Théâtre des Variétés au Palais-Royal.--Ouverture du théâtre de la rue de
Richelieu.--Monvel, son retour de Suède.--Ses débuts au théâtre des
Variétés.--Les chemises à Gorsas--Talma, Dugazon, Madame Vestris.--Le
Foyer.--Mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Sainval.--Monvel dans la
tragédie.--Anecdote sur M. de la Harpe.--Les opéras-comiques de
Monvel.--Blaise et Babet.--La Chanson de Lisette.
J'ai lu, dans plusieurs Mémoires contemporains, des récits tellement
inexacts sur l'ouverture du théâtre de la rue de Richelieu, que l'on me
permettra, je pense, d'en parler comme témoin oculaire, puisque j'en
faisais partie à cette époque, lorsque la fraction des acteurs du
Faubourg-Saint-Germain s'y réunit à ceux qui avaient ouvert ce théâtre.
Voici donc très exactement les choses comme j'ai été à même de les voir
et de les entendre.
MM. Gaillard et Dorfeuil étaient directeurs du théâtre des Variétés au
Palais-Royal; on n'y avait encore joué que des pièces comiques dans
lesquelles avaient brillé Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de
la révolution qui commençait à s'opérer leur donnait l'espoir d'être
bientôt à la tête d'un second Théâtre-Français, car on se lassait de la
tyrannie du premier, et les jeunes littérateurs qui éprouvaient tant de
difficultés pour faire recevoir leurs ouvrages, le désiraient vivement
aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans faisait
bâtir, fut donnée à MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que
le décret sur la liberté des théâtres pour se mettre en mesure; ils
avaient déjà quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient
adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Théâtre-Français;
mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un
plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres.
On engageait les meilleurs acteurs de la province, où l'on jouait alors
tout le grand répertoire tragique et comique.
Monvel arrivait de Suède; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain,
mais de sévères règlements empêchèrent ce théâtre de s'attacher ce grand
artiste. Il ne pouvait manquer d'être recherché par une entreprise
rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit
à Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commença
même à jouer dans la salle des Variétés, où il débuta dans le rôle de
Louis XII, espèce de tragi-comédie de Collot-d'Herbois, dans laquelle
l'on chantait en choeur:
Vive à jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France.
Monvel joua aussi _le Pessimiste_ de Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls
rôles qu'il établît dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui
assistait à la représentation de _Louis XII_, disait à l'un de ses
voisins:
Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.
Il y avait alors une telle hiérarchie dans les théâtres du royaume, que
les acteurs auraient cru déroger en jouant sur une autre scène que la
leur. Le théâtre de la rue de Richelieu fut nommé d'abord théâtre du
Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790.
Les directeurs donnèrent aux artistes une fête brillante avant
l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame
Vestris la tragédienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas
qu'ils ne se séparassent bientôt du Faubourg-Saint-Germain, car ils
étaient au nombre des mécontents. Ils ne quittèrent cependant que
l'année suivante, Cette fête fut donnée au nouveau théâtre; on dansa
dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, où l'on servit un
très beau souper. Les joueurs de bouillotte se réfugièrent dans le foyer
des acteurs; c'est le même qu'aujourd'hui. Il était disposé à peu de
chose près comme il l'est maintenant; on a fait disparaître seulement
les deux loges du fond, pour jouir des fenêtres qui les éclairaient. Une
cloison a été pratiquée près de la cheminée pour établir le couloir qui
va aux loges d'acteurs.
Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient été invités à la
fête; de ce nombre était Gorsas dont le nom fut si plaisamment chanté
dans les _Actes des Apôtres_, sous le titre des _Chemises à Gorsas_.
Lorsque les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, émigrèrent,
Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France
appartenait à la nation; qu'elles n'avaient rien à elles, et il
finissait par cette phrase: «_Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous_».
Alors dans le numéro des _Actes des Apôtres_ qui suivit cette
réclamation, on supposait que Mesdames était arrêtées à la frontière, et
qu'un officier municipal leur disait sur l'air: _Rendez-moi mon écuelle
de bois:_
Rendez-nous les chemises à Gorsas;
Rendez-nous les chemises;
Nous savons, à n'en douter pas,
Que tous les avez prises.
Rendez-nous, etc.
Alors Madame Adélaïde répondait:
Je n'ai pas les chemises à Gorsas,
Je n'ai pas les chemises.
Madame Victoire ajoutait d'un air surpris:
Avait-il des chemises, Gorsas,
Avait-il des chemises?
--Oui, mesdames, n'en doutez pas,
il en avait trois grises.
Mesdames le regardaient d'un air surpris:
--Ah! il avait des chemises, Gorsas,
Il avait des chemises.
On ajoutait que ces trois chemises lui avaient été données par le club
des Cordeliers. Hélas! lorsqu'il allait à l'échafaud, la foule
impitoyable pour tous lui chantait _les Chemises à Gorsas!_
Quelqu'un à qui j'énumérais la liste des artistes qui composaient ce
théâtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me
disait:
--Vous avez donc vécu cent ans pour avoir vu et connu tous ces
gens-là[50]?
--Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au
théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de
décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve.
Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur
carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux
qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas
détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si
facile de dépasser le but! _L'esprit ne s'apprend pas_, a dit un auteur;
la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin
ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il
fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand
bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme
l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de
nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son
bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su
développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment
pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments
par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il
n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui
puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang
illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos
grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours
réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la
politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de
bornes.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père,
Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère.
C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une
scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel,
qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec
modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre
nous dit d'une manière concentrée dans _Rodogune_:
Serments fallacieux, salutaire contrainte,
Que m'imposa la force et que dicta la crainte.
C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont
ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il
en convenait souvent lui-même.
Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait
être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez
brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les
détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours
intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me
fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé
avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras
dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la
multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le
regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un
geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle
Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des
leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée
sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement
sans les regarder, et comme à elle-même:
Mandez... les chefs de l'entreprise...
Tous deux en même temps,
Elle tournait vivement la tête vers Cinna;
Vous êtes découverts!...
Cela faisait un effet prodigieux: de même que dans _Sémiramis_,
lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui
disait:
D'où le tiens-tu?
--Des Dieux.
--Qui l'écrivit?
--Mon père.
--Que dis-tu?
C'était un des grands effets de mademoiselle Sainval.
Quelle simplicité noble Monvel déployait dans la scène d'Auguste avec
Cinna! quelle énergie dans don Diègue du _Cid_! Comme il était touchant
dans _Fénélon!_ aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette
application:
Où prenez-vous ce ton qui n'appartient qu'à vous?
Dans l'_Abbé de l'Épée_, lorsqu'il disait: «Je serai peut-être un peu
long,» on entendait répéter dans la salle: «Tant mieux!» Je me rappelle,
au sujet de cette pièce, que lorsqu'elle était en répétition, je
demandai à Monvel quel était l'épisode que l'auteur avait choisi. Alors,
avec sa complaisance accoutumée, il me raconta le sujet. J'écoutais avec
beaucoup d'attention, et cela m'intéressait tellement par la manière
dont il me détaillait les faits, que je ne m'aperçus pas qu'il avait
fini. «Voilà, ma chère enfant, me dit-il, le récit de mon rôle, que je
viens de vous répéter.» Je restai si étonnée, que ça le fit beaucoup
rire: on peut juger par-là s'il parlait naturellement, et quel effet
cela devait produire au théâtre.
La carrière des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprètes;
à peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre
acquiert une plus grande renommée: il en est même dont les ouvrages
n'ont été appréciés qu'après leur mort. La littérature peut changer de
genre, le goût s'épure, mais il reste des monuments que le temps ne
saurait détruire. Ce qui est véritablement beau, est beau dans tous les
siècles. Chaque époque a possédé ses écrivains; s'ils sont parfois
méconnus par le public épris du changement, le temps qui détruit les
préjugés et l'esprit de coterie, remet tout à sa place. Mais que
reste-t-il des acteurs célèbres? Encore quelques années, lorsque cette
génération sera entièrement détruite, que restera-t-il de Lekain, de
Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat?
quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera
comme un radotage du vieux goût.
À mesure que le tableau s'éloigne, les couleurs s'effacent, et si l'on
se rappelle quelque chose, ce sont les défauts qu'on leur reprochait.
Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on
ne manque jamais de dire: «il avait un physique grêle; son manque de
dents nuisait à son organe, et d'ailleurs le goût change; il faut savoir
si tous ces talents réunis alors, plairaient maintenant?» Je le crois,
car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur
toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des
représentations gratis, les gens du peuple se disant: «As-tu vu? ils ne
se gênent pas, c'est qu'ils ont l'air d'être chez eux.» Et dans la
tragédie, ils applaudissaient toujours à propos, guidés par cet instinct
de la nature, qui nous révèle ce qui est beau, et qui nous sert
quelquefois mieux que l'instruction.
Lorsque Monvel fit jouer sa comédie de l'_Amant bourru_, au
Théâtre-Français, M. de La Harpe était directeur du _Mercure de France;_
il y distribuait l'éloge et la critique, souvent avec partialité.
Rencontrant Monvel à la sortie du spectacle, il l'arrête pour lui
témoigner combien il est enchanté de sa pièce, l'assure qu'il n'y a
qu'une voix là-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'écrira dans
_le Mercure_, que c'est une tâche facile de faire l'éloge d'un semblable
ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprète de l'opinion générale.
Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui, _le Mercure_
à la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus
amère de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant
point recherché les éloges du rédacteur, il pouvait les croire sincères;
il fut piqué au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement;
aussi se promit-il de saisir la première occasion qui se présenterait de
se venger; elle ne tarda pas à s'offrir.
M. de La Harpe fit jouer sa tragédie des _Barmecides_. Cet ouvrage tomba
complètement, et Monvel en fit une parodie qui fut donnée aux boulevards
et qui fit courir tout Paris.
La pièce finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier
frère jouait la marche funèbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous
disparu dans un immense trou, il s'y précipitait avec son instrument, et
la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis
cette époque, comme on peut le croire.
Avant d'aller en Suède, Monvel avait déjà enrichi le théâtre de
l'Opéra-Comique d'une quantité de jolis ouvrages: _les Trois Fermiers_,
_Alexis et Justine_, _Julie et l'Erreur d'un moment_, mais surtout
_Blaise et Babet_, qui eut un grand nombre de représentations, et qui
était joué admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a raconté que,
le jour où l'on donnait pour la première fois cet opéra, il y avait, au
Théâtre-Français, une représentation extraordinaire, par ordre, dans
laquelle il jouait le rôle du métromane de la _Métromanie_; il ne put
donc assister à sa pièce, et il n'était pas sans inquiétude sur la
réussite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, où M. de
l'Empirée peint l'état d'un pauvre auteur devant un parterre agité[52].
Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence.
Au dénouement, lorsque la soubrette dit, en le désignant:
Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler,
Un amateur tout essoufflé, qui arrivait de l'Opéra-Comique, s'écria,
comme si c'eût été sa réplique:
--Non, non, qui vient de réussir!
Alors trois salves d'applaudissements accueillirent cette nouvelle.
Monvel fut embrassé par tous les acteurs qui étaient sur la scène;
chacune des applications fut saisie et excita un enthousiasme général.
Il est flatteur d'être auteur et acteur, en semblable circonstance;
après la seconde représentation de la pièce à laquelle il assista, on le
redemanda avec fureur, et il fut obligé de paraître.
De jeunes fous firent le pari de jouer à Monvel le même tour qu'on joua
jadis à l'auteur des _Mille et une Nuits_. Dans l'opéra, Babet chante
trois couplets qui ont pour refrain:
Il répétait sur sa musette
La chanson que chantait Lisette.
Ces jeunes gens furent réveiller Monvel, pour savoir de lui quelle était
la chanson que chantait Lisette. Il prit fort bien la plaisanterie, et
comme il commençait à pleuvoir, il les engagea à monter chez lui; car,
leur dit-il, c'est
Il pleut, il pleut, bergère.
Il fit servir des rafraîchissements à ces étourdis, qui furent enchantés
de lui, et se confondirent en excuses, lui disant qu'ils n'avaient
cependant pas le courage de se reprocher une folie qui leur avait
procuré le plaisir de passer une heure si agréable.