l’occasion, non pour

faire de la controverse, mais pour parler de la nécessité d’avoir une

religion et de la pratiquer fidèlement. «Si vous êtes protestants, leur

dis-je, soyez au moins bons protestants; et vous, qui avez le bonheur

d’être catholiques, soyez bons catholiques».

[Illustration: Église de Borgia.]

La station qui suit de Borgia porte le nom du chef Indien Saltese.

Saltese est tout à la fois le poste le plus éloigné et le plus sauvage

de la paroisse; ce camp de mineurs est à 120 kilomètres de Frenchtown;

il ne présente qu’une agglomération de quelques maisons, au fond d’une

gorge où roule un torrent. Mais ces maisons sont pour la plupart des

«Salons», ou cabarets, de la pire espèce; les mœurs de ceux qui les

fréquentent sont dissolues et brutales. Les bandits de la contrée se

donnent rendez-vous à Saltese; et j’ai vu plus d’une fois les traces de

leur passage marquées par l’incendie, le vol et l’assassinat. Plus d’un

de ces «Salons», aux temps dont je parle, devint le théâtre de ces

attentats à main armée qui étonnent par leur audace, même dans ce pays.

Il se joue souvent au «Salon» des parties dont les enjeux sont énormes;

les bandits attendent cette occasion pour faire leur razzia. Pendant la

soirée, au moment où tous les esprits sont concentrés sur le jeu, la

porte s’ouvre brusquement; plusieurs hommes masqués pénètrent à

l’intérieur et braquent d’énormes revolvers sur les joueurs épouvantés.

«Levez les mains, leur crient-ils, et alignez-vous tous contre le mur».

Les malheureux sont bien forcés d’obéir, et tandis qu’une moitié de la

bande les tient en respect, l’autre moitié ramasse vivement les billets

de banque et l’argent qui se trouvent sur les tables et vident la

caisse; puis, se tournant vers les victimes, ils leur disent d’un ton

railleur: «Vous devez être bien fatigués de tenir vos bras en l’air;

cependant restez encore ainsi quelques minutes, pendant que nous allons

nous éclipser; sachez bien que si l’un de vous bouge un instant trop tôt

ou pousse le moindre cri, nous lui trouons la peau.» Et ils sortent sans

que personne ait le courage de les poursuivre ni même de donner

l’alarme.

Lors de mes premières visites je disais la messe dans une salle de

danse, chaude encore des ébats de la veille; plus tard une école neuve

ayant été construite, je pus m’en servir comme de chapelle. Mais ce fut

toujours pour moi un gros embarras dans cette localité de trouver un

endroit sûr pour y passer la nuit. Un jour même j’eus une aventure fort

désagréable. J’étais descendu dans la maison d’un Irlandais que

j’appellerai Patrick ou par abréviation Patt. Malheureusement Patt était

un ivrogne invétéré, et bien qu’on lui eût dit que le prêtre catholique

devait loger chez lui, il l’avait oublié lorsqu’il rentra la nuit

suivante à une heure du matin. J’occupais la chambre du rez-de-chaussée

donnant sur la rue. Au moment de me coucher, je m’apprêtais à fermer la

porte à clef, lorsque sa femme me dit: «Ne fermez pas: je ne sais pas à

quelle heure il rentrera; il faut qu’il trouve la porte ouverte.» J’eus

alors un pressentiment de ce qui allait arriver. Je ne pouvais fermer

l’œil, m’attendant à chaque instant à voir rentrer l’ivrogne. Pendant

ces longues heures de la nuit, je n’avais d’autre distraction que des

dégringolades de rats qui prenaient leurs ébats autour de mon lit. A une

heure enfin j’entends la porte s’ouvrir; l’Irlandais rentre, aspire

bruyamment l’air, comme l’ogre du Petit Poucet sentant la chair fraîche,

et pousse un sourd grognement. «C’est moi, lui dis-je, je suis le prêtre

catholique.--Ah! cria-t-il d’une voix avinée, le prêtre catholique... je

suis un méchant homme... je veux aller à confesse»; et il s’avançait

vers mon lit pour me brutaliser. J’avais heureusement une lampe

électrique à côté de moi sur une chaise; je pressai le bouton et vis à

trois pas de moi la face bestiale et le grand corps titubant de

l’ivrogne. Grâce à Dieu, je gardai ma présence d’esprit, et en moins de

temps qu’il n’en faut pour le dire, j’avais bondi par-dessus le pied de

mon lit, ouvert la porte et me trouvai dans la rue, en chemise et pieds

nus. J’avais échappé à cette attaque sauvage; il s’agissait maintenant

d’échapper à la pneumonie ou à la fluxion de poitrine. La femme

entendant du bruit était descendue; je lui criai: «Tâchez donc de

l’emmener; il ne fait pas bon attendre ici». Elle finit par le conduire

dans une pièce voisine et je rentrai à pas de loup dans la chambre,

retenant mon haleine, de peur d’éveiller l’attention de Patt. A l’aide

de ma lampe électrique, je ramassai mes habits qu’il avait dispersés de

tous côtés sur le plancher; je m’habillai et m’assis près de la porte,

prêt à m’élancer dans la rue au premier signal d’une nouvelle agression.

Je restai ainsi jusqu’à 6 h. du matin, dans une obscurité complète et

dans un profond silence qui n’était interrompu que par les sourds

grognements ou par les cris rauques de l’ivrogne. Aussitôt que le jour

parut, je sortis en toute hâte de cette maison, et me retrouvai avec

bonheur libre dans la rue.

Outre la difficulté de trouver un gîte pour la nuit, j’avais d’autres

désagréments à Saltese. En hiver c’était la neige qui tombait en

quantités énormes. Je me souviens qu’une année on dut, pour traverser la

rue, ouvrir une tranchée entre deux parois de neige de six pieds de

hauteur. En été c’étaient les incendies de forêts; un soir même le feu

s’étant déclaré aux deux extrémités du vallon, on dut préparer un train

et tenir une locomotive sous pression pour s’échapper la nuit si

l’incendie se propageait davantage. Cette nuit-là je ne dormis guère,

mais heureusement le vent ayant tourné, nous en fûmes quittes pour la

peur.

J’ai dit plus haut que dans cette région les mœurs sont dissolues et

brutales, et qu’il s’y commet nombre de crimes. N’y a-t-il donc pas de

police par là? me direz-vous. Il y a bien un policeman en titre, mais il

est loin de suffire à la tâche. Lorsqu’il se commet un attentat

quelconque, on téléphone au shérif de Missoula, qui envoie par le

premier train un de ses _députés_; si le bandit est en fuite, le

député-shérif organise aussitôt la chasse à l’homme; il réunit cinq ou

six bons tireurs, leur fait prêter serment et se lance avec eux à la

poursuite du malfaiteur. Si celui-ci résiste et se défend, on le tue

comme un chien; mais d’ordinaire on réussit à se saisir de lui et on

l’amène prisonnier au chef-lieu du comté. S’il est dangereux, on

l’enferme dans une cage de fer à claires-voies, où il attend la sentence

du juge. Dans le cas d’une condamnation à mort, il est pendu dans

l’enceinte même de la prison.

Je me souviens d’un assassin condamné à mort, qui était enfermé à la

prison de Missoula, laquelle se trouve près de notre église. Il faut

savoir qu’on sonne chaque jour l’_Angelus_ à 6 h. du matin. Le

prisonnier avait remarqué

[Illustration: Poste à Saltese.]

cette sonnerie et demandé quelle était cette cloche. On lui avait

répondu que c’était la cloche de l’église catholique. La veille de

l’exécution on lui donna, selon la loi, le choix de l’heure à laquelle

il devait être pendu; il répondit: «Quand la cloche de l’église

catholique sonnera.» Ainsi fut fait, et je vous assure que ce n’est

point sans une poignante émotion que le Frère qui sonnait l’_Angelus_ ce

matin-là, mit en branle sa cloche, sachant quel drame à ce moment précis

se déroulait dans la prison.

Ceci me rappelle le trait suivant: un condamné allait être exécuté;

selon l’usage, on lui demanda ce qu’il désirait: un cigare, un verre de

brandy?... Il répondit: «Chantons ensemble le cantique du Sauveur;»

c’est un cantique très doux, très pieux, très mélodieux: «Jésus, Sauveur

de mon âme, recevez-moi à ma dernière heure!» et l’on vit le shérif, le

bourreau, les journalistes et le condamné, tête nue, chanter ensemble

sur l’échafaud la suave poésie de Wesley.

Il arrive quelquefois, surtout dans les Etats du Sud, que la foule

impatiente et surexcitée exécute elle-même les condamnés à mort,

lorsqu’elle craint que le coupable n’échappe au châtiment grâce à

l’habileté de son avocat: c’est ce qu’on appelle la _loi de Lynch_, ou

comme nous disons le _lynchage_. Pour la première fois dans les Etats du

Nord un fait pareil se produisit à quelques milles de Missoula.

Hamilton est une petite ville, chef-lieu du comté de Ravalli ainsi nommé

en souvenir du bon Père Jésuite Ravalli, à la fois missionnaire et

médecin, l’apôtre de cette contrée. Dans cette ville de Hamilton, brutal

assassin d’un jeune enfant avait été condamné à être pendu tel jour par

la sentence; dans l’intervalle, un juriste retors avait trouvé un biais

pour différer l’exécution. Les gens du pays, indignés (car le coupable

avait dû avouer son crime), résolurent de se faire justice eux-mêmes. Au

jour fixé par le juge pour l’exécution, une centaine d’hommes masqués

entourèrent la prison; le shérif était absent; les portes de la prison

furent enfoncées, le criminel amené à une petite distance et pendu haut

et court à un poteau du télégraphe. Tout cela se passa avec le plus

grand calme et dans un profond silence. Au moment de mourir, le

malheureux implora la pitié de ses exécuteurs: «Tu n’as pas eu pitié de

ce pauvre enfant, lui répondit-on; comment aurions-nous pitié de toi?»

Et on le lança dans l’éternité. Quelques jours après je visitai le

théâtre de ce drame lugubre.

Achevons notre course à travers ma paroisse. Saltese était mon dernier

poste, mais j’avais encore 23 kilomètres à parcourir à travers la forêt

vierge avant d’arriver à l’extrême limite de mon territoire,

c’est-à-dire à Loockout, situé aux confins du Montana et de l’Idaho. Ma

paroisse avait donc de De Smet à Loockout exactement 160 kilomètres

d’étendue. Heureusement que ce vaste district était desservi par la

petite ligne de chemin de fer dont j’ai parlé et qu’on désignait sous le

nom de _Ligne Cœur d’Alène_. Combien de fois ai-je pris ce train, allant

de Frenchtown dans la montagne et revenant de la montagne à Frenchtown!

Il se composait ordinairement d’un fourgon pour les bagages et la poste,

d’un wagon de fumeurs où je montais d’habitude et d’un autre wagon pour

dames et non-fumeurs. C’était, comme on le voit, un train léger; mais en

hiver il se trouvait encore quelquefois trop lourd pour passer à travers

les neiges amoncelées. Il m’arriva dans ce train plus d’une aventure

comique. Un jour, par exemple, un pauvre Irlandais complètement ivre

vint s’agenouiller devant moi au milieu du wagon archi-comble. Il me

présentait un dollar sur la paume de sa main droite; de la main gauche

il s’efforçait de faire le signe de la croix. «Je suis à moitié fou, me

disait-il; je ne sais plus ce que je fais, mais je veux me confesser.»

J’eus toutes les peines du monde à le décider à se relever et à remettre

son dollar dans sa poche. L’attitude de ce pauvre homme était

certainement ridicule, et pourtant on ne riait pas autour de moi. Une

autre fois, c’était un Canadien, grand et solide gaillard, rouge de vin

et de santé, qui allait «se promener» au Canada; il était lui aussi aux

trois quarts ivre. «Monsieur le curé, me dit-il en me voyant, je l’ai,

je l’ai...» Et glissant le doigt sous le col de sa chemise, il y

cherchait fièvreusement un objet qu’il ne trouvait pas. Enfin après

quelques recherches, il tira son scapulaire et le montra triomphalement

à toute l’assistance. «Ces chemins de fer, ajouta-t-il, tuent tant de

monde! si moi aussi je suis tué, on verra du moins, quand on me

trouvera, que je ne suis pas un c....., mais un bon catholique.»

Dans ce milieu quelque peu fruste du wagon des fumeurs, parmi ces

ouvriers en manches de chemise qui chiquaient et crachaient, comme on ne

le fait qu’aux Etats-Unis, je fus toujours entouré d’égards; on

respectait en moi non seulement le curé, mais aussi le magistrat; car je

jouissais de la principale prérogative des juges de paix qui est de

marier au civil. Ma présence n’empêchait pas cependant des scènes

bruyantes, ni des divertissements parfois dangereux. Ces jeunes gens en

goguette jouaient souvent avec leurs revolvers chargés, et l’un d’eux un

jour laissa tomber le sien qui nous partit entre les jambes avec une

détonation formidable. C’est merveille que personne n’ait été blessé.

Lui-même, l’imprudent tireur, tout abasourdi, se tâtait les membres de

la façon la plus burlesque pour voir s’il n’avait aucune blessure, et

s’étant assuré qu’il n’en avait pas, il se précipita sur une bouteille

de bière qu’il avait en réserve dans un coin du wagon, et pour calmer

son émotion la vida tout d’un trait.

[Illustration: Chemin de fer des Cœurs d’Alène.]

Les chefs de trains, appelés là-bas _conducteurs_, avaient fort à faire

pour maintenir l’ordre et la décence parmi ces gens sans éducation.

J’admirais souvent leur calme dans ces circonstances, comme aussi dans

les accidents de voyage si fréquents sur cette ligne, hérissée

d’obstacles: avalanches de neige ou de rochers, ponts brûlés,

inondations, etc. Un jour d’hiver, la locomotive avec son fourgon et une

voiture du train étaient tombés d’une hauteur de 80 pieds dans un ravin

plein de neige; un wagon était resté suspendu sur le bord de l’abîme.

Rencontrant le conducteur quelques jours après, je lui dis: «Vous l’avez

échappé belle!» Il me regarda d’un air étonné et me répondit avec un

flegme imperturbable: «Moi? mais c’est l’Est du train qui est tombé, et

j’étais à l’Ouest.» Un autre conducteur, son collègue, ne fut pas aussi

heureux: c’était un Ecossais du nom de Macdonald, très estimé de tous

ceux qui le connaissaient. Son train était bloqué dans la neige; il

était parti sur la locomotive à la recherche de provisions et de

charbon. La locomotive dérailla sur un pont à fleur d’eau et Macdonald

fut précipité dans la rivière, si malheureusement que sa jambe resta

prise sous la roue du tender. La situation était affreuse; le corps du

malheureux baignait dans l’eau glacée et sa jambe broyée le faisait

horriblement souffrir. On téléphona à Missoula pour avoir du secours;

mais la voie était obstruée et les secours n’arrivaient pas. On

téléphona de nouveau à un médecin pour lui demander ce qu’il fallait

faire: «Coupez la jambe avec une hache,» répondit-il. Mais personne

n’osa prendre cette responsabilité; les hommes se relayaient auprès du

moribond pour lui maintenir la tête hors de l’eau; après sept heures

d’une horrible agonie, il expira. Les secours arrivèrent enfin, et la

grue à vapeur soulevant le tender dégagea le cadavre qu’on ramena pour

l’enterrer à Missoula.

On me demandera si j’obtenais par ces courses dans les montagnes des

résultats satisfaisants: il semble à première vue que mon travail et mes

peines étaient en partie perdus, car je ne pouvais déserter mon église

le dimanche, et en semaine dans ces postes éloignés tous les hommes

étaient au travail. Cependant la seule présence du prêtre, si

intermittente qu’elle fût, produisait toujours un bien réel dans ces

quartiers éloignés de tout centre moral et religieux. J’eus d’ailleurs

assez souvent l’occasion d’exercer mon ministère d’une manière

consolante et fructueuse, réhabilitant des mariages, ramenant au devoir

pascal des retardataires invétérés, aidant plus d’une âme de bonne

volonté perdue dans ces milieux infidèles et surtout baptisant des

nouveau-nés ou des enfants grandis sans baptême par la négligence de

leurs parents. Je me rappelle ainsi une famille à Lothrop où je baptisai

d’un coup cinq enfants, dont l’aîné avait 14 ans. Partout je prêchais en

anglais, ajoutant parfois quelques mots en italien pour les ouvriers du

chemin de fer, presque tous émigrés d’Italie, et que je réussissais

quelquefois, mais non sans peine, à rassembler dans la maison où je

célébrais la messe.

Je l’ai dit déjà, je célébrais la messe où je pouvais, dans une maison

particulière, dans une salle d’école, ou faute de mieux dans une salle

de danse. Dès la veille une ou deux femmes préparaient et ornaient

l’autel de leur mieux: l’autel, c’est-à-dire une table ou un bureau.

Quand je ne trouvais personne qui pût m’aider, j’étendais moi-même une

nappe blanche sur un meuble quelconque; puis je disposais sur cet autel

improvisé les objets nécessaires que j’avais apportés dans ma valise: un

crucifix au milieu, deux petits chandeliers en cuivre, une pierre

d’autel très mince et très légère, un calice qui se démontait en trois

morceaux, un tout petit missel et la sonnette, que je sonnais moi-même,

n’ayant jamais de servant. Après la messe se faisait l’offrande: le

membre le plus influent de la communauté passait devant les assistants

et recueillait leur aumône dans son chapeau, ou bien les fidèles

s’approchaient un à un de l’autel et y déposaient qui un dollar, qui un

demi-dollar, où même une modeste pièce de 25 cents. Les catholiques

étaient très peu nombreux, la quête ne rapportait jamais une grosse

somme; elle suffisait cependant pour couvrir mes frais de voyage,

d’autant plus que grâce à une faveur accordée au clergé par la plupart

des grandes compagnies, je ne payais que demi-place en chemin de fer.

A partir de Loockout, limite des deux Etats de Montana et de l’Idaho,

notre train descend par une route en lacets du haut de la montagne

jusqu’au fond d’une vallée où se trouve la ville de Wallace, centre

minier très important. Le lendemain matin il repart de Wallace pour

Missoula. Si vous voulez bien, «montons à bord», comme on dit là-bas et

retournons à Frenchtown, où nous arriverons à 5 h. Nous revoyons d’abord

Saltese avec les façades carrées de ses «Salons»; puis de Borgia avec sa

petite église et sa croix blanche; plus loin nous côtoyons le torrent le

long de la gorge qu’il parcourt, jusqu’à ce qu’enfin à l’autre extrémité

s’ouvre devant-nous le cirque arrondi des montagnes de Saint-Régis; nous

traversons la gare toujours encombrée d’ouvriers qui arrivent ou qui

partent. L’ouvrier américain est essentiellement instable, et passe la

moitié de son temps à voyager d’un lieu à un autre. A Saint-Régis nous

retrouvons notre grande et belle rivière, la Missoula. Voici de nouveau

la Montagne de Fer avec le «Salon» du Canadien Garreau et le petit hôtel

de Madame Lajeunesse; puis l’étroit défilé de Rivulet où certaines

parties de la voie ferrée ont dû être suspendues aux parois presque

verticales du rocher. Après ce passage, pittoresque sans doute, mais

quelque peu effrayant, nous arrivons à la petite vallée souriante de

Philémon-Spur et enfin à Lothrop. Nous passons près de la gare devant le

«Salon» Gerrity, dévalisé lui aussi un beau soir par une bande d’hommes

masqués. Encore quelques tours de roue et devant nous s’ouvre la large

et belle vallée de Frenchtown. A la gare je trouve mon vieux domestique

qui m’attend et me donne les nouvelles; je revois ma chère église qui

me paraît plus grande que jamais et à côté ma petite maison où je suis

heureux de me retrouver après ces courses, fructueuses, il est vrai,

mais toujours fatigantes, dans mes postes de la montagne.

CHAPITRE IV.

UNE PAROISSE AMÉRICAINE (_Suite_)

La paroisse de Frenchtown fait partie du diocèse d’Helena, et le diocèse

d’Helena appartient à la province ecclésiastique de Portland (Orégon);

trois autres diocèses dépendent également de l’archevêque de Portland:

Seattle (Washington), Boise (Idaho), Bakercity (Orégon).

[Illustration: Église de Frenchtown vue de la route.]

Aux Etats-Unis, chaque diocèse est organisé en corporation, jouissant de

la personnalité civile et généralement représentée par l’évêque seul.

Tous les titres de propriétés, de terrains, d’églises ou de presbytères

sont déposés entre les mains de l’évêque, de même que les polices

d’assurance et tout ce qui concerne l’administration temporelle.

Le curé et son conseil représentent d’autre part et défendraient au

besoin les intérêts particuliers de la paroisse. En vertu de la

tolérance qui règne dans ce pays, la liberté du culte est absolue:

l’Etat ne s’occupe point de la religion et se contente de percevoir les

taxes auxquelles les édifices religieux, en règle générale, sont soumis.

Je dois dire que pour ma part je fus toujours exempté de cette sorte

d’impôt. En dehors des missions indiennes qui ont des terres dont elles

vivent, les paroisses catholiques n’ont, que je sache, d’autres

ressources que la générosité de leurs fidèles, ce qui complique

quelquefois la situation pour les évêques: tel prêtre, par exemple,

plaît aux habitants d’une paroisse, on fournit largement à ses besoins:

tel autre déplaît, on lui refuse tout, forçant ainsi l’évêque à

l’envoyer ailleurs.

En fait de fondations pieuses et de revenus fixes, il n’y à rien ou

presque rien; tout dépend de la quête du dimanche et des jours de fêtes,

de la location des bancs et du casuel. A Frenchtown, le groupe canadien

suppléait à l’insuffisance de la quête par une fête annuelle dont le

produit considérable allait au curé. Sans pressurer personne, je

recueillais un millier de dollars, c’est-à-dire 5000 fr. par an; j’avais

donc de quoi vivre aisément, et pourtant je n’étais pas aussi riche

qu’on pourrait le croire: la main-d’œuvre en Amérique est horriblement

chère; il me fallait un domestique, et je ne pouvais avoir un homme

valide et cuisinier passable à moins de 50 dollars ou 250 fr. par mois.

Je ne me résignai jamais à une pareille dépense, et pour la moitié de

cette somme, 25 dollars ou 125 fr. par mois, je me procurai les

services d’un homme âgé, incapable de tout autre emploi. On devine que

la cuisine de _mes vieux_ (car j’en changeais souvent!) n’avait rien de

très recherché. L’un d’eux, _mon vieux_ par excellence, et qui resta

avec moi plus de deux ans, avait coutume de faire la cuisine pour deux

jours. Le lundi et le mardi de chaque semaine, à midi et au soir,

c’était la soupe aux pois; le mercredi et le jeudi un bouillon

quelconque, qui n’attendait pas la fin du second jour pour rancir

terriblement; le vendredi, on faisait des crêpes, quelquefois du

poisson; le samedi et le dimanche étaient jours de biftecks, si

toutefois la boucherie du village pouvait nous en fournir. On le voit,

le régime n’était point des plus plantureux; mais je me portais bien et

je croyais que ma santé pourrait résister à tout.

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 4 / 13 段