XIV

Michot.--Volanges.--Bordier.--Mademoiselle

Candeillle.--Dugazon.--Champville.--M. Daigrefeuille.--_Les Chevaliers

du Quinquet_.

Les artistes ne sont vraiment aimables que lorsqu'ils n'ont d'autre

fortune que celle que put leur procurer leur talent. Du moment qu'ils

deviennent spéculateurs, qu'ils acquièrent des propriétés, semblables au

savetier financier, ils n'ont plus de joyeux flon-flon.

Avant 1790, le traitement des acteurs était loin d'être aussi

considérable qu'il l'est maintenant. Six, huit, dix mille francs,

c'étaient des appointements qu'on n'accordait qu'aux grandes

réputations. Celui qui n'avait d'autre patrimoine que son talent,

dépensait son revenu et souvent au-delà: ce fut bien autre chose

lorsqu'arrivèrent les assignats!

Michot était intimement lié avec mon mari. À mon arrivée de la Belgique,

il m'amena sa petite femme, jolie comme un ange, jalouse comme un tigre,

et qui aurait bien pu dire, ainsi que Colette:

Si des galants de la ville,

J'eusse écouté les discours;

Mais comme elle, aussi:

Pour l'amour de l'infidèle

J'ai refusé mon bonheur!

Nos maris avaient été charmés de nous réunir, afin d'être plus libres.

Nous n'étions riches, ni les uns, ni les autres. Ces messieurs avaient

trop peu d'ordre, et nous trop de jeunesse, pour y remédier; mais nous

possédions encore la gaîté, l'insouciance de cet âge où l'on ne prévoit

pas. Pourvu qu'il ne manquât rien à notre toilette, le reste nous

occupait fort peu.

Michot était un de ces hommes qui ne prennent jamais la vie au sérieux.

Il riait de tout, et faisait rire les autres, ce qui n'était pas un

petit avantage en ce temps où la gaîté n'était pas à l'ordre du jour. Il

avait un esprit original, et sa manière de dire les choses le rendait

aussi comique dans la vie privée que sur la scène. Sa figure ouverte et

joyeuse, sa voix pleine de sensibilité qui faisait venir la larme à

l'oeil par un mot naïf ou dans une situation touchante, et le rendaient

toujours vrai, quel que fût le caractère de son rôle. Il plaisait dans

le monde comme au théâtre.

Dans le temps de la république, Michot venait souvent nous raconter des

histoires, qu'il recueillait je ne sais où, mais qui nous faisaient

éclater Je rire. Il fut mandé à la commune pour y prêter le serment de

mourir à son poste. Un facteur qui se trouvait là avant lui ayant prêté

le serment de mourir... «À la petite poste, lui dit Michot.»

Il fit sourire la municipalité qui était peu gaie!

Un jour il vint nous raconter qu'un membre de sa section avait demandé

la parole pour une _motion d'ordre_; alors Michot, montant sur une

chaise, nous joua la scène en prenant sa voix dans le fausset:

«Je dénonce Coco l'épicier pour avoir vendu du sable _d'estampe_ pour de

la _castonade_; je demande qu'il soit envoyé au tribunal révolutionnaire

et jugé comme _fédéralisse_.»

Lorsque l'administration du théâtre passa entre les mains de M. Sageret,

les artistes furent mal payés; Michot avait composé un dialogue sur

l'air des pendus. Il disait à ses camarades assemblés:

Es-tu payé de fructidor?--Non.

--Es-tu payé de thermidor?--Point.

--On me doit encor vendémiaire.

--Moi, je crains beaucoup pour brumaire.

TOUS:--Cela doit-il durer long-temps?

LE RÉGISSEUR:--Jouez toujours, mes chers enfants.

Les _Bons Gendarmes_, qui ont valu tant de succès à Odry, avaient été

composés par Michot dans un temps où l'on ne parlait point encore

d'Odry, mais celui-ci a le mérite d'en avoir tiré un _immense parti_, il

faut lui rendre cette justice. Michot ne les avait composés que pour les

plaisirs du foyer.

Lorsque je revins de l'étranger, en 1813, Michot était devenu riche,

mais il n'était plus aimable. Ce n'était plus cette vie d'artiste,

rieuse et insouciante; ce n'était plus Michot que j'avais connu en 90.

Il avait quitté cette jolie Sophie! c'était un propriétaire! c'était le

seigneur de Verrières!

Volanges était un de ces acteurs de genre pour lesquels on compose des

ouvrages et qui les font presque toujours réussir. Ils finissent même

souvent par acquérir une immense vogue, comme nous l'avons vu depuis, et

comme nous le voyons encore. Volanges était célèbre dans _les Vieux

Procureurs_, appelés _Jérôme-Pointu_[53] auxquels il avait donné un

caractère particulier. Son changement de physionomie annonçait une

grande mobilité; il jouait toute la famille des _Pointus_ à lui seul. Il

avait une telle facilité, une telle promptitude dans ses

travestissements, qu'il sortait par un côté du théâtre et rentrait

presqu'aussitôt par l'autre: c'est lui qui a commencé ce genre de pièces

que l'on a tant imité depuis.

Sa vogue fut si grande, son talent tant admiré, qu'on le crut capable de

réussir dans tous les genres. Alors une plus grande scène que celle où

il brillait lui ouvrit ses portes: ce fut le théâtre Favart; on y jouait

la comédie à cette époque. Il y avait de fort bons acteurs, et ils

exploitaient particulièrement le répertoire de Marivaux. Ils voulurent

avoir l'acteur à la mode; car, alors comme à présent, on se persuadait

que, lorsqu'on a montré un grand talent dans un genre, on doit réussir

dans tous. L'expérience tant de fois renouvelée n'a pu convaincre encore

qu'à Paris surtout, en changeant de cadre, je dirai même de quartier,

par conséquent de public, l'on perd tous ses avantages. C'est ce que

nous avons vu pour d'excellents acteurs de vaudeville, et que l'on vit

alors pour Volanges. La foule, qui s'était portée à son premier début,

diminua bientôt à ceux qui suivirent, et ensuite on n'en parla plus; il

fut trop heureux de revenir à son genre, et alla l'exploiter en province

et à l'étranger.

Quant à Bordier, il aurait peut-être réussi dans les rôles comiques, au

nouveau théâtre de la rue de Richelieu, car il avait un talent naturel

comme celui de Michot, mais il était plus général. La manière dont il a

joué dans les pièces de Dumaniant, pièces qui n'étaient pas du bas

comique et qui se rapprochaient déjà de la bonne comédie, a prouvé qu'il

eût été bien dans ce genre.

Bordier venait de périr, à Rouen, victime d'une émeute populaire. On fit

venir, pour le remplacer, Fusil qui était à Marseille. Je connaissais

peu le talent de Bordier, le théâtre des Variétés étant celui où

j'allais le moins, lorsque j'étais à Paris chez madame Saint-Huberty. À

mon retour, Bordier était mort, mais voici ce que j'ai entends raconter

à Michot et à Dumaniant qui le savaient pertinemment.

Bordier relevait d'une maladie dangereuse (dont il eût mieux fait de

mourir). Un de ses amis l'engagea à passer quelque temps à la campagne,

près de Rouen, pour se remettre tout à fait. Il n'était nullement dans

l'intention d'y donner des représentations, mais il fut tellement

sollicité, qu'il ne put résister aux instances des jeunes gens de la

ville qui l'accueillirent avec transport. Ils l'entraînaient sans cesse

à de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu'il venait de la chasse

avec ses amis, ils trouvèrent la ville en rumeur et en révolte ouverte

contre l'autorité. Un avocat, avec lequel Bordier était intimement lié,

se trouvant à la tête de l'émeute, il fut entraîné par un groupe qui

marchait à l'Hôtel-de-Ville, et il suivit, sans savoir même de quoi il

s'agissait. Les troupes les eurent bientôt dispersés, et plusieurs

d'entre eux furent arrêtés: l'avocat et Bordier, qui raccompagnait, se

trouvèrent du nombre.

Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux

premières familles de la ville. Lorsqu'on instruisit le procès, ils

furent mis hors de cour. L'avocat et Bordier furent condamnés, parce

qu'il fallait faire un exemple, et pour empêcher que les troubles ne se

renouvelassent.

C'était bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophétie qu'il

répétait si souvent dans la pièce des _Intrigants_ de Dumaniant: «Vous

verrez que je serai pendu pour arranger l'affaire.»

Mademoiselle Fiat, qui devait épouser Bordier, quitta le théâtre: ce fut

une grande perte.

Mademoiselle Candeille était douée de tout ce qui peut faire une

personne accomplie. Sa taille était bien prise, sa démarche noble, ses

traits et sa blancheur tenaient des femmes créoles. Elle possédait à un

très haut degré plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle

avait de l'esprit et de l'instruction; nous avons vu d'elle plusieurs

ouvrages qui ont réussi. Elle jouait agréablement la comédie; c'était la

meilleure personne du monde, et elle avait un caractère charmant: enfin

elle réunissait à elle seule plus de qualités qu'il n'en eut fallu à

plusieurs pour être admirées. Il semblait que les fées eussent assisté à

sa naissance et l'eussent douée de tous les dons; mais, hélas! on avait

sans doute oublié d'y convier une petite fée Carabosse qui s'en était

bien vengée, car d'un seul coup de baguette elle avait détruit leur

ouvrage. «Tu auras, lui avait-elle dit, un défaut qui t'empêchera de

profiter de tous tes avantages, l'_afféterie;_ tu ne diras rien comme

une autre; tu jetteras tellement tes talents à la tête, que l'on en sera

fatigué; enfin de chacune de les perfections naîtra un ridicule, et l'on

y ajoutera encore en te prêtant la sottise des autres, convaincu de ce

vieil adage, qu'on ne prête qu'aux riches.» Cela n'a pas manqué, car il

n'y a pas jusqu'au _gigot de mouton_, mot connu pour appartenir à madame

de Mauléon, et qui remonte au siècle de Louis XV, que l'on n'ait mis sur

le compte de mademoiselle Candeille: et l'on ne peut dire qu'un gigot

est tendre sans que l'on répète aussitôt, «il n'en est que plus

malheureux» comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on

le lui faisait dire[54]. Elle s'est mariée deux fois et n'a jamais été

heureuse, parce qu'elle avait rêvé au bonheur qui n'existe que dans les

romans ou dans les nids des tourterelles. Je l'ai revue en Angleterre;

elle n'était plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et

toujours ridicule.

On comprend difficilement qu'on ait de la gaîté, du naturel dans la

société, et qu'on soit morne et froid sur la scène; c'est cependant ce

qui arrivait à Champville, neveu de Préville. S'il avait pu être au

théâtre aussi amusant que dans le foyer, il eût eu un succès brillant.

Garçon d'esprit d'ailleurs, c'était un des Coryphées les plus agréables

de cette réunion. Lui, Michot, souvent Talma, mois surtout Dugazon,

auraient fait oublier une pièce qu'on aurait eu la plus grande envie de

voir. C'était un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gaîté

inépuisable: ce n'était jamais pour amuser les autres qu'il était ainsi;

c'était pour s'amuser lui-même. Il avait une incroyable facilité pour

copier le caractère de la figure et les habitudes du corps. Dans le

valet du _Muet_, lorsqu'il venait raconter la conversation des deux

pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec

ses personnages. Aussi, lorsqu'ils arrivaient après ce récit, on

entendait rire de tous côtés. Mais où il nous montra le mieux son talent

dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller

au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès, dont

il ne quittait pas l'hôtel. Celait un petit homme, replet et tout d'une

pièce; son geste était rapide, ses bras courts, et retirés en arrière:

ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique.

Il arrive un soir au foyer et se met à causer avec Du gazon, d'une

manière très vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que

lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens,

de manière à fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses

attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie; enfin, il imitait

toute sa pantomime, de façon à lui ressembler parfaitement.

Ils étaient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en

gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s'apercevaient

insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne

pas éclater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut

le seul qui ne s'en aperçut pas.

Ce foyer était alors fréquenté par les gens de lettres et les amis des

artistes; on s'y amusait sans mauvais goût, et l'on y accueillait tout

le monde avec grâce et politesse. On avait surnommé les plus assidus

_Les Chevaliers du Quinquet_. Talma, qui en était le président, ne

parlait jamais avant que le dernier quinquet fût éteint. Comme Talma

était aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le

quinquet avec lui.

Souvenirs d'une actrice (1/3) · 第 20 / 30 题