XII

La fête de la Fédération.--Les Comédiens au Champ-de-Mars.--Fête donnée

par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue

Richelieu.--_Gaston et Bayard_.

J'étais encore aux élèves de l'Opéra, lorsqu'on s'occupait de fêter le

premier anniversaire de la fête de la Bastille. L'époque de cette

fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n'avançaient

pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes,

enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait

par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier

choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée

de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait

joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris; on inventa même un

costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les

robes blanches n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de

mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie

de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de

paille, tel était le costume d'artiste.

Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin

Jacques fut mon cavalier, il m'a même fait des vers à ce sujet. On

bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour

se faire ramener à sa place, tant et si bien qu'au lieu d'accélérer les

travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au

Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant.

Je n'ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j'écrivais, à ce

sujet, à madame Lemoine-Dubarry:

«Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous

puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler

comme témoin oculaire, car je n'y ai pas assisté. Ces fêtes ne me

tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une

pluie horrible: voilà ce que je sais.

«Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez

Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J'y ai joué dans une pièce faite pour

la circonstance; mais ce qui m'a le plus étonnée dans cette solennité,

ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel

je parlais pour la première fois; et, malgré toute votre humeur contre

lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouvé charmant.

Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier

abord! que d'esprit répandu sur toute sa personne! Je ne suis plus

surprise qu'il ait inspiré une si grande passion à Sophie[44].

«Je vous entends d'ici dire: _Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner

aussi?_ ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-là, mais j'ai un plaisir

infini à causer avec lui. Je m'en étais fait une toute autre idée. Je

n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est

enfoncé dans la politique et qu'il est devenu un célèbre orateur, il ne

va guère dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec

un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue

Caumartin[45].

«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau;

ils sont du Cousin Jacques:

«Tous ces Français que loin de nous

L'espérance retient encore[46]

Ils n'ont pas vu d'un jour si doux

Briller la bienfaisante aurore,

Pareils à ceux que le ciel fit

Habitants d'un autre hémisphère,

Ils sont au milieu de la nuit

Quand le plein midi nous éclaire.

«Mais surtout n'oublions jamais

Que chacun d'eux est notre frère:

La voix du sang chez les Français

Doit-elle un seul instant se taire?

Loin d'avoir un cruel plaisir

À les voir se troubler et craindre,

Pour parvenir à les guérir,

Il faut nous borner à les plaindre.

«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du

Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais,

pour lesquels il avait demandé _Gaston et Bayard_. Ils étaient en grand

nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en

placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La

plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une

représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi

portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un

nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48].

«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne

pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé,

étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard

et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,

Viens, traître, je t'attends!

«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent

leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement

spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce

nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard

ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats

auraient mal passé leur temps.

«L. F.»

Souvenirs d'une actrice (1/3) · 第 18 / 30 题