Mes plus mauvais moments, c’était quand mes hommes me quittaient tout à

coup, par pur caprice où par amour du changement; plus d’une fois, du

soir au matin, ou du matin au soir, pour un oui, pour un non, où même

sans aucune raison apparente, ils me plantaient là, me laissant me

débrouiller comme je pouvais. C’est alors que j’en étais réduit aux

viandes de conserve jusqu’au soir, où vers 4 h. un jeune garçon, sortant

de l’école, venait faire mon ménage; il allumait du feu à la cuisine;

j’en profitais d’ordinaire pour me cuire deux œufs. Je passai ainsi, à

différentes reprises, des semaines et jusqu’à un mois entier, seul jour

et nuit dans ma maison, complètement isolé. «Et s’il vous arrivait

quelque chose la nuit?» me disait-on. A quoi je répondais en riant: «Si

je meurs dans mon lit, on m’y trouvera bien.» N’importe! cette

instabilité de mes vieux domestiques et le régime débilitant qui

s’ensuivait, me furent une grande croix et une dure épreuve pour ma

santé.

Ma grande occupation en semaine était la visite des malades; aussitôt

que j’apprenais qu’on avait besoin de mon ministère quelque part, je

faisais atteler mon vieux cheval au cabriolet ou au traîneau, et par

n’importe quel temps je me mettais en route. Le jour ce n’était rien;

mais plus d’une fois je fus appelé au cœur de la nuit, en plein hiver,

pour des moribonds, et alors j’avais besoin de toute mon énergie pour

affronter la fatigue et le froid; je m’enveloppais soigneusement dans

mes fourrures, prenais place au fond du traîneau, à côté du guide qui

était venu me chercher, et, emporté à toute vitesse, à travers la neige,

je m’abandonnais sans crainte entre les mains de la bonne Providence.

Une fois entre autres, j’arrivai si haletant à la maison du malade qu’on

eut de sérieuses inquiétudes. On m’offrit pour me remettre une boisson

chaude, mais comme il était minuit passé et que je voulais dire la

messe, je refusai et me tirai d’affaire de mon mieux. Toutefois à partir

de ce moment l’espèce de suffocation dont je souffrais devint plus

intense, et ma santé déclina.

Les enterrements à Frenchtown se faisaient en grande pompe; l’église

tout entière était tendue de noir; l’office se chantait avec solennité

et dévotion, et après l’évangile, selon l’usage, je faisais l’oraison

funèbre du mort. Puis le cortège, qui parfois ne comptait pas moins de

soixante-dix à quatre-vingts voitures, se dirigeait, la mienne en tête,

vers le cimetière. Les prières dites, on découvrait le visage du mort,

et chacun venait le contempler une dernière fois. C’était alors une

explosion de larmes et de cris de douleur qui me remuait jusqu’au fond

de l’âme.

Dès qu’il y a un mort, dans toute l’étendue de la paroisse, on téléphone

à l’entrepreneur des pompes funèbres, qui réside au chef-lieu du comté,

et qui d’ordinaire est en même temps coroner, c’est-à-dire officier

chargé de faire une enquête sur les morts violentes. L’entrepreneur

vient par le premier train, trouve le cadavre où il est tombé,

l’examine, le lave, l’embaume sommairement, l’habille et le dépose sur

un lit de parade. Le lendemain il envoie le cercueil qu’il fournit

lui-même, et qui généralement ne coûte pas moins de 3 à 400 fr. S’il n’y

a pas de clergyman présent aux funérailles, c’est lui qui préside et

ordonne tout. Je me souviens qu’un de ces embaumeurs, nommé Kendricx,

m’offrit un jour ses services en me remettant gracieusement sa carte et

son adresse.

[Illustration: La voiture du curé et son cheval Prince.]

Il se trouva que les premiers morts que j’eus à enterrer, avaient tous

été victimes d’accidents; l’un, chantre de la paroisse, avait été écrasé

sous les roues de son chariot; un soir les chevaux étaient revenus seuls

à la ferme, traînant une voiture vide. L’alarme fut donnée, et on trouva

le cadavre à l’entrée de la clôture. Le dimanche précédent, il avait

chanté à l’église ce cantique à la Sainte Vierge:

Que le nom de ma Mère

Au dernier de mes jours

Soit toute ma prière;

Qu’il soit tout mon secours!

Un autre avait été écrasé par un train; un troisième tué par la foudre;

un quatrième mis en pièces dans une mine. Vers le même temps, un petit

garçon de douze ans que je préparais à la première communion et qui

était un modèle de piété, tomba du haut d’un lourd chariot si

malheureusement sous la roue que le crâne fut brisé et que la cervelle

tout entière jaillit dans son chapeau de paille, qu’on enterra à côté du

petit cadavre; enfin un pauvre jeune homme, bon chrétien d’ailleurs,

dans un moment de folie, s’était suicidé d’un coup de fusil au cœur.

C’était à onze kilomètres de chez moi; averti, je partis aussitôt et

arrivai en même temps que le shérif et le coroner. Nous entrâmes dans la

grange où gisait le cadavre horriblement convulsé. Les deux officiers

fumaient d’énormes cigares tout en remplissant leur funèbre besogne; le

coroner s’inclina sur le cadavre, enfonça trois doigts de la main dans

le trou du cœur et essuya le sang sur les habits du mort. De son côté le

shérif ayant ramassé la carabine qui avait servi au suicidé, m’expliqua

comment celui-ci avait appuyé l’arme contre une traverse de bois et se

l’était déchargée en plein cœur. Pour moi, après avoir rempli mon

ministère de consolation auprès de la mère de cet infortuné jeune homme,

je m’informai des circonstances qui avaient précédé le suicide, et

pouvant raisonnablement conclure à un acte de folie, je téléphonai à

l’évêché pour demander l’autorisation de faire un enterrement

religieux. Cette autorisation me fut accordée, mais à condition que

l’enterrement se fît sans solennité aucune.

[Illustration: Premiers communiants.]

La cérémonie de la première communion avait lieu d’ordinaire au

commencement du mois de juin, quand les travaux de la moisson étaient

finis. Je l’ai dit plus haut, il n’y avait pas d’instruction le dimanche

pour les enfants; c’étaient leurs mères, ces admirables mères

canadiennes, qui leur apprenaient pendant les longues soirées d’hiver

les prières et le catéchisme. Lorsque les enfants n’étaient pas

suffisamment instruits, elles étaient les premières à me dire: «Notre

petit garçon (ou notre petite fille) ne marchera pas encore cette année

pour la première communion; il n’en sait pas assez.» _Marcher pour la

première communion_, est une expression canadienne. Pendant quinze jours

avant la cérémonie, les premiers communiants, filles et garçons,

viennent dès le matin à l’église passer toute la journée avec le

prêtre, et s’en retournent le soir à la maison. C’est plaisir de les

voir arriver, la plupart à cheval, quelques-uns en voiture légère,

assister à tous les exercices de la journée avec recueillement et piété,

prendre sur l’herbe, autour de l’église, leur petit dîner, suivi de

quelques instants de récréation, puis finir par le Chemin de la Croix,

et remonter à cheval pour regagner au galop le toit paternel.

Je tâchais de faire coïncider la première communion avec la visite de

l’évêque, pour qu’il pût donner en même temps la confirmation aux

enfants. Cette année-là, 1903, c’était encore Mgr Brondel, Belge de

naissance, qui était évêque d’Helena. J’eus l’idée de lui faire une

réception pareille à celle dont j’avais été le témoin, plus d’une fois,

dans le nord de la France. J’organisai donc une cavalcade, composée de

jeunes gens de la paroisse, tous excellents cavaliers; l’un d’eux les

commandait et faisait à merveille manœuvrer son petit escadron. Lorsque

l’évêque sortit de la gare, il trouva nos cavaliers rangés en front de

bataille, et à peine était-il monté en voiture, que la troupe se divisa

en deux pelotons, l’un prenant la tête du cortège, et l’autre fermant la

marche. Arrivés devant l’église, les cavaliers se formèrent sur deux

lignes entre lesquelles passa l’évêque, saluant de la main avec sa

bonhomie ordinaire, et enchanté de cette petite innovation, qui lui

rappelait sa chère Belgique.

Je le retrouvai quelques semaines plus tard à la mission de Saint-Ignace

dans la Réserve des Têtes-Plates, où il venait tous les ans passer avec

nous la fête du 31 juillet. Une escorte d’Indiens, hommes, femmes et

enfants, tous à cheval, était allée le prendre à la gare, distante de

huit kilomètres, et je vois encore le cortège arriver devant notre

maison. La troupe indienne défila en bon ordre, s’arrêta pour laisser

passer la voiture du prélat; puis, vivement, sans un cri, sans un mot,

sans un geste, elle tourna bride et s’éloigna au galop. Il semble que

dans ces circonstances, l’étiquette indienne exige la plus parfaite

impassibilité.

[Illustration: Premières communiantes.]

Les fêtes du lendemain se déroulèrent avec pompe; toute la tribu était

présente à l’église; malheureusement je ne pus assister jusqu’à la fin à

ce spectacle si intéressant, un télégramme m’ayant brusquement rappelé

dans ma paroisse où un homme venait d’être tué. Je ne revis plus Mgr

Brondel vivant; épuisé par ses longs et rudes travaux de missionnaire,

il mourut vers la fin du mois d’août et j’allai à Helena assister à ses

funérailles. L’archevêque de Portland, Mgr Christie, présidait, assisté

de ses suffragants et entouré de tout le clergé du diocèse, c’est-à-dire

d’une trentaine de prêtres. Je ne retournai plus tard à Helena que pour

l’installation du nouvel évêque, Mgr J. P. Carroll. Cette dernière

visite ne fut pas pour moi une fête sans mélange: au moment de partir

j’avais été appelé pour un mourant à Lothrop. Ayant ainsi manqué le

train, j’avais dû faire cette course, aller et retour, puis gagner

Missoula, c’est-à-dire 50 milles à travers la neige et pendant la nuit.

J’arrivai à Helena exténué; il faisait un froid terrible, une trentaine

de degrés au-dessous de 0, et pour nous réchauffer, nous n’eûmes au

banquet que de l’eau glacée; le nouvel évêque appartenait à la société

de tempérance la plus stricte et n’admettait à sa table pour ses invités

et pour lui d’autre boisson que l’eau pure. Nous étions là deux cents

prêtres ou laïques, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que

l’immense majorité trouva la plaisanterie mauvaise. Au banquet

j’entendis des toasts surprenants; un jeune homme, par exemple, prononça

devant les cinq ou six évêques un discours qui peut se résumer ainsi:

«Nous sommes catholiques, mais en même temps nous sommes citoyens

américains, et nous revendiquons la liberté la plus entière sous toutes

ses formes: liberté d’écrire, liberté de penser, en somme liberté

absolue de conscience!» Cette thèse si chère aux Américains fut reprise

le soir même à une réunion publique en l’honneur du nouvel évêque, par

le gouverneur de l’Etat de Montana qui la présidait. Dans un discours

soigneusement écrit et lu d’une voix ferme, ce haut magistrat protestant

dit textuellement: «Il ne doit y avoir parmi nous aucune distinction

entre catholiques, protestants et juifs. Toutes les religions sont

bonnes; ce n’est point une question de dogme qui doit nous diviser, mais

une question de morale qui doit nous unir. Quelle que soit la confession

religieuse à laquelle nous appartenons, nous devons nous aider les uns

les autres, pratiquer la fraternité humaine et

[Illustration: Lac Sainte-Marie, dans la mission St-Ignace.]

améliorer autant qu’il est en nous nos relations sociales. Nous sommes

tous de bonne foi, et si nous gravissons par des sentiers différents les

pentes de la même montagne, nous devons tous nous retrouver au sommet.»

Cette indifférence vis-à-vis des diverses confessions religieuses est,

d’après Roosevelt, une des principales caractéristiques de l’Américain.

«L’Américain, dit-il quelque part, se distingue par ses idées larges,

par son grand cœur et par une tolérance bienveillante envers toutes les

religions.»

Dans le courant de l’année suivante, Mgr Carroll, en tournée de

confirmation, vint à Frenchtown; mon escorte de cavaliers le reçut à la

gare et l’accompagna au presbytère. L’évêque parut agréablement surpris

de l’air décidé et de l’attitude militaire de nos jeunes gens. La vue de

notre église ne lui donna pas moins de satisfaction; se tournant vers

moi, il me dit en anglais: «Mais votre paroisse se présente fort bien,

et votre église est plus grande que ma cathédrale». Après la cérémonie,

eut lieu le banquet de réception; j’avais pour la circonstance invité

les notables du pays, et comme ma maison était trop petite, on avait

préparé le repas dans une maison plus spacieuse. Restait pour moi un

problème à résoudre; l’évêque, je l’ai dit, ne tolérait pour lui et ses

invités aucune autre boisson que l’eau glacée ou des eaux minérales. Je

ne pouvais pourtant pas condamner mes robustes paroissiens à faire si

maigre chère; je fis donc servir du vin rouge ordinaire; la maîtresse de

maison en offrit d’abord à Monseigneur qui remercia poliment. Pour moi,

j’acceptai en disant: «Je suis un vieux Français; je bois un peu de vin

à mes repas, exactement comme je le faisais en France».--«Et vous pouvez

continuer, reprit l’évêque, grâce à un privilège spécial que je vous

accorde.» Tout le monde remarqua cette expression, et je sus plus tard

en effet que l’évêque avait fait entendre à ses prêtres qu’il leur

interdisait formellement la bière, le vin et toute boisson fermentée. En

revanche, il permettait, encourageait même par son exemple l’usage du

tabac sous la forme de ces gros cigares américains, trop souvent

mélangés d’opium, ce qui paraît à plusieurs un genre d’intoxication

aussi dangereux, plus dangereux même que l’autre. D’ailleurs sur cette

question de boissons enivrantes, les évêques américains ne sont pas tous

d’accord, et l’archevêque de Milwaukee distingua toujours entre la

tempérance qui consiste à ne point dépasser la juste mesure et

l’abstention totale. Mgr Carroll était, je l’ai dit, partisan déclaré de

l’abstention totale, et plus d’une fois dans ses tournées de

confirmation, il ordonna aux premiers communiants de se lever et de

prendre tous ensemble le «pledge», c’est-à-dire de jurer que jusqu’à

l’âge de vingt ans ils ne toucheraient à aucune boisson fermentée. Il

est certain qu’au temps du P. Mathew en Irlande, cet usage du pledge

qu’il avait introduit, fit un bien immense, mais si j’en crois ma propre

expérience, l’institution primitive a quelque peu dégénéré. En 1877 me

trouvant tout jeune prêtre à Glascow, en Ecosse, prévoyant que j’aurais

au cours de mon ministère à donner le pledge, huitième sacrement des

Irlandais, je demandai aux autres Pères comment cela se pratiquait.

J’eus bien de la peine à obtenir une réponse et l’on finit par m’avouer

que la défense de ne plus boire était moins stricte qu’auparavant. On

donnait le pledge pour une courte période, en permettant deux verres de

bière par jour et si je ne me trompe un verre de whisky. Bien m’en avait

pris de me renseigner: dès le soir même, qui était un samedi, j’étais

assiégé dans mon confessionnal par une foule compacte; tout à coup une

jeune fille parut devant la grille: comme elle restait debout, je

l’invitai à s’agenouiller et à commencer sa confession: «Père, me

dit-elle, je suis protestante et je viens pour quelqu’un qui veut

prendre le pledge». Je l’envoyai au presbytère où quelques minutes après

je la retrouvai au parloir en compagnie d’un vieillard sordide qui

sentait l’eau de vie à quinze pas. «Votre Révérence, me dit cet homme,

je viens prendre le pledge». Je le lui donnai avec les adoucissements

dont je viens de parler tout à l’heure, et il jura devant Dieu de ne

plus boire pendant six mois. Pendant qu’il me remerciait avec

volubilité, je lui demandai si la personne qui l’accompagnait était sa

fille. «C’est ma femme», me répondit-il, et alors cette pauvre enfant,

si malheureuse en ménage, tomba à genoux devant moi, et, sans proférer

une parole, me prit la main qu’elle baigna de ses larmes brûlantes.

Mgr Carroll revint l’année suivante pour la confirmation; mais cette

fois comme je n’avais que deux invités, il prit son repas chez moi, et

bien entendu, en fait de boisson, il ne parut sur ma table que de l’eau.

J’aurais eu cependant besoin de quelque chose de plus réconfortant, car

j’étais à bout de forces. Il avait été convenu que l’évêque arriverait

par le train, et déjà je me dirigeais vers la gare avec une délégation

paroissiale pour le recevoir, lorsqu’un message téléphonique m’avertit

qu’il viendrait en automobile. A quelle heure? personne n’en savait

rien. Nous attendîmes jusqu’à dix heures; une automobile paraît au

détour de la route dans un nuage de poussière. «Le voici», me crie-t-on;

je fais sonner la cloche, je range les enfants à la porte de l’église,

et l’automobile passe devant nous comme une flèche. C’était une fausse

alerte. Nous attendons encore; mais les enfants commençaient à souffrir

de leur long jeûne et de la chaleur déjà lourde. Je décidai alors de

faire sur le champ la cérémonie de la première communion, remettant

jusqu’à l’arrivée de l’évêque la célébration de la messe solennelle.

Entre onze heures et midi le prélat parut enfin; je chantai la messe et

il donna la confirmation. Rien d’étonnant si j’étais exténué après ce

long jeûne et l’énervement de cette longue attente. Chacun comprendra la

plainte discrète exprimée plus haut.

Un dernier mot sur cette question des boissons fermentées aux

Etats-Unis. Une fois engagé sur la pente des exagérations, on ne s’est

plus arrêté, et j’ai lu moi-même dans un manuel d’hygiène à l’usage des

enfants des écoles un chapitre qui se résume ainsi: «Ne buvez pas de

whisky, c’est du poison; ne buvez pas de vin, c’est du poison; ne buvez

pas de bière, c’est du poison; ne buvez pas de café, c’est du poison; ne

buvez pas de thé, c’est du poison; buvez de l’eau, et encore prenez bien

garde, car la plupart des eaux sont impures».

Au centre de la paroisse, c’est-à-dire dans la colonie canadienne, la

fréquentation des sacrements était générale, du moins aux trois grandes

fêtes de l’année: Pâques, les Quarante-Heures et Noël. Cependant depuis

la suppression de la messe de minuit, le nombre des communions a

sensiblement diminué. Un groupe d’âmes pieuses s’approche des sacrements

aux principales fêtes de l’année, et surtout le premier vendredi du

mois. Il y avait en tout dans la paroisse dix ou douze réfractaires

parmi les Canadiens; et encore, plusieurs s’étant rendus, il n’en

restait que trois à mon départ.

Aux approches de la mort il est absolument inouï que personne ait refusé

les secours de la religion; et jamais dans aucune famille on ne manqua

d’appeler le prêtre lorsque quelqu’un se trouvait en danger de mort.

Toutefois on attendait d’ordinaire jusqu’au dernier moment, et j’ai

entendu dire aux prêtres du pays: «Si c’est un Indien qui vous appelle,

vous pouvez attendre une semaine; si c’est un Irlandais vous pouvez

attendre un jour; mais si c’est un Canadien, courez bien vite ou vous

arriverez trop tard.»

Quant au mariage, il n’y a pas de différence pour les catholiques entre

le mariage civil et le mariage religieux; voici comment les choses se

passent: les futurs époux prennent au chef-lieu du comté ce que l’on

appelle une «licence»; de par cette licence, il leur est permis de

s’adresser à qui leur plaît parmi les officiers autorisés à célébrer

leur mariage civil, c’est-à-dire le juge de paix, le ministre ou le

prêtre. Les jeunes gens venaient donc me trouver avec cette pièce

officielle, qui donnait leur nom, leur âge, leur couleur, car dans

toutes les licences une des premières notes imprimées est relative à la

couleur des futurs conjoints: blanc, jaune, rouge ou noir. Ont-ils été

précédemment mariés? sont-ils divorcés? etc., tous ces renseignements

sont fournis au clerc du comté sous la foi du serment. Muni de ces

informations et de cette autorité légale, je procédais à la célébration

du mariage civil, immédiatement avant la messe, plus ou moins

solennelle, selon les circonstances. Par la suite, je n’avais plus qu’à

rédiger le certificat de mariage, que j’étais tenu, sons peine d’une

forte amende, d’envoyer dans le délai de quinze jours au bureau de

l’enregistrement. Grâce à Dieu, je n’eus que deux ou trois fois le

désagrément très sérieux de voir des catholiques s’adresser pour leur

mariage au juge de paix ou au ministre. Dans le premier cas,

l’absolution de la faute commise était réservée à l’évêque; dans le

second cas, il y avait excommunication. Les époux divorcés qui

voudraient reprendre la vie commune, doivent aux Etats-Unis se marier

de nouveau; par conséquent reprendre une nouvelle licence et procéder

comme s’il n’y avait pas eu de mariage entre eux.

Par suite de cette législation, il m’arriva un cas singulier. Deux

jeunes gens bien et dûment mariés depuis six ans avaient malheureusement

divorcé. Je m’employais depuis quelque temps à leur faire reprendre la

vie conjugale, d’autant plus qu’ils avaient un enfant; enfin un soir je

les vis arriver chez moi pour m’annoncer la bonne nouvelle: ils

s’étaient réconciliés et me priaient de les marier. Ils apportaient en

effet une licence en règle, et comme je leur faisais remarquer que pour

moi leur mariage existait toujours, ils insistèrent pour donner

satisfaction à la loi. Je les avertis donc que, faisant abstraction de

ma qualité de prêtre, j’allais agir exclusivement comme magistrat; puis

leur ayant fait renouveler leur consentement au point de vue civil, je

rédigeai le certificat de mariage et les renvoyai heureux dans leurs

pénates.

Je ne puis me dispenser de parler des écoles, complément nécessaire de

l’organisation paroissiale. En Amérique, comme en Europe, les curés ont

presque partout réussi à grouper des écoles libres de filles et de

garçons autour de leurs églises. Je travaillai longtemps en vue de

procurer cette bonne fortune à ma chère paroisse, et, m’étant adressé à

la Congrégation canadienne des Sœurs de la Providence de Montréal, je me

vis plus d’une fois sur le point de réussir; mais toujours au dernier

moment un obstacle survenait qui renversait toutes mes espérances. Je

n’eus donc point d’école libre à Frenchtown, et dus me contenter des

écoles primaires de l’Etat. J’en avais douze, échelonnées le long de mon

territoire, et il ne sera pas hors de propos de dire ici un mot du

régime scolaire aux Etats-Unis.

L’école primaire publique est essentiellement gratuite, obligatoire,

neutre et mixte. La principale source de revenus pour alimenter ces

institutions consiste dans des terres dites «terres d’écoles». On sait

qu’en Amérique les géomètres officiels ont partagé le territoire comme

un damier en carrés de six milles de côté ou de trente-six milles de

surface, appelés «townships»; or dans chacun de ces townships ou

districts, le 16ᵉ et le 32ᵉ milles carrés de terres sont réservés à

l’entretien des écoles existantes et à la fondation d’écoles nouvelles.

Ces terres, louées à des fermiers qui les cultivent, rapportent plus ou

moins. A Frenchtown même, elles rapportent assez pour donner à

l’instituteur un salaire de 80 dollars ou 400 fr. par mois. Quelquefois

il y a une baisse de fonds, l’argent manque, et alors, sans plus de

cérémonie, on licencie l’école.

Rien de plus facile que de fonder une école nouvelle dans un district

quand les revenus des terres d’écoles sont disponibles. Sept ou huit

pères de famille se réunissent et déclarent leur intention d’ouvrir une

école plus rapprochée de leurs habitations. Ils nomment un comité

composé de deux ou trois d’entre eux, qui désormais prendront la

direction de l’œuvre. Ceux-ci vont trouver la «surintendante»,

c’est-à-dire la directrice de toutes les écoles primaires du Comté; ils

font leur déclaration, choisissent leur instituteur et reçoivent sur le

fonds commun les allocations nécessaires. C’est presque toujours une

institutrice qui enseigne dans les écoles primaires; il paraît que ces

jeunes filles ont plus d’aptitude que les hommes à instruire leurs

élèves; mais en revanche, il paraît aussi qu’elles ont la main moins

ferme pour maintenir la discipline, surtout parmi les garçons de 14 à 16

ans.

Autant que je puis m’en souvenir, dans les salles de classe, les garçons

se rangent d’un côté et les filles de l’autre; la cour aussi est

généralement divisée en deux parties, où les élèves des deux sexes

jouent séparément. Ce système d’écoles mixtes est absolument général aux

Etats-Unis; mais il ne manque pas de critiques, même parmi les

Américains. Au fait, plusieurs trouvent que cette confusion dans l’école

mène jeunes gens et jeunes filles à une trop grande liberté d’allure

entre eux, et diminue dans leur esprit le prestige du mariage.

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 5 / 13 段