de douze ans était à la mort; il avait été à notre école et se préparait
à la première communion. On m’avait indiqué assez vaguement
l’emplacement de la tente où habitait sa famille. Je montai à cheval
aussitôt et me servant des quelques mots usuels que je savais, je
parvins à recueillir les informations nécessaires et trouvai cette tente
sur les bords de la rivière Umatilla. J’entrai par l’ouverture basse qui
sert de porte; au milieu, sur une jonchée de paille gisait le petit
moribond; tout autour, des femmes étaient accroupies, immobiles et
muettes comme des statues. Cette scène vraiment indienne m’est restée
profondément gravée dans la mémoire. Je m’agenouillai près de l’enfant,
qui me rappelait par sa pauvreté et son innocence l’Enfant de la crèche;
il était à toute extrémité, et je ne pus que lui répéter en anglais les
dernières paroles de l’Ave Maria qu’il avait appris en cette langue à
l’école et qu’il parut comprendre. Il mourut peu d’instants après mon
départ.
Après les Cœurs d’Alène et les Nez-Percés, je devrais dire un mot des
Têtes-Plates; mais nous retrouverons plus tard ces Indiens, dont la
Réserve confinait dans le Montana à ma paroisse. En attendant, qu’on me
permette de proposer mon opinion sur l’origine des Indiens de l’Amérique
du Nord, problème intéressant, qui n’a point encore été résolu.
Pendant mes longues heures d’étude solitaire de la langue des
Nez-Percés, j’avais été frappé de certaines ressemblances de cette
langue avec le copte. Une fois mon attention éveillée sur ce point, je
découvris bientôt d’autres affinités entre les deux races. Le costume et
certaines attitudes me rappelaient les bas-reliefs des bords du Nil; je
retrouvais dans nos Indiens quelques-uns des traits caractéristiques du
type copte que j’avais longtemps étudié au Caire, surtout le menton
arrondi. Enfin l’idée m’était venue qu’ils étaient originaires du pays
des Pharaons. Quel ne fut pas mon étonnement un jour de voir mes
inductions pleinement confirmées par un témoignage inattendu! Je causais
avec notre interprète et lui avais demandé si sa tribu possédait
quelques documents historiques ou du moins des traditions orales sur
leurs origines; il me répondit: «Non, nous n’avons rien, nous ne savons
qu’une chose, c’est que nous venons d’Egypte.» Comment seraient-ils
venus de l’Egypte, et par quel chemin? Cette question se présente
d’elle-même et dans tous des systèmes; quel que soit celui qu’on
admette, il faut la résoudre. Or, il paraît certain qu’au commencement
de l’ère chrétienne, les côtes occidentales de l’Amérique du Nord furent
envahies par les Chinois ou du moins par des peuples de race jaune[C]. A
mon avis, les Indiens d’Amérique sont les descendants de ces
envahisseurs. On m’objectera la couleur de leur peau, qui a, d’après
certains ethnographes, une teinte rougeâtre caractérisée. J’ai vécu au
milieu des Japonais, des Chinois et des prétendus Peaux-Rouges, et je
puis bien dire que jamais je n’ai vu la moindre différence entre la
couleur de leur peau. J’avoue que les yeux bridés des Japonais les
distinguent des Indiens; mais tant de nouveaux éléments d’existence et
surtout de climat n’ont-ils pas pu après tant d’années modifier le type
dans certains détails? Je le répète, Chinois, Japonais et Indiens
d’Amérique ont le même type, les mêmes traits caractéristiques: même
couleur de la peau, mêmes cheveux invariablement noirs et plats, même
absence de barbe, et plus d’une fois il m’est arrivé en voyant par
exemple un jeune homme de ne pouvoir décider à première vue s’il était
Chinois, Japonais ou Indien. Certains auteurs ont d’ailleurs fait avant
moi cette remarque, qu’un grand nombre d’Indiens ont tout à fait le
facies mongolique.
J’étais, sans m’en douter, à la veille de quitter mes chers Indiens. Le
dimanche 16 février j’avais prêché un sermon sur Dieu (Akame kinikou),
dont j’ai parlé plus haut, et je préparais déjà un sermon sur le diable
(Enime kinikou), que je comptais prêcher le dimanche suivant. Dans la
soirée on me remit une lettre du Supérieur général de la mission qui
m’ordonnait de partir à l’instant pour le Montana où je devais prendre
et desservir la paroisse de Frenchtown, diocèse de Helena. Je partis le
lendemain matin, passai la journée du lundi à Pendleton; le mardi je me
mis en route pour Spokane où j’arrivai la nuit close, et où je restai
jusqu’au jeudi matin; le soir de ce même jour je couchai à Misoula et le
lendemain vendredi 21 février 1908, j’arrivais dans ma nouvelle
paroisse.
CHAPITRE III.
UNE PAROISSE AMÉRICAINE
FRENCHTOWN, OU LA VILLE FRANÇAISE
[Illustration: Entrée de Frenchtown.]
Le Montana est un des Etats les plus étendus et les moins peuplés de
l’immense République américaine; il est plus grand que l’Italie tout
entière, plus grand que l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande réunies,
presque aussi grand que la France. Sa superficie est égale à celle du
Japon qui compte 44 millions d’habitants, tandis que le Montana n’en a
que 250.000, dont 50.000 dans la seule ville de Butte, célèbre par ses
mines de cuivre, les plus riches du monde, paraît-il. La capitale de
l’Etat est la ville d’Héléna, résidence du gouverneur et siège du
parlement; car chaque Etat a son Sénat et sa Chambre des députés. C’est
aussi là que réside l’évêque catholique de cet immense diocèse[D].
L’Etat de Montana s’appelle ainsi à cause des montagnes dont il est
hérissé. En effet la chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du Nord
au Sud, séparant le bassin de l’Atlantique de celui du Pacifique: Le
Missouri y prend sa source sur le versant de l’Atlantique, et à peine
a-t-on franchi la ligne de faîte, que l’on rencontre de grandes rivières
courant en sens inverse sur le Pacifique.
Une des premières que nous trouvons sur notre chemin, est la Misoula qui
donne son nom à une petite ville bâtie sur ses bords. Cette ville est le
chef-lieu du comté le plus occidental de l’Etat. A partir de Misoula,
une ligne de chemin de fer se détache de la ligue principale, se
dirigeant droit à l’Ouest. On l’appelle la ligne Cœur d’Alène. Après
avoir contourné un massif de collines peu élevées, on entre brusquement
dans une large vallée parsemée de grandes fermes, qui se détachent au
printemps sur un fond de verdure; c’est la vallée de Frenchtown ou la
ville française, ainsi nommée parce que les premiers colons qui s’y
établirent étaient des Canadiens-Français. Cette vallée, longue de 21
kilomètres, est le centre de la paroisse; elle est bornée au sud par les
monts de Bitterroot (racine amère), et au nord par une chaîne parallèle
qui se détache du massif des Têtes-Plates. Au fond s’élèvent les hautes
cimes des Cœurs d’Alène.
En arrivant à Frenchtown je fus agréablement surpris de voir à deux pas
de la gare se dresser une vaste et belle église, vers laquelle je me
dirigeai avec mon compagnon, le P. Dethoor, de la résidence de Misoula.
L’intérieur répondait bien à l’extérieur de l’édifice: la nef, large et
élevée, garnie de bancs, pouvait contenir 400 personnes. Le sanctuaire,
orné de nombreuses statues, offrait un fort bel aspect. Au-dessus du
portail percé de trois portes s’élevait un campanile avec sa cloche.
[Illustration: Rév. P. Victor Baudot, S. J.
Curé de Frenchtown, Montana, États-Unis.]
Après l’église je visitai le presbytère, petit mais commode et bien
distribué. Au centre un cabinet de travail, que l’on appelle ici
_l’office_; d’un côté ma chambre à coucher et un modeste salon; de
l’autre, la salle à manger et la cuisine, avec une chambrette pour le
domestique. Nous poussâmes ensuite notre visite jusqu’à l’écurie;
au-dessus de la porte basse passait la tête d’un cheval qui regardait
avec curiosité venir son nouveau maître; la remise contenait une voiture
légère à quatre roues, appelée _buggy_ et un traîneau; puis le
poulailler, vide alors, mais qui fut bientôt largement peuplé. Autour de
l’église et du presbytère s’étendait un terrain de quelques hectares en
partie traversé par un gros ruisseau aux eaux limpides et poissonneuses,
qui devient au printemps une petite rivière.
Le P. Dethoor, habitué à la vie de missionnaire, alluma du feu à la
cuisine et prépara un frugal repas; vers trois heures il reprit le
chemin de Misoula et je restai seul dans _ma_ maison et désormais _chez
moi_. «Etrange destinée, pensais-je en moi-même; je suis venu en
Amérique pour être missionnaire et me voilà curé;--pour vivre et mourir
au milieu des sauvages, et me voilà dans une paroisse quasi-européenne!»
C’était en effet par suite de circonstances tout à fait inattendues que
ma situation se trouvait ainsi fixée. Quinze jours auparavant, Mgr
Brondel, évêque d’Héléna, avait dû envoyer d’urgence à Butte mon
prédécesseur M. Allaeys pour y occuper un poste vacant. N’ayant pas sous
la main de prêtre parlant français en même temps qu’anglais (et il faut
parler français à Frenchtown à cause des nombreux Canadiens qui s’y
trouvent), il s’était adressé au Supérieur de la mission qui m’avait
aussitôt désigné pour ce poste en s’excusant de me reprendre ainsi par
nécessité à mes chers Indiens.
J’en étais là de mes réflexions solitaires, lorsque j’entendis un coup
de sonnette: c’était une bonne Canadienne, d’aspect vénérable, qui
m’apportait des beignets. On cause un peu et je remercie. A peine
m’avait-elle quitté, qu’un second coup de sonnette me rappelle à la
porte: c’était un homme cette fois, le charpentier du village qui
m’apportait lui aussi de la part de sa femme des beignets et un gros
gâteau. Décidément je ne mourrais pas encore de faim ce soir-là. Un
troisième coup de sonnette: j’ouvre et je vois une fillette de huit à
dix ans, les mains derrière le dos et qui me regarde bien en face. «Qui
êtes-vous?--C’est moi, répond-elle d’un ton décidé.--Qui
vous?--Evelina.--Que voulez-vous, ma bonne petite?--Vous voir; on m’a
dit que vous étiez arrivé.» Voilà qui était bien américain.
[Illustration: Église de Frenchtown et presbytère.]
La nuit venue, je fermai soigneusement mes portes, et sans autre
compagnie que celle de mon bon ange, je m’abandonnai aux douceurs du
repos. Le lendemain à sept heures, j’entendis sonner l’_Angelus_, et
bientôt après le sacristain se présentait à ma porte. C’était un brave
homme, passablement original; il s’appelait Paul-Saul et aurait aimé
qu’on le désignât sous ce double nom; mais le public s’y refusa
obstinément et se contenta de le surnommer Polyte, nom sous lequel il
était connu dans toute la vallée. Je le confirmai dans ses fonctions de
sacristain et moyennant 125 fr. par mois (la main-d’œuvre est très chère
aux Etats-Unis), je l’engageai comme domestique. Il fut ainsi pendant
trois ans tout à la fois cuisinier, cocher, sacristain, organiste,
sonneur de cloche et fossoyeur.
Le dimanche venu, je dis selon l’usage une messe basse à 8 h. 1/2, puis
à 10 h. 1/2 je chantai la grand’messe. On était accouru de toutes parts
pour voir le nouveau curé; d’ailleurs il faut le dire à leur louange,
les Canadiens n’hésitent pas à faire dix ou douze milles pour assister
aux offices. Je trouvai à la sacristie une petite troupe d’enfants de
chœur fort bien dressés à servir à l’autel; mais je ne pouvais compter
sur eux en semaine, et pendant plusieurs années, en dehors du dimanche,
je dus dire la messe sans servant.
Ayant entonné l’_Asperges_, je fus agréablement surpris d’entendre à la
tribune un chœur bien nourri de voix d’hommes et de femmes continuer le
chant liturgique, avec accompagnement d’harmonium: l’organiste n’était
autre que Polyte et le premier chantre, un certain M. Lafleur.
Remarquons en passant qu’un grand nombre de Canadiens portent des noms
comme ceux-ci: Lafleur, Ladouceur, Lagrandeur, etc., et l’on sait que le
héros _d’Evangéline_, le poème bien connu de Longfellow, s’appelait
Gabriel Lajeunesse. Je fus en même temps ravi de voir que le plain-chant
était en honneur à Frenchtown où l’on n’exécutait guère que des messes
de Dumont, le chœur alternant avec un soliste. En me retournant du haut
de l’autel, je remarquai non sans étonnement que les hommes étaient en
majorité dans l’assistance, au rebours de ce qui se voit d’ordinaire
chez nous. Les femmes aussi étaient nombreuses, mais on comprend qu’à de
si grandes distances, il leur soit parfois difficile de venir à cause de
leurs petits enfants. Le plus grand recueillement régna toujours dans
notre église pendant les offices, et plus d’une fois, n’entendant aucun
bruit, je fus tenté de me retourner pour m’assurer que je n’étais point
seul. Après l’évangile je montai en chaire et lus la lettre de l’évêque
qui me nommait recteur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Frenchtown;
puis je saluai mes nouveaux paroissiens, leur fis quelques
recommandations, entre autres de m’avertir à temps quand ils auraient
des malades en danger de mort, et de me présenter les enfants en âge de
faire leur première communion. Je leur déclarai ensuite qu’il n’y avait
pas un sou en caisse, le seul argent disponible ayant été récemment
dépensé par mon prédécesseur pour l’achat d’un très beau corbillard.
Pendant l’offertoire, les syndics, selon l’usage, firent la quête et
recueillirent quelques dollars. Qu’est-ce que les syndics? me
demanderez-vous. Les syndics sont quelque chose comme nos marguilliers,
mais avec plus de prestige. Ils forment le conseil du curé, la seule
autorité reconnue dans ces communautés canadiennes, organisées en
paroisses où il n’y a ni maire, ni adjoints. Ils sont au nombre de
trois, nommés par l’assemblée paroissiale et se renouvellent d’année en
année par un roulement continu, le plus ancien cédant la place à un
nouveau. Chaque famille a son banc; la location des bancs est le
principal revenu du curé; les plus rapprochés de l’autel se louent 20
dollars ou 100 fr.; les plus éloignés, 6 dollars ou 30 fr.
La sortie de l’église offre chaque dimanche une scène très animée; on
s’aborde, on s’interroge, on se communique les nouvelles des différents
points de la vallée; les voitures rangées en longues files attendent;
après quelques instants, chaque famille reprend la sienne et fouette
cocher! on rentre au logis.
Les offices du dimanche sont terminés après la messe et la bénédiction
du saint Sacrement qui la suit; on comprend en effet qu’il est presque
impossible de faire revenir tout ce monde après le dîner pour un office
du soir. Pour la même raison, il n’y a pas de catéchisme; je dirai plus
tard comment on suppléait à cette lacune.
La vallée est exclusivement habitée par des Canadiens-Français, venus
dans le pays vers 1860. J’étais heureux d’avoir l’occasion, sans être
jamais allé au Canada, de connaître cette race forte et vaillante.. «Les
Canadiens, dit un de leurs historiens, ont toujours été fiers de leurs
origines. Ils ont raison, car ils sont peut-être les seuls au monde qui
puissent en revendiquer d’aussi pures et d’aussi honorables. A dater de
1635, ce sont de robustes paysans français, venus de Normandie, de
Bretagne, de Saintonge, du Maine et du Perche, qui commencent à se fixer
au Canada et à faire souche d’honnêtes gens[E].»
Personne n’ignore en effet que ce qui distingue essentiellement le
Canadien, c’est l’amour de la religion et l’esprit de famille. Sur cette
terre classique du divorce et du mariage «scientifique», ils continuent
à donner l’exemple des bonnes mœurs et de la fidélité à la loi
chrétienne.
Un autre trait caractéristique des Canadiens, c’est leur prosélytisme;
ce sont eux qui, en explorant l’Amérique du Nord jusque dans ses
profondeurs, ont porté partout la foi catholique. Ils accompagnaient les
missionnaires, affrontaient les mêmes dangers et plus d’une fois
tombèrent martyrs à leur côté. Chose étrange! les Iroquois, ces cruels
bourreaux des Brébœuf, des Jogues, des Lallemant, devinrent, après leur
conversion, les apôtres des tribus indiennes des Etats-Unis; les
Têtes-Plates avaient connu par eux la religion catholique lorsqu’ils
envoyèrent leurs chefs jusqu’à Saint-Louis, chercher les Robes Noires.
Comme je l’ai déjà dit, c’est vers 1860 que les premiers colons
Canadiens vinrent chercher fortune dans les riches plaines de l’Ouest.
Quelques-uns s’établirent dans la vallée de Frenchtown et leur premier
soin fut de bâtir une modeste église, où le P. Ménétret, de la mission
des Têtes-Plates, venait de temps en temps leur dire la messe. Cette
église était située sur une colline où se trouve maintenant le
cimetière. Au bout de quelque temps les habitants se fatiguèrent de
monter jusque-là pour assister aux offices et ils résolurent de faire
descendre l’église jusqu’à eux. On la mit donc sur des roulettes et on
l’installa au centre de la vallée.
[Illustration: Une famille Canadienne.]
En 1887 fut construite la nouvelle église, grâce aux contributions
d’argent et de travail auxquelles personne ne se refusa. L’ancienne
église alors fut transformée en presbytère, et c’est ce presbytère que
j’ai habité pendant plus de cinq ans. A peine installé, mon premier
soin fut de visiter mes paroissiens, en commençant par la vallée de
Frenchtown. Chaque jour après le dîner, je partais en traîneau avec
Polyte, qui me servait de guide. Nous allions ainsi de maison en maison;
j’inscrivais soigneusement les noms des parents et de leurs nombreux
enfants. Inutile de dire que je fus parfaitement reçu dans ces
excellentes familles canadiennes. On m’invitait partout à revenir
souvent et à m’asseoir à la table commune. Je fus frappé dans ces
visites de l’air d’aisance qui régnait partout. La maison d’habitation,
_la résidence_, comme on dit par là, se distingue des autres bâtiments
qui l’entourent, par son extrême propreté. D’ordinaire la porte d’entrée
s’ouvre sur une grande chambre qui sert de salon de réception et où se
font les veillées en hiver. Les autres bâtiments de la ferme, au nombre
de huit ou dix, environnent la résidence: grainerie, laiterie, glacière,
boucherie, etc. Il n’y a point d’étables: les vaches paissent en liberté
et en troupes comme les chevaux. Une ferme complète ressemble à un petit
village.
Je visitai une à une toutes les maisons sur une longueur de 21
kilomètres, et trouvai ainsi une centaine de familles; puis je
m’acheminai vers les postes les plus éloignés de la paroisse. Cette
fois, laissant à la maison cheval et voiture, je prenais le train.
A l’extrémité Ouest de la vallée de Frenchtown, la rivière Misoula
s’engage dans un étroit défilé de montagne, où d’ordinaire il n’y a de
place que pour elle et pour la ligne du chemin de fer. La première
station est Lothrop, à 20 kilomètres de Frenchtown. Ce village se groupe
autour d’une immense scierie qui exploite les forêts voisines, surtout
pour fournir le bois nécessaire aux mines de la région. Les premières
fois que je m’arrêtai à ce poste, je n’eus d’autre habitation qu’une
hutte faite de troncs d’arbres, où il y avait juste la place pour un
lit, une petite table et un poêle. Un soir, menacé par un ivrogne qui
voulait envahir mon domicile, je dus faire clouer à l’intérieur
l’étroite fenêtre et barricader ma porte. Je disais la messe dans une
salle de danse, la seule qui fût à ma disposition; plus tard seulement
je pus célébrer dans des maisons particulières. Je me souviens pourtant
d’une fête de première communion célébrée dans cet endroit profane avec
une touchante piété.
[Illustration: Une ferme: la résidence.]
Dans tous ces postes de la montagne je prêchais en anglais; car ici
j’avais surtout affaire à des Américains, Irlandais d’origine.
Après Lothrop, une halte porte le nom de Philémon. J’avais là trois
familles canadiennes; l’une d’elles ne comptait pas moins de douze
enfants, dont l’aînée, une fillette, avait à peine quatorze ans. Je n’ai
jamais rien vu de plus gracieux dans son genre que cette douzaine de
petits minois éveillés, s’échelonnant par une pente insensible, depuis
le nez rose du bébé jusqu’à l’épaule de la grande sœur.
A partir de Philémon, le défilé qui s’était élargi en une gracieuse
vallée, se rétrécit de nouveau au point qu’à certains endroits il a
fallu par des travaux d’art accrocher la voie ferrée aux parois
verticales des rochers; la rivière coule au fond à une grande
profondeur. Nous arrivons bientôt à la Montagne de Fer (Iron Mountain);
c’est ici, non plus un camp de bûcherons comme à Lothrop, mais un camp
de mineurs. Les mines abondent dans les environs de cette montagne de
Fer, et on trouve tout près de cette bourgade la plus riche mine d’or du
Montana, actuellement encore en exploitation. Dans ce poste, je disais
la messe où je pouvais, tantôt à l’auberge qui n’était guère qu’un
cabaret, tantôt dans des maisons particulières. Je confessais parfois
sur l’escalier, faute de mieux, et je me souviens qu’un jour, ayant été
brusquement dérangé par des gens qui entraient ou sortaient, je dus me
réfugier au grenier avec mon pénitent.
Iron Mountain ou la Montagne de Fer est à 65 kilomètres de Frenchtown;
elle est reliée à une autre bourgade, appelée Superior, par un pont jeté
sur la Missoula, très large en cet endroit. D’Iron Mountain, courant
toujours entre deux chaînes de montagnes, nous atteignons les grandes
scieries de Saint-Régis, autour desquelles se groupe une importante
population d’ouvriers et d’employés. Très peu parmi ces derniers étaient
catholiques, et à part quelques Canadiens et une ou deux familles
irlandaises, personne n’assistait aux offices que je célébrais dans une
salle de réunions publiques, louée à cet effet. D’où venait ce nom de
Saint-Régis donné à cette localité perdue dans la montagne? Une vieille
Indienne qui avait connu le P. De Smet, me l’expliqua ainsi:
«Quelquefois le vaillant missionnaire était obligé de camper pendant de
longs jours à cause du débordement des rivières; il s’arrêtait donc avec
ses compagnons, dressait des tentes et donnait à ce village improvisé le
nom d’un saint Jésuite.»
[Illustration: Le torrent St-Régis.]
Mes visites à Saint-Régis me furent toujours particulièrement pénibles;
je n’avais aucune prise sur ces ouvriers, profondément indifférents à
toute espèce de religion; de plus, le milieu dans lequel je me trouvais,
rappelait par trop la barbarie du Far-West. J’habitais un soi-disant
hôtel, baraque en bois, dont les chambrettes n’étaient séparées que par
l’épaisseur d’une planche; les objets les plus indispensables
manquaient: le lavabo commun à tous offrait à tous le même peigne et la
même brosse à dents; les punaises abondaient. Le site en revanche était
magnifique; les montagnes à cet endroit forment un cirque grandiose, que
la Missoula, devenue un grand fleuve, parcourt avec majesté en se
dirigeant vers le Nord. Nous la quittons ici pour remonter le long de la
rivière Saint-Régis, à travers un paysage sévère, jusqu’à la ligne de
faîte de la chaîne des Cœurs d’Alène. Une gorge étroite, longue de 19
kilomètres, s’ouvre devant nous; la rivière ou plutôt le torrent
Saint-Régis y bondit avec fracas, laissant à peine un étroit passage au
train. Enfin voici de Borgia.
De Borgia est une agglomération de quelques maisons seulement, où
viennent s’approvisionner les mineurs de ces montagnes, riches en
minerais de toutes sortes. Je visitais plus souvent ce poste que les
autres; j’y avais bâti une petite église, et là seulement je pouvais
célébrer avec décence. J’avais eu à cœur de planter la croix dans ces
solitudes où elle n’apparaissait nulle part. Sur un parcours de 160
kilomètres, c’est-à-dire de Frenchtown jusqu’à l’extrémité de la
paroisse, je n’avais découvert en arrivant aucun signe religieux. Il
fallait combler cette lacune et une croix blanche d’assez grandes
dimensions s’éleva bientôt au-dessus du portail de ma modeste église,
dominant ainsi les environs. Lorsque vint le moment de désigner un
patron à ce nouveau sanctuaire, comme j’interrogeai mon évêque à ce
sujet, il me répondit: «Le patron est tout indiqué: l’église sera dédiée
à S. François de Borgia.» Je fis donc peindre par un de nos Frères,
artiste distingué, un beau tableau du Saint que je plaçai au-dessus de
l’autel. Mes catholiques furent ravis d’apprendre que le nom du pays
qu’ils habitaient était un nom de saint; je leur expliquai que c’était
le P. De Smet qui, ayant campé dans ces lieux, leur avait donné le nom
de Saint-François de Borgia.
[Illustration: Mission de Borgia.]