XVIII

Théâtre des Variétés au Palais-Royal.--Ouverture du théâtre de la rue de

Richelieu.--Monvel, son retour de Suède.--Ses débuts au théâtre des

Variétés.--Les chemises à Gorsas--Talma, Dugazon, Madame Vestris.--Le

Foyer.--Mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Sainval.--Monvel dans la

tragédie.--Anecdote sur M. de la Harpe.--Les opéras-comiques de

Monvel.--Blaise et Babet.--La Chanson de Lisette.

J'ai lu, dans plusieurs Mémoires contemporains, des récits tellement

inexacts sur l'ouverture du théâtre de la rue de Richelieu, que l'on me

permettra, je pense, d'en parler comme témoin oculaire, puisque j'en

faisais partie à cette époque, lorsque la fraction des acteurs du

Faubourg-Saint-Germain s'y réunit à ceux qui avaient ouvert ce théâtre.

Voici donc très exactement les choses comme j'ai été à même de les voir

et de les entendre.

MM. Gaillard et Dorfeuil étaient directeurs du théâtre des Variétés au

Palais-Royal; on n'y avait encore joué que des pièces comiques dans

lesquelles avaient brillé Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de

la révolution qui commençait à s'opérer leur donnait l'espoir d'être

bientôt à la tête d'un second Théâtre-Français, car on se lassait de la

tyrannie du premier, et les jeunes littérateurs qui éprouvaient tant de

difficultés pour faire recevoir leurs ouvrages, le désiraient vivement

aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans faisait

bâtir, fut donnée à MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que

le décret sur la liberté des théâtres pour se mettre en mesure; ils

avaient déjà quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient

adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Théâtre-Français;

mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un

plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres.

On engageait les meilleurs acteurs de la province, où l'on jouait alors

tout le grand répertoire tragique et comique.

Monvel arrivait de Suède; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain,

mais de sévères règlements empêchèrent ce théâtre de s'attacher ce grand

artiste. Il ne pouvait manquer d'être recherché par une entreprise

rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit

à Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commença

même à jouer dans la salle des Variétés, où il débuta dans le rôle de

Louis XII, espèce de tragi-comédie de Collot-d'Herbois, dans laquelle

l'on chantait en choeur:

Vive à jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France.

Monvel joua aussi _le Pessimiste_ de Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls

rôles qu'il établît dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui

assistait à la représentation de _Louis XII_, disait à l'un de ses

voisins:

Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.

Il y avait alors une telle hiérarchie dans les théâtres du royaume, que

les acteurs auraient cru déroger en jouant sur une autre scène que la

leur. Le théâtre de la rue de Richelieu fut nommé d'abord théâtre du

Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790.

Les directeurs donnèrent aux artistes une fête brillante avant

l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame

Vestris la tragédienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas

qu'ils ne se séparassent bientôt du Faubourg-Saint-Germain, car ils

étaient au nombre des mécontents. Ils ne quittèrent cependant que

l'année suivante, Cette fête fut donnée au nouveau théâtre; on dansa

dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, où l'on servit un

très beau souper. Les joueurs de bouillotte se réfugièrent dans le foyer

des acteurs; c'est le même qu'aujourd'hui. Il était disposé à peu de

chose près comme il l'est maintenant; on a fait disparaître seulement

les deux loges du fond, pour jouir des fenêtres qui les éclairaient. Une

cloison a été pratiquée près de la cheminée pour établir le couloir qui

va aux loges d'acteurs.

Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient été invités à la

fête; de ce nombre était Gorsas dont le nom fut si plaisamment chanté

dans les _Actes des Apôtres_, sous le titre des _Chemises à Gorsas_.

Lorsque les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, émigrèrent,

Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France

appartenait à la nation; qu'elles n'avaient rien à elles, et il

finissait par cette phrase: «_Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous_».

Alors dans le numéro des _Actes des Apôtres_ qui suivit cette

réclamation, on supposait que Mesdames était arrêtées à la frontière, et

qu'un officier municipal leur disait sur l'air: _Rendez-moi mon écuelle

de bois:_

Rendez-nous les chemises à Gorsas;

Rendez-nous les chemises;

Nous savons, à n'en douter pas,

Que tous les avez prises.

Rendez-nous, etc.

Alors Madame Adélaïde répondait:

Je n'ai pas les chemises à Gorsas,

Je n'ai pas les chemises.

Madame Victoire ajoutait d'un air surpris:

Avait-il des chemises, Gorsas,

Avait-il des chemises?

--Oui, mesdames, n'en doutez pas,

il en avait trois grises.

Mesdames le regardaient d'un air surpris:

--Ah! il avait des chemises, Gorsas,

Il avait des chemises.

On ajoutait que ces trois chemises lui avaient été données par le club

des Cordeliers. Hélas! lorsqu'il allait à l'échafaud, la foule

impitoyable pour tous lui chantait _les Chemises à Gorsas!_

Quelqu'un à qui j'énumérais la liste des artistes qui composaient ce

théâtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me

disait:

--Vous avez donc vécu cent ans pour avoir vu et connu tous ces

gens-là[50]?

--Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au

théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de

décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve.

Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur

carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux

qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas

détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si

facile de dépasser le but! _L'esprit ne s'apprend pas_, a dit un auteur;

la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin

ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il

fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand

bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme

l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de

nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son

bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su

développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment

pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments

par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il

n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui

puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang

illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos

grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours

réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la

politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de

bornes.

Aussi barbare époux qu'impitoyable père,

Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère.

C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une

scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel,

qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec

modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre

nous dit d'une manière concentrée dans _Rodogune_:

Serments fallacieux, salutaire contrainte,

Que m'imposa la force et que dicta la crainte.

C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont

ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il

en convenait souvent lui-même.

Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait

être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez

brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les

détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours

intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me

fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé

avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras

dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la

multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le

regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un

geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle

Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des

leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée

sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement

sans les regarder, et comme à elle-même:

Mandez... les chefs de l'entreprise...

Tous deux en même temps,

Elle tournait vivement la tête vers Cinna;

Vous êtes découverts!...

Cela faisait un effet prodigieux: de même que dans _Sémiramis_,

lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui

disait:

D'où le tiens-tu?

--Des Dieux.

--Qui l'écrivit?

--Mon père.

--Que dis-tu?

C'était un des grands effets de mademoiselle Sainval.

Quelle simplicité noble Monvel déployait dans la scène d'Auguste avec

Cinna! quelle énergie dans don Diègue du _Cid_! Comme il était touchant

dans _Fénélon!_ aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette

application:

Où prenez-vous ce ton qui n'appartient qu'à vous?

Dans l'_Abbé de l'Épée_, lorsqu'il disait: «Je serai peut-être un peu

long,» on entendait répéter dans la salle: «Tant mieux!» Je me rappelle,

au sujet de cette pièce, que lorsqu'elle était en répétition, je

demandai à Monvel quel était l'épisode que l'auteur avait choisi. Alors,

avec sa complaisance accoutumée, il me raconta le sujet. J'écoutais avec

beaucoup d'attention, et cela m'intéressait tellement par la manière

dont il me détaillait les faits, que je ne m'aperçus pas qu'il avait

fini. «Voilà, ma chère enfant, me dit-il, le récit de mon rôle, que je

viens de vous répéter.» Je restai si étonnée, que ça le fit beaucoup

rire: on peut juger par-là s'il parlait naturellement, et quel effet

cela devait produire au théâtre.

La carrière des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprètes;

à peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre

acquiert une plus grande renommée: il en est même dont les ouvrages

n'ont été appréciés qu'après leur mort. La littérature peut changer de

genre, le goût s'épure, mais il reste des monuments que le temps ne

saurait détruire. Ce qui est véritablement beau, est beau dans tous les

siècles. Chaque époque a possédé ses écrivains; s'ils sont parfois

méconnus par le public épris du changement, le temps qui détruit les

préjugés et l'esprit de coterie, remet tout à sa place. Mais que

reste-t-il des acteurs célèbres? Encore quelques années, lorsque cette

génération sera entièrement détruite, que restera-t-il de Lekain, de

Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat?

quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera

comme un radotage du vieux goût.

À mesure que le tableau s'éloigne, les couleurs s'effacent, et si l'on

se rappelle quelque chose, ce sont les défauts qu'on leur reprochait.

Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on

ne manque jamais de dire: «il avait un physique grêle; son manque de

dents nuisait à son organe, et d'ailleurs le goût change; il faut savoir

si tous ces talents réunis alors, plairaient maintenant?» Je le crois,

car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur

toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des

représentations gratis, les gens du peuple se disant: «As-tu vu? ils ne

se gênent pas, c'est qu'ils ont l'air d'être chez eux.» Et dans la

tragédie, ils applaudissaient toujours à propos, guidés par cet instinct

de la nature, qui nous révèle ce qui est beau, et qui nous sert

quelquefois mieux que l'instruction.

Lorsque Monvel fit jouer sa comédie de l'_Amant bourru_, au

Théâtre-Français, M. de La Harpe était directeur du _Mercure de France;_

il y distribuait l'éloge et la critique, souvent avec partialité.

Rencontrant Monvel à la sortie du spectacle, il l'arrête pour lui

témoigner combien il est enchanté de sa pièce, l'assure qu'il n'y a

qu'une voix là-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'écrira dans

_le Mercure_, que c'est une tâche facile de faire l'éloge d'un semblable

ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprète de l'opinion générale.

Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui, _le Mercure_

à la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus

amère de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant

point recherché les éloges du rédacteur, il pouvait les croire sincères;

il fut piqué au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement;

aussi se promit-il de saisir la première occasion qui se présenterait de

se venger; elle ne tarda pas à s'offrir.

M. de La Harpe fit jouer sa tragédie des _Barmecides_. Cet ouvrage tomba

complètement, et Monvel en fit une parodie qui fut donnée aux boulevards

et qui fit courir tout Paris.

La pièce finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier

frère jouait la marche funèbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous

disparu dans un immense trou, il s'y précipitait avec son instrument, et

la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis

cette époque, comme on peut le croire.

Avant d'aller en Suède, Monvel avait déjà enrichi le théâtre de

l'Opéra-Comique d'une quantité de jolis ouvrages: _les Trois Fermiers_,

_Alexis et Justine_, _Julie et l'Erreur d'un moment_, mais surtout

_Blaise et Babet_, qui eut un grand nombre de représentations, et qui

était joué admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a raconté que,

le jour où l'on donnait pour la première fois cet opéra, il y avait, au

Théâtre-Français, une représentation extraordinaire, par ordre, dans

laquelle il jouait le rôle du métromane de la _Métromanie_; il ne put

donc assister à sa pièce, et il n'était pas sans inquiétude sur la

réussite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, où M. de

l'Empirée peint l'état d'un pauvre auteur devant un parterre agité[52].

Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence.

Au dénouement, lorsque la soubrette dit, en le désignant:

Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler,

Un amateur tout essoufflé, qui arrivait de l'Opéra-Comique, s'écria,

comme si c'eût été sa réplique:

--Non, non, qui vient de réussir!

Alors trois salves d'applaudissements accueillirent cette nouvelle.

Monvel fut embrassé par tous les acteurs qui étaient sur la scène;

chacune des applications fut saisie et excita un enthousiasme général.

Il est flatteur d'être auteur et acteur, en semblable circonstance;

après la seconde représentation de la pièce à laquelle il assista, on le

redemanda avec fureur, et il fut obligé de paraître.

De jeunes fous firent le pari de jouer à Monvel le même tour qu'on joua

jadis à l'auteur des _Mille et une Nuits_. Dans l'opéra, Babet chante

trois couplets qui ont pour refrain:

Il répétait sur sa musette

La chanson que chantait Lisette.

Ces jeunes gens furent réveiller Monvel, pour savoir de lui quelle était

la chanson que chantait Lisette. Il prit fort bien la plaisanterie, et

comme il commençait à pleuvoir, il les engagea à monter chez lui; car,

leur dit-il, c'est

Il pleut, il pleut, bergère.

Il fit servir des rafraîchissements à ces étourdis, qui furent enchantés

de lui, et se confondirent en excuses, lui disant qu'ils n'avaient

cependant pas le courage de se reprocher une folie qui leur avait

procuré le plaisir de passer une heure si agréable.

Souvenirs d'une actrice (1/3) · 第 19 / 30 题