Le mariage de Fabre d'Églantine.
Dans une de ces soirées, dont Fabre d'Églantine faisait souvent partie,
on se racontait toutes sortes d'anecdotes. Un jour que l'on parlait à
Fabre de son mariage avec mademoiselle Lesage, il nous raconta d'une
façon fort plaisante comment l'opéra du _Magnifique_ lui avait servi à
enlever sa femme.
Le _Magnifique_, opéra de Sedaine, musique de Grétry, ne se joue plus
depuis long-temps, et de personnes en ont conservé une légère idée. On
citait le morceau du _Quart-d'Heure_, qui dure juste ce temps, et fait
le principal intérêt de la pièce: il fut aussi la principale cause du
mariage de Fabre.
Un tuteur garde avec soin une jeune et belle fille qui lui a été
confiée. Son père, en partant pour les Indes, a transmis tous ses droits
sur sa fille et sur ses biens au seigneur Aldobrandin. Le laps de temps
qui s'est écoulé, sans qu'on n'en ait reçu aucune nouvelle, fait croire
que ce père n'existe plus. D'après cela, Aldobrandin, qui convoite la
fortune, cherche à se l'assurer en épousant sa pupille. Comme presque
toutes les pupilles de comédie, elle ne connaît que son tuteur; plus
docile, elle s'est résignée à sa volonté; mais ce fripon d'amour, qui
n'a jamais fait autre chose que de se jouer des jaloux, vient traverser
ses projets.
Un beau seigneur, connu à Florence par sa richesse, sa bonne mine et sa
générosité, qui l'a fait surnommer le _Magnifique_, a entendu parler
vaguement d'une beauté mystérieuse. Il a fait peu d'attention à ces
discours; mais, un jour de solennité publique, il aperçoit sur un balcon
la plus charmante personne qu'il ait jamais rencontrée sur son chemin.
Le beau Florentin, attirant tous les regards par la magnificence de sa
suite, son superbe coursier et sa bonne grâce à le manier, ne pouvait
manquer d'attirer l'attention de la jeune pupille. Leurs yeux se
rencontrèrent, et cette étincelle électrique, ce magnétisme du coeur, qui
fait qu'on se comprend sans s'être jamais parlé, qui fait rêver à un
objet à peine entrevu, ce magnétisme qui existait avant que le mot n'en
fût inventé, les frappa tous deux au même notant. Rentrée dans sa
retraite, la jeune fille fut triste et rêveuse, et au milieu des fêtes,
le seigneur Octavio ne cessa de penser à cette charmante apparition. Il
parla du seigneur Aldobrandin, dans l'espoir qu'on pourrait lui donner
quelques renseignements sur sa pupille; mais personne ne savait rien sur
cette merveille constamment dérobée à tous les regards.
Le lendemain, il l'ait venir dans son palais un certain Fabio, espèce de
Figaro; celui-ci n'est point barbier, mais courtier d'affaires des gens
importants de Florence, et fort au courant de ce qui s'y passe. Il a
surtout une grande connaissance en chevaux, ce qui fait qu'on l'emploie
pour toutes les acquisitions de ce genre. Le Magnifique possède le plus
beau haras du pays, et le seigneur Aldobrandin, qui est grand amateur, a
remarqué, le jour de la course, la haquenée du Florentin avec autant de
plaisir que celui-ci a admiré sa pupille. Tous deux s'adressent à Fabio
par un motif bien différent: le tuteur veut faire l'acquisition du
cheval. Octavio, charmé d'apprendre qu'il peut y avoir quelques rapports
entr'eux, répond à la proposition de l'avare tuteur par ces mots: «Ma
haquenée n'est point à vendre; cependant, comme je voudrais de tout mon
coeur obliger le seigneur Aldobrandin, je la lui céderai pour dix mille
ducats.»
On pense que le seigneur Aldobrandin trouve cette somme exorbitante, et
qu'il aime mieux renoncer au cheval que de le posséder à ce prix. Après
plusieurs pourparlers, par l'entremise de Fabio, Octavio, voyant
l'extrême envie du tuteur, et cherchant à l'exciter, se résume ainsi:
«J'ai entendu vanter la beauté de la pupille du seigneur Aldobrandin, je
désirerais savoir si son esprit est égal à ses charmes; qu'il me
permette de causer un quart-d'heure avec elle, en sa présence, mais sans
qu'il puisse nous entendre, et mon cheval est à lui.»
Le tuteur, choqué de la proposition, la rejette avec indignation;
cependant il s'en occupe. Fabio, qui trouve qu'un quart-d'heure de
conversation pour un cheval de dix mille ducats est un marché excellent,
l'engage beaucoup à l'accepter; il lui chante même à ce sujet un morceau
très bien fait sur les détails de la beauté et des qualités du cheval,
l'assurant qu'il n'a point vu de plus fier animal[55]. Enfin, à force
d'y réfléchir, le tuteur trouva un moyen de concilier son avarice et sa
jalousie, après avoir fait prier le Magnifique de venir chez lui afin de
connaître s'il peut lui permettre de
Causer, jaser, en tout honneur,
Sans nulle expression badine.
Sans nul mot qui choque son coeur.
Le tuteur tient surtout à être présent.
Eh bien! soit, vous serez présent,
Mais vous ne nous entendrez pas,
Et vous vous tiendrez à dix pas.
Les choses bien convenues, l'heure prise, le tuteur est assez embarrassé
de s'en expliquer avec sa pupille; il cherche d'abord à exciter son
indignation, l'assure qu'il n'a consenti que pour punir ce jeune homme
de sa présomption, et qu'il attend d'elle qu'elle lui témoignera son
mépris en ne répondant pas un mot aux discours qu'il pourra lui tenir:
d'ailleurs il sera présent et observera attentivement.
L'acte commence. Clémentine est placée près d'une table sur laquelle
l'on voit une corbeille de fleurs; elle tient à sa main une rose. Le
Florentin arrive, la salue profondément; il est paré de tout ce que le
désir de plaire a pu lui suggérer de plus élégant. Le tuteur se place à
dix pas, il tient à sa main une montre; Octavio remet la sienne à Fabio,
et le quart-d'heure commence (je joins ici les paroles pour l'entente de
la scène):
Pardonnez, ô belle Clémentine,
Le propos que je vais tenir,
Mais je n'ai qu'un instant à vous entretenir,
Et cet instant me détermine
À risquer sans détour l'objet de mon désir:
De vous dépend le bonheur de ma vie!
J'ai pour vous le plus tendre amour,
Et je désire, hélas! par un juste retour,
Voir votre main avec la mienne unie.
Répondez moi, je vous en prie?
Quoi! pas un mot, pas un seul mot! Dieu! quel silence!
Oh! ciel! que faut-il que je pense?
Serait-ce du mépris? Non, non. Que pourrait-ce être?
Clémentine tourne languissamment la tête vers son tuteur.
Ah! je le vois,
Votre tuteur vous fait la loi!
Il vous force, par sa présence.
À garder ce cruel silence.
[...]
Mais on peut tromper son adresse,
L'amour me donne le moyen
De briser l'indigne lien
Dont la contrainte à la fois blesse
L'amour et la délicatesse,
Mon honneur et votre sagesse.
Ah! à vous approuvez mon dessein,
Ouvrez ces doigts charmants, laissez tomber la rose
Que vous tenez à votre main.
Ce signal à l'instant dispose
De nos deux coeurs et fixe mon destin.
Tombez, tombez, rose charmante,
Tombez aux pieds de mon vainqueur,
Devenez l'organe du coeur,
Devenez pour nous éloquente;
Et que la plus charmante fleur,
De la beauté la plus charmante,
De la flamme la plus ardente,
Soit l'interprète, etc., etc.
Il sollicite la belle Clémentine assez long-temps pour que le
quart-d'heure s'écoule; la rose tombe et elle disparaît. Fabio trouve
qu'un beau cheval pour une rose est un excellent marché; Octavio lui
laisse la montre enrichie de diamants, et Fabio s'écrie:
Ah! grand Dieu! qu'il est _magnifique_!
Il faut savoir, maintenant, comment cet opéra contribua au mariage de
Fabre d'Églantine.
Il était dans une ville du Languedoc, où il jouait les rôles de Molé et
de Larive, assez médiocrement, dit-on; il rêvait déjà poésie et
littérature, où il devait mieux réussir que dans la comédie. Il eût été
heureux pour lui qu'il n'eût jamais l'ait que ce rêve-là. Mademoiselle
Lesage[56] était attachée au même théâtre que Fabre; elle chantait les
prime donne; elle avait une voix superbe, et elle était aimée autant
qu'estimée, dans cette ville, ainsi que sa famille. Fabre en devint
éperdument amoureux; il ne lui déplut pas, elle lui permit même de
demander sa main; mais ses parents ne furent pas du même avis; on la lui
refusa très positivement. Les obstacles irritent l'amour; ils
s'aimaient, bientôt ils s'adorèrent; mais ils étaient surveillés avec
une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins
s'écrire.
Fabre, dont l'esprit avec beaucoup d'invention (il nous l'a bien prouvé
dans son _Intrigue Épistolaire_), se creusait cependant en vain la tête
pour trouver quelque moyen; il n'en vit pas de plus sur que d'enlever sa
belle et d'aller se marier à Avignon: on serait bien alors forcé à
ratifier le mariage; c'était la seule réparation qu'on pût exiger, et il
était plus que disposé à s'y conformer; mais cela ne pouvait guère se
faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir?
comment s'entendre sans se parler? Fabre était extrêmement lié avec le
chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui
l'aidait de ses conseils dans ses amours.--Ne pourrais-je pas, lui
dit-il un jour, entreprendre de jouer l'opéra? j'aurais au moins
l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.--Mais, lui répondait
l'autre, tu n'es pas musicien, et tu ne saurais pas tirer parti de ton
peu de voix.--Tu me donnerais des leçons.--L'administration s'opposerait
à tes projets; il n'y aurait que pour un bénéfice d'acteur que cela
serait possible.--Eh bien! je prierai le premier chanteur de me laisser
jouer le rôle du Magnifique dans sa représentation; il est mon ami, il
appréciera mon motif et il consentira.--Es-tu fou? le rôle du
Magnifique! et le _quart-d'heure_, qui en est recueil!--C'est justement
sur le _quart-d'heure_ que je compte pour expliquer à ma Clémentine mon
projet; la rose, tombant d'un côté convenu, sera le signal de son
consentement.--Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais
en chantant!--Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.--Mais
l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix!
Fabre court chercher la partition, et le voilà essayant son
_quart-d'heure_. On baisse le ton, cela n'allait pas trop mal;
d'ailleurs il se liait sur le dialogue, qui est assez important: un
comédien médiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arrivé, il
redoubla de courage. Ses costumes étaient superbes. Comme il était fort
aimé des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameux
_quart-d'heure_, il trouva moyen, pendant la première ritournelle,
d'instruire la jeune personne de la moitié de son projet, et, pondant la
seconde, de le lui dire tout à fait. On peut penser avec quelle
expression il chanta:
Tombez, tombez, rose charmante.
C'était au point que le chef d'orchestre était sur les épines, et
tremblait qu'il n'en perdit ton et mesure. Tout fut convenu entre eux;
il enleva la demoiselle, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon,
espèce de _Gretna green_[57] où l'on était marié, grâce au nonce du
pape. Ils écrivirent de là pour obtenir leur pardon. La famille ne
pouvait plus refuser, et ils revinrent ratifier leur mariage. Cela fit
un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans cet opéra,
source de leur bonheur, et on leur jeta ces vers sur la scène:
Le Magnifique à l'amour le dispose,
De son bonheur il doit s'enorgueillir.
Heureux qui fait tomber la rose,
Plus heureux qui sait la cueillir.