La fête de la Fédération.--Les Comédiens au Champ-de-Mars.--Fête donnée
par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue
Richelieu.--_Gaston et Bayard_.
J'étais encore aux élèves de l'Opéra, lorsqu'on s'occupait de fêter le
premier anniversaire de la fête de la Bastille. L'époque de cette
fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n'avançaient
pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes,
enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait
par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier
choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée
de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait
joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris; on inventa même un
costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les
robes blanches n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de
mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie
de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de
paille, tel était le costume d'artiste.
Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin
Jacques fut mon cavalier, il m'a même fait des vers à ce sujet. On
bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour
se faire ramener à sa place, tant et si bien qu'au lieu d'accélérer les
travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au
Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant.
Je n'ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j'écrivais, à ce
sujet, à madame Lemoine-Dubarry:
«Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous
puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler
comme témoin oculaire, car je n'y ai pas assisté. Ces fêtes ne me
tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une
pluie horrible: voilà ce que je sais.
«Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez
Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J'y ai joué dans une pièce faite pour
la circonstance; mais ce qui m'a le plus étonnée dans cette solennité,
ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel
je parlais pour la première fois; et, malgré toute votre humeur contre
lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouvé charmant.
Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier
abord! que d'esprit répandu sur toute sa personne! Je ne suis plus
surprise qu'il ait inspiré une si grande passion à Sophie[44].
«Je vous entends d'ici dire: _Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner
aussi?_ ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-là, mais j'ai un plaisir
infini à causer avec lui. Je m'en étais fait une toute autre idée. Je
n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est
enfoncé dans la politique et qu'il est devenu un célèbre orateur, il ne
va guère dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec
un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue
Caumartin[45].
«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau;
ils sont du Cousin Jacques:
«Tous ces Français que loin de nous
L'espérance retient encore[46]
Ils n'ont pas vu d'un jour si doux
Briller la bienfaisante aurore,
Pareils à ceux que le ciel fit
Habitants d'un autre hémisphère,
Ils sont au milieu de la nuit
Quand le plein midi nous éclaire.
«Mais surtout n'oublions jamais
Que chacun d'eux est notre frère:
La voix du sang chez les Français
Doit-elle un seul instant se taire?
Loin d'avoir un cruel plaisir
À les voir se troubler et craindre,
Pour parvenir à les guérir,
Il faut nous borner à les plaindre.
«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du
Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais,
pour lesquels il avait demandé _Gaston et Bayard_. Ils étaient en grand
nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en
placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La
plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une
représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi
portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un
nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48].
«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne
pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé,
étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard
et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,
Viens, traître, je t'attends!
«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent
leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement
spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce
nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard
ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats
auraient mal passé leur temps.
«L. F.»