les Réserves américaines. Au centre, vous trouvez invariablement une
église d’assez grandes dimensions; à côté de l’église, sous un auvent de
7 à 8 mètres d’élévation, la cloche; puis la maison des Pères, le tout
en bois et d’aspect fort modeste. Aussi près que possible de la
résidence des missionnaires, quelquefois même dans la résidence, l’école
des garçons; à quelque distance, l’école des filles et l’habitation des
religieuses enseignantes. Ces écoles malheureusement n’ont plus
aujourd’hui la même importance qu’autrefois, les subsides du
gouvernement ayant été totalement supprimés. Autrefois le missionnaire
était la seule autorité reconnue à côté des chefs indiens; depuis, le
gouvernement des Etats-Unis a établi dans chaque Réserve une agence, et
près de chaque agence une école de garçons et de filles qu’il
entretient libéralement; de là, dans nos écoles, diminution sensible des
élèves, qui se recrutent plutôt parmi les blancs et les métis que parmi
les Indiens.
A chaque mission se rattache une exploitation agricole, plus ou moins
importante: il faut bien entretenir le personnel et nourrir les enfants.
Ces fermes sont dirigées par nos Frères qui président aux travaux de
culture et à l’élevage du bétail. Les troupeaux de bœufs et de chevaux,
parfois considérables, ne demandent pas grand entretien; on les laisse
errer en liberté dans la Réserve, chaque animal portant imprimé au fer
rouge la marque de son propriétaire. Deux ou trois fois par an les
cowboys montent à cheval, et par des courses fantastiques et des charges
effrénées, réunissent et ramènent le troupeau entier. On compte les
têtes, on marque les veaux et les poulains, et de nouveau on donne libre
carrière à toute la bande. On ne conserve jamais à l’écurie plus de deux
ou trois chevaux; si pour une raison quelconque il en faut un de plus,
on va le chercher au pâturage.
Nous avons également une idée du type indien: peau jaune, cheveux
invariablement noirs, menton arrondi et sans barbe, figure ronde ou
ovale, remarquablement régulière. S’ils sont jaunes, me direz-vous,
pourquoi les appelle-t-on Peaux-Rouges? J’ai moi-même posé cette
question à un Américain, qui m’a répondu: On les appelle Peaux-Rouges
parce qu’ils avaient coutume de se peindre en rouge pour la guerre ou
pour leurs danses solennelles.
A mon avis, le trait caractéristique de l’Indien, ce qui donne à sa
physionomie un air de dignité calme et reposée qui frappe tout d’abord,
c’est son impassibilité et son imperturbable sang-froid. Le P. de Smedt
avait déjà noté cette particularité dans ses lettres: «L’Indien,
dit-il, est froid et délibère, étouffant avec soin la moindre agitation.
Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par
quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment
pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la
crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?»
Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête
féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami
évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les
détails relatifs au piège qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a
été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il
ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son
mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi
à son gré: agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être
flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le
sauvage, celui de _vieille femme_.
«Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats,
qu’ils ont enlevé des chevelures: le père ne montre aucune émotion de
joie et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on
lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de
dire: «C’est malheureux». Quant aux circonstances de l’événement, il ne
s’en informera que quelques jours après.»
Rentré à Spokane, je m’informai des besoins de la mission, et je sus
bien vite que c’était surtout pour les Indiens qu’on manquait de
prêtres. Mon parti fut pris aussitôt et dès le retour du Supérieur
Général je m’offris pour ce ministère. «Je puis encore apprendre une
langue, malgré mon âge, lui dis-je.--J’accepte bien volontiers, me
dit-il; et quelle langue préférez-vous? le _Kalispel_ ou le
_Nez-Percé_?» Le Kalispel est la langue des sauvages qui habitent les
bords du lac de ce nom: Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles, etc. Les Cœurs
d’Alène parlent aussi Kalispel; c’est une langue extrêmement âpre et
gutturale. Le Nez-Percé au contraire, à cause du grand nombre de ses
voyelles, est d’une prononciation relativement douce et facile. Ma
réponse ne se fit pas attendre: je préférais le Nez-Percé. «Vous irez
donc chez les Nez-Percés, pour y vivre et y mourir. Vous partez demain».
Et il ajouta: «In nomine Domini», en accompagnant ces paroles d’un geste
bénissant.
On raconte que Louis-Napoléon, condamné à la prison à perpétuité, se
tourna en souriant vers Berryer, son avocat, et lui dit: «La perpétuité?
combien de temps cela dure-t-il en France?» Dans mon cas, comme dans
celui du futur empereur, la perpétuité ne dura guère: envoyé chez les
Nez-Percés «pour y vivre et y mourir», j’y restai quelques mois
seulement.
Nous partîmes deux jours après, le R. P. de la Motte voulant bien
m’accompagner, pour la Réserve d’Umatilla, près de Pendleton, dans
l’Orégon. En passant à la station de Tekoa, j’envoyai de loin un
souvenir à nos bons Cœurs d’Alène, et nous continuâmes notre course à
toute vapeur vers le Sud-Ouest. Jusqu’à Colfax, nous eûmes sous les yeux
les horizons ordinaires du Montana: montagnes boisées et vertes
collines. Mais à cet endroit, le paysage change brusquement: plus
d’arbres, plus de verdure, du sable et des éboulis de rochers, une vaste
solitude couverte d’un linceul de poussière. Voici bientôt sur notre
route la grande rivière des Serpents (Snake river). Je me sentis le cœur
gros à la vue du spectacle morne et désolé que présentaient les rives de
ce fleuve, coulant entre deux chaînes de collines grises et raboteuses,
sans le moindre brin de verdure, sans le moindre arbuste. Je ne pus
m’empêcher de penser à la vallée du Rhône, que j’avais parcourue quelque
temps auparavant, et le contraste de cette triste région avec les
splendeurs pittoresques de notre beau fleuve français me causa, je
l’avoue, un brusque accès de nostalgie.
La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la gare de Pendleton. Le P.
Neate, curé de la paroisse, nous y attendait avec son cabriolet, dans
lequel nous montâmes, et quelques instants après nous étions au
presbytère. Pendleton est une petite ville (4 à 5000 âmes) bâtie toute
en bois, sur les bords de la rivière Umatilla; il s’y trouve cependant
quelques beaux édifices en pierre ou en brique, entre autres l’hôpital
catholique et le pensionnat tenu par des Sœurs allemandes. C’est une des
rares paroisses desservies par nos Pères en dehors des Réserves.
L’église et le presbytère, brûlés complètement il y a quelques années,
furent rebâtis par un Français, le P. Victor Garrand.
A une petite distance de la ville s’ouvre la Réserve des Nez-Percés, à
laquelle on a donné le nom de la rivière qui la traverse, l’Umatilla.
C’est au centre de cette Réserve, à la mission Saint-André, que j’allais
et dès le lendemain de notre arrivée, le P. Ragaru, qui avait charge de
cette mission, vint me chercher à Pendleton. Je le vois encore,
descendant de sa voiture, venir à nous dans le jardin, vêtu d’un gros
tricot de laine, qu’il avait conservé de son costume de missionnaire
d’Alaska. Après le dîner il fit ferrer ses chevaux et m’emmena à travers
des chemins défoncés et une mer de boue. Plus nous approchions, plus le
pays devenait triste et même lugubre: un sol uniformément gris ou noir,
sans le moindre relief, sans ombre de végétation, une solitude morne,
un silence écrasant, rompu de temps à autre par le sifflement brusque de
la bise ou par le glapissement suraigu des chiens sauvages, appelés
«cayoutis». La nuit tombait; j’aperçus à quelque distance une église
basse en bois: c’était l’église de la mission. Nous la dépassons et la
voiture s’arrête devant une maison à deux étages, dont la silhouette
solitaire perçait à peine l’obscurité. Je descendis seul à la porte de
cette maison qui était la nôtre, mon compagnon poursuivant sa route
jusqu’au pensionnat pour y déposer les provisions rapportées de la
ville. Un homme de haute taille, aux traits austères, m’accueillit sur
le seuil et m’introduisit dans une salle nue, à peine éclairée par une
lampe fumeuse. Il m’offrit un siège, et s’assit lui-même sans proférer
une parole. La solitude semblait l’avoir marqué de son empreinte
mélancolique, et sa haute taille se courbait, comme brisée par le poids
du travail. C’était le Fr. Daisy, Irlandais, chargé des travaux de la
ferme. Je lui demandai où était la chapelle, le réfectoire. Il me
répondit par monosyllabes qu’il n’y avait dans la maison ni chapelle, ni
réfectoire: on disait la messe et l’on mangeait à l’école des Sœurs,
plus loin. Et il retomba dans son mutisme. On le voit, mon entrée sur le
théâtre de mes futurs travaux apostoliques manquait complètement de mise
en scène.
Le lendemain matin j’explorai les environs immédiats. Le pays m’apparut
alors dans toute son horrible nudité. Pas un arbre! à peine si à
l’horizon une étroite bande de verdure indiquait le cours de l’Umatilla.
En dehors de l’école, solitude complète autour de nous. Le dimanche
seulement nous pouvions espérer de voir des figures humaines, jaunes ou
blanches, à l’église. Pendant toute la semaine, nous étions ensevelis
dans ce coin de terre comme dans un tombeau. Heureusement j’étais venu
sans illusion sur ce qui m’attendait dans ces pays lointains. Il fallait
cependant, de toute nécessité, me créer une occupation: je me jetai à
corps perdu dans l’étude du Nez-Percé ou Noumipou.
D’où vient ce nom de Nez-Percé donné à cette tribu par les trappeurs
canadiens? Il est à croire qu’autrefois ils se perforaient la cloison ou
les ailes du nez pour y introduire des ornements. Actuellement il ne
reste rien de cet usage, s’il a jamais existé. Les Nez-Percés sont
intelligents et braves; ils l’ont prouvé par leurs exploits sous la
conduite de leur célèbre chef Joseph, mort récemment. Leur type se
distingue entre tous les types indiens par sa noblesse et son élégance.
Leur langue, je l’ai déjà dit, est relativement douce et harmonieuse.
Tandis que les Têtes-Plates donnent à Dieu le nom de Grand Esprit
(Kolinezouten), les Nez-Percés l’appellent «Celui qui est en haut»
(Akame-kinikou). Akame signifie «en haut». De même ils nomment le démon
«Celui qui est en bas» (Enime kinikou). Enime signifie «en bas».
J’étudiais avec tant d’ardeur, qu’en moins de trois mois je pus prêcher
de mémoire un court sermon que j’avais composé moi-même sur Dieu (Akame
kinikuki). Ki est le locatif (préposition _sur_). La division de ce
sermon était la suivante:
«Dieu est notre créateur.--Akame kinikou iouèsche nounim Anièouat.
«Dieu est notre maître.--Akame kinikou iouèsche nounim Miogate.
«Dieu est notre Père.--Akame kinikou iouèsche nounim Pischte.»
Il est d’usage, lorsqu’un nouveau Père arrive dans une mission, que les
Indiens lui donnent en leur langue un nom spécial, sous lequel il sera
désormais désigné parmi eux. Ce nom leur est inspiré par un détail
extérieur, une particularité physique qui les frappe. Pour moi, ce qui
leur parut le plus remarquable, ce fut mon lorgnon, et ils m’appelèrent
«le Père Victor Œil de cristal»; je ne me rappelle plus le mot qui
signifie en leur langue «œil de cristal», mais je me souviens que les
lettres «v» et «r» manquant dans leur alphabet, au lieu de Victor, ils
prononçaient «Mittol».
J’ai déjà dit plus haut que la tribu des Cœurs d’Alène est tout entière
catholique; ici il n’en est pas de même. Un tiers seulement des
Nez-Percés est catholique, un autre tiers protestant et le reste encore
païen. Ces païens adorent, paraît-il, les astres, le feu, les eaux, mais
surtout le soleil; il est d’ailleurs très difficile de pénétrer leurs
mystères. Je fus dès le début témoin d’une conversion, et j’assistai au
baptême d’un jeune païen de 25 à 30 ans, qui m’édifia par sa piété
naïve. Il s’appelait André Corne d’argent. Après le baptême, on
réhabilita son mariage; sa femme déjà chrétienne paraissait tout
heureuse.
Le dimanche était notre grand jour; après une semaine de solitude nous
voyions arriver nos paroissiens, jaunes et blancs, les uns à cheval, les
autres en voiture, tous accompagnés de leurs chiens, qui par leurs
gambades et leurs aboiements joyeux mettaient dans le paysage une note
de gaîté. L’église était bientôt pleine; les femmes commençaient à
réciter ou plutôt à chanter le rosaire dans leur langue harmonieuse,
jusqu’à ce que le prêtre parût à l’autel. Les jeunes filles du
pensionnat des Sœurs chantaient à la tribune; le P. Ragaru et moi nous
prêchions alternativement, d’abord en anglais pour les Blancs, puis en
nez-percé pour les Indiens. L’aspect général de la foule était à peu
près le même que chez les Cœurs d’Alène: même mosaïque de costumes aux
couleurs éclatantes, mêmes visages cuivrés, encadrés de longs cheveux
noirs, avec cette différence qu’il y avait dans l’assemblée plus de
visages pâles, c’est-à-dire de Canadiens-français. Après la messe, les
enfants, garçons et filles, retournaient à l’école, la foule se
dispersait et nous retombions dans notre solitude pour toute une semaine
que j’employais à l’étude acharnée de la langue.
L’école comptait à cette époque une centaine d’enfants, la plupart métis
ou quarterons. J’y allais dire la messe le matin, parfois je donnais une
instruction aux religieuses; c’était toute l’occupation qui me venait de
ce côté.
D’autre part il n’y avait guère à songer à des promenades aux environs;
les chemins étaient rendus impraticables par la boue d’abord, par la
neige ensuite. Il ne me restait d’autre ressource que l’étude.
Les fêtes de Noël vinrent pourtant faire diversion; dès la veille un
certain nombre d’Indiens arrivèrent à cheval, en voiture, précédés ou
suivis de leurs chiens, sans lesquels ils ne voyagent jamais. Quelques
tentes s’élevèrent autour de l’église, et le soir venu je pus voir de ma
fenêtre la lueur rougeâtre des feux qui les éclairaient à l’intérieur.
L’année précédente je me trouvais pendant cette nuit de Noël au milieu
du tumulte, des chants, des bruits d’instruments de toutes sortes par
lesquels les habitants des quartiers populaires de Gênes célèbrent cette
grande fête. Par un brusque changement de décor, je la célébrais cette
fois au fond d’un désert, dans le silence et la solitude.
A la grand’messe le lendemain, le P. de la Motte qui était venu passer
les fêtes avec nous, prêcha par interprète; pour un nouveau venu
c’était un spectacle intéressant, de voir à la table de communion
l’interprète debout à côté du prédicateur; celui-ci procédait par
phrases courtes et multipliées; la traduction suivait aussitôt, alerte
et naturelle: «Quel est ce petit enfant qui nous tend les bras dans la
crèche?... C’est le Fils du Roi des rois; c’est celui qui gouverne
l’univers... Et d’où vient-il, ce petit enfant?... Il vient du ciel où
nous espérons le voir un jour... Que vient-il faire sur la terre, ce
petit enfant?.. Il nous apporte la joie et le bonheur, etc...» Je ne
comprenais point la traduction de ces paroles, et ne pus saisir qu’un
mot, le mot «Miaz», qui signifie petit enfant, et qui revenait sans
cesse.
Après la grand’messe, il y eut conseil des chefs; le R. P. de la Motte,
arrivé récemment de Rome, les avait convoqués pour leur donner des
nouvelles du Saint-Père et les consulter sur les besoins de la mission.
Quand nous entrâmes dans la Salle du Conseil, ils étaient déjà là cinq
ou six chefs, assis sur un banc, silencieux et impassibles. Nous prîmes
place vis-à-vis d’eux, et pendant plusieurs minutes le plus profond
silence régna dans la salle. Les Indiens, avant de parler, tiennent à
s’établir dans le calme le plus absolu; ils maîtrisent leurs émotions
par un acte de volonté et donnent à leur visage une expression de
complète indifférence. Enfin l’un d’eux se leva et lentement prononça
quelques paroles de bienvenue, adressées au Supérieur général de la
mission; puis il se rassit. Le P. de la Motte observa le même cérémonial
avant de répondre; pendant quelques minutes il resta silencieux et parut
impassible; puis il prononça en anglais un petit discours sur Rome et le
Saint-Père dont l’interprète donna la traduction indienne phrase par
phrase. Ensuite il leur demanda s’ils désiraient quelque chose ou s’ils
avaient quelque proposition à faire. Longue pause, nouveau silence. L’un
d’eux se lève enfin et commence à parler en appuyant ce qu’il dit de
gestes simples et nobles; l’interprète traduit en anglais: «L’orateur
remercie le Père; il est heureux de le revoir après une absence qui a
duré un si grand nombre de lunes; mais il désire quelque chose et il
veut ouvrir son cœur. Nous n’aimons pas, dit-il, à user d’interprète à
l’église; chef des Robes noires, envoie-nous des prêtres qui sachent
notre langue...» Et me désignant de la main, il m’adressa ce compliment
qui fut la meilleure récompense de mon travail: «Ce nouveau Père, nous
le comprenons, lui, quand il prêche.» Un second orateur succède au
premier, un troisième au second, toujours avec la même lenteur et la
même solennité. Mais le thème ne change pas: tous insistent pour avoir
des Robes noires qui sachent leur langue. Un d’eux ajoute même: «Chose
étrange! toutes les fois qu’un Père commence à nous comprendre et à bien
parler, on nous l’enlève.» C’était aller un peu loin; aussi le P. de la
Motte jugea-t-il à propos de lever la séance.
Ce Conseil est le seul auquel j’aie jamais assisté; je regrette de dire
qu’on n’y fuma point le calumet. On sait assez quelle importance les
Indiens attachaient à cet usage lorsqu’ils tenaient leurs conseils de
guerre ou qu’ils concluaient la paix avec leurs ennemis. Mais ce que
l’on sait moins, c’est la place que tenait le calumet dans toutes les
cérémonies religieuses. «Le calumet, nous dit le P. de Smedt, est
l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer
est leur préparation prochaine lorsqu’ils s’adressent au Grand Esprit,
au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau et qu’ils les prennent pour
témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette
coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son
bon côté. L’expérience leur a appris que l’action de fumer tend à
dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer
à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore
introduit dans leurs Conseils comme prologue et devient comme le sceau
de leurs décrets lorsque leurs résolutions sont prises. Ils l’envoient
comme un gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter,
ou avec qui ils ont fait alliance, ou conclu un traité.»
Le jour de l’Epiphanie, pour égayer un peu les enfants de l’école,
j’imaginai d’organiser un cortège de Rois-Mages. J’avais trouvé au
grenier des instruments de musique, oubliés là depuis longtemps et
couverts de poussière; il y avait un tambour, une grosse-caisse, un
cornet à piston, un trombone, etc. J’appelai quelques-uns de nos grands
élèves, et leur distribuai ces divers instruments, me réservant
toutefois le tambour. Je leur recommandai au signal que je leur
donnerais de souffler de toutes leurs forces dans leurs cuivres et de ne
pas ménager la grosse-caisse; puis, faisant amener trois chevaux (car
les chevaux ne manquaient pas), je juchai sur leur dos trois de nos
petits garçons, qui devaient représenter les Rois. Heure avait été prise
pour cette petite fête dans l’après-midi; les religieuses avec tous
leurs enfants de l’école étaient rangées sur le trottoir de bois, qui
bordait le chemin boueux et qui servait de communication entre les deux
maisons. Le moment venu, le cortège s’ébranla sous mes ordres; lorsque
nous arrivâmes devant le groupe des Sœurs et de leurs élèves, je donnai
le signal avec mon tambour, et aussitôt ce fut un déchaînement de sons
rauques, une cacophonie invraisemblable, qui finit dans un immense éclat
de rire. Alors les Rois s’avancèrent sur leurs chevaux caparaçonnés de
rouge et commencèrent une distribution de fruits et de sucreries,
avidement attendus par tous les spectateurs. On n’avait jamais vu
pareille fête à l’école Saint-André, et l’on en parla longtemps.
Pendant tout le mois de janvier 1903, je continuai à étudier la langue;
j’avais traduit le catéchisme écrit en nez-percé par un ancien
missionnaire; j’en avais appris quelques fragments par cœur, et ce
furent ces fragments qui me fournirent mes premières prédications.
Je sortais très rarement et ne fis que deux ou trois excursions, dont
une mérite d’être mentionnée. Nous avions parmi nos plus grands élèves
un jeune garçon de seize à dix-sept ans, appelé Louis, et dont la mère
pouvait être citée comme la femme la plus extravagante des Etats-Unis,
ce qui n’est pas peu dire. Elle avait divorcé douze fois. A celui qui me
conta le premier cette histoire, je dis: «Voyons, il doit y avoir là une
exagération! supposons qu’elle a divorcé sept ou huit fois, c’est déjà
beau!--Non, me fut-il répondu, elle en est à son douzième divorce.»
Cependant elle n’était point restée sourde aux exhortations du P. Neate,
curé de Pendleton, et sur les instances de ce bon prêtre, elle venait
enfin de reprendre exclusivement son premier mari. C’était un Canadien,
appelé en anglais Brown, mais dont le vrai nom, je suppose, était
Lebrun. A ce moment, elle vivait avec lui à quelques milles de l’église,
dans une ferme qui lui appartenait; car elle avait du sang indien dans
les veines, et par conséquent pouvait posséder des propriétés en
territoire indien.
Un jour l’envie me prit de faire une promenade à cheval jusqu’à
Pendleton; la distance est de 15 kilomètres; je partis avec le jeune
homme dont je viens de parler, et lorsque nous arrivâmes, la première
chose que lui dit le P. Neate en nous abordant, fut: «Tu sais, Lebrun
est à la mort.» L’enfant ne manifesta aucune émotion à cette nouvelle.
Le Père alors s’adressant à moi ajouta: «La maison est presque sur votre
route; en retournant à la mission, veuillez donner les derniers
sacrements à cet homme.» Aussitôt après le dîner, je pris le Saint
Viatique et les Saintes Huiles et me remis en chemin, précédé de Louis
qui me servait de guide. Madame Brown nous avait vus venir et se tenait
sur le seuil de la porte; je fus surpris de voir son fils la saluer d’un
geste bref et s’élancer aussitôt à la rencontre de quelques chevaux qui
semblaient l’avoir reconnu. J’entrai; le malade me parut en proie à une
violente pneumonie; j’entendis sa confession et lui donnai le Saint
Viatique, l’Extrême-Onction et l’indulgence in articulo mortis. Deux
jours après, on m’annonçait sa mort et l’enterrement pour le lendemain à
11 h. A l’heure fixée, personne n’avait paru; j’attendis jusqu’à midi,
jusqu’à une heure; à jeun et fatigué, j’allais dire la messe, lorsqu’on
signala le cortège. Les Sœurs et leurs élèves chantèrent l’office, à la
suite duquel on se rendit au cimetière. Selon l’usage américain, on
découvrit le visage du défunt avant de descendre le corps dans la fosse;
il était extraordinairement rouge et tuméfié. J’appris plus tard que les
parents de Lebrun, pris de soupçons, avaient fait venir le _coroner_,
sorte de juge d’instruction, lequel fit plusieurs ponctions sur le
cadavre, mais sans découvrir aucune trace d’empoisonnement. Pendant que
la famille du mort éclatait en sanglots et se livrait à des lamentations
bruyantes, sa femme impassible et presque souriante, la tête haute, les
bras croisés sur la poitrine, allait et venait. Quelqu’un me chuchota à
l’oreille: «Elle ne paraît guère désolée; cela se comprend; comme la
ferme lui appartient, elle trouvera facilement un autre mari.» Dans la
soirée en effet le bruit se répandait qu’elle allait reprendre un à un
ses douze divorcés et les expédier lestement dans l’autre monde. Je
partis trop tôt pour savoir ce que devint cette étrange Samaritaine...