Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais,

AU PAYS DES PEAUX-ROUGES

_P. Victor BAUDOT, S. J._

Au Pays

DES

Peaux-Rouges

Six ans aux Montagnes Rocheuses

Monographies indiennes

[Image: colophon]

SOCIÉTÉ SAINT-AUGUSTIN, Desclée, de Brouwer & Cⁱᵉ

LILLE, PARIS, LYON, MARSEILLE, BRUGES

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS.

Copyright by Desclée, De Brouwer & Cº, Lille--Paris--Bruges, 1911.

_PRÉFACE_

_Au rapide récit de mon séjour en Amérique que l’on trouvera dans la

première partie de ce volume, j’ajoute la monographie de deux tribus

sauvages, l’une encore païenne, celle des Pieds-Noirs; l’autre

chrétienne, celle des Cœurs d’Alène._

_Aujourd’hui que les Indiens sont sur le point de disparaître, il est

grand temps de fixer leurs traits caractéristiques, et de recueillir ce

que nous pouvons savoir de leurs traditions, de leurs croyances, de leur

culte et de leurs mœurs. Le P. Prando, S. J., a fait ce travail pour les

Pieds-Noirs qu’il connaissait à fond, et comme toutes les tribus se

ressemblent, ce qu’il dit des Pieds-Noirs peut également s’appliquer aux

autres sauvages avant leur conversion. Nous avons traduit de l’italien

cette intéressante monographie complètement inédite en ce sens qu’elle

n’a jamais été mise dans le commerce. Quant aux Cœurs d’Alène, je les ai

placés à dessein en regard des Pieds-Noirs, comme le type le plus

complet de la tribu chrétienne. Aux Montagnes Rocheuses, quand on veut

parler des Indiens catholiques les plus fervents, on dit: «Voyez les

Cœurs d’Alène»; et par contre, quand on veut parler des Indiens les plus

enracinés dans leur paganisme, les plus difficiles à convertir, on dit:

«Voyez les Pieds-Noirs et les Corbeaux»._

_La notice sur les Cœurs d’Alène, traduite elle aussi de l’italien, a

été composée d’après les lettres des missionnaires par un auteur anonyme

qui l’a publiée dans la «Civiltà cattolica»._

_Comme d’autre part j’ai donné moi-même, au cours de mon récit, quelques

détails sur les «Nez-Percés» et les «Têtes-Plates» au milieu desquels

j’ai vécu, le lecteur en fermant ce volume aura une idée à peu près

complète de ces intéressantes peuplades du Far West américain, connues

sous le nom de Peaux-Rouges._

AU PAYS DES PEAUX-ROUGES par le P. Victor BAUDOT, S. J.

PREMIÈRE PARTIE.

Six ans aux Montagnes-Rocheuses

Amérique! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et

où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de

donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler

Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa

autrement. Waldseemuller, dans sa _Cosmographie_ où il relatait les

voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de

Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot AMERICA!

Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville

natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir

ce pays baptisé[A] au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et

contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la

mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner

au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me

dit-il, vous nous serez utile là-bas.--Mais je suis trop vieux, j’ai 58

ans!...--On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà

comment je partis.

CHAPITRE I.

LE VOYAGE

Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express

de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le

«Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau

américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant

quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous

citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir

joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris,

qu’ils appellent la «Babylone moderne»,--«Babylone,» si vous voulez, MM.

les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et

gestes!

J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine

civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger,

c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert

aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin,

vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me

paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la

cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake»

(gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la

glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens

Romains, Sénèque pourrait dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne

croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et

ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la

neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients

de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un

Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la

dyspepsie.»

Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils

ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent

du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez

donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes.

Je n’eus pas le temps de faire de longues observations sur les mœurs de

mes compagnons de voyage: car dès le second repas et bien longtemps

avant la fin, je dus m’éloigner à la hâte, la serviette devant la

bouche. Je fis le reste du voyage sur mon dos, en proie au malaise bien

connu des passagers qui comme moi n’ont pas le pied marin. Je ne

remontai sur le pont qu’au moment où nous allions entrer dans la baie de

New-York; d’ailleurs, bien ou mal portant, je dus à Sandy-Hook me

présenter comme tout le monde avec mes valises aux officiers de la

douane. On visite ici les bagages de cabine; nous étions tous réunis

dans la salle à manger de première classe, qui ressemble à une chapelle

avec sa nef plus ou moins ogivale et son orgue monumental. Lorsque mon

tour fut arrivé, je fus tout étonné d’entendre le préposé des douanes,

après m’avoir demandé si je n’avais rien à déclarer, me dire: «Prêtez

serment, take the oath». Il est curieux de voir comment aux Etats-Unis

on use et abuse de cette formule; l’inconvénient très grave de cette

coutume est d’enlever au serment tout son prestige, et je me souviens

d’avoir lu quelque part dans un journal de New-York un article intitulé

à tort ou à raison: «Pourquoi notre vice national est-il le parjure?»

La première vue de New-York frappe par son étrangeté: cette armée de

maisons hautes de vingt étages, rangées en bataille sur la pointe de

l’île de Manhattan, comme pour défier les assauts de la vieille Europe,

produit sur le nouveau venu une impression de force et de solidité

massive qui ne manque pas de grandeur, mais qui certainement manque

d’élégance. Nous dépassons la pointe de Manhattan, et bientôt nous voici

au dock de l’«American Line». Une foule compacte nous attend sur le quai

avec un calme qui m’étonne, et nous souhaite la bienvenue sans cris,

presque sans bruit, en saluant de la main et en agitant des mouchoirs

blancs. Nous débarquons aussitôt entre deux haies de douaniers, et tous

nous sommes conduits dans un immense hangar, où doivent être inspectés

nos gros bagages. D’énormes grues à vapeur les transbordent déjà du

bateau dans ce hangar; c’est un spectacle presque effrayant de voir ces

puissants engins jeter sur le sol avec un bruit assourdissant une

avalanche de malles et de caisses de toutes formes et de toutes

dimensions. C’est ici qu’il nous faudra de la patience; avant d’ouvrir

leurs malles devant un des inspecteurs, les passagers doivent d’abord un

à un se présenter par ordre d’arrivée au contrôleur général, qui leur

délivre un certificat d’identité et l’autorisation d’enlever leurs

bagages. On fait queue ainsi pendant des heures, quelquefois pendant une

demi-journée, avant d’obtenir le visa de cet agent perspicace, qui a

mission de passer au crible tous les nouveaux venus. Grâce à un heureux

concours de circonstances, nous n’attendîmes pas plus de trois heures.

C’était peu quand on songe à l’extrême sévérité avec laquelle se fait à

New-York le service des douanes. On sait que le système de protection à

outrance sévit aux Etats-Unis, surtout depuis que le parti républicain

est au pouvoir; car les démocrates inclinent plutôt au libre échange, du

moins dans une certaine mesure. Les droits d’entrée étant donc très

élevés, rien d’étonnant que chacun tâche d’y échapper; de là ces

rigueurs de la police douanière.

[Illustration: New-York.--Hôtel de la 5ᵉ Avenue.]

Enfin nous voilà libres: la porte de fer s’ouvre devant nous, et une

voiture de place, attelée de deux chevaux, nous emporte rapidement vers

la seizième rue où est situé le collège Saint-François-Xavier.

Les villes d’Amérique sont construites en échiquier, partagées en

avenues et rues qui se coupent à angle droit; les Avenues traversent la

ville du sud au nord, les rues de l’est à l’ouest. Rues et Avenues sont

numérotées et n’ont pas d’autre nom que leur numéro. On dit donc 1ᵉ, 2ᵉ,

3ᵉ Avenue, etc.; 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Rue, etc. A New-York, la 5ᵉ Avenue, qui est

la grande artère de la ville, partage les rues qu’elle traverse en deux

parties, l’une Ouest et l’autre Est, chacune avec son système spécial de

numéros pour les maisons. Il importe donc d’indiquer dans une adresse

non seulement le numéro, mais aussi le côté de la rue, sinon votre

lettre court le danger d’aboutir au 17 du côté Est, au lieu d’aller au

17 du côté Ouest.

[Illustration: New-York.--La 6ᵉ Avenue avec son chemin de fer aérien.]

Nous allions, nous, au 30 Ouest, 16ᵉ rue, où nous arrivions entre 11 h.

et midi, juste à temps pour la dernière messe. C’était le dimanche 28

septembre, 1902.

J’employai l’après-midi à quelques courses aux environs du collège,

situé entre la 5ᵉ et la 6ᵉ Avenue, où je ne trouvai absolument rien de

remarquable. Le chemin de fer aérien de la 6ᵉ Avenue attira cependant

mon attention par sa laideur et par le bruit infernal qu’il produit. Le

soir, à l’occasion de la fête des Sept Douleurs, un chœur d’artistes,

hommes et femmes, exécuta à l’église du collège, avec une perfection

presque absolue, le «Stabat» de Rossini. Le lendemain fut employé à

visiter la grande ville; je remontai d’abord la 5ᵉ Avenue, l’avenue

aristocratique par excellence, tâchant de me suggestionner moi-même et

d’élever mon enthousiasme à la hauteur des circonstances. Je dois avouer

que je ne réussis que modérément; la 5ᵉ Avenue fut loin de m’éblouir, et

à part l’immense hôtel Waldorf-Astoria, et surtout la cathédrale

Saint-Patrick, je ne vis aucun monument digne de fixer l’attention.

La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de

Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable

adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram

jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway

(grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales

maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et

plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au

milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un

cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la

plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté

contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le

luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là

sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons

hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée

«Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent

ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York».

J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur le premier

rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au

milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de

la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter

[Illustration: New-York.--Hôtel Waldorf-Astoria.]

un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il

n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman.

Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine

avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant en tête à tête

avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très

probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher

quelquefois dans des églises presque désertes!...

L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut,

semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent

et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment

la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les

appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles

semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes

orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte

d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où

trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là,

prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix

stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº

7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée.

Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21

ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13

arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces

hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île

étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en

1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont

800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps

dépassé quatre millions.

A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je

l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je

croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles

promeneurs pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler

des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le

pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse

rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une

au milieu pour

[Illustration: New-York.--Maison de la 5ᵉ Avenue.]

les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques;

et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures.

M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un

véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute

vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur

des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique

assourdissant, des trains bondés de voyageurs, allant de New-York à

Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains

et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une

sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et

de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le

pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires,

voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de

lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes

à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la

crête des vagues.

Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et

revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des

monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par

des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je

ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève

générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que

cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon

substitué à l’anthracite.

* * * * *

Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station

centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24

heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200

kilomètres.

Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de

fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et

partagés en deux par

[Illustration: Le pont de Brooklyn.]

une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se

trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de

chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux

places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement

double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des

prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et

qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de

confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on

dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies

chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps

qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs

trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand

nombre de trains, le carillon augmente à proportion.

Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson,

très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches

calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche

jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du

gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par

les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo,

où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers

Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par

Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié,

en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers

Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous

arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était

venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant

lesquelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du

moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte.

[Illustration: Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York

à Buffalo.]

Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de

Chateaubriand: «Tout était silence et repos, hors la chute de quelques

feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et

interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait

les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme

de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers

les forêts solitaires».

Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du

lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute

vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit,

puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac

Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette

plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de

conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8

h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin

après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago.

Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de

Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire;

l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela

s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir

la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut

aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on

relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques,

et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de

Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui

deux millions.

La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps

en tramway dans un quartier enfumé et boueux avant d’arriver au collège

St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos

Frères m’accompagnaient.

[Illustration: Le Niagara en hiver.]

La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone,

embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart

des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus

les Américains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle

ils ne sont pas habitués.

Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires

(business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple

Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de

New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là,

dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs

de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le

Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et

leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un

village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un

missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux

citoyens de Chicago et à leurs magistrats.

Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous

arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville

qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur

ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon

retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur

le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue

principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle

le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée

par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est

étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré

l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps

tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice

religieux digne de lui et de son vaste diocèse[B].

[Illustration: Mgr Ireland.]

Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions

dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination

finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont

des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se

payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces

longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de

couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils

enlèvent le matin.

Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant

derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions

nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après

douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et

les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale

du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à

courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à

Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que

pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des

Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais

venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât

si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à

subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on

parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut

aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante

cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre

et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le

monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait

cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres

une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que

c’était la Supérieure des Ursulines de Butte.

Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le

lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens

de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta

la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à

7 h. du matin nous étions seulement à Missoula.

Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers

la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut

le nom de la petite station que nous traversions en ce moment,

«Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est

éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle

sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait

avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué

et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous

passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été

agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment

plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir

franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous

étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le

bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers

l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de

cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région

splendide.

J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la

messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre

mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important

pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous

débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers

l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises

catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la

première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues

rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui

ressemblent aux tentes d’un campement de nomades. Il y a cependant à

Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en

pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût

fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là

résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas

notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur

la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de

coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de

l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P.

Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour

la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une

maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première

désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de

cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère

d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en

briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir

achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments

qui l’avoisinent.

Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous

n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure

matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace

fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je

vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond,

un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2

h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards

habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous

partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque

tout le temps de mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous

venions de stopper ainsi par hasard.

A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des

Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant

la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom.

Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun

de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit.

Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage.

Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer

trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures.

CHAPITRE II.

SPOKANE ET LES INDIENS

[Illustration: Transport d’une maison en Amérique.]

En langue indienne, Spokane signifie les _Fils du Soleil_. La tribu des

Spokanes ou Fils du Soleil occupait avant l’arrivée des Blancs le vaste

territoire compris entre la rivière de Clarck ou Pend-d’Oreilles au Nord

et la Colombie à l’Ouest. Une rivière de moindre importance traverse

cette plaine et porte le nom de Spokane-River, rivière des Spokanes. A

son tour, cette rivière donne son nom à la ville fondée sur ses bords.

La ville de Spokane est de création récente; elle n’a pas plus de trente

à quarante ans d’existence; elle est grande, prospère, remarquablement

propre et même élégante; elle compte aujourd’hui environ 60.000

habitants. Notre mission des Montagnes Rocheuses possède là un des plus

beaux collèges que j’aie jamais rencontrés. C’est une immense

construction en briques et en pierres, d’une architecture à la fois

imposante et artistique. Toutes les applications de la science moderne

trouvent place dans cette installation luxueuse: calorifères

perfectionnés, salles de bain confortables, téléphone à longue distance,

etc. L’eau abonde à tous les étages, et partout vous avez sous la main

un robinet d’eau chaude à côté d’un robinet d’eau froide. Bien entendu

toute la maison est éclairée à l’électricité, et il n’y à là rien

d’étonnant, car l’électricité est fort commune à Spokane. Les rapides et

les chutes d’eau de la rivière possèdent une force dynamique

considérable qui dès le principe fut utilisée par les Blancs pour

l’éclairage de la ville.

[Illustration: Transport d’une maison en Amérique.]

L’ancien collège, beaucoup plus petit que le collège actuel, et

cependant de dimensions respectables, dut être rapproché des nouveaux

bâtiments: on le mit sur des roulettes et on le transporta tout d’une

pièce sur son nouvel emplacement. L’opération coûta 10.000 dollars

(50.000 francs).

Le collège de Spokane s’appelle GONZAGA COLLEGE; il a pour patron S.

Louis de Gonzague; on espère le transformer un jour ou l’autre en

Université.

J’y fus reçu comme un frère par le R. P. Crimont, alors recteur et

maintenant Préfet Apostolique d’Alaska, je m’y installai pour quelques

semaines en attendant le retour d’Europe du supérieur général de la

mission, le R. P. de la Motte. Dans l’intervalle j’eus l’occasion de

visiter la mission de Colville et la réserve des Cœurs d’Alène.

Colville est au Nord de Spokane, près des lignes du Canada, sur la

rivière et la cascade du même nom; c’est un ancien fort de la Compagnie

de la Baie d’Hudson. Une des premières choses que je remarquai en

arrivant et qui m’étonna, c’est que le bureau de poste est installé dans

notre Résidence, et c’est un Père qui est maître de postes, désigné par

le gouvernement. La maison, bâtie sur une colline, est assez loin de la

station, simple plate-forme en bois, sans abri. D’autre part les trains

ont souvent des retards et quelquefois personne ne se trouve là à leur

passage; quelquefois même ils ne s’arrêtent pas et se contentent en

passant de ralentir la vitesse. Comment donc arrive et comment part le

courrier? me demandez-vous. Pour l’arrivée, rien de plus simple: le

postier du train jette sur le sol le sac de dépêches que l’on va

ramasser ensuite: pour le départ, il décroche d’une sorte de potence,

dressée au bord de la voie, le sac renfermant le courrier à expédier,

qu’on y a suspendu d’avance.

Autrefois la mission de Colville, comprenant l’église, la résidence des

missionnaires et l’école, se trouvait au centre du camp indien; depuis,

les sauvages ayant émigré sur la rive droite de la Colombie, elle reste

complètement isolée. Le ministère se borne donc à des visites

périodiques au nouveau campement des Indiens et aux petites villes de la

région, dont une porte le nom sonore de République. Le dimanche

cependant l’église s’anime de nouveau par l’arrivée de quelques colons

voisins de race blanche, d’un petit pensionnat tenu par des Sœurs

Canadiennes.

[Illustration: Cascade de Colville.]

C’est à Colville que je fis mes premières excursions à cheval: j’allai

ainsi un jour, le long de la Colombia, jusqu’à la cataracte qui porte le

nom de Chaudière (Kettle falls); c’est une suite de rapides et d’énormes

chutes d’eau tombant avec fracas dans un gouffre profond d’où

s’échappent,

[Illustration: Appareil pour la remise des dépêches aux trains en

marche.]

comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de

poussière d’eau.

Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement

intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la

Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de

la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus

indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos

chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé

depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient

encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et

transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde.

Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les

troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les

Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on

appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne

comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène,

pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre

labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les

Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un

agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il

leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y

rentrer sans trop de retard.

On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait

adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même

s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit

encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés

de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes portent une

tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil

ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de

buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les

coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien

aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des

plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place

principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des

rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles.

Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte

d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique.

Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la

poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche

de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux.

»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de

piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air

tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise.

»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et

de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement,

lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.

»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie

pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal

sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de

longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.»

De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de

laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une

majesté surprenante. Au lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un

chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement

conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en

peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu

de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou

noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même:

figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates,

plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non

point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants.

Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois

vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me

mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier

dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son _buggy_,

voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes

américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de

chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un

tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la

Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis

pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval,

enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En

passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,...

Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout

derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la

main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune

homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de

cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous

[Illustration: La poste en Amérique.--Une boîte aux lettres dans une

prairie.]

ces Indiens se rendaient à la ville de Tekoa pour faire leurs

provisions, ou simplement pour se promener.

Chemin faisant, je remarquais de distance en distance des tentes

indiennes dressées dans la plaine. Elles sont de forme conique et

ressemblent aux meules de paille qu’on voit dans nos campagnes. On les

appelle _tepee_ (tipies). Quelques sauvages, plus riches où plus

industrieux, commencent à se bâtir des maisons confortables. Après une

course d’environ deux heures, nous arrivâmes à Desmet, centre de la

mission. Sur une légère éminence, s’élève l’église du Sacré-Cœur et près

de l’église la résidence du missionnaire, avec un grand bâtiment qui

sert d’école des garçons. L’école des filles, tenue par des religieuses

canadiennes-françaises, est un peu plus loin. Au pied de la colline et

faisant face aux bâtiments de la mission, une centaine de maisonnettes

en bois forme le campement des Cœurs d’Alène, lorsque toute la tribu y

vient célébrer les principales fêtes religieuses de l’année. Ces bons

sauvages accourent à ces réunions avec un empressement extraordinaire,

quelquefois de très loin, de 60 ou même de 100 kilomètres.

Nous étions à l’avant-veille de la Toussaint; j’allai voir une de ces

assemblées édifiantes et pittoresques. Dès le soir de mon arrivée,

j’assistai dans l’église à la prière faite par les quelques Indiens déjà

présents; c’étaient surtout des femmes âgées, qui, d’une voix nasillarde

et traînante, récitaient en commun de longues invocations où le nom de

Koline zouten, Grand Esprit, revenait sans cesse. Une d’elles semblait

guider les autres; elle était toujours en avance de quelques mots sur

ses compagnes et priait avec une ardeur qu’une toux déchirante ne

parvenait pas à ralentir. Il y avait là aussi quelques jeunes femmes

avec leurs bébés, qu’elles portent sur le dos,

[Illustration: Un coin de la Réserve des Têtes-Plates.]

empaquetés, debout dans leurs châles multicolores, de sorte que la

petite tête brune de l’enfant, piquée de deux grands yeux noirs, émerge

et regarde curieusement par-dessus l’épaule de sa mère.

Le lendemain, 31 octobre, les Indiens commencèrent à arriver en grand

nombre. La première voiture parut à l’entrée du campement à 11 h.; elle

était attelée de deux chevaux blancs; deux Indiens, enveloppés de leur

couverture rouge, étaient assis sur le siège: derrière, des formes

confuses accroupies, sans doute des femmes. D’autres voitures suivirent,

comme aussi beaucoup de cavaliers, hommes ou femmes, seuls ou en

troupes. Peu à peu le camp s’anima; des spirales de fumée blanche

s’élevèrent au-dessus des toits; le hennissement des chevaux, les

aboiements des chiens, rompirent le silence pesant de la solitude, et la

nuit venue, les fenêtres s’éclairèrent de nombreuses lumières, perçant

l’obscurité opaque.

Le lendemain, jour de la Toussaint, la cloche appela ce bon peuple à

l’église du Sacré-Cœur pour la grand’messe; ils vinrent sans retard et

formèrent bientôt la foule la plus pittoresque et la plus bariolée qui

se puisse voir. Bon nombre d’hommes portaient une sorte de tunique

flottante, faite d’une légère étoffe blanche ou noire; plusieurs étaient

majestueusement drapés dans leurs couvertures de couleurs voyantes, où

le rouge domine. Sur toutes les têtes, le chapeau de feutre blanc aux

larges bords contrastant avec les longues chevelures noires. Parmi eux

je distinguai quelques types vraiment admirables et d’une beauté

sculpturale. On me présenta deux ou trois personnages, entre autres le

premier chantre, Louis, et le policeman: il faut savoir que la police

dans les Réserves est faite par les Indiens, sous la direction de

l’agent.

Je ne sais quelle erreur avait été commise, et des fleurs qu’on devait

envoyer de Tekoa pour l’église, n’étaient point arrivées. Le policeman

et son compagnon expliquèrent ce retard et en exprimèrent leurs regrets

dans un long discours d’une grande solennité, et dont je ne compris que

les gestes, d’ailleurs tout à fait oratoires. On sait quel goût ont ces

enfants de la nature pour la haute éloquence.

[Illustration: Jeune femme indienne portant son bébé sur le dos.]

Enfin voici l’heure de la messe: l’église, d’assez grande dimension, est

comble; vu de l’autel, l’aspect de ces figures jaunes, si expressives

dans leur impassibilité, fait un singulier effet. Du fond de la nef,

c’est une mosaïque de costumes aux couleurs vives, digne du meilleur

pinceau.

Le prêtre est à l’autel, les chants commencent, exécutés par toute la

tribu, hommes et femmes; c’est une messe grégorienne avec de légères

modifications exigées par le goût de nos sauvages et par la portée de

leurs voix. Tout alla bien jusqu’au Sanctus; mais alors quel ne fut pas

mon étonnement d’entendre, au lieu du chant liturgique, un cantique en

langue indienne, sur l’air «Partant pour la Syrie!» Sans doute le bon

Père Joset, leur premier missionnaire, n’avait pas une idée bien nette

de l’origine et de la signification de ce chant lorsqu’il l’enseigna

comme air de cantique à ses naïves ouailles.

Pendant la communion, on chanta un autre cantique, cette fois sur l’air

«Au sang qu’un Dieu va répandre». Les jeunes femmes vinrent à la sainte

Table, avec leurs enfants sur le dos, empaquetés comme je l’ai dit

précédemment. En deux jours il y eut 350 communions.

Je dois avouer que, pendant une bonne partie de la messe, je fus

distrait par un spectacle à la fois sérieux et comique qui se déroulait

à trois pas devant moi. Une jeune Indienne, coiffée d’un foulard de soie

rose et blanc, était à genoux par terre, dans son grand châle rouge à

carreaux verts et violets, avec bébé sur le dos. Mais bébé n’est pas

sage; il s’agite et crie. Pour le calmer, sa mère, sans se retourner,

lui passe un mouchoir de couleur. Bébé s’amuse un instant à le plier, à

le déplier, puis il le laisse tomber. Sa mère le ramasse et le lui rend.

Aussitôt son plan est fait: une seconde fois il laisse tomber le

mouchoir, puis il le jette à une petite distance. Toujours la mère

ramasse et rend par-dessus son épaule avec une patience inaltérable.

Bébé prend goût au jeu et jette le mouchoir le plus loin possible: sa

mère se traîne sur ses genoux et ramasse. Bébé se lasse du jeu; pour se

désennuyer, il se met à marteler la tête de sa mère, il lui tire les

cheveux; elle ne bouge pas. Finalement il lui enlève sa coiffe: léger

mouvement d’impatience ou plutôt de détresse, car le moment de la

communion est venu et elle ne peut pas se présenter tête nue. Elle se

rajuste et part à la sainte Table avec bébé toujours sur le dos. A peine

revenue, bébé crie et se débat. Elle le dénoue, et toujours à genoux le

plante debout devant elle, l’enveloppe dans son châle, et lui donne à

boire. Quand il a bu, Bébé se sent en humeur de danser, malgré la

sainteté du lieu. Cette fois une tape maternelle le rappelle à l’ordre.

[Illustration: Femmes de la tribu des Têtes-Plates.]

Dans l’après-midi, j’allai visiter le camp; j’entrai dans quelques

maisons où je ne remarquai rien de bien particulier, sinon la rareté des

meubles les plus communs; ainsi en bien des endroits, point de chaises

ni de bancs. Hommes et femmes se couchent et s’accroupissent sur le

plancher. Je donnai quelques poignées de mains à la mode anglaise, et je

me souviens d’une bonne femme dont les mains étaient parfaitement

propres, et qui cependant fit le simulacre de se les laver en les

passant l’une sur l’autre, avant de me rendre ma politesse.

Le lundi 3 novembre, je profitai de la voiture du facteur rural qui nous

avait comme d’habitude apporté le courrier (car ici encore les Pères

tiennent le bureau de poste), et repris le chemin de Tekoa. Sur la

route, nous rencontrâmes de nombreux Indiens se rendant à la ville, les

uns dans des voitures attelées de deux et même de quatre poneys, les

autres à cheval. Notons en passant que les femmes montent à cheval comme

les hommes; quelquefois même l’absence de barbe chez ceux-ci peut

occasionner des méprises.

A Tekoa je pris le train et rentrai à Spokane. J’avais un instant hésité

à partir, à cause du mauvais état des chemins. Mais bien m’en prit de

n’avoir pas attendu plus longtemps: le lendemain l’employé des postes

dut faire son service à cheval, la boue ayant rendu les routes

impraticables aux voitures.

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 1 / 13 段