Au moment où je faisais part à madame Lemoine-Dubarry de cette
révolution dramatique, le théâtre des élèves de l'Opéra reparaissait
sous une nouvelle forme. On cherchait des chanteuses, j'y fus engagée.
Avec la liberté des théâtres, on avait pris la liberté de tout jouer,
mais les élèves devaient représenter plus particulièrement des
traductions italiennes; spéculation assez heureuse, attendu que
l'opéra-buffa était en grande faveur et que fort peu de personnes
entendaient à cette époque l'italien. On venait à notre théâtre pour
comprendre les ouvrages que l'on représentait à la salle de _Monsieur_
aux Tuileries, qui fut le premier théâtre où parurent les chanteurs
italiens.
Comme nous devions jouer les traductions, on nous avait donné la
facilité d'assister aux répétitions des ouvrages nouveaux; cela nous
formait le goût, car il y avait d'excellents chanteurs, Mengozzi,
Viganoni, Nozzari, mesdames Baletti et Morichelli, et puis Raffanelli,
ce délicieux acteur qui a laissé une réputation dont on se souvient
encore et qui était si comique sans charge, si admirable dans le
_Matrimonio Secreto_ et dans Bartholo du _Barbier de Séville_. Préville
qui l'entendait vanter, voulut le voir dans ce rôle dont il pouvait
apprécier les moindres détails.
À la scène où il ouvre la fenêtre: «cette jalousie qui s'ouvre si
rarement,» Préville remarqua qu'il en épousseta l'appui avec son
mouchoir, Il se dit: «Voilà un acteur qui réfléchit sur son art; il doit
mériter sa réputation.» En effet il en fut enchanté, et il répétait
souvent cette première remarque en disant aux jeunes gens auxquels il
donnait des conseils: «Voilà comme l'on joue la comédie! il ne suffit
pas de dire passablement un rôle, il faut s'occuper des moindres détails
qui vous ramènent à la vérité de la vie réelle.»
Raffanelli fut extrêmement flatté d'avoir obtenu le suffrage de ce grand
comédien.
Barilli eut beaucoup de peine à remplacer Raffanelli. C'était cependant
un fort agréable acteur, qui avait une très belle voix, et son devancier
n'en avait pas du tout. Mengozzi, chanteur habile, en avait aussi très
peu, mais une si excellente méthode qu'il remplaçait par l'art ce qui
lui manquait de moyens naturels. Il était auteur de quantité de jolis
morceaux.
Sé m'abandonne mio dolce amore,
était un des plus à la mode et des plus expressifs; il a bien voulu me
donner quelquefois des conseils dont j'étais extrêmement reconnaissante.
En général j'ai eu beaucoup à me louer de l'obligeance des acteurs du
théâtre Italien.
Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante
madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent,
mais pour ses vertus privées, pour sa bonté et sa bienfaisance. Elle fut
enlevée trop tôt à l'admiration du public. Elle eut pour cortége à son
convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la
pleurèrent comme une mère; ce n'étaient point des pleurs payés, car ces
pauvres gens étaient venus d'eux-mêmes. Ce fut une consternation dans le
quartier de l'Odéon.
Nous eûmes, depuis madame Grassini, qui représentait si bien une reine
par la noblesse de son port. Pour juger de sa beauté, il faut voir son
portrait, fait par madame Lebrun-Vigée. Madame Catalani vint après;
madame Catalani, que j'ai retrouvée dans les pays étrangère, toujours si
bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considération que l'on accorde
rarement à ce degré. Elle était aimée pour elle-même, autant que pour
son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de
plusieurs docteurs, était de la même nature que celui du rossignol.
Le désir de parler des chanteurs italiens m'a écartée de mon début au
théâtre des élèves de l'Opéra et j'y reviens. La liberté de jouer tous
les ouvrages me donna la facilité de choisir. J'avais assez de sûreté
comme élève de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rôles
importants. Je demandai donc celui de la _Serva Patrona_ qui n'avait
encore été joué en français que par madame Davrigny, la Damoreau de
l'époque, et celui de Colette du _Devin de village_ qui m'avait été
montré par madame Saint-Huberty. Il paraissait si étrange, si audacieux
alors que l'on osât jouer des ouvrages des grands théâtres, que la plus
brillante société vint en foule pour se moquer de nous.
Dubuisson[42], auteur de _Tamas Kou-li-Kan_, traduisait tous les
ouvrages italiens. C'était un homme fort brusque et fort peu poli, un
véritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes débuts dans
la _Serva patrona_, il arriva chez notre impresario, chez qui je dînais,
et son premier mot fut:
--Êtes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux
ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle présomption de se
mesurer avec madame Davrigny?
--Mais c'est celle qu'on a destinée à chanter les rôles de madame
Balletti.
--C'est bien différent; on viendra pour connaître le sujet des ouvrages,
on ne fera pas de comparaison.
--Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouer _la
Servante-Maîtresse_.
--Tant pis pour vous, car vous serez sifflée.
--Peut-être: lorsqu'on débute à l'Opéra-Comique, ne joue-t-on pas les
rôles des sujets qui ont le plus de faveur?
--Ce n'est pas de même.
Enfin il serait trop long de répéter toutes les choses aimables et
encourageantes qu'il m'adressa à ce sujet. On le plaça à table à côté de
moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le
ramener de ses préventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient
déterminée, et je le priai de ne pas trop me décourager.
--Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien là-dedans, mais
le public... Vous seriez à la hauteur de l'autre (ce que je ne crois
pas), qu'on n'en conviendrait point.
--Enfin que faire? la représentation est annoncée. Eh bien, si je tombe,
je suis assez jeune pour me relever plus tard.
Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer
aucune personne étrangère à la répétition. Craignant les critiques
anticipées, je ne répétai le grand morceau de la _Serva_ que pour les
ritournelles et les rentrées; je ne chantai pas. Je dois dire cependant
que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer.
Si j'eusse cédé au sentiment de la peur, j'étais perdue. Comme j'étais
musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle
était comble, et les premiers balcons étaient occupés par un certain duc
de Grammont et sa société. Il donnait le ton, et les artistes les plus
célèbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son
château, à la campagne, près Paris, un petit théâtre sur lequel on
essayait souvent les opéras nouveaux, comme on lit un manuscrit en
société avant de représenter la pièce. Le balcon qui faisait face au
sien était rempli d'habitués; ils parlaient si haut, que l'on entendait
tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scène;
et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on,
il se fit un mouvement dans la salle qui n'était pas trop à mon
désavantage (les femmes ne s'y trompent guère). Toutes les lorgnettes
étaient braquées, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en
entrant qu'un seul individu: c'était mon bourru de Dubuisson. Il était
en face de moi à l'orchestre, le front appuyé sur sa canne. L'entrée de
Zerbine commençant par un morceau d'action, une querelle entre le valet
et la soubrette, il n'y avait donc encore rien à juger; mais le premier
air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu),
seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le
cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus très
applaudie, et je vis mon bourru me faire: «_Hum! pas mal_.» Cela me
donna du courage pour l'air de _Bravoura_, qui commence le second acte.
Les ritournelles des anciens opéras sont interminables. Cela peut avoir
son bon côté, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer.
Je vis que les physionomies n'étaient plus aussi hostiles dans les
loges, et que le parterre était bien disposé: cette fois, je risquai
tout. «Allons, me dis-je, il faut faire le saut périlleux, il en
arrivera ce qu'il pourra.» J'obtins un succès complet. Moins on avait
attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais
bourdonner à mon oreille: _une jolie voix, de la légèreté, de la
méthode, c'est au mieux_. Après l'acte, mon antagoniste, le duc de
Grammont vint sur le théâtre, m'accabla d'éloges, et me prédit que je
serais une chanteuse distinguée. Il m'engagea à lui faire _l'honneur_ de
venir à ses soirées de musique, et dès ce moment il me prôna autant
qu'il m'avait dépréciée auparavant.
Dans toute cette atmosphère d'éloges, je ne voyais pas celui que je
cherchais; je le découvris enfin dans un coin, causant avec le
directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me
disant: «C'est bien!» et j'avoue que cet éloge me flatta plus que les
compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire
que dès-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reçus une
invitation du duc de Grammont, pour sa première soirée. Il avait appris
que j'avais débuté à quinze ans au concert spirituel, que j'étais proche
parente de madame Saint-Huberty, élève de Piccini; en fallait-il
davantage?
Il eût été à souhaiter pour mon repos qu'il eût su tout cela plutôt. Une
fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les
médecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une
année. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau théâtre
de la rue de Richelieu, dirigé comme je l'ai déjà dit, par MM. Gaillard
et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitté ce théâtre après la mort de
Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait débuté
n'avait pas réussi. Mademoiselle Saint-Per était malade; ce fut donc moi
à qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise de _Guerre ouverte_.
Ce n'était pas une petite tâche que de remplir ce rôle, établi par
mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que
je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance à la
scène de la fenêtre. Cette romance assura mon succès. Ces applications
«Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du
plaisir à t'entendre, il faut en chanter un second.»
furent saisies avec empressement. Dès ce jour, je fus la prima dona du
théâtre, et M. Ducis me fit chanter dans _Othello_ la romance du
_Saule_, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le
prologue de la réunion des deux théâtres, Dugazon ne manqua pas de me
dire:
«--Ah! toi, je te connais, tu as débuté dans le chant.»
C'était heureux pour commencer l'emploi des soubrettes.